Le goéland

Part 10

Chapter 103,863 wordsPublic domain

--Votre mari, demanda-t-il, ne s’est jamais douté?

Elle secoua la tête.

Il regardait, sur le fond délabré du parloir, sa pose charmante.

--Il vous aime... il pardonnerait!

Une expression de terreur palpita sur le visage de la jeune femme:

--Vous voudriez que je lui avoue? Pourquoi? Ce n’est pas possible...

Et le regardant au fond des yeux:

--D’ailleurs, j’ai promis!

* * * * *

--Vous aviez à me parler de Michel, demanda l’abbé Danizous encore oppressé, sa longue bouche tirée dans un coin.

Comme il venait d’avoir une légère crise de suffocation, ils s’étaient tus pendant un moment. Puis il avait été respirer sous la galerie. Quand il rentra dans le parloir, Laure apaisée, élevant d’une main son sac ouvert où une petite glace se trouvait fixée, effaçait sur son visage les traces de larmes.

--Non, affirma l’abbé, dont la poitrine creuse continuait de se soulever, je ne lui dirai rien.

Elle faisait disparaître la boîte à poudre, relevait sa fourrure qui avait glissé.

--Je voudrais seulement, suggéra-t-elle, d’un ton de prière, que vous usiez de votre influence.

Il fit le geste de l’arrêter, et après deux ou trois secondes, retrouvant sa respiration:

--Je n’en ai aucune.

--Qui donc alors?

--Personne n’en a.

Une amertume profonde montait à sa bouche. Avec surprise, avec inquiétude, Laure regardait les gouttes de sueur couler sur les longues tempes. Il semblait que toute la vie se fût retirée au fond des yeux.

--Oui, commença-t-il, avec des arrêts pénibles qui coupaient ses phrases, si vous me l’aviez tout à fait confié, il y a seulement deux ou trois ans... Je l’aimais beaucoup, cet enfant... J’ai fait ce que j’ai pu... Il y a en lui une grande force d’intelligence... C’était une joie de lui ouvrir l’esprit, de le voir comprendre, avancer... Moi qui ai connu tant d’enfants inertes, sans moyens... Un sujet d’élite. J’avais rêvé pour lui un grand avenir... Je pensais qu’il aurait besoin d’un soutien, d’un guide. Il aurait fallu pouvoir le garder...

C’était comme s’il voyait tout cela avec d’autres yeux. Mon Dieu, vous savez s’il avait rêvé un enlacement paternel; le petit enveloppé dans ses deux bras, laissant enfin se desserrer son être durci. Mais il n’avait jamais osé. Il redoutait trop d’être repoussé. La distance qu’il sentait entre eux, Dieu seul l’eût comblée!

Ce drame suprême de sa vie de prêtre avait imprimé ses stigmates sur sa figure triangulaire, au large front demeuré intact, rayonnant de vie intérieure, sous lequel fuyaient les joues creuses. Entre toutes les passions, celle de l’apôtre consume un être, avivée dans le cœur par la certitude que le plus pur bonheur est en elle, la flamme du ciel dans laquelle l’universelle misère serait purifiée. Crucifiante est la pensée que ce bien sans égal vous appartient, qu’on pourrait le donner au monde, et que le monde s’obstine à n’en pas vouloir. Non, pas même l’être le plus seul, le plus abandonné, un enfant sans nom, riche de ces seuls trésors de l’intelligence que la main divine, comblant ses élus les plus obscurs, dépose où elle veut.

Il fallait bien sa résignation, cette lente conquête de soi, cruelle et aiguë, pour que l’abbé Danizous ne sentît pas la révolte le soulever. La pensée de Michel avait été la pointe de fer que certains ascètes, bourreaux d’eux-mêmes, portent cachée sous leurs vêtements pour y déchirer leurs passions vaincues: de toute son âme, il avait désiré sauver cet enfant. Hélas! le pouvait-il? Comment l’atteindre? Que de fois, il avait refréné l’élan d’enthousiasme qui le portait vers ce cœur gonflé de forces douloureuses. Ah! le libérer de son poids mort, l’entraîner, lui révéler l’immense horizon des expiations et des pensées pures! Une même flamme eût fondu leurs vies. Le mal aurait été consumé, la souffrance réintégrée à sa place divine, dans le sacrifice. Car personne ne sait comme notre cœur pourrait être grand. Mais Dieu, sans doute, n’avait pas voulu. C’est pourquoi l’abbé restait seul, amputé de son dernier rêve. Était-ce qu’il n’avait pas assez souffert, pauvre hostie cachée, que la grâce manquait encore?

