Le goéland

Part 7

Chapter 73,870 wordsPublic domain

Michel a abandonné ses avirons le long du bordage, sa poitrine s’apaise, il se sent heureux.

Mais Sylvain, sans le regarder, enfonce sa fourche dans le tas d’huîtres.

--Maintenant, dit-il, nous allons jeter.

Les huîtres lancées à la volée s’éparpillent sur le champ marin.

* * * * *

Il y avait plus d’une demi-heure que l’homme et l’enfant, assis de chaque côté du large banc formé par le coffre, mangeaient en regardant la mer baisser autour des piquets où sa trace laissait une bague humide.

Sylvain, prévenant, venait de pêcher une poignée d’huîtres. L’estomac alangui, Michel faisait avec son couteau sauter la charnière. L’eau qui ruisselait de la coquille avait le goût âcre de la mer. Il la buvait. Comme la vie ce matin lui semblait meilleure! Son corps était las, mais son cœur engourdi, apaisé, heureux! Il se pencha sur le bordage et regarda à travers cinquante centimètres d’eau un crabe courir.

--Couvre-toi, lui a dit tout à l’heure Sylvain en lui tendant son paletot.

A deux ou trois reprises, poussant le verre de son côté, il lui a même offert de boire «un bon coup».

Le vent fait voler sur les lattes des rubans d’algues et des filaments de goémon couleur vert bouteille. D’autres embarcations glissent, se rendant aux parcs. Sylvain reconnaît de loin tous ceux qui arrivent:

--Voici Albin... Hilaire... Laurent!

Une «pétroleuse» peinte en bleu clair file en ronflant vers un banc de sable. Une femme seule la conduit, debout au gouvernail.

Maintenant les pinasses à sec reposent sur le lit de vase. Le ciel est gris sombre sur l’étendue désolée des parcs. A travers les palissades, on aperçoit d’autres bassins boueux où les parqueurs clairsemés pataugent. Tristes propriétés marines, sans herbes ni sillons, d’une uniforme couleur de bure où l’on semble cultiver des pierres.

Les nuées baissent et commencent de fondre en une petite pluie où se dissolvent les contours du cirque. Sylvain fait le tour des palissades qui défendent le parc contre les poissons. Ses patins s’enfoncent dans la boue où affleure l’eau. Un homme debout à quelque distance, et qui répare une clôture, un fagot de pin jeté à ses pieds, s’est retourné pour lui parler. Michel, accroupi, cherche parmi les cordes et les appareils une paire de patins. Il croit comprendre qu’on parle de lui.

--_Es lou bâtard_, questionne soudain d’une voix perçante une femme qui approche.

La pluie se fait plus serrée sur l’étendue quadrillée de haies dénudées où les algues pendent comme des poignées de cheveux verdâtres. L’enfant a fini d’assujettir à ses sabots les plateaux de bois. Il a enfilé un ciré trop long, maculé de boue. Sylvain, qui s’est rapproché, lui demande les râteaux de parc. Il les fait passer. Il regarde tout autour de lui. Sous le capuchon, ses yeux brillent d’irritation dans ses traits tirés.

Les voici, courbés en deux, leur capote noire ruisselante de pluie, grattant le sol avec leur râteau et en arrachant des poignées d’huîtres empâtées de vase. Ils en remplissent les panetières accrochées à une sorte de trépied en fer qui les tient ouvertes. La boue remuée a une odeur forte. On entend toujours l’océan qui tape derrière les dunes. Les autres parqueurs, disséminés, sont aussi penchés sur leur tâche et comme estompés dans une fumée d’eau.

Il semble que l’on soit dans quelque désert marécageux où les voix du monde ne parviennent pas. Le petit mot cruel, balle perdue, a pourtant volé dans cette solitude. Bâtard! Bâtard! Michel se sent avec horreur redevenir mauvais. Même ici! Pourquoi? N’aura-t-il nulle part pour nom que l’insulte? Le sobriquet infamant le marque. Une fois encore son malheur secret, en vain scellé sous le silence, l’orgueil, le dépit, lui a été par une voix inconnue jeté à la face. Des larmes de colère se mêlent à la pluie qui cingle ses joues. Il n’y a pas de bonté au monde. Personne ne sait rien de la souffrance des autres ni de la justice. Son propre cœur même est plus souillé de haine et de révolte que cette vase où ses pas s’enfoncent.

