Le goéland

Part 9

Chapter 93,920 wordsPublic domain

Il y avait, un peu en arrière de la digue, un beau bouquet de chênes-lièges. Au-dessous du gros aérostat de verdure sombre, le regard découvrait quatre ou cinq troncs groupés à la base, penchés par le vent et ramifiés presque au ras de la terre.

* * * * *

Vers deux heures elle alla s’asseoir près des réservoirs. L’endroit était assez désolé, avec deux ou trois cabanes déjetées sous un bouquet d’arbres. Il y avait à l’entour des tuiles brisées, des débris et quelques casiers délabrés. Une carcasse d’embarcation avait été abandonnée au bas de la digue; avec ses membrures décharnées de planches, on eût dit un cadavre rongé.

Une bourre de jonc couvrait la vase. Quelques marins étaient venus couper à la pelle ces mattes qui servent à faire des travaux de défense autour des parcs; un chaland chargé d’une sorte de gerbier bas gisait dans ce marécage, sa chaîne traînante, attendant le flot.

Le temps était doux. Tout ce paysage de ciel, de dunes et d’eau paraissait imprégné d’un ton gris radieux, saturé d’or pâle, avec des dégradations, des parties plus denses, des tonalités puissantes du côté des pins, qui venaient se fondre dans une immense impression d’espace.

Laure regardait, le menton appuyé sur ses mains jointes. Elle avait posé son chapeau près d’elle, ouvert sa veste. Les valeurs douces du ciel et de la mer lui faisaient du bien. Les algues dégageaient une odeur d’iode. Elle aurait eu envie d’étendre sur la plage ses membres brisés.

Le ciel prenait l’éclat blond qu’on voit dans les tableaux des maîtres hollandais. Tout cela ample, largement ouvert sur l’horizon, avec le charme des choses immergées dans l’air qui en modifie et accorde les sourdes nuances. Une tiède et vide journée de mars. Laure se sentait aussi seule qu’on peut l’être au monde. Les gens qu’elle apercevait au loin sur la plage, autour des viviers, lui semblaient aussi peu réels que des ombres.

Un vol d’alouettes passa comme une poignée de feuilles noires. Puis il n’y eut plus qu’une mouette, gracieuse, délicate, fardant de son reflet blanc le désert de boue; à chaque coup de bec dans la longue pelure de vase luisante, on l’eût dite comme Narcisse baisant son image.

Laure cherchait une boîte dans son sac. Elle l’ouvrit et en retira une montre en or enchâssée dans un lien de cuir. Elle la regardait. La petite aiguille faisait sa ronde. Cela aussi, ce cadeau qu’elle avait imaginé de faire à Michel était inutile. Le lui envoyer? A quoi bon! Il ne la remercierait même pas. C’eût été bien simple de lui écrire, comme faisait Elvina, par l’intermédiaire de la sage-femme. Mais Michel s’y refusait avec énergie; son entêtement était invincible. Elle-même ne lui écrivait jamais, non plus qu’aux Picquey, par crainte de mettre dans leurs mains des pièces dont ils pourraient plus tard se servir.

Ses doigts déroulaient le bracelet et le repliaient. Tristesse de sentir que tout est déception! Depuis plus d’un mois, pensant à son fils avec un sentiment plus vivant, plus chaud, à la fois inquiet comme l’amour et pénible à la manière d’un remords confus qui s’éveille, elle avait cherché un moyen de le convaincre de sa tendresse. Lorsqu’elle voyait, dans un magasin, un de ces brimborions qu’on est accoutumé d’offrir aux enfants, elle avait aussitôt la pensée de le lui envoyer. Mais l’argent lui manquait souvent. Dans une vie, même aisée, il faut tant de diplomatie à une femme pour dissimuler ses dépenses. Qui pouvait savoir ce qu’elle avait déployé depuis quatorze ans d’ingéniosité, de tactique cachée, pour soustraire chaque mois au budget du ménage la pension promise? Encore devait-elle ajouter quantité de frais supplémentaires, entretien, cadeaux, tout ce qu’une locution populaire appelle si bien «les fausses dépenses» et que la cupidité des Picquey amplifiait avec une rouerie consommée. Rien ne pouvait amortir leurs réclamations. A plusieurs reprises, son mari, s’étonnant qu’elle dépensât si largement, lui avait donné quelques conseils, sans se départir de cette indulgence qui l’attachait à lui toujours davantage.