Laure le regardait, ses beaux yeux exprimant l’incrédulité, avec l’impression de se heurter à un obstacle imaginaire.

--Mais ses leçons?

--Il les a cessées.

--Vous l’avez permis?

--Quels droits sur lui m’avez-vous donnés?

Il alla plus loin, découragé par l’inconscience de cette femme.

--Vous même, l’avez-vous reconnu? Quels droits avez-vous?

Elle se redressa, les pupilles dilatées, avec une expression indicible et presque animale. Le fils qu’elle avait porté dans sa chair n’était pas à elle? N’avait-elle pas été blessée, torturée? Ses droits n’étaient pas inscrits sur un registre mais dans ses entrailles.

--Non, disait-elle, d’une voix passionnée, obéissant en aveugle aux forces de son être, et aussi à cette autre loi qu’elle s’était faite, la loi de l’amour, il m’appartient plus que n’importe quel enfant à toute autre femme... Il n’a que moi... J’ai tout risqué... je ne l’aurais jamais abandonné!

Elle respirait vite, le cœur affolé. Si seulement Michel avait été là! Si elle avait pu le prendre dans ses bras! Elle était sûre, elle, de vivre adorée dans le plus profond de ce cœur d’enfant. Michel pourrait se révolter contre tous les autres; avoir l’air fermé, endurci; mais une divination lui criait qu’il ne cesserait pas de la chérir. Sa honte se perdait dans un sentiment plus puissant. Elle croyait voir un avenir qui la vengerait.

--Plus tard il saura... il comprendra tout!

--Croyez-vous? interrogea l’abbé, d’une voix lente, comme s’il voulait la contraindre à toucher elle-même la réalité.

--Après tout, qui sait... Peut-être est-ce lui qui souffre le plus, dit-il, tout à coup.

--Mais c’est un enfant, répliqua-t-elle, agitée, les joues brûlantes, avec un mouvement de protestation.

--Un enfant de quinze ans est déjà un homme.

Une idée passa comme un éclair dans l’esprit de Laure:

--Il vous a parlé de moi?

Et fougueusement:

--Il ne faut pas le croire. Ce qu’il vous a dit, il ne le pensait pas!

--Non, dit l’abbé, confessant amèrement combien Michel lui échappait. Il eût mieux valu... Mais Dieu sait que je ne me trompe guère et qu’il pense à vous! Seulement ce n’est pas comme vous le croyez.

Elle ne demanda pas davantage, plus avide d’illusions que de vérité. Il lui semblait que des coups répétés s’abattaient sur elle; impressionnable, aussi vibrante que le violon du tzigane, elle se sentait étourdie d’angoisse. Ne serait-ce donc jamais fini de souffrir? Elle, toujours elle! alors que sa nature avait été créée pour la joie, aussi impatiente de la dispenser que d’en recevoir, un destin cruel la condamnait à n’essuyer que des humiliations.

«C’est trop!» pensa-t-elle.

Elle avait cru aller vers la paix, et c’était un avenir chargé de menaces qu’on lui découvrait. Après avoir expié en secret dans les deux hommes qu’elle avait aimés, frères séparés malgré la mort par une injure ineffaçable, lui faudrait-il encore souffrir dans son fils?

Elle aurait voulu crier à Michel:

--Ne pense pas, n’écoute personne, ne songe qu’à moi!

Lui, du moins, le soir de cette scène qu’il lui avait faite, s’était au dernier instant jeté dans ses bras. Elle croyait sentir sur son visage sa face chaude et trempée de larmes.

--Je l’aime pourtant, il sait que je l’aime!

Jeune femme, née sous un autre ciel, et que n’avaient défendue ni la famille absente ni l’éducation, elle sentait son être amolli par un sang qui traînait des langueurs ardentes. Oui, c’était pour un foyer une honte atroce que la trahison fraternelle. Elle le savait. Elle en gémissait. Mais devait-on ne voir que cela, y penser toujours? Est-ce qu’il ne restait pas tant de bonnes choses qu’on pouvait encore goûter, respirer ensemble, l’air, le soleil, l’amour qui n’est jamais tout à fait le même, le rajeunissement perpétuel de la vie meilleure que les hommes.

