Le goéland

Part 8

Chapter 83,870 wordsPublic domain

Il ressortait pourtant que le détroquage venait de commencer. Picquey avait été travailler aux tuiles. Il en avait posé sept ou huit mille dans le nouveau parc qu’il avait aménagé l’année précédente: aussi, pour épargner un peu le temps, il faisait le travail avec les enfants dans une cabane en face de l’île. Elvina, elle, préférait garder la maison. C’était une femme qui savait se servir des autres...

Laure essaya de couper court:

--Mais enfin, ils rentrent le soir?

--Pensez-vous, on ne les reverra peut-être que dimanche!

La jeune femme sentait monter une sourde colère. Les récriminations du vieux revenaient, mouches obsédantes, piquer à la place obscure de son mal.

Quand l’homme qu’elle attendait reparut enfin, elle alla vivement vers lui, bouleversée et ne sachant ce qu’il fallait croire; mais, à le voir revenir seul, elle étouffa un cri de reproche.

--Il était à table, expliqua Hilaire, sur un ton paisible. Laurent, quand il mange, personne ne peut parler de le déranger.

Elle jeta autour d’elle un long regard de ses yeux fatigués et comme vieillis où l’attente avait mis ses ombres. Onze heures sonnaient. Elle se sentit soudain très lasse, découragée. Un instant, elle revit la traversée du bassin en barque, cette sorte d’évasion qu’elle avait imaginée avec un immense frisson d’espérance et qui lui échappait.

--Il ne veut pas, interrogea-t-elle, vous en êtes sûr?

Elle s’était sentie chanceler. Cependant, l’instinct de la lutte la ressaisissait, le regret d’avoir envoyé cet homme lent et indifférent alors qu’elle-même aurait triomphé.

--Je vais lui parler, dit-elle, accompagnez-moi.

Les gens qui travaillaient sur la plage suivaient des yeux ce petit drame. Dans un pays où tous sont au fond curieux, avides et passionnés, une telle aubaine était de bonne prise. On les vit traverser l’esplanade couverte d’une herbe pelée, la jeune femme tournant la tête à plusieurs reprises vers le bonhomme qui la suivait, lourd comme un phoque et riant sous cape.

* * * * *

Laurent se trouvait seul au logis, son fils et sa bru ayant été travailler aux tuiles que l’on commençait à retirer des collecteurs pour les détroquer. La peine étant grande pour les rapporter, ils faisaient la besogne plus près du parc, dans une cabane qu’ils rouvraient en face de l’île-aux-Oiseaux. Beaucoup de pêcheurs campaient de même. Ainsi Picquey, qui avait une masure à côté de celle de Biscosse, sur le même rempart de piquets au pied d’une dune, était parti avec les enfants et ne rentrerait que dans plusieurs jours.

Laurent ne se plaignait pas d’être seul. Il fallait bien que quelqu’un restât pour soigner les bêtes, pigeons, poules et nichées de lapins grouillant dans des caisses. C’était aussi son plaisir d’être maître à bord. Rien n’embarrassait d’ailleurs cet homme qui savait un peu tous les métiers, aussi habile aux travaux du ménage qu’à la chasse, la pêche et aux inventions d’engins et de pièges où excelle l’esprit d’un marin.

Ce jour-là, ayant pris au petit jour un lapin dans un lacet qu’il avait tendu, en chasse gardée, son premier travail avait été de le dépouiller. La peau marbrée de bleu, retournée comme un gant, pendait à un clou. Le soin du civet l’avait occupé toute la matinée. Il fallait le voir, accroupi, attiser le feu, étendre sous la casserole de fonte à trois pieds un tapis de braise. L’odeur chatouillait ses narines qu’il avait sensibles. C’était une plaisante occupation, en triant les huîtres, d’entendre ronronner sous le couvercle la sauce noire qui s’épaississait.

Son plaisir était aussi de penser que la bête, qui pesait bien quatre ou cinq livres, ne lui avait pas coûté beaucoup d’herbe.

--Encore un que les messieurs ne mangeront pas!

Quand Hilaire avait frappé à la porte, il venait de s’asseoir à table, les jambes à l’aise entre les tréteaux, et commençait de fendre un piment rouge comme la langue du diable qu’il avait choisi parmi les plus gros.