--Vous avez raison, murmurait-elle, comme un enfant pris en faute.

Elle n’en avait pas moins acheté cette montre en or, gainée dans un bracelet. Une autre, en acier ou en argent, aurait pu suffire. Il eût été plus sage de ne pas confier à un enfant qui allait sur l’eau un bijou de prix. Mais, avec ce présent déraisonnable, c’était une marque de sa tendresse qu’elle avait voulu lui donner: il l’aurait sur lui, il la toucherait! La petite voix de la montre cachée dans son enveloppe serait pour Michel un peu d’elle-même.

Elle avait refermé la boîte et regardait l’horizon marin sur lequel s’enlevait la voile blanche d’un bateau qu’on ne voyait pas, une voile posée comme un pétale. Le tremblement de la lumière faisait courir sur l’eau des mailles d’argent. Elle se leva, marcha un moment sur la plage et revint s’asseoir. Son âme recommençait d’être pleine de trouble et de confusion. Presque à son insu, elle songeait au retour avec un mélange d’impatience et d’appréhension. Qui lui assurait qu’elle ne souffrirait pas davantage encore? Peut-être n’était-ce pas tant pour son enfant qu’elle était venue que pour elle-même; pour apaiser ce mal qui s’était éveillé en elle, dans le crépuscule du chemin mouillé, le soir où la rancune de Michel avait éclaté. Tant de révolte, une si grande et poignante misère dans l’enfant qu’elle croyait heureux! Pour la première fois, elle avait attendu, tourmentée d’obsession rongeuse, le voyage furtif qui ne lui avait pas, jusque-là, donné une bien vive joie, tant était engourdi en elle le sens éternel de la maternité. A l’impression de détresse qu’il lui avait fallu emporter, elle avait hâte de substituer des idées plus douces, le souvenir de l’enfant retrouvé heureux, apaisé, lui faisant confiance, tout prêt peut-être à demander pardon après la crise qui lui avait arraché ce cri de naufragé. Qu’était-ce donc que cette lame de fond qui les avait aveuglés de ses eaux amères?

* * * * *

Un grand nuage qui semblait fait d’épaisseurs de plumes colorées en roux cachait le soleil. Elle remuait d’une main distraite de petites coquilles mêlées au sable. Non, non, elle ne lui permettrait pas de l’interroger. Pourvu que cette scène fût la dernière! Son enfant lui devenait tellement plus cher depuis qu’elle pensait à lui davantage. Comme c’est la loi des amours humaines, elle le découvrait, mesurait dans son cœur la place secrète qu’il avait su prendre au moment où il menaçait de lui échapper. Qu’ils étaient loin, les jours de sa grossesse où, angoissée, elle prêtait une oreille presque complaisante aux suggestions de la sage-femme.

--Le plus sûr serait de le mettre à l’Assistance.

Avec ses souvenirs, un monde d’émotions se ranimait dans sa conscience, en même temps que renaissait au plus profond de ses entrailles le cri animal qui l’avait soulevée devant le nouveau-né:

--C’est le mien... je le veux!

Comme elle sentait ses jambes engourdies, elle se leva et marcha sur un talus bordé de piquets. Quelques touffes jaunies de tamaris tremblaient au vent. A côté d’elle, dans un cadre massif de digues, les plaques d’eau des réservoirs donnaient une impression de calme infini. Quelques petits pins maritimes venaient s’y mirer, parapluies de feuillage noir, inclinés sur une jambe naine.

