Part 8
[Note 4: Les traitants des prairies étaient jadis plus nombreux qu'à présent. Ils faisaient avec les Indiens un commerce d'échange, et prenaient des peaux de buffle et d'autres fourrures en donnant en retour du sucre, du café, de la farine, du tabac, de la toile, des couvertures. L'eau-de-vie et les armes étaient prohibées, mais c'étaient surtout les principaux objets d'échange. Comme tous les commerces de troque, ce trafic enrichissait bien vite les traitants qui gagnaient gros des deux côtés. De grandes maisons de Saint-Louis commanditaient ce commerce, et les caravanes partaient dans la belle saison. La poudre et les armes tentaient surtout les Indiens. Aujourd'hui c'est encore la première chose qu'ils demandent aux commissaires de l'Union quand ils tiennent des conseils avec eux.]
Qu'aurait donc pensé Pallardie s'il avait pu tout à coup se reporter à ces temps primitifs où quelques rares trappeurs connaissaient seuls la prairie, et où un traitant allait sans plus de façon, dans la même année, du Mexique ou de la Louisiane au Canada? C'était souvent pour échanger des produits du sol contre des fourrures, et parfois aussi, comme c'était le cas des Français qui faisaient plusieurs centaines de milles, en se rendant du fond des prairies à la Nouvelle-Orléans, ou des grands lacs à Saint-Louis, pour _aller causer un moment à la ville_.
La route que suivaient ces coureurs de prairies porte encore chez les Américains le nom de _Spanish-trail_, comme qui dirait le sentier espagnol ou mexicain. Le fort Laramie est aujourd'hui la principale étape de cette route. Il est situé au confluent de la rivière Laramie avec la Plate du nord, dans une plaine ondulée (_rolling prairie_). C'est là que demain nous saluerons le drapeau étoilé de l'Union, et que les Américains retrouveront la patrie au cœur même du grand désert.
XII
LE FORT LARAMIE.
Fort Laramie (Dakota), 11 novembre.
Le fort où nous sommes campés est l'un des principaux postes militaires de l'Ouest. Il a été bâti, il y a une trentaine d'années, sur l'emplacement même d'un poste de traitants qui y faisaient, pour une grande maison de Saint-Louis, les Chouteau, le commerce des fourrures avec les Indiens. Laramie ou Laramée, qui a donné son nom au fort et à la localité, était un chasseur canadien qui fut tué à cette place par les Sioux, pendant qu'il tendait ses trappes au castor. Ce fait eut lieu vers 1830, et les blancs en perpétuèrent le souvenir en unissant le nom de Laramie à la géographie du pays. La rivière qui passe au fort et va se joindre à la Plate du nord, le piton élevé qui, à quelques milles de là, jalonne la ligne de faîte des Montagnes-Rocheuses, les plaines au delà de ce piton, ont reçu, comme le fort lui-même, le nom de Laramie. Bien des voyageurs, trop oubliés dans les baptêmes géographiques, ont été moins heureux que le pauvre chasseur.
Vu de la route que nous avons suivie, le fort ressemble plutôt à une ville hispano-américaine qu'à un poste militaire des États-Unis. Les casernes, les magasins, les bureaux, les logements des officiers, tout est construit en maçonnerie et badigeonné à la chaux. Sur un des côtés de la grande place des manœuvres, est la résidence du général commandant le fort. Avec sa _veranda_ ou galerie extérieure couverte, à deux étages, on la prendrait pour un hôtel de Panama ou de l'Amérique centrale. Non loin est une maison d'un style encore plus étrange pour ces pays, une sorte de chalet suisse, que le _sutler_ ou fournisseur du poste s'est bâtie de ses propres deniers. L'élégance de cette habitation fait honte à la mesquine apparence de la cantine, sombre et basse. A côté du chalet s'élève le seul arbre qu'on voit autour du fort. Les nouvelles _baraques_, ou casernes des soldats, les nouveaux magasins sont construits en bois.