--Entre, cria-t-il, c’est la bonne odeur qui te fait venir.

Aux premiers mots, il éclata de rire et frappa fortement la table avec son couteau.

--Moi, déclara-t-il, le béret posé en arrière, j’ai à cette heure autre chose à faire.

Comme il avait l’accueil plus large que beaucoup d’autres, il ajouta sur un ton moins haut:

--Je suis de force à manger ce lapin tout seul et même beaucoup d’autres. Mais si tu veux t’asseoir, il y en aura un morceau pour toi. Ce que je cuisine, cela vaut la peine.

Hilaire, indécis, planté devant la porte sur ses courtes jambes, allégua qu’il devait porter la réponse.

--C’est pour une femme que tu te déranges, clama le vieux. Eh bien, va lui dire que quand Biscosse est à table, il y est pour longtemps!

Il se leva pour aller chercher, dans un panier à anse posé par terre, à côté de la barrique en perce, une poignée d’autres gros piments vermillonnés qu’il répandit sur la table autour de son assiette.

Il aurait fallu dire, avant toute chose, que Biscosse était un de ces mangeurs célèbres qui ont leur légende. Son temps de service, qu’il avait pour la plus grande partie passé au Cambodge, avait été marqué par des entreprises qui peuvent paraître hors du sens commun, mais qui n’en donnent pas moins dans un cercle de matelots une réputation éclatante. C’est une gloire aisément comprise que celle de l’homme qui triomphe à table. Il y a des faits qui imposent d’eux-mêmes des idées de force et de prouesses, établissant du premier coup une de ces renommées qui échappent à la discussion.

Les piments que Biscosse utilisait de mille manières lui avaient servi à maints tours de force.

--Moi, proclamait-il, j’en emploie autant que j’en peux avoir. On chargerait un chalutier avec ceux que j’ai mangés depuis que j’existe: dans la soupe, dans une sauce aux pommes de terre, j’en coupe cinq ou six; les voisins ne peuvent même pas supporter l’odeur.

Quand il se vantait, en triant, de ces sortes d’exploits, il s’interrompait d’enfoncer la lame de son couteau entre les coquilles; et, un bras levé:

--Un jour que je faisais une omelette aux piments, près de la fenêtre ouverte, les gens s’étouffaient rien qu’à passer dans la rue. Ils en toussaient. Qu’est-ce que vous mangez donc, me criaient-ils? Il fallait qu’ils s’en aillent au vent. Moi, c’est mon régal.

Ses histoires lui échauffaient le cerveau, il ne s’arrêtait plus:

--Au Cambodge, nous avions fait un pari entre matelots. On avait farci une demi-livre de viande avec cinq travers de doigts d’un petit piment mince comme une aiguille de pin. Ils étaient trois autour de moi qui pariaient cinq piastres. Quand j’ai mis le couteau dans le milieu du morceau, tout le monde s’est échappé. L’odeur suffoquait. Ils sont allés au vent sur le pont. Moi, à la première bouchée, j’ai senti la sueur mouiller ma chemise... pff... pff... L’eau débordait de mes brodequins. Il y avait sur moi un mètre de vapeur, je mangeais toujours.

--Tu vas crever, malheureux, me disaient les autres.

--Je n’ai pas peur. F... moi à boire.

C’était dans un temps d’épidémie. Le lendemain, deux d’entre eux étaient partis pour l’hôpital et le troisième au cimetière.

--Moi, disait-il, je n’ai jamais dépensé à l’État un centime de médicaments. Les gens qui vont au médecin sont tout de suite infirmes. Le docteur du bord me disait: «Tu avales des microbes comme les autres, mais tu les dévores. C’est ton estomac qui les étouffe. Tout le monde ne peut pas le faire.»

Son commandant le connaissait bien:

--Envoyez-moi l’hercule à terre, ordonnait-il, quand le roi du Cambodge avait besoin, pour quelque chose d’extraordinaire, d’un homme qui n’avait pas froid aux yeux.

Il était onze heures et le vieux Laurent, ses piments engloutis, venait de puiser dans la casserole un morceau de râble qui trônait au milieu de son assiette, quand un coup fut de nouveau frappé à la porte.