Lorsque Laure se rappela plus tard cet après-midi, elle ne put comprendre quel étrange chemin son esprit avait parcouru. L’idée qui avait soulevé en elle, à plusieurs reprises, une sorte de nuage d’émotion, continuait de se mêler à ses songeries. Mais elle s’efforçait de la refouler. Avait-elle à rendre des comptes? Mentir, se cacher, il le fallait bien! Pouvait-elle semer autour d’elle la ruine, les malédictions et le déshonneur? Faible, elle avait du moins essayé d’épargner les siens. N’avait-elle pas assez expié? D’autres femmes auraient peut-être tout abandonné pour refaire leur vie avec leur enfant. Mais elle sentait que c’était une tâche impossible. Il n’y avait personne autour d’elle pour la soutenir. Elle se revit, petite créole orpheline, amenée en France, élevée en pension puis épousée, alors que s’étaient déjà relâchés les liens avec une famille lointaine et indifférente. Le père qui avait veillé sur sa jeunesse était mort à la Martinique d’une maladie contagieuse. Le seul milieu où sa vie eût jeté quelques racines était celui que le mariage lui avait créé. Elle revoyait ses vacances d’enfant qui s’ennuie dans le couvent vide. Qu’est-ce qu’elle avait eu de bon dans la vie? Quand avait-elle connu le bonheur? On lui disait pourtant qu’elle avait un charme...

Elle était arrivée dans une sorte de lagune marécageuse, tapissée de joncs, où débouche un petit cours d’eau. Les rives en avaient été déboisées. D’un côté, non loin de quelques tas de branches, un ourlet de bruyère bordait un champ labouré. Elle s’arrêta près d’une hutte de paille dressée dans ce coin de campagne infiniment triste. Les marins qui viennent l’hiver pêcher la piballe au bord du canal, se reposaient dans cet abri. Une lanterne et un escabeau renversé y avaient été oubliés. Laure s’assit. Elle était lasse. Elle ne savait plus où aller. Une soif ardente d’être consolée montait dans son âme. Des images passaient dans son esprit, la petite maison du jardinier tapissée de roses rouges et de mimosas qui eût été un si doux refuge. Elle ferma les yeux. La tête dans ses mains, elle se sentait vaincue, dominée par cette souffrance qu’elle voulait nier et qui effaçait à ses yeux le reste du monde.

VIII

L’abbé Danizous écouta en silence la jeune femme.

Il était toujours silencieux dans ces moments-là, sachant que l’être humain, quand le désarroi le presse et le mène, et qu’une force le fait malgré soi s’ouvrir, a seulement l’instinct de se débarrasser de son propre fonds. C’est un poids qu’on jette. Il faut quelqu’un pour le recevoir, et non pas toujours celui qu’on avait cherché.

Quand il l’avait introduite, seul, tête nue, dans le petit couloir, lui voyant les yeux pleins de fièvre, il avait senti un choc intérieur. Elle hésitait, s’efforçant de raffermir sa voix qui tremblait.

--Vous ne devez pas me reconnaître?

--Entrez, madame.

Il s’était voûté en ces derniers mois. Elle fut frappée de sa maigreur. Mais ce qui étonnait toujours en lui, c’était son regard détaché, qui semblait répandre sur son sourire une lumière mélancolique.

Il avait fermé au passage la porte de sa chambre, et elle entrevit seulement la table encombrée de papiers et le lit défait.

Un quart d’heure s’était écoulé. Comme on était venu chercher Mariette, après le déjeuner, pour qu’elle allât chez une de ses nièces dont la petite fille se trouvait malade, la villa paraissait figée dans un silence de mort. On n’entendait que cette voix désolée qui accusait l’amour, la vie, les fatalités, Parques invisibles qui amassent dans l’ombre le mal dont on souffre.

Il n’y avait rien de changé dans le parloir depuis deux ans qu’elle n’était entrée. Elle avait pris place au-dessous du Christ suspendu au mur, fixé sur une croix de bois. C’était le même fauteuil en paille dont un bras branlait. Mais alors le crépuscule remplissait la pièce, épaississant l’ombre où les traits se cachent. Ce jour-là, le soleil était haut encore. Un rideau de coton posait sur le rectangle de la fenêtre un masque couleur d’huile.

Elle se tenait penchée, un bras appuyé à l’accoudoir. Le poids de la longue journée courbait ses épaules. Brisée de fatigue, après tant de pas inutiles, et dans le désarroi d’une âme en peine, elle offrait à l’abbé un visage défait où se lisait son agitation. Deux sillons s’étaient creusés autour de la bouche abattue qui semblait avaler des larmes.

--Je voudrais savoir s’il vous a parlé de la scène qu’il m’a faite. C’est la dernière fois que je suis venue. Il doit y avoir des gens qui l’excitent. Je pensais qu’il aurait honte, qu’il m’écrirait... Mais jamais un élan du cœur! Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est d’attendre...

Elle s’interrompit et respira profondément.

