Part 14
Les étoiles fourmillaient dans le ciel plus sombre. Elle se reprochait d’être venue. «Laissez-le en paix,» avait dit l’abbé Danizous. Ces avertissements remuaient un fonds de remords. Elle se rappelait la lueur entrée dans son âme, cette pensée poignante de renoncement; mais l’issue obscure qu’il lui montrait, cette voie où il fallait souffrir en silence, dépouillé de soi, comme on expie, elle n’en voulait pas, sentant affluer à son cœur un trouble indicible.
Quand elle se leva, la tête vide, une rumeur de houle régnait dans le bois où sa robe s’accrochait aux ronces. Elle traversa le pignada, errante sous les arbres qui, dans la clarté lunaire, se découpaient en velours noir, avec de grands bras d’écorchés. Quand elle arriva à l’hôtel, on avait éteint les lumières. Il lui fallut frapper à la porte.
* * * * *
Le lendemain, le soleil monta dans un ciel vert. Comme Laure allait à Piraillant, d’un pas de somnambule, elle aperçut Michel sur la plage. Elle s’arrêta tremblante et le regardait.
La nuit avait passé sur sa rancune, trêve insensible qui change parfois l’esprit et le cœur, amenant les plus rebelles aux concessions qu’ils s’étaient juré de ne jamais faire.
--Toi aussi, tu partiras, lui dit sa mère.
Ils restèrent longtemps assis côte à côte. Michel n’avait plus son air mauvais et le chagrin l’avait abattu.
Ils naviguèrent tout l’après-midi. Laure s’était étendue au fond de la pinasse dont le bois brûlait. Michel ramait. Entre les terres submergées qu’il connaissait bien, c’était tout un lacis de chenaux sur lesquels la barque filait. Une grande brise passait sur eux; il rêvait d’un amour qui serait fort comme le vent du large et emplirait ainsi tout son être; un amour qui aurait parcouru le ciel, les dunes violettes, froissé l’eau changeante; un amour salubre qui lui ferait la poitrine vaste.
En face d’eux, de l’autre côté de l’eau soyeuse, Arcachon tremblait dans le poudroiement d’une atmosphère éblouissante. Ils distinguaient, comme autant de touches vives et claires, les villas posées au bord du bassin, la masse blanche du grand hôtel, un clocher d’église.
Par derrière, les ondulations revêtues de pins. Leurs teintes de bronze se muaient en des violets sombres et des bleus lointains.
Le soir, comme ils devaient se dire adieu, Michel raccompagna sa mère silencieusement. Il était tard. Le soleil couchant répandait au-dessus des bois une buée ardente. Les brasiers du ciel s’écroulaient.
Elle s’arrêta sur une pointe de sable humide, toute baignée par le reflet resplendissant. Un instant elle parut hésiter à dire quelque chose. Un espoir immense le souleva.
Mais non, elle l’étreignit seulement avec une tendresse muette qui le fit frémir.
--A bientôt, dit-elle, je te préviendrai.
Il ne résistait plus. Elle comprenait qu’il avait cédé; mais elle entrevit ce qu’il souffrirait encore.
Après le dîner, il alla s’asseoir sur la dune, dans le bois de pins inondé par la clarté bleue de la nuit splendide. L’eau était d’argent.
Un moment, il resta courbé, sa tête tombée dans ses bras. Puis il releva sa figure ronde et volontaire sur laquelle les larmes séchaient. Il y avait dans l’air un goût de résine dont la saveur âcre le fit tressaillir. Son regard intérieur descendait au fond de sa vie. Dans son âme, il y avait le bassin gris et tous ses reflets, les pins et le ciel. Tout cela s’animait. Il entendait le goéland parler au nuage et la barque se plaindre d’être attachée. Une voile blanche s’en allait là-bas. Il écoutait comme un chant au loin, les grandes voix sourdes de l’inconnu.
XI
Michel était parti le soir de la Saint-Martin, après avoir passé chez les Picquey les bonnes fêtes de la Toussaint et du jour des Morts, où les vieilles femmes vont à l’église, le visage invisible sous leur «bénesse». Devant l’autel de la Vierge, pendant la messe que célébrait l’abbé Danizous, voûté sous l’étole, traçant sur le calice des signes de croix d’une main décharnée, Estelle, accroupie sur une chaise basse, appelait le ciel au secours de son grand chagrin.
