Le Feu sous la Cendre

Part 9

Chapter 93,803 wordsPublic domain

Tout ce qu’il lui demande, elle le fait,--c’est son habitude, il est vrai...--Elle donne les _thés_ qu’il désire où Christiane vient comme mon amie. Elle va à ceux qu’on lui offre, en l’honneur de Bernard. Car il est très «couru» et l’accepte si volontiers que mère en oublie un peu sa contrariété de ce que je ne peux encore me résoudre à les suivre... Ma peine demeure plus forte que mon désir de lui être agréable, en redevenant mondaine. C’est si inutile!

Auprès de mes petits seulement, ou avec moi-même, en m’occupant beaucoup, je suis moins malheureuse...

Mais, en revanche, je suis toujours prête pour une promenade, en intime société, c’est-à-dire avec Bernard, Christiane, père, Guisane. Maman déteste la marche.

Mon amour de la nature a survécu au désastre de mon existence. J’ai gardé ce que Max appelait «mon adoration pour l’herbe»... Je le vois encore me dire avec malice: «Quelle jeune ruminante tu es! ma Mireille.»

Christiane mériterait bien pareil compliment. Avec la même spontanéité, il nous échappe, en cours de route, des exclamations laudatives qui nous valent les taquineries de Bernard.

Non pas de Guisane, que je surprends souvent à contempler ce qui le charme, avec une attention intense dont je devine le pourquoi, me souvenant de la crainte instinctive pour sa vue qu’il nous a avouée un jour.

Hier encore, il avait cette expression, alors que, tous, nous étions arrêtés, dans un petit bois exquis, clair, grâce à l’éparpillement des sapins parmi les bruyères de la lande; qui dominait de haut l’embouchure de la rivière couleur d’argent, devant le fort du _Taureau_.

Il s’est aperçu que j’avais remarqué son regard; et alors, presque bas, peut-être autant pour lui-même que pour moi, je l’ai entendu murmurer, l’accent railleur:

--En prévision de l’avenir--possible!...--il est sage d’emmagasiner les visions pour avoir, du moins, de quoi se souvenir...

Il parlait avec une conviction froide qui m’a bouleversée. On aurait dit que sa préoccupation entrait en moi, impérieuse.

Pourtant, j’ai pu trouver un sourire, pour prier:

--Ne soyez pas un homme de peu de foi en la destinée!... A quoi bon s’inquiéter de l’avenir qui, presque jamais, n’est tel que nous l’imaginions...

Lui aussi a souri, et son sourire était franchement gai. Peut-être, il trouvait amusant qu’une chétive créature comme moi s’essaye à le réconforter.

--Madame, je vous assure que, de toute ma volonté, je vis dans le présent. C’est une règle inflexible que je me suis imposée. Et, de mon mieux, je m’y conforme. Mais je ne parviens pas toujours à écarter la hantise qui m’obsède, absurdement, je le reconnais... Rien ne la justifie!...

Il s’est arrêté un peu, comme s’il hésitait. Mais, sans doute, il a vu dans mon regard avec quel intérêt je l’écoutais, et il a fini d’un ton de badinage voulu:

--Soyez très charitable, madame!... Faites des vœux... pour que je puisse toujours peindre! Priez pour mes yeux, madame.

Une angoisse m’a crispé le cœur. Prier! A quoi bon?... J’ai tant supplié pour que Max soit sauvé! Maintenant je ne demande plus rien. Ma confiance est morte, dans la puissance de la prière...

Mes supplications, probablement, étaient de trop mince valeur pour mériter d’être entendues... Mais j’offrais ce que je pouvais... Du meilleur de mon âme...

Et j’ai répondu avec toute ma désespérance:

--Hélas! ce ne sont pas mes vœux qui peuvent protéger... J’aurais peur, au contraire, qu’ils ne portent malheur...

Je me suis remise lentement à marcher pour rejoindre les autres qui me faisaient signe d’avancer; Guisane me suivait en silence, dans le sentier odorant de la senteur des pins dont le soleil moirait les fûts violets. Puis, tout à coup, il a repris pensivement:

--Madame, ce n’est pas à un vieux sceptique de mon espèce de juger votre sentiment. Mais... est-ce parce que là-bas, au front, il m’est arrivé de rencontrer quelques âmes admirablement religieuses que j’ai observées et interrogées avec une curiosité... passionnée, je suis, je crois, un peu moins mécréant; et il me semble que...