--On me dit aujourd’hui qu’il travaille aux parcs avec les Picquey. Comment cela s’est-il fait? Qui l’a permis?

Sa révolte céda tout à coup à la pitié qu’une femme qui souffre sent pour elle-même; elle eut un tremblement de la gorge et des larmes brillèrent dans ses yeux.

--Je ne suis donc rien que personne n’ait pris la peine de me prévenir.

--Tout cela est si injuste, reprit-elle. Moi qui ai toujours fait ce que j’ai pu.

Elle n’avait jamais pensé que son secret finirait par lui échapper. Mais il y a dans les choses de la vie une force qui emporte.

Elle se lamentait d’une voix rapide et haletante:

--Je suis la plus malheureuse des femmes. Je le suis depuis si longtemps. Les enfants sont ingrats. Ils ne voient pas ce qu’on a souffert. Quand on est jeune, est-ce que l’on sait? Est-ce que personne songe même à vous avertir? Voilà quinze ans que je paie pour un entraînement qui ne m’a causé que de la peine... Cette faute m’a assez coûté. Je ne veux pas payer davantage. Je n’ai pas le droit...

Il écoutait, les yeux fixés sur le tapis usé. Prêtre, il entendait la lamentation de l’Ève éternelle. Ce mot, _esclave du péché_, qu’il avait si souvent lu, prononcé en chaire, il avait l’impression de le découvrir. «C’est assez!» disait-elle. Le tremblement de ses mains criait qu’elle n’en pouvait plus. Il reconnaissait, avec un intime découragement, le drame le plus commun, le plus quotidien, cette détresse d’un être faible qui ne comprend rien à son malheur.

Laure avait jeté un rapide regard vers l’abbé pour savoir si elle pouvait continuer. Elle espérait un mot de pitié mais n’osait le solliciter. Il était assis, immobile, les mains dans le creux de sa soutane; elle voyait de trois quarts son visage pâle, au nez long et fin, séparant des paupières à demi closes qui semblaient baissées sur les poignants secrets de la vie.

Il y eut un silence. Laure se sentait saisie de honte. Parce qu’elle devinait en lui une grande émotion muette, elle souffrait vaguement de son indignité. Mais la force qui était en elle la poussait toujours:

--Cela ne serait jamais arrivé si mon mari n’avait pas été en voyage. C’était pour une ligne de navigation... Il venait d’être nommé directeur...

Elle avait pris son front dans ses mains et s’expliquait confusément, avec des arrêts, des retours soudains. Elle aimait pourtant son mari. Seulement, au début, ils étaient trop loin l’un de l’autre; lui, absorbé, tout à ses affaires, la laissant seule du matin au soir; elle, sortie la veille de pension et qui s’ennuyait.

--La fatalité, c’est que son jeune frère vivait avec nous. Il m’avait dit: «J’ai le devoir de veiller sur lui... Je le dirigerai.» L’idée que notre vie pourrait être troublée ne lui était pas venue. Il n’aurait pu la supporter. Son frère était comme son fils. Je me serais défiée de tout autre. Mais cet enfant, je pensais qu’il comptait si peu!

Elle s’interrompit, effrayée. N’était-ce pas assez? L’abbé Danizous ne bougeait pas. Il semblait attendre.

Un cri lui échappa:

--Je vous fais horreur... Je sais bien que je n’aurais pas dû. Mais je ne savais pas encore ce qu’est mon mari.

Et dans un sanglot:

--C’est après que je l’ai aimé!

* * * * *

Les intelligences exercées à scruter les âmes ont une sorte de double vue. Entre ces phrases incohérentes, l’abbé Danizous voyait peu à peu monter des visages et la vérité se reconstituer. Le mari lui apparaissait, isolé dans sa vie d’affaires, enveloppant les deux êtres dont il avait charge d’une tendresse presque paternelle. L’abbé savait que les grands travailleurs vivent souvent comme étrangers à ce qui les entoure. Celui-là, l’esprit absent, mal adapté vraisemblablement aux exigences d’une jeune femme, avait dû passer à côté des réalités.