Depuis que son départ était décidé, Michel avait été meilleur pour elle, s’asseyant souvent à son côté au fond de la barque, pêchant au parc des coquillages dont il remplissait son panier. C’étaient tantôt des clovisses, des claques, ou encore ces «couteaux» corsetés d’un long étui gris strié de roux, qui ont leur puits foré dans la vase, soufflent des bulles d’air par un trou carré, et dont on voit, pointe d’asperge, émerger la tête. Par ces douces journées d’automne où le bassin éclaire le pays, il faisait encore bon marcher dans l’eau tiède et plonger jusqu’au coude son bras dans la boue pour en arracher, capturés dans le trou obscur, ces couteaux dont pendait la longue queue translucide et d’un jaune orange comme la mèche d’un briquet.
Estelle, sa culotte troussée, pataugeait avec Michel le long des clôtures. De la tourmente qu’il venait de traverser, il gardait une impression de fatigue qui se muait en un grand désir de repos. Adolescente hâlée par l’été, Estelle devenait chaque jour plus belle; mais aussi rétive et meurtrie, ne pouvant plus souffrir d’être repoussée. Elle se cachait pour pleurer. L’arrière-saison les entraînant d’un cours insensible vers l’inconnu, Michel sentait s’émouvoir dans le gîte obscur de son cœur l’enfance assoupie, tant de choses vécues ensemble, mêlées, partagées, en même temps que le troublait un regret vague de ses duretés, et que l’étonnait cette source de douceur ouverte dans son être.
Un matin, étendue sur le col de la pinasse, elle séchait au soleil ses jambes pendantes. La journée était calme, le courant doux, et les courbes de l’horizon fondaient ces belles couleurs argentées et bleues sur lesquelles la lumière fait courir l’éclat de la vie. Michel, appuyé au bordage, lavait dans la mer ses pieds englués de vase. Il venait de marcher autour du parc, se cramponnant aux lattes, et une coquille d’huître l’avait coupé; tout à coup, elle s’était redressée, les yeux agrandis: elle venait de voir sa cheville rougie de sang.
Il s’était hissé dans la barque, et tout en protestant que ce n’était rien, il l’avait laissée, agenouillée, appuyer contre elle le pied blessé, le bander fort avec son mouchoir; et comme elle relevait la tête, il avait vu, au fond de sa «bénesse», sa figure brune et dans ses yeux tout ce qui parle au cœur des jeunes garçons.
Ce jour-là ils étaient restés un moment silencieux, assis sur le banc. Une grande étoile de mer flottait, fleur dilatée et épanouie de l’eau miroitante. Michel l’avait prise, rejetée, pêchée de nouveau; et elle était restée entre eux, éclatante et charnue, couleur d’arbouse, peu à peu rétractée dans sa lente agonie inerte.
Les grands travaux qui reprenaient avec l’automne ne leur permettaient plus de vivre à l’écart; le triage, les flancs étroits de la pinasse rapprochaient ces deux enfants, troublés par l’imminence de la séparation, et le reproche étouffé d’Estelle atteignait cette fois le cœur de Michel, assez bas pour qu’il en fût sourdement ému, le ramenant vers les quinze années vécues ensemble, aérées du même vent salé et adoucies en secret par cette tendresse méconnue, mouillée de l’éclat pur des premières larmes, et qui lui inspirait un désir confus de faire la paix.
Octobre avait été pluvieux, et les averses bourdonnaient souvent sur l’abri monté à la hâte, la voile rabattue en deux pans sur l’épine dorsale formée par le mât. L’embarcation se métamorphosait en une humble tente, et ils s’y blottissaient, flottant des heures sous le ruissellement qui les isolait du monde: longues attentes, dans la tiédeur de leur haleine, de leurs jeunes corps enfouis sous les vieux cirés, bercés par le clapotement de l’eau invisible, le cri des canards et la basse sourde de l’océan.