--Tonnerre de sort... qu’est-ce qu’il y a donc aujourd’hui?

On aurait tort de croire que l’entrée d’une jeune femme, belle, élégante, et qui avait recours à ses services ne le flattait pas de quelque manière. Il aimait le sexe. Ses exploits amoureux, s’il fallait l’entendre, passaient tous les autres. Néanmoins ce n’était pas à l’heure de son déjeuner que Laure avait chance de l’attendrir.

Quand il l’avait vue apparaître, derrière Hilaire, en même temps qu’une bouffée d’air vif entrait dans la pièce, le vieux Biscosse ne s’était pas levé: il avait seulement tourné la tête.

Deux ou trois pigeons s’envolèrent dans un grand bruit d’ailes jusqu’à la charpente.

Elle était debout contre le mur en planches. La lumière oblique de la porte restée entr’ouverte éclairait dans la fourrure la rondeur ambrée de sa joue.

--Excusez-moi, monsieur, je ne voudrais pas vous déranger.

Il serait difficile de dire comment l’idée de venir elle-même implorer Laurent s’était emparée du cœur exalté de Laure. Elle était à un de ces moments où un vent d’imprudence souffle sur les vies jusque-là les mieux défendues, soulevant un fonds caché de désordre, d’erreur et d’incohérence. Peut-être avait-elle cru qu’il suffirait d’une parole vibrante de douceur pour le décider? Michel lui avait d’ailleurs, à deux ou trois reprises, parlé de ce vieil homme. De là à croire qu’elle pouvait accourir chez lui, s’adresser à son obligeance, il n’y avait qu’un pas. Il était dans la nature de Laure de faire confiance avec un élan spontané au premier venu; elle le voyait sous le jour le plus favorable, lui prêtant les qualités conventionnelles de bonté, de franchise et de dévouement dont il est si aisé de parer les gens qu’on ne connaît pas, et que l’imagination des femmes prodigue à ceux dont elles ont besoin, essayant de créer avec éclat tout ce qu’elles en attendent; jusqu’au moment où l’enthousiasme se changeant en désillusion, elles éprouvent brusquement pour celui qui a été comblé de leur bienveillance une sorte de haine.

A peine entrée, Laure s’était sentie clouée sur place et son cœur battait. Mais il y avait devant ses yeux le nuage trompeur que crée le désir et qui l’empêchait de bien voir cet homme.

Biscosse, les poings sur la table, fixait sur elle ses yeux retroussés où les premières rasades de vin avaient promptement fait monter leur feu.

--Je venais vous prier, continuait-elle...

Les mots se précipitaient sur ses lèvres. La confiance qu’elle avait dans son sourire, dans le don de plaire répandu sur toute sa personne était si profonde, qu’elle croyait impossible de ne pas changer à son gré la face des choses.

En ce premier moment d’ailleurs, le calme régnait. Les signes de la scène qui se préparait n’avaient pas encore éclaté. Biscosse, toujours assis à l’aise devant son couvert, la laissait parler. Il s’était remis à manger, fouillant dans le morceau de râble avec son couteau, suçait un os, la bouche luisante, se versait à boire. Tout cela avec largeur et ostentation, comme s’il ménageait des pauses, des cadences, dans cette cérémonie magnifique qu’est un bon repas.

Laure, d’abord, craignait de s’avancer. Ce vieil homme dégageait une autorité qui l’avait saisie. Était-ce son regard, planté dans vos yeux, qui causait une sorte de choc? Cependant point de bruit encore; comme il mangeait, elle regardait sous le poil dur des joues desséchées manœuvrer les muscles.

Ce temps de répit la rassurait: au premier moment, elle l’avait cru voir, dressé, la jetant à la porte d’une voix formidable. Maintenant elle retrouvait un peu d’assurance.

--Si vous aviez eu fini de déjeuner, vous m’auriez rendu bien service en me conduisant au parc des Picquey. J’aurais besoin de leur parler. C’est pour quelque chose de très important...

L’ombre de son chapeau cachait ses yeux et l’on ne voyait que son sourire, le sourire d’une bouche posée comme une large fleur entr’ouverte parmi les fourrures. La vivacité de son désir, passant dans sa voix, répandait une chaleur délicieuse comme pour l’enchanter.

