Part 15
Laure s’était assise sur une chaise et le regardait, écoutait son souffle. C’était la première fois qu’elle voyait son enfant dormir! Il avait lu dans son lit, la bougie n’était plus qu’une larme de cire écrasée, et maintenant il se reposait.
Comme il dormait bien! Elle voyait enfin desserrées ses lèvres gonflées de vie; et sous les cheveux en désordre, ce qui baignait le haut du visage, c’était la paix, mystère des paupières closes, de l’ombre des cils sur un masque jeune.
Il était dix heures quand Michel ouvrit les yeux, les referma, s’éveilla enfin. Était-ce encore un rêve ou la voyait-il, assise près du lit, le visage tourné vers son réveil? Elle avait ôté son chapeau. Ses cheveux étaient pleins de soleil.
Il se soulevait:
--Quelle heure est-il?
--Tu as bien dormi.
Elle riait et l’embrassait à la fois, rapprochait sa chaise. Il regardait sa figure allongée et brune, ses yeux, son sourire; le grand jour entrait dans la chambre, et tout lui semblait si différent, baigné de joie, la cheminée éclairée par ce gros bouquet de dahlias orange qu’elle avait planté dans un vase de cuivre reluisant. Il y avait une glace encadrée de bois qui le reflétait.
La gaieté entrée dans la mansarde, c’était encore ce petit chapeau fleuri d’une rose au coin de la table; et, sur une chaise, la longue veste doublée de soie claire. Elle voyait qu’il était content et disait de ces choses qui semblent des riens--bulles légères sur cette impression de bonheur où le cœur baigne, s’ouvre peu à peu. Il aurait fallu ne plus se souvenir, arrêter le temps.
Elle lui prit la main.
--Tu n’as pas déjeuné?
--Ne vous inquiétez pas.
--Qu’est-ce que tu veux? Je vais aller te chercher du pain.
Et comme il la retenait, n’avouant pas qu’il mourait de faim:
--Si, si, je remonte dans une minute. Cela me fait plaisir.
Elle reparut avec un plateau, le posa sur le lit. Il fallut que Michel la laissât verser elle-même le lait, le café, beurrer les tartines; et elle s’agitait, cherchant des commodités, des raffinements, toute animée par la fugitive douceur d’être une mère qui gâte son enfant.
Tout à coup, sans la regarder, il lui avait dit:
--Je ne voudrais pas vous faire de la peine...
Sa voix était changée et il parlait avec une grande douceur.
Elle avait compris et tournait vers lui des yeux suppliants.
--Oh! pas aujourd’hui.
Michel baissait encore la voix:
--Dites-moi seulement si mon père est dans cette ville. C’est pour que je sache si je peux le voir, le rencontrer...
Il répétait:
--Je ne vous demanderai plus rien ensuite.
Elle s’était promis de ne pas répondre, mais ces pauvres choses, cette plainte poignante lui allaient au cœur. Le silence était si profond que l’un et l’autre semblaient écouter, attendre. Mon Dieu! Pourquoi ne saurait-il pas? Il fallait finir.
Elle pensait: «Il ne peut pas _le_ regretter. Il ne l’a pas connu. Tout cela n’est qu’imagination...» Mais une sorte de crainte la retenait, le sentiment vague qu’on ne sait jamais tout à fait ce qui se passe dans une autre âme.
--Michel, écoute... J’aurais préféré attendre encore. Ce sont des choses dures pour une femme. Mais je vois bien que tu ne peux pas rester dans cette inquiétude...
Il s’était redressé, retenait son souffle.
--Il est mort... murmura-t-elle, envahie d’une chaleur soudaine, et tu étais encore tout petit. Mieux vaut ne plus regarder en arrière, être courageux. On ne peut rien défaire de ce qui est fait!
Il avait mis la main sur son bras:
--Ce n’est pas vrai...
--Michel, je te jure.
Il sentait qu’elle ne le trompait plus; une émotion inconnue dilatait ses yeux, un gémissement trembla dans sa gorge. La mort venait à son tour d’entrer dans la chambre, et il regardait, les prunelles fixes; puis il se laissa tomber, le visage dans l’oreiller.