--Un homme de famille! pensait l’abbé; son intuition le lui montrait, tournant toutes ses forces vers la vie sérieuse, le bonheur des siens. Ces hommes ne se défient jamais de la femme. Ils l’ignorent trop pour en avoir peur. Parce qu’ils portent, le plus souvent, l’empreinte profonde d’une mère admirable, ils croient toujours trouver des cœurs sûrs. Fatigués, ils vont vers celle qui les charme. Il suffisait de regarder Laure; de voir, en face de soi, cette grâce ployée. Elle devait avoir trente-cinq ans; et même dans ses larmes, l’expression était celle d’une toute jeune femme.

L’abbé Danizous se sentait envahi par une lassitude qui brisait ses membres. Il avait eu dans la nuit une crise d’asthme aiguë. Les ombres répandues au-dessous des yeux, dans la cire creuse de son visage, portaient les marques de l’insomnie.

Au fur et à mesure que cette tragédie familiale reparaissait par bribes, il mesurait avec son cœur les cruels ravages de l’amour. Deux frères! Le plus jeune, sans parents, devant tout à l’autre, et l’ayant trahi! Quelle était la tyrannie des forces obscures pour l’emporter sur ce qu’il y a de plus sacré, dans des cœurs d’homme, ce sentiment unique de tendresse fraternelle, de protection donnée et reçue, qui ne souffre pas l’ombre d’une ombre, et s’était trouvé profané.

--Votre mari était bon pour vous, dit-il, en tournant vers elle son regard. Vous n’aviez rien à lui reprocher. Et c’est avec son frère, presque son enfant...

Il avait une imagination rapide et sensible qui lui représentait vivement les douleurs d’autrui. C’était sa grande fatigue de vivre non seulement dans son âme, mais dans ses nerfs, les peines les plus proches, par le miracle intérieur de la sympathie, prêtant d’ailleurs à ceux dont il prenait en lui l’obscure misère des sentiments d’une pureté vibrante que la plupart des cœurs ne connaissent pas.

--Vous saviez pourtant qu’il vous aimait?

Au dehors la lumière baignait les prés. Laure s’était un peu reculée. Sa main nue s’accrochait au bras du fauteuil. Le malaise qu’elle avait éprouvé deux ans plus tôt, en face de l’abbé, lui serrait de nouveau la gorge. On croyait le passé éteint, enterré, et le voici qui donne des coups brusques.

Un tremblement agitait sa lèvre inférieure:

--J’avais dix-huit ans...

Elle revoyait ces années qui lui semblaient lointaines et comme hors du temps. L’appartement où Marc l’avait installée, dans un vieux quartier de Bordeaux, était délabré et inconfortable, au deuxième étage d’un hôtel que les fumées du port avaient encrassé. Les jours de pluie, il fallait allumer la lampe à trois heures de l’après-midi, tellement les tapisseries étaient sombres et la rue morose. On n’entendait que le roulement des camions sur les gros pavés; et encore, en face, le fracas des feuillards jetés, dont retentissaient les soubresauts sous la voûte enténébrée d’un profond magasin de fer.

Journées interminables où, sans goût pour aucune chose, elle se sentait dans cette maison étrangère et dépaysée. Cet hiver-là, précisément, fut celui où Marc se trouva menacé dans sa situation. Quand il rentrait, rembruni de soucis, elle voyait seulement son air harassé et ses traits tirés. Pendant le dîner, sous la suspension, la lumière crue éclairait cet homme, absorbé dans ses idées fixes, qui lui semblait vieux; elle sentait qu’il la voyait mal et ne soutenait pas l’effort d’écouter. Quand elle le rappelait à l’ordre, prête à pleurer, il paraissait revenir de très loin; une douceur affectueuse ranimait ses yeux: «Mais si, j’entendais.» Le soir, la fatigue le renversait au fond d’un fauteuil.

--Il aurait dû me dire ce qui arrivait, expliqua-t-elle, cherchant à trouver une excuse dans son ignorance. Il y avait dans le conseil d’administration une cabale montée contre lui. Une lutte de toutes les heures où il a fallu son énergie pour ne pas céder. Je voyais bien qu’il avait mauvaise mine. C’est une nature qui se ronge sans qu’on sache rien... Il a dû ensuite partir pour New-York. Comme son séjour ne devait durer que trois ou quatre mois, je n’ai pas voulu l’accompagner. Ce n’était pas la peine pour si peu de temps! Vous allez croire... Non, cela n’avait pas encore commencé. Seulement je n’avais pas envie de partir.