Comme le matin lui semblait loin! Quelle était la distance incommensurable qu’elle avait parcourue en ces quelques heures? Les insultes de Biscosse, ses pas errants sur la plage et dans la garenne, tout repassa devant ses yeux en images précipitées... Tous ici la rejetaient et la méprisaient.

Que lui voulait-on? Elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. Pourquoi les hommes et son enfant même s’obstinaient-ils dans des _idées_? Quelle était cette rage de mettre à la torture les autres et soi? On se faisait souffrir par l’esprit quand l’oubli, l’anéantissement du passé aurait pu être si facile.

Elle s’humilia. La pensée des études interrompues la désespérait. Que faire? Il lui serait impossible de revenir avant l’été. D’ici là, Michel allait s’entêter dans sa révolte; car elle entrevoyait que son essai d’indépendance n’était que l’exécution de la menace qu’il lui avait faite. Il se préparait à se passer d’elle; élevé chez des pêcheurs, il se rangeait à leur côté et prenait leur vie. Qu’adviendrait-il plus tard de cet enfant? Elle croyait le voir, lui aussi, dans quelque pauvre maison en planches, avec un vieux tricot et de grosses bottes, rude et grossier comme ce Biscosse qui, tout à l’heure, l’avait insultée. Son fils serait un homme du peuple. C’était l’écroulement de ses rêves.

--Je vous en prie, implorait-elle, levant vers l’abbé ses beaux yeux qu’animait une prière ardente, essayez encore de me venir en aide. Puisque vous avez déjà tant fait pour lui, vous saurez le reprendre, le ramener...

L’abbé Danizous sentait croître la suffocation qui serrait son cœur. Cette scène était trop pénible. Il songeait à Michel apprenant un jour ce qu’elle lui cachait. Cet enfant aurait horreur de lui-même. Où fuirait-il pour échapper à ces visions? La pensée lui vint de ces grands oiseaux, les goélands, qu’on voit se reposer un moment sur les vagues, puis qui s’élèvent, à larges coups d’ailes, toujours plus loin, vers les espaces immaculés.

Michel, isolé dans la solitude de ce pays de pins et de mer, avait quelque chose du goéland sauvage. L’abbé le revoyait, comme il l’avait souvent aperçu, assis dans les fougères au bord du bassin, regardant passer les nuages. C’était là que sa nature s’était formée. Il appartenait à ces grands espaces. Mais quant à mettre la main sur ce cœur ombrageux, tout soulevé d’indépendance, qui sursautait au moindre contact, l’abbé, sourdement découragé, sentait bien que l’heure était passée, et qu’il échouerait aussi complètement à le ressaisir qu’à fixer sous un toit humain le royal oiseau.

--Maintenant, demanda-t-il, qu’allez-vous faire? Est-ce que vous pourrez longtemps ne pas lui répondre? Ne croyez pas qu’il vous comprendra. Les enfants ont le cœur pur. Ce sont eux qui voient la vraie justice. Ceux qui ont vécu, et qui savent dans quelle boue l’on va, et que la peine lève au fond du péché, sentent qu’il faut bien la miséricorde, et que Dieu a mis partout à côté du mal la charité et le repentir. Mais un enfant! Celui-là surtout... Il lui fallait ce qu’il y a de plus beau au monde.

L’abbé s’était levé: une autorité singulière émanait de son long profil décharné par la vie de l’âme autant que par les misères de la maladie.

--Il fallait choisir entre lui et vous.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que ces visites qui le troublent, et précipitent la crise dont il souffre, je crois que vous feriez mieux de les remettre pour quelque temps. Il est agité, il a besoin de se ressaisir. A son âge il lui faut du calme. Puisque vous l’aimez, renoncez à lui faire ce mal inutile... C’est aussi pour vous que je le dis!

Il avait failli ajouter: «Si vous le poussez à bout, quelque jour il vous haïra.» Mais ces mots qui montaient à ses lèvres, il les arrêta.

--Mon Dieu! gémit-elle.

De nouveau, elle se sentait faible, misérable, comme perdue dans un désert.