Longtemps il resta ainsi accablé, les yeux mi-clos. Laure se lamentait:
--C’est moi qui suis la plus malheureuse.
Elle était assise à côté du lit, triste, abattue, ne comprenant pas, ayant assoupi sa conscience depuis si longtemps avec les excuses qu’elle s’était données. Il avait commencé de lui parler: des mots sans suite, incohérents, rien que la plainte qu’il avait dans l’âme:
--J’aurais voulu le voir une fois!
Quelque chose avait passé dans sa vie, lui laissant une sensation infinie de vide et de froid. Puis ses profonds soupirs s’espacèrent, et il n’y eut plus dans la mansarde que le chuchotement d’une femme berçant son grand fils.
* * * * *
L’étude se trouvait dans une rue triste, non loin de la cathédrale, au rez-de-chaussée d’un vieil hôtel rongé par l’humidité. Il y avait sous la voûte de longues traînées noires. Quelques fusains s’étiolaient dans la cour pavée, d’une mélancolie de cloître.
Une salle basse et enfumée, tapissée de cartons verts, bariolée d’affiches, avec des banquettes de crin crevées, et deux grandes tables surchargées d’un fouillis inextricable d’actes, de dossiers, bouleversé à tout moment sans que personne semblât capable de rien retrouver, telle apparaissait l’étude de Maître Malleret dans laquelle Michel s’était trouvé transporté, passant de l’air libre et vierge de l’océan à l’atmosphère la plus renfermée.
On lui avait assigné sa place près d’une fenêtre. Il avait cru d’abord suffoquer. Un poêle brûlait, chauffé à blanc, qu’attisait à tout moment un vieux clerc pâli sur les écritures, d’une santé aussi délabrée que sa jaquette et qui redoutait les courants d’air. Quant à M. Chautard, un homme flasque, qui avait des poches sous les yeux, on l’apercevait à travers des vitres, cloîtré dans une sorte de cage en verre, où une table maculée et un coffre-fort rétrécissaient tellement l’espace libre qu’une seule personne avec lui pouvait trouver place.
Quand le caissier avait parlé de Michel à Maître Malleret, il lui avait dit:
--C’est un enfant naturel dont je me suis chargé.
--Borduron le mettra au courant, avait décidé le notaire.
Huit jours s’étaient écoulés. Michel s’installait maintenant sans que personne prît la peine de le remarquer. Toute cette première semaine, il avait beaucoup souffert d’être emprisonné. On le voyait bâiller, étirer ses bras. Le monde lui paraissait au fond de cette cave misérable et morne, couleur de poussière.
Il entrait avec les autres, tirait un livre de sa poche, et le glissait sous les papiers. Cette fièvre de lecture qui l’avait envahi la nuit de son arrivée le sauvait de l’écœurement. Tout lui était bon, sciences, histoire, philosophie. Sa journée finie, il s’arrêtait près de la Faculté, à l’étalage d’un bouquiniste, fouillait dans le tas.
Aussi arrivait-il à l’étude, taciturne, les poches gonflées, expédiait au plus vite quelques obscurs travaux de copie et lisait du matin au soir. Ces volumes dévorés dans sa petite chambre solitaire, ou au fond de la salle morne, avec la préoccupation un peu enfiévrée d’une revanche encore inconnue, prenaient de tout cela quelque chose d’intense et de presque sombre. Il était un garçon de quinze ans différent des autres, isolé, en quête de ces merveilleuses maisons de refuge que l’imagination crée au-dessus du monde.
Les entrées brusques de Maître Malleret, vrais coups de théâtre, provoquaient parfois un saisissement, changeant soudain en statues de pierre deux jeunes clercs, dont la principale occupation était de cacher la canne du caissier et de glisser du buvard dans les encriers. Le notaire était un petit vieux court et gros, aux bajoues violettes. Il avait des accès de fureur dont les contre-coups secouaient un moment l’étude. La dactylographe, une demoiselle entre deux âges, voûtée, l’air morose, et très assidue, jetait des regards de biche aux abois.