La figure de Biscosse s’était assombrie; ces mots malheureux, en le blessant dans son amour-propre, déclenchaient en lui la colère.

--Mais, madame, lança-t-il d’une voix éclatante, vous ne voyez donc pas que c’est à peine si j’ai commencé!

Hilaire avait déjà vu «le coup de chien» qui se préparait; et comme on cargue les voiles et vire de bord au devant du grain, il avait prudemment touché du doigt le bord de son béret, par pure politesse, et s’était esquivé sans que la jeune femme s’en aperçût.

Laurent s’emportait:

--Vous ne voudriez pas me faire étouffer?

Une vague de fureur se soulevait en lui tout à coup, réveillant l’homme primitif qui ne supportait aucune contrainte; son bras s’agita et sa voix tonnait:

--Je ne permets pas, cria-t-il, et il frappa la table d’un tel coup de poing que le couvert sauta... Je n’ai jamais permis à personne de me déranger. Ah! vous vouliez me faire tourner en bourrique. Allez, allez, votre garçon se passe bien de vous. Il n’a pas besoin de vos bons points. Dans toutes ces affaires, vous n’êtes qu’une cinquième roue.

Il s’était dressé, renversant sa chaise, et un flot de grossièretés montait à sa bouche. C’était un de ces hommes qui voient rouge dans la colère. Ainsi une femme perdue, parce qu’elle était riche, prétendait faire la loi aux honnêtes gens. Il allait dire, lui, ce qu’elle était; et il lui jetait, en plein visage, les plus basses injures, celles qu’on crache au feu des disputes sur les marchés et dans les auberges.

La porte était du moins fermée et ils se trouvaient seuls. Elle restait debout, épouvantée, les épaules clouées au mur de planches. La brutalité de l’attaque l’avait étourdie. Voilà donc ce que les gens, ici, pensaient d’elle! Ce que l’on disait! De ces mêmes bassesses, Michel chaque jour était souffleté.

Elle se voyait soudain perdue, sans défense. C’était dans sa gorge un serrement qui l’étouffait. Mais, prête à s’enfuir, et le cœur battant à coups violents, elle sentait pourtant au fond d’elle-même une soumission obscure qui la retenait. Désarmée, elle ne voulait pas irriter cet homme en colère:

--Écoutez-moi, je ne pensais pas vous fâcher...

Mais Laurent avait l’habitude, quand on lui offrait des excuses, de profiter durement de son avantage.

--Assez, criait-il, satisfait dans son orgueil, vous avez voulu me faire crever de faim! Quand on se trouve en face d’un homme, il faut savoir le respecter.

--Mon Dieu! gémit-elle.

Ses yeux suppliants laissaient peu à peu déborder leurs larmes. Il y avait près de quinze ans qu’elle sentait son sort aux mains de ces comparses d’une autre classe, dont elle achetait le silence, prodiguant à tous son sourire et sa grâce délicieuse. Jusqu’à ce jour, elle avait échappé à tous les outrages. Comme il était dans sa nature de s’illusionner, elle croyait avoir trouvé dans ce petit pays silencieux l’oubli et la paix.

A sa grande surprise, le ton de Laurent s’était radouci. Il avait grommelé quelques paroles et recommençait de manger. Une prise de bec ne lui faisait pas peur, au contraire, mais c’est pour certains hommes un désagrément insupportable que de voir pleurer une femme.

--Ce n’est pas que je n’aime pas à rendre service...

Quand elle sortit, sa tête continuait de tourner. Il y avait, au bout de la ruelle, du linge ensoleillé qui séchait au vent sur de longues cordes; un drap s’envolait, voile sans écoute, sur le gris de lin du bassin.

Laure regardait autour d’elle, soulagée de ne voir personne. Tout était calme, vide de bruits humains, baigné dans le courant vif et frais de l’air lumineux. Elle seule savait. Il n’y avait pas eu de scandale. Elle sentit soudain une palpitation de joie et de délivrance comme après un immense péril conjuré.

Un homme passa, portant sur l’épaule une paire d’avirons. Elle remarqua qu’il ne l’avait pas regardée. Elle avait eu l’impression d’être insultée publiquement, sous le mépris et les yeux de tous, et elle découvrait que rien ne semblait changé; qu’elle demeurait dans ce petit monde indifférent une femme comme les autres.