Michel entendait vaguement Sylvain grommeler. L’homme leur tournait le dos, assis sur le coffre, fouillant du regard le ciel et l’eau brouillés par la pluie. La pensée de voir partir ce garçon vaillant et courageux, au moment où il avait le plus besoin de son aide, le rendait furieux. Il se fâchait entre ses dents, avec un effort physique pour étouffer ses grossièretés, par crainte de celui qui se taisait,--couché dans le fond, le visage taciturne et les yeux ouverts--sachant qu’on ne devait pas le pousser à bout.
Le jour était loin où son fils Justin reviendrait du service, et encore parlait-il de ne pas reprendre le travail des parcs, rebuté comme tant d’autres par la vie peineuse, rêvant d’obtenir un poste tranquille. Car les jeunes avaient tous envie maintenant d’être facteurs, cheminots ou garde champêtre. «L’eau, disaient-ils, elle est trop froide.» Les filles aussi devenaient réfractaires. Plus favorisés que beaucoup d’autres, qui ne trouvaient plus d’aide dans la famille, et avaient dû laisser se perdre des parcs magnifiques, en pleine production, Elvina et lui avaient toujours accru leurs affaires, augmentant chaque année le nombre des tuiles, s’enorgueillissant de quelques milliers d’huîtres de plus dans leurs «claires» et de filets neufs dans leur voilerie. On disait de lui qu’il ne se laisserait pas couper une main pour cinq mille francs. Mais la femme s’alourdissait, geignait davantage, devenue casanière, travaillée du désir sournois de faire «souquer» les autres à sa place. Pour tous les deux, le départ de Michel était un coup rude; non seulement perte d’argent, mais déconvenue, froissement de ne plus se sentir indispensables, fureur de perdre une longue illusion féconde en ces rêves illimités qu’inspirent les rapports du pauvre et du riche. Ils avaient toujours nourri l’idée d’une récompense qui équivaudrait à une fortune. Car les marins qui parlent chaque nuit de «faire un grand coup», vivant dans l’espoir de tomber «en pleine mitraille de poissons» et de hisser dans leur barque, dût-elle en couler, des filets gonflés et grouillants, ont souvent la même fougue d’imagination que le prospecteur qui fouillerait la terre de ses ongles pour déterrer une parcelle d’or.
Au fur et à mesure que les jours passaient, Sylvain harcelait Michel plus durement, mais en sourdine, étant toujours celui qui mord par derrière.
--Borde, borde, lui criait-il, lorsque le garçon, tenant l’écoute, virait sous le vent.
Quand on pêchait, le filet n’était jamais posé comme il faut, que Michel l’eût donné trop vite ou trop lentement, mis trop près de terre. S’il fallait l’éveiller la nuit, c’étaient des bouffées de colère, parce que les jeunes gens dorment comme un mort.
--Celui-là mange la soupe comme l’âne le son, se retenait-il à peine de dire, lorsqu’il voyait devant Michel une assiette pleine. Car avec la concupiscence du gain, sa meilleure jouissance était de griffer aux places sensibles, entraîné par cette passion de tyrannie et d’injustice qui avait peut-être éloigné son fils.
Le soir, dans la maison close, le même toit de tuiles cimenté de mousses pourries abritait les époux grondant de colère, dérangés dans leurs plans, furieux de perdre, et les deux adolescents isolés dans les pudeurs muettes de l’amour. Estelle n’osait plus maintenant réclamer, se plaindre, toute blessée encore par les brusqueries de son compagnon, devenue plus craintive en même temps qu’il s’adoucissait. Elle le fuyait. Il s’en étonnait, gauche et dérouté, comme l’est toujours l’homme au cœur chaste devant la femme qui s’éveille, hier une amie, parfois une esclave, aujourd’hui adversaire plus mystérieux que Diane dans les bois.
Ainsi ce jour de départ qui avait semblé devoir ne jamais venir était arrivé. Michel, ayant vu grossir le petit train, se rappela les soirs où sa mère sur le quai l’avait embrassé. Aujourd’hui c’était lui qui s’en allait. Un coin de ciel couleur de bruyère s’éteignait au loin, et le crépuscule noyait rapidement les rouilles du sous-bois. «Tu reviendras!» sanglotait Estelle haletante, debout sur le marchepied, tendant la tête vers la portière. L’émotion lui arrachait enfin ce cri de l’amour que les lèvres jeunes s’efforcent d’étouffer. Il avait regardé sur le quai ce visage offert, aperçu près de l’horloge l’abbé Danizous, éternel isolé dans sa robe noire; puis vu passer des taillis, des pins, reconnu deux ou trois fois l’éclat de perle du bassin dont les bouffées d’air lui jetaient aux lèvres un goût d’embrun.