Le long de la rivière Laramie, est le _corral_ ou parc, vaste emplacement quadrangulaire fermé d'une haie. C'est là que l'on serre les foins et que l'on parque les mules. Les angles du corral sont chacun défendus, du côté opposé à la rivière, par une batterie octogone en adobe ou pisé (briques cuites au soleil). Ces batteries ont été édifiées, à l'origine, pour résister aux incursions des Indiens, qui commencent avant tout, quand ils surprennent les convois d'émigrants ou les postes militaires, par faire main basse sur les mules et les chevaux, auxquels ils attachent tant de prix. Aujourd'hui les Indiens sont loin, et les forts du corral ont été transformés en réfectoires à l'usage des muletiers. Au lieu de batteries blindées, on n'y voit plus que des batteries de cuisine.
Un pont de bois, dont les piles sont jointes par des planches branlantes, unit les deux bords de la rivière. Sur la rive gauche est le fort avec toutes ses dépendances; sur la rive droite, l'unique hôtel du pays, où les officiers ont leur mess. En hiver, les grandes crues emportent le tablier du pont, et alors un bateau ancré à la rive sert à passer les pensionnaires. L'hôtel est bâti de pisé et de gros rondins de bois, comme un _log-house_ de pionnier américain. Il n'a qu'un rez-de-chaussée, mais il est des plus confortables, tant pour le vivre que pour le couvert, surtout si l'on réfléchit à la nécessité où l'on est de tout faire venir des États, situés à plus de 500 ou 600 milles de distance. A côté de l'hôtel est la buvette de rigueur, où l'on débite principalement la bière piquante et l'eau-de-vie de grains, l'_ale_ et le _whisky._ Comme pour tempérer l'effet de ces boissons, le liquoriste vend également des livres, mais ses habitués s'adressent plutôt à ses tonneaux qu'à sa bibliothèque. Il est vrai que la poste du fort lui fait là-dessus concurrence. Elle vend des romans et des journaux dans l'intervalle qui sépare les arrivées et les départs des courriers. Ceux-ci n'ont lieu que chaque quinzaine, et encore sauf le bon vouloir de la Nuée-Rouge et de sa bande, ainsi que le directeur du bureau a pris soin de l'annoncer sur sa pancarte.
Les résidents du fort Laramie sont au nombre de cinq à six cents: officiers, commis d'administration, soldats, muletiers d'armée. Comme au fort Russell, une partie des officiers ont fait leurs études à West-Point, l'école militaire des États-Unis. West-Point est situé dans l'État de New-York, sur les bords du fleuve Hudson.
Le séjour de Laramie est peu agréable, et le climat fort rigoureux en hiver, où l'on reste souvent privé de nouvelles pendant plusieurs mois. On combat surtout par la chasse les ennuis de ce séjour lointain et isolé: dans les prairies, le buffle et l'antilope, l'écureuil, le loup; dans les montagnes, le cerf, l'élan, le daim, le chat sauvage, l'ours, dont quelques espèces sont fort dangereuses, offrent au chasseur les émotions et les périls qu'il ambitionne. Dans quelques maisons, on rencontre d'élégants trophées, indices de nombreuses victoires. Suivant l'habitude, quelques officiers mariés ont appelé leur femme auprès d'eux. Comme toutes les Américaines, celles-ci sont arrivées dans le désert sans un mot de plainte, et ont mêlé les douces joies de la vie de famille aux rigueurs d'un exil forcé. Quant aux soldats, ils sont, comme dans toute l'armée, le ramassis de la population des États-Unis. Il y a parmi eux des réfractaires de tous pays, hormis de vrais Américains.
La garnison du fort Laramie comprend quatre compagnies d'infanterie et deux de cavalerie. On sait avec quelle facilité tous ces soldats désertent. «Dès que je verrai une _embellie_, me disait l'un d'eux, un Canadien qui parlait la vieille langue française, je passerai au large.» Tous ces soldats sont mécontents et disent pis que pendre des camarades. Il n'y a de satisfait que Macaron, un autre Canadien, de soldat passé cuisinier et que les officiers du fort Russell ont amené avec eux. Jamais il ne se lave ni le visage ni les mains, qu'il garde noircis de fumée. Jamais non plus il n'est prêt à l'heure, surtout pour le déjeuner; il est vrai qu'il rejette alors la faute sur les officiers. «Ces messieurs se lèvent toujours les derniers, dit-il, et je ne puis rien avoir d'eux.»