Qu’importe la honte qui n’est pas connue? Partout où elle passait, les volets étaient fermés et les portes closes. De vieilles sandales séchaient sur les murs. Au sortir de cette terrible scène, une sorte de léthargie gagnait son esprit. Elle marchait sur la route, s’arrêtait, promenait autour d’elle un regard étonné! Comment avait-elle osé aller chez cet homme qu’elle ne connaissait pas? Du moins, à la fin, elle l’avait touché. Il ne lui fallait pas derrière elle laisser d’ennemis.

Au premier moment, elle avait cru qu’elle n’oserait jamais reparaître parmi ces gens. Si cet homme racontait à Michel ce qui s’était passé, quelle humiliation! Par vanterie, il pouvait bien en être capable. Qu’allait-elle faire? Il aurait fallu écrire à Elvina pour la prévenir. Où était l’enfant qu’elle ne reverrait peut-être pas de longtemps, et dont le silence lui semblait lourd d’un reproche injuste? Pourquoi Sylvain l’avait-il mis au travail sans qu’elle le permît? Ces pêcheurs, et Michel même, tous la trompaient, tous étaient contre elle! Il n’y avait personne pour reconnaître qu’elle avait fait ce qu’elle pouvait.

S’il avait eu l’âge de la comprendre, elle lui aurait peut-être crié dans ses larmes ce qu’est la vie, combien la faute y est facile, glissante, imprévue, et qu’il est des tentations au milieu desquelles une femme se réveille prise et presque inconsciente avant d’avoir eu le temps de se reconnaître. Elle n’avait jamais voulu regarder au fond d’elle-même. Aucune autre voix que celle de Michel ne s’était élevée pour la condamner. Elle se reposait dans la sécurité illusoire de ceux qui ne savent pas le mal qu’ils ont fait. Maintenant les événements se précipitaient. Il lui avait semblé qu’une fatalité bienveillante continuerait d’arranger toute chose dans l’avenir comme par le passé. Mais cette foi aveugle, l’enfant se refusait à la partager. Il se révoltait; il voulait savoir. Mieux que ses paroles, elle réentendait les hoquets de larmes et de colère qui changeaient sa voix.

Comme elle tournait au coin de la place devant un restaurant, elle eut l’impression que son estomac défaillait: pour ne pas être remarquée, elle avait pensé entrer dans une petite auberge écartée; mais elle se trouva incapable d’aller plus loin.

La salle où elle pénétra sentait le tabac refroidi et l’apéritif. Il n’y avait que deux hommes au fond, attablés: un expéditeur, accoudé à la toile cirée griffée d’éraflures, offrait le vin blanc à un marin. Celui-ci, énorme, solide, sorte de Vitellius aux bajoues pendantes, échangeait d’une voix grasse des plaisanteries avec la servante.

Laure s’assit loin de la fenêtre à une petite table. On lui servit le potage dans une soupière. Elle mangea vite, pour s’assouvir, puis se sentit prise d’un grand dégoût. Elle était épuisée par une profonde réaction physique, succédant aux grossièretés et à la fièvre dont son esprit restait étourdi. La nourriture qu’elle venait de prendre l’engourdissait; elle ferma ses yeux appesantis et n’éprouva plus qu’une pénible envie de dormir.

Tout à l’heure les insultes du vieil homme l’avaient frappée comme un coup de foudre. Maintenant, sentant le fardeau au-dessus de ses forces, elle souffrait confusément de ne pouvoir se reposer. Il lui aurait fallu un refuge pour déposer le poids d’elle-même et du monde entier. Comme le train ne passait qu’à la fin de l’après-midi, elle se voyait épuisée, ne sachant où aller pendant des heures.

Une pensée qui s’était déjà présentée à elle allait et venait dans son esprit. Jamais ses résistances obscures ne s’étaient élevées avec tant de force pour s’y opposer. C’était comme si elle craignait de céder enfin; d’être amenée tout à l’heure, infailliblement, à ce qui lui inspirait tant de répugnance.

