Le goéland

Part 16

Chapter 163,956 wordsPublic domain

Il venait de penser que cette mansarde où il travaillait, ce pain qu’il mangeait à la table de la sage-femme, c’était sa mère qui en soldait chaque mois le prix, et qu’il vivait de cette aumône. «Elle paie pour toi,» répétait Mme Chautard, aux heures où elle entamait l’éloge de Laure. Et lui, qui l’aurait sans doute défendue si quelqu’un l’avait attaquée, s’exaspérait de la bassesse d’une telle louange. Non, non, c’en était assez! Qu’on lui reparlât toujours d’argent, pour lui imposer on ne savait quel odieux devoir de reconnaissance, c’était peut-être la pire insulte, alors que la soif de grandes choses pures dévorait son être.

Ah! il avait horreur de l’argent. Depuis qu’il vivait à l’étude, toutes ces affaires, biens en vente, saisies, héritages, lui faisaient l’effet de cadavres dépecés dont on se disputait les lambeaux. Il n’aurait jamais imaginé une curée si âpre. Il lui fallait sortir de cela, se retrouver lui-même, tous ses liens rompus.

Il était près de neuf heures quand Michel se leva, passa sous le pont. Un moment, il avait dormi, le front dans ses bras, vaincu par la fatigue qui coule parfois brusquement son plomb dans les veines. Un douanier montant la garde au coin d’un hangar le vit qui suivait les quais verticaux. Il disparut derrière des marchandises couvertes de bâches, reparut dans la clarté d’un réverbère, s’approcha d’une grosse borne de fer autour de laquelle un câble était enroulé. Il se penchait au-dessus du fleuve. Une force l’entraînait. Devant ses yeux, des images se succédaient: il revit sa mère, pendant ces trois mois, venant le surprendre le soir dans sa chambre avant le dîner, allumant une petite lampe à alcool pour faire du thé; il se rappelait son regard, des gestes qu’elle avait, et ce long baiser avant le départ. Quelque chose en lui s’attendrissait. Dans ce révolté, qui ne pouvait plus souffrir le mensonge, ni le reniement, un fils s’était révélé, un cœur dévoré d’une ardeur pure pour la femme qui l’avait porté; et cette passion forte comme la nature, où brûlait l’ardeur d’une vie comprimée, ce soir même où il s’était juré d’en finir, il ne savait comment l’étouffer.

Car les traces de sa douleur restaient encore chaudes. Il revivait tout ce qu’il avait tenté pour la retenir, reproches, plaintes, tant d’explications incomplètes où il laissait crier sa colère, sangloter son cœur, ne trouvant jamais devant lui qu’une femme tendre mais fuyante, qui ne voulait rien voir de la vérité et passait si vite des larmes au sourire. Elle le traitait comme s’il était encore un enfant. Et pourtant, depuis longtemps, il était un homme, mûri, obsédé par tant de chagrin et qui regardait ce soir l’eau enténébrée avec un terrible désir.

Il y avait bien des jours que cette idée allumait parfois ses torches obscures; cela allait et venait, disparaissant lorsqu’un beau rêve lui soufflait sa force; mais d’autres soirs, où les livres restaient arides et sans vie, et son cerveau morne, il retombait dans cette sombre issue avec tout le poids de sa solitude.

Il s’était remis en marche et longeait la coque d’un gros bateau, monstre noir, qui assombrissait le quai encombré. Il allait au bord de l’eau invisible, regardant la longue fissure entre le quai et le paquebot, à peine deux ou trois fois l’épaisseur d’un homme. S’il se jetait là, il ne pourrait pas remonter! Il crut entendre le «floc» de son corps et le bourdonnement de l’eau louche dans ses oreilles. Non, il ne souffrirait pas, puisque ce serait par vengeance. Elle pleurerait, elle aurait enfin des remords, et ses larmes seraient inutiles... Trop tard! Il s’acharnait, la frappant, impitoyable, de la plus grande peine qu’il était capable de lui faire.

--Elle ne dira pas, cette fois, que ce n’est pas vrai... Ah! elle a payé, ricanait-il.

Et il jouissait de cette idée qu’elle serait forcée de voir ce qui était _vrai_.