Il pêche maintenant un peu à l’écart. Comme déjà reflue la mer, il faut se hâter. Sylvain rassemble les panetières. Le clapotis bat les palissades et les cages noires des collecteurs. Un moment, Michel est resté appuyé sur l’encolure de la pinasse, ses bottes dans l’eau. Quelques barques chargées s’éloignent. Dans son âme où la colère exaltait tout à l’heure des instincts profonds, honte, révolte, désir de revanche, soif mystérieuse de beauté et de pureté, l’orage se fond dans une impression de découragement et de lassitude. Il fait tomber son capuchon et passe sa main sur son front humide.

Une grande brise souffle de l’océan. Au retour, sitôt la voile hissée, étendu à l’avant sur le tas d’huîtres, il s’est endormi.

VII

Les jours allongeaient. La lumière douce et argentée annonçait la saison heureuse, dispensatrice de sève et d’amour où le vent disperse dans les pignadas le pollen semblable à une pluie de soufre.

Sur l’horizon clair, la flottille éparse des parqueurs évoquait des idées de travail paisible. Le bassin avait pris des tons lactés. Le ciel tissait d’un fuseau léger ses écharpes de gaze que la brise enroule.

Le long de la plage, adossés au talus de sable, hommes et femmes continuaient de trier les huîtres. Le détroquage avait commencé. Chaque jour arrivaient quelques barques lourdement chargées de tuiles visqueuses, feuilletées de coquilles qui semblent une étrange flore de corne et de pierre. Le frai s’était déposé en abondance sur les collecteurs l’été précédent; et la première pousse du naissain ayant été belle, chacun disait que les parcs seraient cette année bien ensemencés.

Dans la petite maison des Picquey, le lien du travail s’était resserré entre la famille et Michel. Dès le point du jour, il était debout et la nuit même s’il le fallait, allumant la lanterne pour aller chercher les appareils dans la voilerie. On le voyait traverser la plage, portant sur l’épaule la voile enroulée au mât. Le premier monté dans la pinasse, il nettoyait avec un balai de brande le fond souillé de vase et de débris. Il vidait l’eau avec un sabot. Pour l’amener à la jetée, son caleçon rouge retroussé, marchant dans la mer, il tirait l’embarcation avec une corde; ou bien, debout à l’arrière, les épaules courbées sur une longue perche, il s’arc-boutait pour la pousser de toutes ses forces.

Quelle que fût l’heure, de jour ou de nuit, Estelle était sur la jetée pour le voir partir. Elle se détachait, mince et fine parqueuse, en «bénesse» noire, son paletot noué d’un cordon sur sa taille svelte, le pantalon bleu rapiécé découvrant ses chevilles charmantes gainées de gros bas dans de vieux sabots.

Sous la tuile sombre de sa coiffure, coulissée, bordée d’une ruche, élargie d’une sorte de bavolet que le vent soulevait sur ses épaules, elle suivait tous ses mouvements. L’amitié brillait dans ses yeux allongés sous de fins sourcils. Deux petits anneaux d’or dansaient dans l’ombre à ses oreilles. Une brune figure, rayée de dents blanches, où montait le plus beau sourire.

Michel, sans parler, faisant virer la pinasse d’un mouvement doux, la rangeait contre la longue échine pierreuse. Il tendait les mains pour qu’elle lui fît passer les bottes, le ciré, le panier en fil métallique où une bouteille était couchée à côté du pain enveloppé dans un linge. Elle le forçait à mettre au fond du coffre un vieux tricot gris.

--Couvre-toi là-bas, disait-elle.

Elvina, toujours geignante, la taille tassée au coin de la cheminée sur sa chaise basse, ne se pressait pas de guérir. Elle avait tiré d’un sac toutes sortes de nippes et les ravaudait, passant dans des flanelles blanchies par les savonnages les grosses aiguillées de laine. Derrière ses besicles, des pensées réconfortantes chauffaient ses yeux gris.