Ces sortes de crises portaient à son comble l’effervescence du premier clerc, dégingandé, les cheveux soulevés par l’agitation, que la basoche disait à moitié fou, parce qu’il faisait des barricades de registres autour de sa place, et perdait ses lunettes d’or dix fois par jour dans le fouillis affreux des papiers. Mais il y avait des après-midi entiers où le notaire ne paraissait pas. La porte rembourrée demeurait ouverte sur son cabinet. Ces jours-là, le public, représenté en général par des gens assez râpés, humbles de manières, et par des dames qui poussaient de profonds soupirs, languissait en vain sur les banquettes. Les clercs grignotaient en paix, à quatre heures, du chocolat et des petits pains dont les miettes tombaient sur les paperasses. M. Chautard, dans sa guérite de verre, dépliait un journal, le lisant avec la gravité qui donnait à toutes ses occupations un air d’importance extraordinaire. La somnolence de l’étude n’était troublée que par le ronflement du poêle, la chute d’un registre et les allées et venues de quelque client, rongé d’ennui, qui errait dans l’espace libre laissé au public, n’ayant rien d’autre pour tromper son impatience que la lecture du tableau des huissiers ou des affiches de toutes couleurs.
Michel, lui, avide de s’instruire, n’avait d’yeux que pour le livre acheté la veille. Le bouquiniste, debout sur la porte de sa boutique, enveloppé dans sa houppelande, le connaissait bien. Il trafiquait pour quelques sous, changeait, revendait. Au soir de ces journées raccourcies, où la ville s’allumait de bonne heure, il commençait parfois de lire contre un réverbère, bousculé par le double flot des passants.
* * * * *
Les journées de dimanche étaient pour Michel à la fois les meilleures et les plus tristes. Lorsqu’il sortait, hébété d’avoir lu longtemps dans sa chambre, à moitié couché sur le lit défait, la somnolence des quais déserts et le fourmillement de vie sur les grandes places l’accablaient d’un malaise coupé de brusques détresses. Il passait devant des cabarets pleins de filles et de matelots. Le soir semblait déjà loin où il était entré, triste à mourir, et avait bu du vin bleu à une table au fond d’un petit bar empesté de fumée; un mousse, assis près du perchoir où un perroquet dormait, enchaîné, étirait avec fougue un accordéon. Il sentait sa tête tourner. Une brune osseuse, qui portait à ses oreilles de grands anneaux d’or, s’était assise à son côté, débraillée, en corsage mauve; et comme il voyait tout près son visage ravagé de maigreur, avec un œil poché, jaune et bleu, sous les cheveux gras et la grimace affreuse des lèvres, il s’était sauvé ivre de dégoût en même temps que la patronne faisait jeter sur le trottoir un grand nègre saoul.
Combien lépreuses apparaissaient les ruelles ouvrant sur le quai, où un cadavre de chat souillé gisait parfois au bord d’un trottoir. En ces journées d’un hiver doux, mouillées de pluies impalpables comme des fumées, le port seul l’attirait, avec ses quais encombrés de fûts cachetés, ses amoncellements de caisses sous des bâches grises, et les coques massives des navires. Il restait parfois assis sur quelque ballot des heures entières, regardant les ponts, la mâture, imprimant dans son esprit les moindres détails. C’était si beau, ces masses énormes, et la trépidation du départ, quand des figures serrées se penchent sur les bastingages, et que l’espace s’élargit entre le quai et le paquebot qui s’en détache.
Lorsqu’un spectacle soulevait ainsi ses puissances de rêve et d’émotion, il se sentait gonflé du bonheur de vivre. Mais il y avait tant d’autres jours où l’étouffait l’atmosphère de la grande ville, et tout alors lui paraissait laid et resserré, les façades noires, aux balcons rouillés, avec les rapiéçages en couleur de leurs devantures; le fleuve jaune qui lui semblait si étroit, quand il revoyait dans sa pensée le grand bassin pur, aveuglant de lumière, dans sa ceinture de bois et de sables roses.
Ah! l’heureux temps que celui où il vivait loin de ces hautes maisons sans verdure, encrassées par le temps et par les fumées; loin de ces foules affairées où il était plus seul que dans les bois, parce que les voix mystérieuses du vent et de la mer ne lui parlaient plus. Un jour de tempête, comme il avait vu dans la rade deux ou trois goélands chassés par le mauvais temps, tournoyant autour d’une bouée rouge, pèlerins égarés des routes du ciel, un flot de larmes l’avait suffoqué.