Il y avait maintenant à son côté, entre un énorme paquebot et un petit cargo dont le pont ne dépassait pas la hauteur du quai, un espace libre de cinquante mètres. Il s’arrêta, regarda le ciel dévoré d’étoiles, la coulée de l’eau.

Sa face brûlait. Il se découvrit avec la solennité des enfants, parce qu’il lui fallait mettre dans tout cela une idée de beauté et de grandeur dernière. Mais une autre force le tirait. Ce ne fut pas seulement l’horreur qui lui sauta tout de suite aux yeux, une vision de morgue, de cadavre nu et enflé, avec cette face de suie qu’ont les asphyxiés. Non, ce fut la vie qui fut la plus forte et peut-être, obscure et poignante, la pensée de Dieu.

Il avait eu une grande peur et se reculait, sauvé pour toujours à l’extrême bord du désespoir. Sa vie changeait lentement de niveau, rentrait dans son lit. Ce n’était pas pour _cela_ qu’il se sentait fait. Il ne le voulait pas. Car un homme vivant était en lui, gonflé peut-être d’un obscur génie, portant déjà ses œuvres futures comme le gland concentre en puissance les éternelles frondaisons du chêne.

Il traversa le quai, longea la longue façade muette et aveugle. Il lui semblait qu’une main mystérieuse l’avait délivré. C’était à présent qu’il se possédait. Il s’écoutait vivre, respirer, jouissant de son être comme d’un bien nouveau.

Il avait la clé de la maison, referma la porte qui battit avec un bruit mat. Dans sa mansarde, la bougie allumée, il se pencha sur la petite glace, regarda ses yeux qui s’éclairaient. Il se coucha et réfléchit avant de s’endormir; peu à peu, avec des arrêts, des saccades, les idées venaient. Il voyait tout ce qu’il allait faire. Cela montait, devenait solide, lumineux. Mais était-il sûr d’en avoir le droit?

Le sommeil le prit et l’avenir s’ouvrait devant lui; qui donc pourrait se mettre sur sa route, il était tout seul!

* * * * *

Il n’y avait encore personne dans l’étude, et la femme de ménage balayait la salle, lorsque Michel, exécutant la première partie d’un plan arrêté pendant la nuit, chercha dans le bureau du premier clerc un fort volume relié. C’était un _Traité de droit civil_. Il le feuilleta, s’arrêta au chapitre de la «Filiation naturelle».

«Quels enfants ne peuvent pas être reconnus?» lut-il en tête d’un alinéa.

Il était debout, réfléchissait, puis reprit le livre:

«Il y a une certaine catégorie d’enfants naturels dont l’état ne peut pas être légalement constaté, du moins d’une manière directe. Ce sont les enfants adultérins. Pour eux, notre loi n’admet ni reconnaissance volontaire ni reconnaissance forcée. A leur égard, elle s’est montrée d’une sévérité extrême. Elle a considéré que la reconnaissance n’en devait pas être admise, parce qu’elle constituait l’aveu d’un crime, et que d’autre part, on ne pouvait, sans soulever de très graves scandales, appeler les tribunaux à constater une pareille filiation.»

Michel relut deux ou trois fois l’alinéa et parcourut la fin du chapitre. Ses mains tremblaient. Il venait de voir passer un trait de lumière. Ces lignes expliquaient tout à coup ce qui lui avait encore échappé.

La femme de ménage raconta plus tard qu’il était sorti comme un fou. Un désir de fuite soufflait sur sa vie. Pour la dernière fois, il remonta l’escalier jusqu’à sa mansarde, rassembla en hâte ses vêtements, ses livres, boucla sa valise.

Avant de partir, il prit une feuille de papier et écrivit d’un trait:

«Veuillez dire à la personne qui a jusqu’ici payé pour moi que je ne veux plus désormais la voir. Ceci est le dernier mot que je lui adresse. Si elle le désire, ce qu’elle a déboursé lui sera rendu. Je sais qu’elle n’a aucun droit sur moi et la hais autant qu’elle m’a méprisé. Qu’on ne me cherche pas. Je reviens à Arès et gagnerai ma vie par mon travail.

«Michel.»

XII

L’hiver avait été d’une grande douceur, et le printemps renaissait, précoce, rallumant la nappe jaune des genêts dans le pignada. C’était le moment où les fougères sont encore frisées, la tête recourbée, comme si chaque palme d’une verdeur dorée portait sa chenille.