Le fort Laramie, gardé par d'aussi pauvres soldats, n'a d'un fort que le nom. Aucune circonvallation, aucun mur ne l'entoure. Du côté opposé à la rivière est seulement une sorte de fossé où les terres extraites ont été jetées en talus, et qui présente à l'un de ses angles un vaste tracé circulaire: on dirait les fondations pour une tour. C'est là le seul ouvrage de défense élevé contre les Indiens. N'ayant jamais été attaqué depuis l'établissement du fort, il n'a jamais été entretenu. Au delà du fossé est le cimetière, où dorment fraternellement de leur dernier sommeil les Indiens et les blancs; puis vient la prairie, bientôt bornée par des monticules de cailloux roulés. Ces monticules sont semés de pins comme des dunes qu'on aurait voulu fixer sur place; mais les pins ont ici poussé naturellement. Gravissant ces coteaux, on jouit d'une belle vue sur la Plate, dont la rive gauche est marquée par une ligne de remparts naturels de grès sableux, analogues à ceux de Lone-Tree-Creek, dont je vous ai déjà parlé. Du pied de ces remparts, la Plate ne tarde pas à rejoindre son confluent avec la rivière Laramie, et de là elle se rend à North-Plate, la principale station du chemin de fer du Pacifique à partir d'Omaha, où elle s'unit à la Plate du sud.
Si, du haut des rives de la Plate du nord, on regarde au couchant, on aperçoit à l'horizon un piton élevé, de forme conique, comme les puys volcaniques de l'Auvergne; c'est le pic Laramie, isolé au milieu de la plaine, et qui sert de point de repère aux émigrants et aux Indiens nomades qui traversent cette contrée. Le pic est aligné sur la direction des Montagnes-Rocheuses, dont il forme le prolongement et comme le dernier piton vers le nord. Il est élevé de 1,200 mètres au-dessus du niveau du terrain environnant et on l'aperçoit de très-loin, de plus de 80 milles. L'air de la prairie est si pur, si transparent, si sec, que la vue du pic est encore claire à cette énorme distance. Il dresse fièrement sa masse bleue au-dessus du plan de l'horizon, et l'œil se repose avec plaisir sur ce piton de roches massives, le seul qu'on aperçoive en parcourant le pays. Plus au sud viennent les Montagnes-Noires, les _Black-Hills_, fertiles en bois résineux, en pins, en cèdres, en sapins, et sillonnées, dit-on, de veines métallifères très-riches. Enfin, dans le territoire de Colorado, qu'ils jalonnent sur tout un méridien, sont les fameux pics de Long et de Pike, que vous connaissez, points culminants des Montagnes-Rocheuses, et qui portent jusqu'à 5,000 mètres de hauteur leurs cimes ardues et neigeuses, saluées par tous les émigrants des prairies.
Le chemin qui mène du fort au pic Laramie était naguère très-fréquenté. C'est par là que passaient les néophytes Mormons pour se rendre dans l'Utah, à leur capitale du lac Salé; c'est par là aussi qu'arrivaient les émigrants qui, par terre, à pied ou en charrette, se rendaient en Californie. Ce chemin était encore parcouru par la fameuse diligence transcontinentale. Aujourd'hui la fièvre de l'or s'est éteinte, au moins dans l'Eldorado, et bien peu d'émigrants sont assez pauvres pour aller en Californie par les plaines; les Mormons ont vu leurs caisses se remplir et leurs recrues prennent le chemin de fer du Pacifique; enfin la diligence transcontinentale elle-même a dû déplacer ses stations et les déplace encore chaque jour devant les étonnants progrès de la civilisation du _Far-West._ La voie ferrée lui fait d'ailleurs perdre de plus en plus du terrain. Avant trois ans, vous le savez, la malle _overland_ n'existera plus, et un double ruban de fer unira les deux océans, l'Atlantique et le Pacifique. Le fort Laramie aura été le premier atteint par cette marche incessante du progrès. La découverte des mines d'or dans les Montagnes-Rocheuses et les développements rapides du territoire de Colorado ont reporté plus au sud tout le mouvement des plaines. La seule chose qui reste à Laramie et qui rappelle encore la civilisation au milieu du désert, c'est le télégraphe électrique.