--Quel malheur! reprit-elle, en cachant ses yeux dans sa main. Elle revoyait Daniel, le cadet, faisant irruption dans le petit salon, le jour où la question du départ venait justement d’être débattue: «Si vous me laissez, je ferai des folies. Qu’est-ce que vous voulez que je devienne?» La couleur de ses yeux avait foncé subitement, et tout son visage offrait une expression de désordre et de chagrin qui l’avait troublée. Bien qu’elle ne lui donnât pas encore d’importance, éprouvant seulement auprès de lui la radieuse impression de plaire, elle s’était sentie flattée par ce désespoir.

C’était le début de cette période où l’entraînait le plaisir de vivre; une sensation de jeunesse, de jeu dangereux; la flamme frôlée, éloignée, cherchée qui la reprenait comme un aimant; et cette sorte de griserie au moment même où elle glissait vers l’irréparable.

--Mon mari aurait dû voir que ses yeux ne me quittaient pas. Mais comment me plaindre, le dénoncer? Nous étions presque du même âge, et lui par moments si gai avec moi; puis tout à coup triste et sombre à me faire peur.

Sa voix se fit plus basse encore.

--Je n’étais pas de ces femmes qu’on peut laisser seules.

Puis se ressaisissant:

--Vous ne comprenez pas... Vous allez me juger plus mauvaise que je ne suis!

Elle s’alarmait d’en avoir tant dit. Comme un coupable, tout vibrant encore de ses aveux, relève sur l’avenir des yeux effrayés, elle se sentait ramenée en arrière par l’éternelle réaction des faibles: nier et s’enfuir. Mais dans l’état d’agitation où elle se trouvait, il était trop tard. L’influence d’un esprit supérieur agissait aussi en sens contraire sur le désordre de ses sentiments, prenant lentement possession des domaines secrets de sa conscience, au fur et à mesure qu’elle les éclairait d’une lueur douteuse.

Le soleil, qu’un grand nuage argenté avait dérobé, venait de reparaître. Il semblait que la lumière eût un ton plus mûr. De temps en temps, une charrette passait sur la route sans que Laure entendît le grelot des mules. Peu à peu, cédant à la fascination évangélique du regard de l’abbé fixé sur sa vie, et envahie d’ailleurs par une sorte de soumission, de confiance obscure, elle confessait tout: les prétextes accumulés, pendant plus d’un an, pour ne pas rejoindre Marc dont le séjour à New-York s’était prolongé; la complicité d’une vieille bonne, gardienne farouche de leur secret, qui avait élevé Daniel et aurait passé pour lui dans le feu; le retour enfin, la peur, le remords, et cet accident de Daniel...

L’abbé Danizous étendit une main exsangue:

--Il s’est tué...

Il venait de voir dans les grands yeux de la jeune femme le reflet du drame.

Elle se sentit frappée par ce mot: «Non, non,» se récriait-elle, et il la vit qui se levait, regardait d’un côté, de l’autre, puis retombait sur le fauteuil, son visage dans ses mains, en proie à une crise de sanglots.

Sur ce point, elle ne cédait pas. De quoi l’accusait-on? Ne savait-elle pas combien Daniel était imprudent? Un jour qu’il chassait, il avait sauté une haie avec son fusil chargé, et la bretelle s’était accrochée... on l’avait trouvé dans un pré. Ce n’était pas sa faute. D’ailleurs, au lendemain du retour de Marc, il s’était engagé et ne l’avait pas revue une fois.

Le soleil touchait à présent les pieds du Christ suspendu. Laure se sentait envahie de sentiments indéfinissables. Cela avait été d’abord une sorte de paix. Il lui semblait que sa vie était tellement changée au fond d’elle-même. Un sentiment de douceur extraordinaire où son cœur baignait. Un moment avant, elle avait eu la sensation folle que tout était perdu; maintenant, quelque chose d’heureux paraissait venir, elle en approchait, et une joie inconnue redonnait à son visage meurtri l’éclat de la vie.

L’abbé, accoudé à la table, réfléchissait. Laure, rassérénée, voyait un peu de son profil, les cheveux négligés sur le col lâche, et cette maigreur qui montait du cou, faisant saillir l’angle de la mâchoire.