On parlait d’une bande de marsouins qui se jetaient dans les filets, arrachant le poisson aux pêcheurs presque dans leurs mains. Les parqueurs terminaient les travaux d’hiver, les uns achevant de trier les huîtres, les autres transportant des lattes pour réparer les parcs toujours menacés, que tant d’adversaires invisibles encerclent. On voyait appareiller des pinasses chargées de branches de pins. C’était le moment où il faut défendre les huîtres contre la tère, que l’on appelle aussi épervier, large poisson brun aux ailes informes, qui bat l’eau d’une longue queue traînante. Le jour et la nuit, à marée haute, la convoitise ramène contre les palissades sa tête vorace, qui cherche une issue; si quelque brèche est restée ouverte, et que cet ennemi pénètre dans la place, ses fortes mâchoires, pavées de dents plates, véritables meules, concassant les huîtres, font un tel ravage que les parqueurs trouvent le lendemain leurs bassins jonchés de débris.

Il y a aussi les légions de crabes, que les gens appellent les chancres, immense armée marchant de côté, les pinces puissantes; l’étoile de mer même, avec ses épais rayons grumeleux et couleur de cuir, est accusée de coller sur les huîtres entr’ouvertes ses suçoirs avides.

Ce matin-là, Sylvain s’était levé avant quatre heures dans la nuit noire. Son béret tiré jusqu’aux oreilles, un mouchoir noué sur son cou rouge, fendillé de rides, il avait allumé un petit feu dans la cheminée. C’était son idée de préparer deux ou trois cartouches pour tirer «la marsoupe» à la chevrotine. Les douilles chauffaient sur la plaque de la cheminée. La lampe Pigeon posée sur la table éclairait sa petite figure desséchée, au long nez aigu; avec des gestes mesurés, il enfonça la bourre, choisit deux gros plombs et versa une goutte de chandelle pour que la charge fasse balle.

Dans la chambre voisine, Estelle, mal réveillée, se levait en hâte, ses beaux yeux encore pleins de sommeil; elle avait posé le chandelier au coin de la commode en noyer, devant une pauvre glace, tordant ses cheveux qui retombaient en gerbe sur son bras nu.

Sa mère, sous un édredon gonflé, geignait dans son lit.

--Dépêche-toi, petite, ton père va crier.

Et, se retournant:

--Bon Dieu, que j’ai mal!

La nuit était froide et un peu de brouillard blanchissait la mer. Quand Estelle, son panier au bras, rejoignit Sylvain dans la voilerie, elle le trouva promenant sa lanterne près du sol, au milieu des chapelets de liège et des vieilles cordes.

L’homme grommelait:

--Je ne sais pas où ta mère a mis les bouées.

Il y avait toutes sortes de filets suspendus au plafond de bois; grands tramails, filets de carrelets, de mules, de soles avec leurs mailles différentes, les plus fins d’un tissu aussi léger que la voilette d’une femme. Sylvain, les yeux levés, en décrocha deux, parmi les plus vieux, à cause de cette «marsoupe», qui serait bien capable de les dévorer. Une sonnette tinta dans un coin.

--Voici les bouées, cria Estelle, retrouvant, sous un tas de cirés, les deux grosses courges liées ensemble, portant leur clochette, bien assises sur le liège qui formait un plateau carré.

Ils appareillèrent derrière une pinasse que Sylvain aurait voulu dépasser, dans la crainte que quelqu’un «posât» devant eux. Mais la barque mit le cap sur Andernos, et ils la perdirent peu à peu de vue. Le ciel devenait insensiblement gris, et la mer d’un ton plus blanchâtre. Le phare brillait, s’éteignait, se rallumait d’un éclat vif. Sylvain méditait quelque grand exploit.

--La dernière fois, j’avais pris le passage de Marianotte. Ce n’est pas mauvais. Tout le poisson qui descend du canal de la Teste tombe à cet endroit.

Il s’était levé pour se préparer, déliait les cordes. Estelle ramait à petits coups, et l’eau perlant des avirons traçait des cercles sur la mer d’un gris désolé. C’est une grande fièvre qui prend les marins quand ils vont mettre un filet à l’eau. Sylvain, debout à l’avant, les bras étendus, a même esquissé un signe de croix:

--Que le bon Dieu nous en donne!