XIII
UN VILLAGE SIOUX.
Fort Laramie (Dakota), 12 novembre.
A 3 milles à l'ouest du fort Laramie est installé un campement de Sioux. Quelques-uns des enfants de la prairie sont aussi rassemblés autour du fort et composent avec les premiers ce qu'on nomme la bande des _Laramie-Loafers_, ou vagabonds de Laramie. On les appelle ainsi parce qu'ils vivent d'aumônes, de secours que leur donne le gouvernement.
Le village sioux est à droite de la route qui mène au pic Laramie, et près de la rivière. Il comprend une centaine de huttes ou _loges_, ce que l'on est convenu d'appeler aussi un _wigwam._ On calcule que chaque hutte peut recevoir à peu près cinq ou six individus, et cette observation est à noter, car on donne ordinairement en loges le chiffre de population d'une tribu.
La hutte indienne est composée d'un certain nombre de perches effilées, que l'on dispose d'abord à terre autour d'un centre commun, comme les rayons d'un même cercle, et que l'on élève ensuite en les tenant inclinées; de cette façon toutes les perches s'enchevêtrent les unes dans les autres et se soutiennent mutuellement au sommet, où elles sont d'ailleurs liées par une corde. L'autre extrémité, qui s'écarte au contraire de sa voisine, touche le sol. Le pourtour conique de la hutte est recouvert de peaux de bison ou de pièces de toile cousues. Le sommet reste ouvert. Sur les côtés, une entrée basse, étroite, où l'on ne peut passer qu'en rampant, forme la porte. Une peau de castor ou une pièce de toile, retenue par un clou, une charnière, ou cousue dans le haut, se rabat sur cette ouverture et la tient d'habitude fermée. Au centre de la hutte est du feu toujours allumé, et sur ce feu ou alentour sont les marmites et les chaudrons pour les repas. Souvent la crémaillère qui tient le chaudron descend du sommet même de la hutte. L'ouverture supérieure permet seule à la fumée de sortir et à la lumière d'entrer; c'est dire que le séjour de la loge est intolérable à ceux qui n'y sont pas accoutumés.
Sur le pourtour, intérieurement, sont les lits, les robes de bison entassées qui servent de couvertures et de matelas, les hardes de toutes sortes qui composent les vêtements, puis les malles et les boîtes en cuir dans lesquelles on serre les objets précieux. En un coin sont les ustensiles de cuisine, quand on en a. Çà et là pend un quartier de bison cru, desséché au soleil ou fumé, ou bien de la viande étirée en lanières. C'est partout un désordre indescriptible, et cependant il paraît que l'Indien s'y retrouve et que chaque habitant de la loge a sa place irrévocablement fixée.
Un vieux traitant, qui vit avec les Sioux depuis plusieurs années (il a même épousé une femme de cette tribu), le _père Richard_, a été l'un des premiers qui m'ont reçu dans leur hutte, car il est venu momentanément s'installer près des _Laramie-Loafers_.
A la vue de cet homme enfumé, aux cheveux grisonnants, tombant abondamment sur ses épaules:
--Vous êtes Sioux? lui ai-je demandé sans trop de réflexion.
--Je suis Français, m'a-t-il répondu de l'air le plus tranquille du monde et avec le meilleur accent.
--Comment! vous êtes Français, et vous vivez sous la hutte comme les sauvages!
--Je le préfère, c'est plus commode.»
Ç'a été sa seule réponse. Il m'a présenté à sa femme et à sa fille, qui sont venues timidement me donner la main, puis nous avons fumé ensemble le calumet et causé de Paris, où il projette depuis longtemps de faire un voyage. Paris est la première ville dont parle toujours l'étranger, qui ne rêve que d'en connaître les plaisirs. Le père Richard a un autre motif en désirant d'aller voir la grande capitale. Sa famille a émigré en Amérique lors de la première révolution, et il se sent attiré vers la France comme vers la patrie de ses pères.