Jusqu’à l’heure du dîner, en ces fins d’après-midi où coulent dans les rues les foules du dimanche, traînant la secrète déception d’une journée morne et pourtant trop brève, Michel errait dans cette ville qu’il ne découvrait que peu à peu, avec le sentiment que le monde laid et grouillant lui était hostile. Il y avait une grande place qu’il aimait, jonchée de gros pigeons familiers; des allées d’arbres qui bordaient une terrasse immense fermée de balustres, où s’allumaient le soir deux phares; et là-bas, plongeant dans le fleuve ses pattes trapues, le pont découpé sur un fond d’air et de coteaux bleus, sous lequel s’abattait le mât des gabarres, à l’heure où le mascaret entraîne en amont une lourde flottille.
Deux ou trois fois, il avait traversé le fleuve pour voir les chantiers de construction navale, émerveillé devant ces masses énormes, encadrées d’étais et de béquilles comme des cathédrales.
Un dimanche de février, il avait ainsi erré depuis le déjeuner. C’était une de ces chaudes journées où brûle un printemps hâtif. Le soleil répandait une lumière louche. Michel avait ôté sa veste et marché, tête nue, en gros tricot beige, ses chaussures grises de poussière. A cinq heures, le ciel se couvrit. Un grondement d’orage effraya la foule qui se ruait vers les tramways.
Michel se trouvait au coin d’une grande place, forum étincelant de la cité, où débouchent les principaux cours. Les affiches, sous la colonnade du Grand Théâtre, annonçaient _Lakmé_, et la matinée venant de finir, une nappe humaine envahissait le péristyle, couvrait les longues marches majestueuses. Le Bordeaux riche, fêté, débordait le temple dressé au cœur de la ville, élevant au bord du toit des statues de Muses; et c’était une confusion de toutes les classes, cohue qui entraînait pêle-mêle les patriciennes du grand négoce et le demi-monde, un instant confondus, dans cette houle qui poussait peu à peu ses vagues sur le grand espace noir de voitures.
Michel avait traversé la place, frayant avec peine son passage, et s’était embusqué près d’une colonne. Des femmes s’écrasaient, enveloppées de fourrures et de longs manteaux. Il entendait couler la rumeur de fête, les portières claquer et le défilé des automobiles emportant les couples.
On maugréait autour de Michel. Une petite blonde, aux cheveux mousseux, coiffée d’un turban, le cou niché dans un renard blanc, s’était réfugiée contre son épaule. Il y avait une dame revêche houspillée par des étudiants:
--Dites donc, vous...
--Sauvages!
C’est alors qu’il eut cette secousse, se haussa soudain, puis fonça dans la foule presque immobile.
Laure n’avait pas vu sa haute tête se faufiler entre les chapeaux; lui-même n’était pas sûr de l’avoir reconnue, croyait l’apercevoir, ne la découvrait plus; et ce fut au milieu des marches, alors qu’il désespérait de la rejoindre qu’un remous les jeta tout près l’un de l’autre, seulement séparés par quelques épaules.
Elle avait un petit chapeau qui couvrait son front, une fourrure fleurie d’un camélia rouge qui cachait le bas de son visage. Elle le regardait, il vit une expression indicible passer dans ses yeux, puis elle se ressaisit, détourna la tête.
Après, il n’eut plus conscience de rien et se retrouva sur le trottoir, devant la terrasse d’un café. Le vent chaud dispersait la foule. Mais tout avait disparu pour lui, et il allait comme un automate, incapable de se reconnaître dans cette souffrance trop forte brusquement soulevée au fond de son être.
Quelques gouttes d’eau commençaient de tomber lorsqu’il aperçut la cathédrale. Un éclair l’illumina, châsse gigantesque découpant sur le ciel violacé d’orage ses tours et ses aiguilles. Mais ce ne fut pas la pluie soudain déchaînée qui le poussa jusque sous le porche. Sans doute était-ce l’Église-mère qui l’avait de loin attiré, sans qu’il le sût, grande forêt de pierre où il cherchait parfois un refuge, avide du silence mystérieux où le cœur se défait dans l’ombre.