Il a jeté la bouée tintante que le courant entraîne. Sa petite tête fouillée comme une gargouille, découpée à contre-jour, vire rapidement d’un côté, de l’autre. Il ne faut pas «jeter» trop vite. On entend les plombs racler le bordage.

Estelle, les deux mains sur les avirons, regarde s’allonger le gros serpent que forment les lièges. Mais si elle a levé la tête et obéit machinalement: «en arrière... appuie cette fois un peu plus à droite,» elle n’a, depuis longtemps, plus goût à la pêche.

Car, comme on voit un nuage répandre sur le monde une cendre invisible, ainsi le découragement a éteint sur son visage d’adolescente la belle joie de vivre; et ce qui apparaît dans le cylindre de sa «bénesse», c’est seulement le masque posé sur un triste amour.

Sylvain, qui vient de lancer la seconde bouée, lui a pris les rames. Elle s’est assise sur le coffre, un peu de côté, ses deux mains unies entre ses genoux. Il fait rapidement le tour du filet pour le défendre contre la «marsoupe»; et ce sont de grands coups d’avirons donnés dans la mer, des gerbes d’eau qui, avec bruit, s’élèvent et tombent.

Puis, tout à coup:

--Tu as entendu?

Elle secoue la tête.

--Moi, chuchote-t-il, j’ai l’oreille creuse. Je sais bien qu’elle a soufflé par derrière.

Ils écoutaient. Un long silence. On n’entendait que la bouée balancée, dont tintait la clochette au bout d’un bâton, sonnaille errante conduisant dans le petit jour ces troupeaux invisibles que le filet mène; les rames couchées aux flancs de la pinasse restaient immobiles; puis ce fut comme un coup de soufflet et un éventail d’eau apparut à cinquante mètres de l’embarcation.

Sylvain s’était dressé.

--Nous sommes mignons! Cela m’étonnait de ne pas la voir... Maintenant, nous ne nous la sortirons pas de dessus!

Mais le marsouin, qui est comme l’épervier de la mer, file si vite dans ses plongées que nul ne peut savoir à quelle distance va reparaître la gerbe d’eau. Ce fut de l’autre côté du filet. Picquey tira au hasard la fameuse cartouche. Le coup retentit dans la solitude marine, et presque aussitôt, «vlan, vlan!» l’ennemi, revenu à la surface, s’ébroua au loin. Picquey enjambait vivement le coffre:

--Il faut lever.

Estelle avait déjà repris les rames. Elle fit tourner l’embarcation. L’homme, pieds nus au bout de la pinasse, ayant noué un tablier sur son pantalon, tirait à pleins bras, ramenait à bord avec le filet alourdi d’eau des paquets de goémon, des grondins, des seiches, toute une marée grouillante et qui sentait fort la vie de la mer.

Estelle se penchait:

--Il y en a de belles.

Elle avait entrevu quelques grosses soles, dont on entendait au fond de la barque la danse de mort et les coups de queue.

--Va, va, t’amuse pas... on verra après.

Le ciel s’éclaircissait au-dessus de la lisière infinie des pins. Le souffle du jour se répandait. Un goéland plana. Sylvain souquait maintenant fort sur les avirons, à contre-courant, pour revenir en arrière et poser le filet à une bonne place, dans ce chenal de Tuchaou tellement vaste, tellement profond, qu’on doit avoir un œil bien fin pour y découvrir une ligne blanche qui est la ligne des soles.

Estelle, agenouillée, nettoyait le filet. Pourquoi fallait-il qu’elle eût ce poids comme une grosse pierre au fond de son cœur? Parce qu’elle pensait sans cesse à Michel, tout ranimait ses regrets, tout lui faisait mal, et surtout ces belles couleurs engluées au flanc des poissons. Elle se rappelle comme il les aimait. Les soles visqueuses glissent entre ses mains. Elle les jette dans un panier de gros osier tressé. Mon Dieu, cette pêche, comme ce serait bon s’il était là! Un hippocampe recourbe et détend sa longue queue avec un bruit sec. Une seiche aplatie crache son encre. Tout à l’heure, Estelle a trouvé un petit grondin et déplié sa nageoire précieuse, sorte d’aile de papillon aux nervures rouges, bordée de saphir. On ne sait pas pourquoi certaines choses vous font tant de peine, mais elle a eu envie de pleurer, la tête baissée: si seulement elle était sûre qu’il reviendrait! S’il ne s’agissait que de l’attendre, de compter les jours!