--Pourquoi me parlez-vous ainsi, dit-elle, levée. Vous ne sentez donc pas que je l’aime? Et lui m’aime aussi. L’autre jour, il avait l’esprit égaré...

Elle s’était avancée vers la porte et il la suivit. L’étroit couloir était assez sombre. Pendant quelques secondes ils se regardèrent tous deux en silence: et le regard de l’abbé la pénétra.

--Croyez-moi, dit-il à voix très basse, comme dans un souffle. Personne ne peut échapper à Dieu... Il n’y a pour chacun de nous qu’une voie: souffrir.

Elle s’était appuyée au mur. Il lui semblait que sa tête tournait: ne plus le voir, souffrir, expier! Par un revirement incompréhensible, elle le voulait bien. Ce fut comme une lueur des grandes choses divines au fond de son âme.

Quand l’abbé Danizous rentra dans le parloir, il leva ses yeux vers le Christ attaché au mur. Une fièvre de pitié et d’espérance dilatait son âme.

Elvina avait passé la journée chez sa cousine, la jardinière, qui vivait avec sa famille au milieu d’un grand potager aménagé près d’un bois de pins. C’était à peu de distance d’un petit cours d’eau. L’homme avait creusé des bassins, posé des tuyaux d’irrigation. Les planches de sable s’alignaient rayées de pousses vertes. Il y avait de petits semis où se touchaient les tiges minces comme un fil. Les choux-fleurs, dans un corset bleu-acier, présentaient leur pomme.

Les Biscosse disaient:

--Elvina est bien heureuse maintenant. Elle ne fait plus rien. C’est un bon temps qu’elle se passe.

Elle avait placé une chaise basse dans la petite charrette et s’en revenait, au pas de son âne. Les cahots secouaient à son côté un panier rebondi, couronné d’un gros chou frisé. Elle rapportait aussi, sachant profiter des occasions, du plant de salade et des détritus pour ses lapins. L’âne, les oreilles dodelinantes, s’endormait un peu. Elle ne le pressait pas. La route était belle, et de grandes fusées de soleil filtraient à travers les pins.

Son homme et les enfants devant coucher près du parc, dans leur cabane de Piraillant, où ils s’étaient transportés pour le détroquage, elle se sentait à l’aise, tranquille, avec cette idée qu’elle n’aurait, à son retour, qu’à faire chauffer la soupe et soigner les bêtes.

Ce fut à cent mètres de la gare qu’elle crut reconnaître Laure. Elle la voyait de dos. La jeune femme marchait lentement. Elle avait ôté sa fourrure qui se balançait sur son bras, battant sa robe. Elvina, levant son bâton, allongea sur la croupe bourrue un coup à son âne.

Sous sa «bénesse,» un sourd mécontentement chauffait ses yeux gris. Mais elle avait la bonhomie des grosses commères, aux lèvres agiles, qui se tirent d’affaire en toutes circonstances. Quand le charreton s’arrêta près d’elle, Laure eut un sursaut.

--Je me disais bien que c’était madame, commença Elvina. C’est une chance que je retourne par cette route. Ma cousine, la jardinière, s’était mis en tête de me faire prendre la traverse. Mais j’avais dans l’idée de passer près de la gare en m’en revenant.

Elle ne semblait pas voir que la jeune femme était triste et lasse.

--Vous avez voulu profiter de la belle journée? Si nous avions su! Votre petit, lui, est à Piraillant. Avec ce temps, nous ne pouvons plus le tenir dedans: à son âge, naviguer, ramer, vous pensez qu’il est bien heureux...

--Ah! murmura-t-elle, et un sourire éclaircit sa figure fiévreuse, sa bouche affaissée, il aime cette vie?

Elvina, qui guettait avidement l’impression produite par ses paroles, réjouie de voir la bonne tournure que prenait l’affaire, se répandit en explications. C’était sur le bassin que l’on respirait «les bons airs». Le petit grandissait. Il mangeait beaucoup. Sylvain ne voulait pas trop l’emmener «rapport aux leçons;» mais elle avait pris la chose sur elle, sachant qu’à cet âge, pour la santé, une journée au parc valait mieux que du vin bouché.

--Il y a des gens qui viennent de loin!

Elle se penchait par l’ouverture de la charrette, la gorge rebondie, tenant des deux mains les cordes qui glissaient sur le dos de l’âne. La jeune femme, debout, ranimée, changeait d’expression.