Un expéditeur ayant fait une commande peu ordinaire, Sylvain s’avisa un jour d’emmener Estelle. Elvina n’avait pas manqué de dire qu’à son âge, il y avait beau temps qu’elle allait au parc et travaillait d’un soleil à l’autre. La petite, penchée sous la galerie, lavant la vaisselle dans une terrine, avait étouffé un cri de joie.

--Je veux bien y aller, dit-elle.

Sur son visage tourné vers Michel, un éclat de bonheur naissait comme le jour se lève.

Pendant deux semaines, on les vit partir tous les trois. Toujours en avance, elle attendait au bout de la jetée, son panier au bras. Quand elle embarquait, Michel, debout dans la pinasse, lui tendait la main. Gracieuse, la taille oscillante, elle enjambait les bancs ou la toile.

Quand l’embarcation s’éloignait, elle se rencognait, face à Michel, assise au fond sur un tas de cordes. Les mains croisées sur ses genoux hauts, elle fixait au loin un regard brillant. Les jours de grand vent, Michel ayant hissé l’humble voile qui portait dans le bas une large pièce, le bordage rasait les vagues dansantes. On entendait des coups sourds sur l’avant de l’embarcation. L’écume jaillissait. La main sur la barre, Michel surveillait l’horizon par-dessous la toile.

Sylvain grommelait:

--Serre donc le vent de plus près. Tu nous feras mettre le fond en l’air... Si tu ne m’écoutes pas, j’amène la voile.

Michel ne daignait même pas lui répondre. On entendait derrière les dunes le ronflement de l’océan. Les risées violentes soulevaient sur le cou d’Estelle le volant ruché de sa «bénesse». A chaque bordée, c’était un jeu de se baisser lorsque l’écoute passait sur sa tête. La voile battait, durement secouée, puis de nouveau s’enflait à se rompre. Les crêtes mouchetées de blanc fuyaient rapides sur le flanc incliné de la longue barque. Et Estelle riait, petite primitive, le cœur en joie, si heureuse qu’elle eût voulu voir durer toujours cette course ailée avec son ami dans la griserie de l’air et du large.

D’autres jours, quand ils ramaient ensemble, elle avait des sursauts de gaieté et rompait le rythme, battant l’eau en arrière, de gros bouillons d’écume naissant sous ses avirons. Sylvain grondait. Mais elle se retournait vers Michel, la bouche étincelante et les épaules secouées de rire.

Au parc, ils déjeunaient sur le même banc, une petite gamelle posée entre eux. C’était elle qui coupait le pain, remplissait son verre. Sylvain, édenté, son grand nez au vent, et qui surveillait toutes choses sur la mer et chez les voisins, mangeait par lentes bouchées sans s’occuper d’eux.

Michel était maintenant rompu au travail. Il ramait, se tenait solide sur ses patins, déterrait vivement les huîtres et chargeait la barque. La vue d’Estelle, courbée près de lui sur le champ boueux, réjouissait son cœur d’une douceur cachée. Ensemble, ils lavaient les panetières alourdies de vase en les plongeant dans l’eau à plusieurs reprises.

Tout à coup, regardant Michel, elle s’interrompait pour lui dire d’une voix hésitante:

--Tu es content?

--Moi, je suis heureuse, se hâtait-elle d’ajouter, voyant se rembrunir le visage aimé. Il fait bon ici... On est tranquille!

Il s’éloignait pour pêcher un peu à l’écart.

--Tu n’es pas fâché, insistait-elle avec maladresse.

Il ne répondait pas. Que lui voulait-elle? Ne pouvait-on le laisser en paix? L’air vif de la mer excitait en lui une sensation d’énergie qui suffisait à sa vie profonde. Il avait besoin d’être seul. Quand Sylvain appelait, il levait des yeux éblouis comme un homme tiré de son rêve.

Le soir, attablé, il trouvait bon goût à la soupe et redemandait hardiment du pain. La grande faim de l’adolescent qui travaille creusait sa poitrine. Il s’était élargi en quelques semaines. Au fond de lui-même, dans cette place souffrante où la honte s’était amassée, une sensation de vie nouvelle dissolvait peu à peu sa grande misère. Ce qu’il s’était juré de faire, il l’accomplissait. Sa mère saurait qu’il ne voulait plus lui être à charge. Il imaginait sa surprise, ses protestations, avec une ardeur de revanche où passaient des mouvements d’amour et de haine.