Une fois encore, puis une autre, il a fallu reprendre les avirons, veiller au filet. Elle a ôté son paletot flétri et rame avec peine, les bras lassés. Sylvain marmonne que s’il voit Michel quelque jour, il lui fera un «calembour» devant tout le monde. Car la peine est grande de suffire au travail avec une fille de seize ans, dont on dit partout qu’elle «fatigue» trop, tant elle a maigri et changé pendant cet hiver.

La pinasse longeait maintenant des terres basses bordées de clôtures, et ils se rapprochaient peu à peu du parc. Elle fermait les yeux, les rouvrait sans penser à rien.

Un vol de canards s’était posé au-devant d’eux. Ils étaient une vingtaine, sur un banc de sable couvert d’une pelure d’herbe, égrenés par couples ou par groupes, d’un gris de céruse, à peine au delà d’une portée de fusil, et si familiers en apparence, qu’on avait l’illusion qu’en ramant vers eux, on aurait pu les prendre dans la main; en réalité si sauvages, que le chasseur n’essaie même pas de les poursuivre. L’éclatement d’un coup de feu les fait se soulever en un tourbillon éperdu de flocons de neige. Mais souvent, flottille qu’alarme au bord du parterre d’eau le bruit le plus discret, le plus faible grincement de rames, on les voit fuir vers d’autres plages.

Sylvain avait épaulé, tira. Estelle s’était redressée contre le bordage. Le vol se dispersa brusquement, puis se resserra, guirlande nouée au cœur du ciel gris et qui s’effeuilla de nouveau peu à peu sur l’eau; et pour celui qui les eût regardés avec d’autres yeux que ceux d’un marin et de cette enfant triste, le sentiment de l’espace qu’ils peuplaient toujours plus loin aurait ajouté à leurs jeux et à leurs détours un poétique éclat de mirage.

* * * * *

Ce même jour, dans l’après-midi, par un petit vent d’est qui avait lavé un grand morceau de ciel tissé de soleil et d’azur laiteux, on voyait assis sur le banc adossé au poste de douane une rangée de vieux et de vieilles.

Il y avait là les retraités: le père Armand, les paupières sanglantes, qui était aveugle, et venait tout seul avec sa canne, comptant soixante-quinze pas de sa maison au port; et aussi Octave, gros, tassé, en blouse, qui rangeait ses béquilles à son côté, et allongeait un pied emmitouflé d’un gros pansement; des «pépés» surveillant un petit enfant; quelques femmes en caraco noir, racornies par l’âge, l’air très ancien, avec un bâton entre les genoux, et le fil d’or d’une alliance usée sur leur main de parchemin roux.

Les uns et les autres octogénaires, les gens vivant vieux dans ce pays, à cause des «bons airs», disaient-ils entre eux, et aussi de la qualité des choses qu’on mange, non point traînées et gâtées comme dans les villes, mais de premier choix, huîtres, poissons et gibiers de toutes sortes. C’était là une sorte de cercle des retraités, de club en plein air. Le poste était bien choisi, au soleil, en face du port; et ces yeux de marins, devenus presque tous presbytes avec l’âge, gouttes d’émail clair, abrités de sourcils broussailleux, étoilés de rides, continuaient de fouiller l’espace aéré, où la mer est un trait plus sombre fondu dans le ton du ciel.

A côté des vieillardes muettes, hébétées peut-être, dures d’oreille, presque tous les hommes parlaient beaucoup, le nez barbouillé de tabac ou bourrant des pipes. On se tendait les tabatières polies par un long usage. Les passants s’arrêtaient, causaient un moment; et le gros capitaine des douanes, qui avait une villa à Arès, et venait de s’y retirer, s’asseyait aussi, traité avec cette égalité qui caractérise les gens de la mer.

Ce jour-là, Laurent Biscosse mettait le feu aux conversations; il avait commencé par suspendre son filet sur l’esplanade, et parlait debout, d’une voix de tonnerre, un bras en avant, comme fait un homme qui trouve son plaisir à être écouté.