Elle demeura un moment plongée dans une sorte de rêverie. Deux ou trois fois, elle avait tourné la tête vers la fenêtre. La monnaie que la servante venait de lui rendre restait sur la toile cirée à côté de la tasse de café qu’elle n’avait pas bue.

La fatigue de Laure avait soudain vieilli son visage. Elle se sentait très lasse, l’esprit engourdi. La salle était vide, les deux hommes ayant laissé la petite table où leurs verres n’avaient pas encore été desservis. Elle appuya son front dans sa main. Au fond d’elle-même remontait une angoisse obscure, mystérieux travail intérieur chez cette femme aussi fougueuse à se donner qu’à se reprendre, vaillante par impulsion, mais intimement asservie au monde, à son passé, à la vie facile, qui portait dans sa chair la trace ineffaçable de la maternité.

* * * * *

Après le déjeuner, Mlle Rescasse, qui la surveillait, la vit rôder autour de la villa où habitait l’abbé Danizous. Ces allées et venues l’intéressaient au plus haut point. Une femme qui épie peut satisfaire un goût de curiosité: celle-là, vieille fille aux passions amères, avait dans le regard un feu plus ardent. La place de l’église était son terrain d’observation. Elle serait restée un jour entier sans manger ni boire pour surprendre une action d’autrui, si la haine qu’elle portait au cœur pouvait en tirer quelque jouissance; mais à ce moment elle fut déçue: la jeune femme qu’elle observait, à travers un rideau, tourna sur la route.

Trois ou quatre personnes la rencontrèrent dans l’après-midi: un garde-réservoir, un petit garçon gardant des moutons et un jeune ménage qui revenait de la pêche; l’homme portant une foène sur l’épaule comme le trident de Neptune; la femme, jambes nues dans des sabots, tenant une liasse d’anguilles dont le fouet balayait la route.

Le château, grande maison carrée, qui portait une véranda comme une visière, se trouvait fermé. Chacune des faces, aveugle et close, donnait l’impression qu’un grand silence s’étendait sur tout le pays. Un troupeau s’était répandu sur le vaste espace gazonné, majestueux tapis vert, bordé d’un côté par une garenne. Cette percée claire conduisait le regard jusqu’à l’immense horizon, parallèle au ton bleu fondu et pastellisé qui est tout ce qu’on aperçoit de loin du bassin.

Le jeune garçon, gardant les moutons, avait vu venir Laure par une petite allée. Un chien aboyait. Elle avait tourné dans la garenne. Un moment, elle s’était reposée sur un banc de bois. Il lui avait semblé respirer dans une sylvestre oasis. Paix infinie, odeurs végétales! De grands pins verts s’élevaient sur le taillis de chênes roussis. La douce lumière de mars, divisée, fragmentée par le sous-bois, posait çà et là des touches blondes.

Laure regardait les pins gigantesques, perchés comme des échassiers, la tête inclinée, les branches cornues, avec des flèches de bois sec fichées dans leur jambe. Un gros oiseau battit des ailes. Ses yeux fatigués contemplaient les hauts parachutes de verdure sombre qu’assujettissent, fortes amarres, les bras décharnés. Qui dira la douceur du ciel léger dans ces durs feuillages? Puis les regards de la jeune femme se reposaient autour d’elle sur l’allée et dans les fourrés. Les fougères rousses et les feuilles mortes qui jonchaient le sol faisaient ressortir l’émeraude des mousses, le vert sombre des lierres et des houx brillants.

Un moment après, on l’aperçut qui longeait le pré, allant vers la maison du jardinier, petite et basse, abritée du vent, qui allonge vers le potager une aile de verre. Comme elle passait, elle vit que les mimosas et un rosier rouge autour des fenêtres étaient tout en fleurs. La porte de la serre était ouverte; un instant, dans la bouffée d’atmosphère chaude embaumée par un grand pied d’héliotrope blanc, tapissant le mur, ce fut une vision de feuillages légers et bien alignés, mosaïque précieuse, sur laquelle voletaient les papillons mauves des cyclamens.

Le chemin qui longe la prairie était maintenant bordé de hauts peupliers. Le ciel brillait clair dans la gerbe noire de leur ramure. Une petite barrière arrêta un moment la jeune femme. La jardinière qui était sortie pour puiser de l’eau la vit qui errait. Elle regardait devant elle.