Ce garçon sauvage, que les événements arrachaient à ce petit pays de bois et de mer, sentait seulement le choc de son cœur. Les premières stations dépassées, il regardait encore le ciel et les pins... il regardait et son être s’emplissait d’une souffrance étrange, comme d’un flot doux qui traînait des larmes. Que serait sa nouvelle vie? Sa mère lui avait fait dire qu’il n’entrerait pas en pension, mais que le mari de la sage-femme, caissier chez Maître Malleret, lui avait trouvé une place dans la même étude. C’était ce qu’elle appelait le «mettre aux affaires». Sa mère... chaque tour de roue le rapprochait d’elle. La ville où elle vivait l’appelait à l’horizon, la ville grondante d’activité et de foule où il découvrirait peut-être son père. Il y arrivait avec le seul espoir de la retrouver, prêt à un grand effort pour devenir le fils qu’elle souhaitait, ébloui aussi par ces vagues idées d’honneurs, de fortune, et pressentant qu’il ne lui appartenait pas de borner ses rêves.
Quand il changea de train à Facture, quelques lumières brillaient dans la nuit plus dense. La locomotive puissante, immergée dans l’obscurité, lui apparut monstrueuse au feu de ses phares. Un flot humain coulait sur le quai. Il se laissa pousser, emporter. Le compartiment où paquets et gens se pressaient lui donna soudain une sensation d’étouffement. Il ouvrit la vitre, se pencha... Le vent mouillé fouettait ses cheveux. Et dans cette hallucination, dans la soif qu’il éprouvait de goûter à une autre vie, il sentait pourtant un refus intime, une sorte de contradiction involontaire qui montait du fond de son être. Était-ce le pressentiment de ce qui l’attendait, le débat sourd de ses instincts de solitude et de liberté contre le monde où rien, hélas! n’était fait pour lui?
* * * * *
Quand il se rappela plus tard l’arrivée à Bordeaux, Michel revoyait un fiacre obscur roulant sur les quais, des tramways comme des bateaux illuminés fendant les ténèbres, et des guirlandes de feux blancs et rouges, étoilant fosse profonde, le fleuve encombré de masses noirâtres.
La sage-femme était venue le chercher à la gare. Dans le hall où s’élargissait une rumeur de foule, il l’avait aperçue contre une barrière. C’était une grande maigre, au teint jaune flétri par les veilles. Elle semblait porter un uniforme. On les bousculait. Elle lui avait dit:
--Tu n’as pas d’autre bagage... Ah! une bourriche d’huîtres. Je viendrai la chercher demain.
Puis, dans la voiture:
--Tu ne t’es pas trompé? Ta mère avait peur que tu ne saches pas changer de train.
Il regardait, à travers la vitre, passer des réverbères éclaboussant de lumière les pavés gras. Ses yeux devinaient la coulée de l’eau. C’était de ce côté une impression de fête magique, de féerie. Mais il apercevait aussi un coin de ville écrasant, fermé, avec de hautes maisons où quelques cabarets ouvraient des trous d’or. Il ne s’était pas représenté un si grand entassement de pierres. Il se penchait vers cette sorte d’abîme nocturne, non point effrayé mais un peu grisé, avec un élancement profond de l’âme vers la vie qui dépasse tellement en mystère et en puissance ces idées qu’on a dans l’esprit.
La voiture avait tourné dans une rue noire, coupant l’alignement de la façade; les lanternes éclairèrent un trottoir étroit, et sous la figure sculptée dans une embrasure, une vieille porte cintrée, maculée de boue. Il y avait à côté une fruiterie, avec une arrière-boutique où des gens dînaient. Ils avaient suivi un corridor enténébré, traversé une cour, monté un escalier de pierre, puis un plus petit, en bois, resserré entre une porte et le mur blanchi.
--Te voilà chez toi.