... Non, avait-il déclaré à l’abbé Danizous, d’une voix rude, _elle_ ne sera pas étonnée, je l’ai prévenue.

Et comme l’abbé, à plusieurs reprises morigénant Elvina, insistait pour qu’il recommençât de prendre ses leçons:

--Oh! il a bien le temps, avait marmotté la femme. Qu’est-ce que vous pensez que l’on veut en faire?

Michel, debout un peu à l’écart, la tête en avant et les mains aux poches, les laissait parler.

Ce garçon taillé pour carguer des voiles, s’entendant à toute besogne, mais dont le front se développait, en encorbellement magnifique, sur les yeux cernés, l’abbé sentait qu’il était capable de décisions soudaines, prêt à surprendre successivement chacun de ceux qui auraient l’illusion de le tenir en main.

Quelque jour, une des forces invisibles que l’on sent courir et dont les anciens faisaient des dieux, amour, haine ou rêve, dans un vent de départ, le secouant avec une sorte de fureur sacrée, l’enlèverait au gîte.

L’abbé, debout pour partir, mais attentif, le geste retenu, plaçait à propos dans le verbiage d’Elvina des phrases adroites dont elle ne soupçonnait pas l’ironie secrète. Deux ou trois fois, il avait remarqué que Michel poussait vers la bonne femme, pie criarde comme il y en a tant sur cette côte, des regards furieux.

Sans qu’il en eût conscience, la présence de l’abbé était une lumière qui éclairait d’un jour nouveau tout son entourage. La voix perçante d’Elvina blessait comme une vrille ses fibres secrètes. Il songeait à ce qu’il avait rêvé de la vie, à la merveilleuse promesse que lui apportait une mère jeune, inconnue, dont le regard était sur son âme comme une caresse.

--Pourquoi, pensait-il, prennent-ils plaisir à me rabaisser? Ils ne sentent donc pas que nous ne sommes pas de la même race?

Mais à Dieu vat! C’est une belle revanche que vogue la galère: la vie qu’il menait lui apparaissait l’unique moyen de punir sa mère, de triompher d’elle, de lui prouver qu’il était libre.

Pourtant quelque chose de triste et d’insatisfait travaillait son âme. Au retour du parc, le remue-ménage prenant fin, il laissait Estelle donner au grison une fourchée de foin. On le voyait s’éloigner, cherchant sur la plage un coin solitaire. Parfois, assis sur un talus rongé par le vent, entre les racines décharnées d’un pin, il tirait de sa poche le vieux petit livre de l’_Odyssée_ que l’abbé Danizous lui avait donné.

* * * * *

Laure avait regardé de loin la treille et le portillon. «Il ne m’attend pas, se dit-elle, je ne suis jamais venue le matin.» Elle pensa avec émotion qu’elle allait passer avec lui la journée entière. A défaut du secret qu’il réclamait, elle lui donnerait cette preuve de tendresse.

Le volet était fermé et la porte close. Elle la secoua. La pensée qu’elle pourrait ne pas le trouver ne l’avait pas encore traversée. Tout en réfléchissant, indécise, sous la galerie, elle imaginait la longue journée.

De l’autre côté du grillage, une femme, courbée dans une volière, jetait du grain au milieu d’un troupeau de poules. Elle passa par l’ouverture de la cage une tête à moitié cachée dans un foulard noir.

--Pardon, dit-elle, il n’y a personne. Le Picquey est au parc avec sa petite et votre garçon.

Elle s’était approchée de la clôture. Vieille Carabosse, au mouchoir noué sous le menton, elle appuyait sur une canne deux mains noueuses couleur de châtaigne.

--Elvina, expliqua-t-elle en son patois, venait de partir avec son âne. Elle devait passer la journée chez sa cousine, la jardinière, qui lui avait promis du plant de salade.

Laure ne comprenait qu’à moitié la vieille. Mais elle regardait la cour déserte, bien balayée, le bois entassé en ordre dans le bûcher et cet air de calme que prennent les choses lorsque les maîtres s’en sont allés. Sous le petit chapeau, couvrant son front, une expression grave, un peu angoissée, descendait de ses yeux à son visage.