C’était au sujet des élections; quelques candidats étant venus successivement, Biscosse se vantait d’en avoir sifflé trois.

--Il y en a un qui cause bien. Que le marin le plus intelligent d’ici le questionne, il trouve quelque chose à répondre. Et il vous appelle «monsieur». Mais ces gens ne savent pas ce que c’est que l’huître. Ils ne viennent que parce qu’ils ont besoin de nous pour les mettre en place. Ce monde-là est bon pour s’occuper des marchands de vin et des jardiniers.

La rangée de vieux, dans son patois, approuva en chœur. La méfiance chauffait le regard dans ces visages pétrifiés, qu’ils fussent comme sculptés au couteau ou alourdis de bajoues épaisses.

--Ils doivent avoir de belles fins de mois!

--Si l’on ne prenait que des volontaires sans gages, c’est à croire qu’ils seraient plus clairsemés.

Biscosse leva la main.

--Il y a quatre ans, j’en ai descendu un de la tribune plus vite qu’il n’aurait voulu!

Le flot montait rapidement et la longue pelure argentée n’était plus qu’à cent mètres de la jetée; on la voyait s’insinuer en dessinant des festons, des pointes, où le ciel répandait un éclat de perle. Des chevaux passaient, des charrettes. Les barques éparses à l’horizon s’étaient rapprochées et formaient dans le chenal une procession noire.

La pinasse des Picquey se trouvait parmi les premières. On parlait d’une embarcation à l’autre, les bordages se touchant, et Sylvain brandissait au bout d’une fouène une énorme tère; le trident était planté dans la mâchoire ensanglantée, et la queue pendait.

--Attention, disait-il à une femme, en montrant le dard, c’est pis qu’un serpent!

Quand le monstre lui était apparu, à plat sur la vase, le regardant et gonflant son cou, il ne s’était pas tenu d’arracher un piquet, et lui avait crevé la tête. Le sang ruisselait sur la vase rouge. L’épieu retiré, il l’avait lancé de nouveau. Vlan! et vlan encore! L’énorme bête, transpercée, avait été élevée en trophée, rejetée sur le parc, où son agonie s’était prolongée pendant un quart d’heure, les soubresauts de ses ailes courtes battant la vase, et sa longue queue convulsée.

Il enlevait avec son couteau l’aiguillon redoutable, sorte de broche, longue comme le doigt; puis tranchait la queue, qu’on met sécher pour faire une cravache, et des gouttes de sang étoilaient le coffre.

--Ah! la canaille!

Les caillots souillaient le large ventre de porcelaine blanche ourlé de rose. Après avoir soupesé la tère, l’homme la retournait; ses dispositions étaient prises pour en «faire l’anatomie», c’est-à-dire la découper; et avec ces appâts liés à des cercles de fer, ou dans des paniers, il se vantait de prendre deux mille chancres.

Les barques avançaient peu à peu. Estelle restait à moitié couchée sur la corde du grappin, les jambes étendues. Le talus de sable rongé par la mer, et cette esplanade où couraient deux ou trois enfants, où une femme était assise, tassée sur un banc, comme tout cela lui semblait désert! Certains disent que le cœur est parfois saisi de pressentiments. Pourtant cette joie qui avançait vers elle, et aurait dû la faire tressaillir, elle n’en avait même pas senti le plus petit souffle avant-coureur. Elle dédaignait d’écouter et penchait la tête.

Elle ne pouvait pas voir encore Michel qui venait, pieds nus, sur la route, le cou libre dans un vieux tricot retrouvé qui descendait jusqu’à sa ceinture.

Comme Sylvain enjambait le bordage, débarquait dans l’eau, la pinasse oscilla sans que la jeune fille tournât la tête.

--J’aurais dû la mettre en pénitence, continuait-il, parlant toujours de cette tère.

Et il regrettait de ne pas l’avoir crucifiée au parc, les ailes clouées sur une clôture, comme il avait coutume de faire, pour qu’elle servît aux autres d’épouvantail.

--L’odeur les écarte!

Devant le poste de douane, Biscosse, animé, ses yeux verts flambant de plaisir, commençait, sans faire relâche un seul moment, de nouveaux récits:

--Moi, j’ai eu la mine d’or entre les mains.