La bougie qu’ils avaient trouvée au pied de l’escalier fit apparaître une petite chambre irrégulière, crépie à la chaux, au plafond en pente, donnant par deux fenêtres plus larges que hautes sur la cour obscure comme un puits; d’autres fenêtres s’ouvraient au-dessous, sur l’autre face; on voyait des linges séchant sur des ficelles; une femme en camisole repassait, pesant sur son fer, au bout d’une table couverte d’une nappe grise.
Mais, entre les toits, un coin de ciel plein d’étoiles était suspendu.
Mme Chautard lui avait appris que son logement se trouvait dans la même maison, au deuxième étage, et l’avait amené dîner. Il était remonté très vite. Cette petite chambre, avec le lit de fer étroit et dur, ne lui déplaisait pas. Il se voyait libre. Il se sentait étourdi, plutôt heureux, assailli d’idées et de désirs.
--Si seulement, songeait-il, je pouvais savoir qui je suis. Après je ne penserais plus à cela, je travaillerais.
Il était resté un moment assis sur le lit, à moitié dévêtu, les jambes pendantes; puis il s’allongea, souffla sa bougie. Mais il continuait de voir ces apparitions de maisons, ces toitures découpées, si hautes, toute cette ville allumée, brillante de perles lumineuses, qui devenait dans sa somnolence une vision presque fantastique.
Il s’éveilla à plusieurs reprises, regarda sa montre. Cette nuit ne finissait pas. Des impressions trop vives l’enfiévraient, comme il arrive dans l’extrême fatigue ou lorsque les nerfs ont reçu un choc. Il aurait voulu commencer quelque chose immédiatement, étudier, sortir. Tout le temps perdu lui était à charge, ces six mois pendant lesquels, le travail fini, il allait s’étendre dans les bois sans ouvrir un livre, parce que son chagrin le nourrissait, et aussi ces rêves qui vous viennent dans les moments où l’on est seul, couché sur la terre.
Rien ne bougeait dans la maison. Quelque chose l’obsédait vaguement qui était le bruit de la mer et celui des pins. Ah! s’il avait pu s’endormir! Seul! Seul! Où était sa mère? C’était maintenant qu’elle lui manquait; il lui avait fallu ce temps pour sentir, avec cette force qui monte du dedans, combien il l’avait cherchée à la gare, sans qu’il l’attendît, prévenu d’ailleurs qu’elle ne viendrait pas, mais ne pouvant empêcher ses yeux de fouiller la foule.
--C’est de ma faute! se disait-il.
Il la revoyait, si douce, d’une grâce ravissante, cherchant à le distraire et à l’apaiser. Et lui, obstiné, ne voulait rien entendre! Il pouvait bien souffrir maintenant! La honte d’avoir un tel fils la tenait cachée. O misère! Sa mère, Estelle, l’abbé Danizous, tous ceux qui essayaient de lui venir en aide, il n’avait cessé de les rejeter. De quoi se plaignait-il? C’était lui qu’il accusait d’injustice et d’ingratitude. Et dans ces imaginations de la nuit qui grossissent les fautes, exaspèrent le regret et le chagrin, son endurcissement intérieur lui semblait horrible. Sa vie passée, tant de rancune et de révolte, tout cela revenait, lui apparaissait comme s’il n’y avait rien d’autre dans son âme.
Minuit avait sonné sans que la torpeur le prît tout entier. Il faisait noir, et dans cette obscurité dense, étouffée, baignaient des choses que ses yeux ne reconnaissaient pas. Les deux fenêtres se découpaient, bleues, et il se retournait contre le mur. Ah! ne plus penser, se trouver transporté en plein lendemain par une longue plongée dans la nuit! Mais la volonté même de dormir, aux heures d’excitation cérébrale, détruit le sommeil.