Comme elle avait une robe bien coupée et sur les épaules un renard argenté, à la queue fournie, découvrant son cou, la vieille, qui était avantagée d’un nez barbouillé de tabac et de deux yeux de pie, sous des peaux plissées, la regardait d’un air de pauvresse.

--C’est du monde riche!

--Est-ce que vous savez, demanda Laure, quand ils reviendront?

Mais la voisine ne comprenait pas. Ou bien elle était dure d’oreille. La jeune femme répéta la question à deux ou trois reprises, élevant chaque fois un peu plus sa voix. Elle avait honte de crier ces choses et jetait autour d’elle un regard anxieux.

--Non, affirmait la vieille, en montrant la porte avec son bâton, Elvina ne reviendra pas avant le souper.

Laure prit la route du port. Un malaise s’emparait d’elle, cet esprit d’agitation qui souffle sur un être au moment où échappe la satisfaction qu’on croyait tenir.

La veille encore, elle s’était demandé s’il ne valait pas mieux remettre son voyage. Deux ou trois fois, elle avait changé de résolution pour se décider au dernier moment. Maintenant il lui semblait indispensable de rejoindre Michel le jour même. Comment pourrait-elle repartir sans l’avoir revu? Qu’allait-elle faire? Elle regardait la route, les maisons, les petits jardins où les femmes tournaient les yeux pour la voir passer. Toute autre crainte que celle d’être frustrée de son espoir se trouvait étouffée en elle; et ce coin de village avec des cabanes disséminées, au milieu des prés, lui paraissait une contrée lointaine où personne ne pouvait avoir l’idée de la dénoncer.

Devant la jetée, elle trouva le calme des journées où presque tout le monde a pris la mer pour aller aux parcs. Le temps était doux et voilé. Le soleil répandait dans le ciel à travers un nuage un éclat d’argent. L’eau était encore assez haute avec quelques pinasses disséminées flottant sur leur ombre.

Elle parcourut des yeux l’horizon marin où pointait une petite voile. La vue du bassin qui la séparait de Michel excita plus vif son désir:

--Il faut que j’y aille!

Sur l’esplanade, un marin, debout, les bras levés, décrochait un filet tendu sur les piquets.

--Je voudrais trouver tout de suite un bateau, dit-elle, après l’avoir salué. Ce serait pour aller au parc des Picquey. Vous devez bien savoir où c’est...

L’homme continuait de dégager, en haut de chaque latte coupée d’une encoche, la corde qui soutenait le léger tissu gonflé par le vent.

--Les Picquey, fit-il... ils en ont deux. C’est celui de l’île-aux-Oiseaux que vous voulez dire?

--Sans doute, se hâta-t-elle de répondre, inquiète de voir surgir une difficulté inattendue.

Comme il avançait, pliant lentement, par pans réguliers, le filet sur son bras, elle le suivit. C’était une souffrance pour elle de lui voir répéter ce geste paisible, bien mesuré, qui faisait avec son impatience un si grand contraste. Elle aurait voulu qu’il laissât tout pour partir en hâte.

C’était un marin coiffé d’un béret qui moulait son crâne jusqu’aux oreilles. Comme beaucoup d’hommes de ce pays, il avait un masque romain, couleur de cuir, incisé d’une bouche édentée qui semblait avaler ses lèvres. Sans tourner vers elle ses orbites profondes, où gîtaient deux claires prunelles d’oiseau de mer, il lâchait de lentes paroles.

--A cette heure, ce serait étonnant que vous trouviez quelqu’un. La mer s’en va vite.

--Mais vous, implora-t-elle, en touchant légèrement la manche rapiécée de son gant de cuir, ne pourriez-vous pas m’amener là-bas... Combien voulez-vous?

Il secoua lentement la tête:

--Je n’ai pas une journée à perdre.

--Mais si c’était pour rendre service?

Sa voix veloutée se faisait suppliante. Il ne voudrait pas la laisser en peine. Qu’était-ce pour lui qu’une journée? Il serait bien payé. Mais impassible, et débrouillant des mailles emmêlées, il commençait de réparer une large déchirure; atterrée, elle le regardait passer la navette dans le filet, former une boucle, sous son pouce épais, puis tirer et serrer le nœud, d’un coup sec, aussi insensible à ses prières que s’il eût été une statue de pierre.