La porte était ouverte. Il entra. La nef baignait dans une lumière d’or pâle et il entendit des chants, des grondements d’orgues qui se fondirent dans une plainte déchirante comme une voix humaine. Mais il tourna dans un couloir sombre qui bordait le chœur, longea des chapelles enténébrées et s’assit dans un coin désert contre un pilier.
Alors une impression presque douce l’enveloppa, l’apaisement d’avoir trouvé un refuge. Il ne priait pas--si ce n’est prier que de laisser devant la présence invisible saigner sa blessure. La colère même ne se reformait pas tout de suite. C’était si profond, cette détresse, ce sentiment d’être rejeté par quelque chose de plus fort que tout son amour. Cette fois, il lui semblait que l’affront lui avait été jeté en plein visage, à la face de la ville entière, et que la foule pressée sur les marches l’avait vu à son pilori.
Les chants se perdaient dans le lointain de la nef cachée, affaiblis, comme le murmure de la forêt quand le vent souffle sans force dans le pignada. Michel se rencogna, regarda l’étincelle d’une lampe dans une chapelle. Il entrevoyait vaguement un confessionnal, des statues de saints. Sa colère montait, terrible, séchant les larmes dans son cœur. Ah! qu’il avait eu tort de venir dans cette ville, où il sentait sa mère partout présente, ne pouvant s’empêcher de penser à elle, de la chercher sans même en avoir conscience. Car il ne s’était embusqué sous ce péristyle que dans l’espoir de la découvrir. Pourquoi s’était-il offert à l’avanie? Ne savait-il pas qu’elle le reniait? Une tempête obscure passa dans son âme. Il se méprisait.
Il se revit, un soir qu’elle était venue l’embrasser, descendant en hâte l’escalier. Il voulait la suivre. S’il avait su seulement où elle habitait, c’eût été pour lui, dans le désert de la grande ville, un point d’appui secret, source de chaleur, foyer invisible auprès duquel il aurait rôdé, comme il l’avait fait autour du petit hôtel. Il avait marché derrière elle dans une rue noire, traversé un cours, longé la grille du Jardin Public. Mais un tramway avait surgi... Elle était montée; et il avait couru comme un fou derrière la grande voiture illuminée, avec un cri rauque au fond de la poitrine, s’en rapprochant à chaque arrêt, pour la perdre peu à peu de vue, distancé et à bout de souffle.
L’orgue s’était tu, une ombre solennelle tombait des voûtes, et Michel pleura. La vie l’avait trop blessé. Il se mourait du besoin de Dieu. Mais, comme la nuit de son arrivée, il sentit un regard intérieur qui descendait dans sa conscience, découvrant une haine qui lui faisait peur. «Pardonne», lui avait dit l’abbé Danizous, et il réentendait cette voix pénétrante, contre laquelle toutes les forces de sa nature s’étaient révoltées. On ne pouvait pas lui demander cela. Était-ce sa faute? Il regarda d’un côté, de l’autre, se rapprocha d’un autel obscur. Le sentiment de Dieu le poussait aux pieds du Christ invisible. Un moment, il courba la tête et faillit tomber à genoux. Mais des pas sonnaient sur les dalles, il buta contre une clôture, hésita encore et s’en alla dans l’obscurité.
Le lendemain soir, comme Michel montait l’escalier, Mme Chautard qui le guettait l’arrêta au second palier.
--Écoute, dit-elle--et il vit qu’elle jetait un regard rapide pour s’assurer que personne ne les surveillait,--j’ai oublié de te dire que si tu rencontres ta mère dans la rue, mieux vaut avoir l’air de ne pas la connaître.
Il avait pâli. Depuis cinq mois qu’il vivait à sa table, ne se montrant qu’à l’heure des repas, il avait opposé au regard perçant de la sage-femme un masque muet. Il entrait, mangeait, s’en allait. Dans son visage fermé, largement taillé, les yeux gris-vert semblaient ne rien voir, tantôt sérieux, tantôt baignés d’une sorte de rêve.