Le village sioux, où je ne m'attendais guère à retrouver un compatriote, a bien d'autres curiosités à m'offrir. Autour des huttes courent les enfants à moitié nus, garçons ou jeunes filles. Ils s'amusent à bâtir de petites loges ou jouent au _poney_, c'est-à-dire qu'ils chargent l'un d'eux de deux longs bâtons traînants, un à droite, l'autre à gauche, puis mettent en travers sur ces bâtons ce qui est censé représenter les effets domestiques, vêtements, peaux de buffle, ustensiles de cuisine, que les Indiens emportent quand ils émigrent, en chargeant ainsi leurs chevaux ou poneys. Enfants des Peaux-Rouges, enfants des peuples civilisés, ce sont toujours les mêmes jeux: l'imitation de ce que voit l'enfant. Ici la poupée qui rappelle la grande dame, ou bien le ménage, les chevaux de bois, les théâtres, les maisons de carton; là le poney et la petite loge.
Les chiens sont nombreux autour des huttes. Les Indiens possèdent des bataillons de ces animaux, et le chien est pour eux à la fois un défenseur, une sentinelle vigilante et un moyen de nourriture.
Comme je parcourais le camp des Sioux, ces gardiens attentifs, insoucieux du sort qui leur était réservé, ont aboyé à ma présence; mais je les ai calmés de la voix et j'ai continué mon exploration. Je suis entré dans beaucoup de huttes. Ici des guerriers en rond jouent aux cartes et des balles de plomb servent d'enjeu. Tous les joueurs sont silencieux et ne laissent paraître leur émotion ni au gain ni à la perte; encore moins s'avisent-ils de jeter un regard sur celui qui les visite. Là d'autres jouent le _jeu des mains_, une sorte de _morra_ italienne, et des flèches, piquées en terre, marquent les points. Cette fois les joueurs s'accompagnent de chants discordants et de la musique assourdissante de battements de casseroles et de tambours de basque.
Je ne puis pas pénétrer dans toutes les huttes. Quelques-unes sont sévèrement gardées et l'on en éloigne les profanes. C'est là qu'on fait la _grande médecine_, ou que les devins soumettent leurs malades à l'épreuve des bains de vapeur.
Autour de quelques loges, les femmes, assises en rond, travaillent à des ouvrages d'aiguille, ornent de perles des colliers, des mocassins, ou tracent un dessin sur un cuir de bison. Elles vont avec lenteur, calculant, réfléchissant, comptant les lignes et les points et prenant garde de se tromper. De vieilles matrones préparent des peaux tendues autour de piquets. Avec un caillou de grès siliceux, elles raclent la peau, en enlèvent toutes les bavures, puis la polissent avec une espèce de ciseau d'acier emmanché au bout d'un os. Autrefois la hache de pierre tranchante, en silex ou en diorite, servait à faire cet ouvrage avant que le fer eût été apporté au sauvage par l'homme civilisé.
Après avoir été ainsi préparée, la peau de bison est tannée avec la cervelle même de l'animal.
Les femmes sont loin d'être belles. Si la plupart des Indiens ont un type fier et noble, les _squaws_ ne présentent sur leur figure rien qui révèle la femme comme les nations civilisées la comprennent. Timides, honteuses, elles baissent les yeux devant le blanc, se cachent. La fatigue, le dur travail ont altéré leurs traits. A elles incombent tous les soins domestiques.
Ce sont elles qui nettoient la maison, étrillent les chevaux, préparent les repas, élèvent les enfants ou _pappooses_, dressent la hutte, et en voyage portent à pied tout le matériel de la loge. L'homme suit, à cheval, n'ayant que son arc et ses flèches. Pour surcroît d'agrément, les femmes sont souvent battues. Elles sont regardées comme des esclaves par leur mari, qui épouse autant de femmes qu'il veut. Pour un cheval, pour quelques peaux de bison, les parents donnent volontiers leur consentement, et tout est dit. La chasteté n'est pas de rigueur, mais souvent le mari coupe le nez ou les oreilles à la femme infidèle. Chez les Peaux-Rouges, chacun est ainsi son propre juge et applique la loi à sa façon.