Alors elle s’éloigna, muette, désolée, ses joues brûlantes. Elle avait contre cet homme la colère impuissante que donnent les choses qui vous font obstacle. La nappe d’argent clair attira ses yeux. Elle pensait: «Il est là-bas... ce serait si bon d’aller le surprendre.» Elle imaginait son étonnement, le retour dans la même barque. Avec les difficultés croissait son désir, un instinct du cœur obscur, exigeant jusqu’à la souffrance, qui ne l’avait jamais possédée avec cette force.

--Vous cherchez quelqu’un, lui dit Hilaire, un gros homme tassé et bavard, une petite pipe dans sa main velue, qui la surveillait depuis un moment. Il commence à se faire tard pour la marée. Mais si vous demandiez à Laurent, je crois bien qu’il vous porterait.

--Allez vite, recommanda-t-elle, comme il s’offrait à l’aller chercher.

--Il doit être chez lui, marmottait le bonhomme, en traversant l’esplanade avec cette marche balancée des gens de mer.

Quelques parqueurs, au bas d’un talus, l’observaient sans en avoir l’air. Elle allait et venait, durement menée par son impatience, s’arrêtant parfois, le visage tourné vers la route. Puis elle regardait fuir l’eau descendante. Comme la nappe claire, enflant et renversant sur la plage sa frange perlée, se retirait vite! Les yeux de Laure suivaient les longs plis brillants qui reprenaient en vain leur élan, toujours plus bas, découvrant un espace humide ourlé de varech. Sur le sable souillé de filaments verts s’inscrivait la fuite de la mer.

Que faisait donc cet homme? Où pourrait-elle aller pour le rechercher? Elle ne lui avait pas demandé son nom. A la pensée de Michel s’était substituée en elle une sorte de fièvre qui ne lui permettait pas de rester en place. Elle ouvrait à tout instant son sac pour regarder sa montre. Dans une demi-heure peut-être, il serait trop tard! Devant le bassin qui les séparait, elle oubliait ce qui, ailleurs, occupait sa vie, n’éprouvait plus qu’un désir violent et aussi l’étouffement de l’attente qui absorbe toutes les forces.

--Croyez-vous, madame, que je pourrai encore embarquer? J’attends quelqu’un qui doit me conduire. C’est un marin qui s’appelle Laurent. On est allé le chercher... Savez-vous s’il habite loin, disait Laure très vite.

Depuis un moment, elle voyait sur la plage, triant des huîtres, un couple de parqueurs installés auprès d’une table basse. Chaque fois qu’elle regardait de ce côté, elle se heurtait aux yeux de la femme, vifs et enjoués, qui l’observaient.

--Ce sont les Picquey que vous cherchez, répondit-elle avec entrain, la voix forte, sans s’attarder à dire qu’elle la connaissait. Le Sylvain ne savait donc pas que vous deviez venir? Sa femme dit qu’il est parti pour deux ou trois jours.

La figure jaune sous sa «bénesse,» elle parlait un peu à la cantonade. L’homme, au contraire, qui avait un sourire goguenard au coin d’une bouche étoilée de rides, savait attendre le moment de placer son mot. A son menton de galoche, encadré par une paire de favoris blancs, Laure reconnut le père Milos.

Il renversait sur la table une panetière qui dégorgea les huîtres avec un bruit sourd.

--Picquey, dit-il, est à son affaire depuis qu’il embarque son nourrisson. Oh! il a trouvé un bon mousse.

Et clignant sur son œil fin une paupière rouge:

--Peut-être même qu’il ne le paie pas cher.

--C’est trop de fatigue pour un enfant qui n’avait pas encore travaillé de peine, déclara la femme. Quel âge a-t-il donc?

Tout en donnant des coups secs dans les coquilles, avec son couteau, elle ne ménagea pas à Laure son opinion sur les Picquey.

--Ce sont des gens qui veulent attraper de toutes les mains, affirma le père Milos, sentencieux, jaloux de Sylvain, et qui nourrissait à son égard cette inimitié qu’on n’éprouve peut-être que pour ses voisins.

Laure écoutait, le visage assombri, comprenant mal parce que l’homme et la femme embrouillaient tout, parlant tantôt d’une chose et tantôt d’une autre.