Une Arésienne, qui allait à la gare, poussant une brouette chargée d’une caisse d’huîtres, passa sur la route. Devant le hangar des Messageries, elle vit sortir le vieux commissionnaire, sa blouse ouverte sur son tricot. Un employé les rejoignit. Tous trois, à côté d’une charrette attelée de mules et remplie de planches fraîchement sciées, jetaient vers la route des coups d’œil fréquents.

Le soleil tombait, boulet de braise au-dessus des pins. Les ombres de cette belle soirée s’allongeaient sur les prés, tournaient au violet. Un vent frais se levait, glissant léger et pour son plaisir à la manière des oiseaux qui se grisent le soir de vols planés.

Elvina, la tête cachée dans sa «bénesse,» parlait d’une voix assourdie avec une extrême volubilité. Elle allait d’un tel train que Laure n’avait pu placer que deux ou trois questions. Elle semblait distraite, indécise. Douceur de rentrer dans la vie commune, apaisement de se retrouver dans le grand air vif, brillant et qui vous sourit! Le soir doré dissipait son malaise moral, l’horrible impression de peur et de honte dont elle restait endolorie. Elle respirait la brise, l’odeur des fougères. Une branchée d’aubépine élevait dans une haie le premier chant nuptial du printemps. La sérénité de grands espaces lumineux la rassérénait. Que le ciel était pur, baigné d’une lumière qui rajeunissait les yeux et la vie!

Un moment avant, elle était sortie de chez l’abbé Danizous, la tête étourdie, prête au sacrifice. Elle avait senti passer sur elle l’esprit divin du renoncement. Son cœur avait soudain plié. Elle était d’ailleurs surexcitée par cette lutte, les joues chaudes encore des larmes qui lui avaient sans cesse échappé.

Maintenant, par un revirement mystérieux, elle ne voulait plus. L’éclat de la campagne, ces bonnes odeurs de pré et de mer, pénétrant en elle, l’allégeaient et faisaient remonter à ses lèvres le goût de la vie. Ses regards se reposaient sur l’horizon. Pourquoi s’alarmer inutilement? Que pouvait-on savoir de l’avenir? Si une force mystérieuse l’avait, malgré ses répugnances, conduite chez l’abbé, c’était qu’elle avait vu en lui son seul espoir, sa dernière chance de salut. Mais les sentiments qu’il avait fait tressaillir tournaient en rancune. Elle savait, elle, que Michel ne lui avait pas fermé son cœur. L’abbé exagérait, mettait tout au pire. Lui-même n’était-il pas réduit aux suppositions? Non seulement Michel ne lui confiait rien, mais il le fuyait. Elle pensa qu’il n’avait pas su se l’attacher. Par une rapide réaction de femme, dont l’amour-propre autant que le cœur a été meurtri, elle se jurait de ne plus le revoir. C’était un prêtre. Il se tairait. Que lui importait le jugement qu’il pouvait porter sur sa vie? Avait-il cru qu’elle allait mettre son sort dans ses mains? A mesure que les impressions du plein air exerçaient sur elle leur action radieuse, elle se libérait de ce qui lui semblait un mauvais rêve, gardant seulement de l’état où il l’avait vue une confusion insupportable.

Il y avait plus d’un quart d’heure qu’on les regardait, Elvina sur la plate-forme de sa voiture, et elle, debout dans la marge d’herbe. Le charretier, laissant ses mules, avait eu le temps de boire au café un verre de vin blanc. Il reparaissait, son fouet à la main. Le commissionnaire et l’employé avaient viré autour du hangar. La femme, ayant tiré un bas de sa poche, tricotait près de la boîte aux lettres.

Laure sentait bien qu’il y avait des gens arrêtés près de la gare et qui l’observaient. Elle ne paraissait pas s’en inquiéter. Elvina venait de frapper à plusieurs reprises, avec les cordes, sur le dos de l’âne; et l’on voyait s’avancer le petit équipage, la jeune femme marchant à côté dans la paix du soir.