D'autres fois la femme est vendue dès que le mari est dégoûté d'elle. Les femmes des blancs, quand les Indiens les amènent prisonnières et les conduisent dans leur loge, ne sont pas mieux traitées. Toutefois, dans quelques tribus, on les respecte et il faut croire que, dans ce cas, c'est la peau blanche qui répugne au Peau-Rouge. Vous comprenez maintenant pourquoi l'Indien, toujours à cheval, en guerre ou en chasse, est beau, bien fait, et comment les _squaws_, soumises à tant d'épreuves, sont chez eux, contrairement à ce qui a lieu ailleurs, la plus vilaine moitié de l'espèce humaine.
Il est juste de dire que, dans le village des Sioux, toutes les femmes ne répondent pas également à cette description; un certain nombre sont même jolies, et se rapprochent du type blanc; il est facile de voir qu'elles sont de sang mêlé.
La bande des _Laramies-Loafers_ n'est pas seule campée ici. Les Corbeaux, prévenus depuis plus d'un mois que la commission se rendrait au fort Laramie vers le 10 novembre, à l'époque de la pleine lune, sont récemment arrivés. Ils ont quitté, pour se rendre à l'appel des commissaires, l'extrême nord du Dakota, les bords du ruisseau de Pierre-Jaune, où ils étaient alors en chasse. Ils sont venus une vingtaine de chefs avec leurs femmes, leurs enfants et quelques _braves_ (les lieutenants des chefs), et cela malgré la neige et la distance, malgré les Sioux, avec lesquels ils sont en guerre. Ceux-ci pouvaient les arrêter au passage, car il a fallu traverser le territoire ennemi pour arriver au lieu du rendez-vous.
En hommes qui comprennent leur valeur, les Corbeaux ont campé à une certaine distance des Indiens _loafers_, mais on peut aisément confondre les tentes, dont le style est le même. Le type des hommes seul est différent, et les Corbeaux sont certainement les plus fiers des Indiens des prairies, au moins des Indiens du Nord. Les traits sont largement accentués, de grandes proportions, la stature gigantesque, les formes athlétiques. La figure, majestueuse, rappelle les types des Césars romains, comme on les voit gravés sur les médailles.
Je suis entré dans la hutte des chefs. «Touchez-leur la main à tous, m'a dit un officier du fort qui avait déjà pénétré dans la tente, ce sont tous de grands chefs.» J'ai obéi à ces paroles et touché successivement la main à ces seize sachems assis en rond, en faisant à chaque fois entendre ce son guttural: _A'hou!_ qui sert de salutation auprès des Peaux-Rouges. Chacun a répété à son tour mon salut, et quelques-uns m'ont serré la main jusqu'à faire craquer les os. Ce vif témoignage d'amitié, chez l'Indien ordinairement si impassible, m'a surpris. Sans doute ces braves gens ont cru avoir affaire à quelque membre influent de la commission, dont ils attendent force concessions et force cadeaux. La cérémonie de salutation terminée, nous avons fumé le calumet. Chaque Corbeau tirait quelques bouffées de la pipe et la passait indifféremment à son voisin. Nul ne parlait.
J'ai profité de ce silence pour examiner à loisir ces hommes. Je vous ai déjà dit leurs formes athlétiques. Leur figure est tatouée, sur les joues, de rouge vermillon. Ils sont à peine vêtus, celui-ci d'une couverture de laine, celui-là d'une peau de buffle ou d'un uniforme incomplet d'officier; cet autre a le torse tout nu. Beaucoup portent des colliers ou des pendants d'oreilles en coquillages ou en dents d'animaux. L'un a autour du cou une médaille d'argent à l'effigie d'un président des États-Unis (Pierce), cadeau qu'il a reçu à Washington lorsqu'il s'y est rendu en mission en 1853. L'autre porte sur la poitrine un cheval d'argent assez grossièrement travaillé et doit à cet ornement le sobriquet de Cheval-Blanc, sous lequel on le désigne. Un vieux chef, blessé, la jambe percée de deux balles et maintenue dans un appareil installé par les Indiens eux-mêmes, gît dans un coin de la hutte. Il me rend mon salut en jetant vers moi un regard triste, et en me montrant son membre malade qui l'empêche de se lever.