Ce qu’il voyait, c’était la cabane, le jour où Laure appuyait sa tête aux planches; elle pleurait, clouée à cette place, et il l’insultait. Ce soir-là, quand il était revenu après s’être sauvé dans le bois, les uns et les autres lui avaient dit: «Ta mère t’a cherché.» Lui-même l’avait vue courir, entendait ses cris et s’était caché. Il lui en voulait; mais sait-on jamais ce qu’on sent après, lorsque cet être qui se coule en vous dans la colère, étranger terrible, fait place à un autre qui s’effraie, se désole, et voudrait payer les offenses de cet infini qu’on a dans le cœur. Puis après, ce regret attaché à soi, lancinant, cruel; cette impression d’isolement; la détresse qui suit le grand coup porté, sans mesure, à l’affection qui pourrait ne plus être tout à fait la même. Michel se retournait sur cette souffrance. Malgré la misère dont elle avait comblé sa vie, honte, sarcasmes, angoisses intolérables, désir irrité de sa présence continue et de sa tendresse, elle restait pour lui sa mère, celle dont l’opinion comptait à ses yeux, pour laquelle il eût aimé prendre dans le monde les revanches mystérieuses de l’intelligence.
Michel s’était redressé et avait allumé sa bougie. Tout à l’heure, impatient de franchir l’espace noir et vide qui le séparait du lendemain, il se retrouvait prêt à vivre l’instant même, à se sauver seul.
Cette petite chambre sous les toits, il serait bien pour y travailler. Le souvenir lui vint de tant d’autres garçons dont parlent les livres, qui ont débuté pauvres, sans appui, durement traités par la vie et qui avaient vaincu. Lui aussi, en cette première nuit au milieu de la ruche humaine, engourdie dans ses alvéoles, se faisait le grand serment dont le souvenir mettait encore, dans les yeux usés de Michelet chargé d’ans et de travaux, des larmes sacrées.
Il s’était levé, avait ouvert sa valise, et en même temps qu’il bouleversait parmi ses hardes les quelques volumes que lui avait donnés l’abbé Danizous, le sentiment qu’une grande force de joie était dans ces livres l’enveloppa comme une flamme.
Longtemps, cette nuit-là, il avait veillé, le coude enfoncé dans l’oreiller, et comme il tournait les pages d’un recueil de vers, un chant merveilleux envahit ce cœur que le ciel et l’océan avaient ouvert aux voix intérieures. Les syllabes magiques enchantaient son insomnie d’adolescent, baignant ses yeux d’une émotion qui n’est pas du monde, comme furent si souvent ravis à eux-mêmes tant de jeunes hommes, qui se délivrent et se purifient d’une morne existence au souffle d’une vie supérieure.
Je n’emporte avec moi sur la mer sans retour Qu’une rose cueillie à notre long amour, J’ai tout quitté...
Jamais il n’avait entendu ce début violent, aéré, suggérant tout de suite l’impression de houle, de grand vent marin et l’arrachement du départ, et voici que naissaient d’autres thèmes, le chant d’amour ardent et mouvementé, auquel un autre succédait, mélancolique, qui éveillait l’image de la maison laissée et la nostalgie du toit qui s’efface. Il se recueillit un moment puis tourna la page. C’était maintenant une forêt tout imprégnée d’aube, avec le chuchotement de l’air dans les feuilles et le murmure de l’eau coulant sur la mousse. Où est-il? Quelle vision de sous-bois printanier a envahi soudain la petite chambre? Le pastour joue sur son roseau un air triste et pur. C’est un limpide chant d’amour qui s’élève. Qu’il est doux d’aimer près d’une fontaine! Des nymphes glissent sous les feuilles. La forêt mystérieuse respire au loin. Tout concourt à éveiller des impressions fraîches comme la source qui court dans les fleurs. O poésie, jeunesse du monde!
La bougie consumée avait eu deux ou trois sursauts d’agonie, noircissant le fond du chandelier.
Les carrioles des laitiers commençaient de rouler dans les rues vides; les quais voyaient passer dans le petit jour les tramways d’ouvriers épaissis par derrière de grappes humaines. Les étoiles pâlissaient dans le coin du ciel qu’encadraient les toits. Le livre avait glissé contre le mur et Michel renversé dormait, la bouche entr’ouverte, le bras étendu sur le drap qui sculptait son corps allongé.
* * * * *
Elle n’avait pas osé venir à la gare. Mais elle était montée dans la chambre le lendemain matin. Il dormait encore, les épaules hors du drap, les fenêtres ouvertes à cause de cette sensation d’étouffement que lui donnait la ville. Sa valise débordait de vêtements jetés sur le parquet, de livres épars.