Elvina parlait de la cabane qu’ils avaient achetée à Piraillant, en face de leur parc. Et Laure revoyait ce hameau de pêcheurs entrevu seulement quelques instants, un jour qu’elle longeait en bateau cette rive du bassin; pas même un village, un ramassis de bicoques en bois, grises ou goudronnées, avec des ruelles étroites au pied de la dune. Elle se rappelait un figuier énorme, sur le fond de sable, et les treilles jetant d’un toit à l’autre leurs tentes de feuillage.

--Vous ne me loueriez pas votre cabane au mois de juillet pendant quinze jours?

Ces mots s’étaient spontanément pressés sur ses lèvres.

--Ce serait donc pour vous? demanda la bonne femme, dont la face laissa paraître la stupéfaction.

Elle hésitait, ne sachant quelle pensée cachaient ces paroles étranges. La cabane suffisait à de pauvres gens. Il y avait deux grands lits, la cuisine et un petit chai; mais c’était là-bas bien solitaire, loin de tout, avec seulement une épicerie. La voiture du boucher ne passait qu’une fois par semaine.

Laure n’écoutait pas. Elle souriait aux idées heureuses. Le projet de s’installer avec son fils dans une bicoque lui aurait paru, le matin encore, un rêve insensé. Elle s’étonnait à présent de n’y avoir pas songé plus tôt. C’était en elle une fièvre soudaine qui l’exaltait comme une victoire. Son esprit se remplissant d’images rapides, elle se voyait, pendant le voyage que son mari ferait en Hollande, installée là-bas... Qui donc pourrait la découvrir parmi ces cabanes où les étrangers ne s’arrêtaient pas? Ses impressions se confondaient pour ne former qu’une grande espérance.

--Lui qui s’imagine que je ne l’aime pas!

Elle se représentait son saisissement, l’élan d’amour qui l’emporterait, lui, le révolté, l’incrédule, quand elle serait enfin toute à lui. Il la croirait, il la connaîtrait, et le frisson de l’attente faisait déjà refluer le sang à son cœur.

Comme Elvina descendait lourdement devant la gare, elle l’entraîna près d’une pile de poteaux de mine. Ses mains agitées cherchaient dans son sac.

--C’est pour Michel, recommanda-t-elle, en lui remettant un petit paquet. Vous lui direz que je viendrai cet été passer quinze jours avec lui. Vous direz bien: _quinze jours_.

--Vous préparerez la cabane, reprit-elle, tandis qu’un timbre annonçait le train.

La locomotive dardait son œil de feu dans la percée droite de la voie. Laure, rassérénée, la regardait venir. Sa nature faible sentait le stimulant de l’expédient qui venait de se présenter. Elle se vit dans le compartiment, en tête à tête avec son rêve. Il lui semblait prendre une sourde revanche. Par la portière du wagon, elle regarda le village étalé au milieu des prés. Le clocher se haussait dans les arbres noirs.

Le train s’ébranlait. Elle s’assit, appuya sa tête au drap poussiéreux. L’amour qu’elle sentait pour son enfant, peut-être sommeillait-il en elle avant tout cela, mais, ébranlée par tant d’émotions, elle n’avait jamais éprouvé si intense cette soif, ce désir de vaincre par la tendresse; de posséder jusqu’au fond du cœur ce fils de sa chair, son enfant inconnu plein de révolte et de vie cachée qui lui échappait.

IX

D’où viens-tu, printemps éternel que précède un souffle mystérieux? Quelle douceur d’amour traverse le sous-bois pour que dans les touffes de genêts, petite aile d’or, s’accroche de loin en loin une fleur messagère? O pignadas, temple sylvestre aux innombrables et minces colonnes incrustées de rouille, voici que vole d’écorce en écorce l’acier qui vous blesse et que recommence de s’écouler votre vie secrète en perles et en stalactites aussi précieuses que la cire antique des abeilles.

Les petites crosses des fougères soulèvent en foule le sable noir. L’eau se précipite dans ces sinueux ruisseaux des forêts où se renversent, chevelures défaites sur un fond d’alios, les herbes submergées.

Le soleil, selon un rite divin, pénètre le monde comme une large et tendre mélodie. Sa flamme délivre les parfums cachés. Le ciel et la terre ruissellent de lumière, d’aromes et de joie. O déesses de la mer, si la coupe étincelante de feux azurés berçait encore vos seins plus blancs qu’un flocon d’écume, l’heure serait venue de ceindre vos fronts de goémons et d’algues.