«C’est un garçon qui n’a pas reçu d’éducation,» observait M. Chautard, les pieds dans ses pantoufles, qui buvait lentement sa tasse de café, après le repas, et s’endormait sur sa collection de timbres-poste.
Comme sa femme s’absentait souvent, retenue auprès de ses clientes pour des périodes de trois ou quatre semaines, le caissier et Michel restaient le plus souvent tête à tête, servis tant bien que mal par une jeune bonne ébouriffée, qui brassait la vaisselle avec fracas, et cachait au fond du buffet, dans une vieille boîte rongée de rouille, une correspondance amoureuse.
Ce soir-là, précisément, appelée d’urgence, la sage-femme allait partir et tenait son sac à la main.
--Qu’est-ce que cela te fait? reprit-elle...
Elle avait un physique ingrat, le nez pointu et la voix sèche, comme les femmes qui n’ont jamais dû avoir de jeunesse, et se vengent de cette disgrâce par l’âpreté de leur caractère. C’était une personne autoritaire, habituée à morigéner, qui n’entrait pas dans une maison sans en prendre le gouvernement, soumettant à ses lois le mari résigné, le nouveau-né qu’elle laissait crier, forte du sentiment de son importance, et redoutée des domestiques partout ligués contre son pouvoir.
La fenêtre de l’escalier éclairait d’en haut cette explication improvisée, presque au seuil de la porte ouverte. Michel comprenait bien que sa mère était venue et avait donné des instructions; alors il aurait dû se taire, ne pas s’abaisser; mais l’ardeur de sentiments qui brûlait en lui était la plus forte.
--Elle vous a raconté... interrogea-t-il.
Et il fit un pas, le regard mauvais.
--De quoi a-t-elle peur? Il ne fallait pas me faire venir pour ensuite me tourner la tête. C’est une lâcheté!
--Vous lui direz, reprit-il avec une sourde fureur, en frappant la rampe de son poing fermé, que j’en ai assez.
--Tais-toi, mauvais sujet.
Elle essayait de l’entraîner dans le couloir, mais il se débattit, la bouscula et dégringola l’escalier. En vérité, il ne savait pas ce qu’il allait faire, mais cette femme qui avait trempé avec sa mère dans tous les mensonges, cet intérieur sans air et sans âme lui soulevaient le cœur de dégoût.
«Il fera un jour quelque esclandre,» prophétisa Mme Chautard, qui mettait vivement son mari au courant de la situation. Et elle se glorifiait d’avoir vu juste, ayant relégué depuis longtemps Michel dans la catégorie des mauvaises têtes, comme il y en a tant, soupirait-elle, parmi ces enfants naturels qui sont presque tous vicieux et tarés.
Michel s’était sauvé sur le quai. La nuit était déjà d’un bleu sombre et pur, les hangars fermés, et il se glissait entre des caisses amoncelées, des balles de laine exhalant une odeur de suint. Toutes les grues étaient arrêtées, échafauds sinistres. Quelques feux saignaient sur le fleuve. Il allait devant lui, à pas brusques et précipités, comme l’on marche dans les moments où le corps possédé a besoin d’user la colère. Il aurait donné sa vie pour rencontrer sa mère sur l’heure, se saisir d’elle dans un long regard, les yeux méprisants et bien en face, cruellement, détourner la tête. Il lui fallait une vengeance. Il la haïssait. N’était-ce pas sa faute? Croyait-elle que cette situation intolérable, ces visites clandestines et ces avanies, il continuerait de les accepter? Il n’aurait pas dû les souffrir. Mais c’était fini!
--Non, jamais plus!
«Elle peut revenir, pensait-il en accélérant son pas, je ne lui ouvrirai plus la porte. Elle est morte pour moi, elle n’existe plus!»
L’eau descendait. Il y avait un troupeau de gabarres écrasées au bas d’une cale très découverte, et au large une goélette, avec sa haute mâture dressée sur le fond nocturne, berçant des étoiles. Sous l’arceau du pont, un vagabond était couché et ressemblait à un grand cadavre. Un vent frais se levait et le clapotis rongeait dans le courant la traînée des flammes. Michel s’assit sur la première marche d’un escalier. Il avait faim et regardait sans voir les quais étoilés, anéanti, le visage entre ses deux mains.