--Que?... ai-je répété, toute ma pensée attentive.

--Que, si nous admettons l’hypothèse d’une puissance paternelle qui veille sur nous, par suite, nous devons admettre aussi que nos demandes ressemblent à celles des enfants confiants qui savent que le père décidera toujours pour leur bien si leurs prières doivent, ou non, être exaucées...

J’étais tellement stupéfaite, d’entendre Guisane parler ainsi, cette fois sans une ombre d’ironie dans l’accent, que je me suis arrêtée; et mon regard cherchant ardemment le sien, j’ai interrogé:

--Vous pensez cela vraiment?... Vous ne parlez pas seulement par bonté?... Pour me rendre courage?...

Il a secoué la tête.

--Très sincèrement, madame, je pense ce que je viens de vous dire... ce qui me paraît la logique même... Mais hélas! je sais par expérience qu’il y a loin de l’idée à la pratique... Et je vous comprends!

Je n’ai plus répondu, car père, Bernard et Christiane nous rejoignaient.

25 août.

Quelle équipée Bernard nous a value, hier!

Vers trois heures, comme j’écrivais en gardant Bébé, il a surgi dans ma chambre pour me proposer, du ton le plus engageant:

--Mireille, un tour en mer, veux-tu? Patrice et Mˡˡᵉ Christiane sont tout disposés. Mais, une fois de plus, il me faut ton chaperonnage. Tu consens, n’est-ce pas?

J’ai un coup d’œil vers le ciel où, malgré le soleil, courent d’épais nuages, amenés par des rafales incessantes; et, peu enthousiasmée, j’insinue:

--Mais, Bernard, le vent ne sera-t-il pas bien fort?

--Qu’est-ce que cela fait, puisque tous, nous avons des cœurs invincibles. Nous danserons peut-être un brin. Et ce sera exquis! Alors, c’est convenu?

Il me regarde avec ces yeux suppliants auxquels je ne sais rien refuser. Et je cède.

--Allons! puisque tu en as tant envie et si tu crois que ce n’est pas imprudent!

--Mais non!... Mais non!... Pour te tranquilliser, nous pourrons emmener le père Le Goannec. Prépare-toi vite, chérie, et viens.

Il est radieux, et repart en bombe comme il est venu.

Je ferme mon buvard; je remets ma pouponne à sa nourrice; et bien enfermée dans mon chandail, mon béret de laine enfoncé jusqu’aux sourcils, je cours au lieu de l’embarquement.

Ils sont déjà là et m’attendent aussi impatients que des bébés. Pas de père Le Goannec. Il n’était pas libre. Donc, nous embarquons sans lui.

Et l’exquise flânerie commence. Nous sommes plutôt rudement ballottés; ce dont nous n’avons cure. Bernard dit des folies drolatiques; Christiane et Guisane ripostent, chacun à sa manière. Moi je les écoute distraitement et reste silencieuse, me laissant griser par la brise violente, par le soleil qui nous brûle entre les nuées d’orage; par la senteur et l’éclat de l’eau miroitante... Et aussi par la sollicitude dont m’enveloppe Guisane qui, à tout instant, m’interroge:

--Vous êtes bien?... Vous n’avez pas trop chaud?... Nos bavardages ne vous fatiguent pas?...

Ah! je n’aurais jamais soupçonné à quel point il me semble doux de retrouver une protection masculine--celle d’un ami.

Guisane, entre temps, s’extasie sur la lumière qui flamboie autour de nous.

--Bernard, regarde ce reflet sur les cheveux de Mˡˡᵉ de Vologne!

Elle réplique:

--Ce que c’est qu’une imagination de peintre! Car vous ne voyez pas mes cheveux. Ils sont enfouis sous mon polo.

--Illusion! mademoiselle. Le vent a victorieusement fait sortir, dudit polo, de petites mèches indépendantes qui me sont un délice à contempler!... Ah! si j’avais mes pinceaux!... Et je prendrais aussi un croquis de Mᵐᵉ Noris...

--Encore?...

--Mais naturellement, je n’en ai fait qu’un!... C’est très peu, quand il s’agit d’une personne si riche en physionomies diverses. En ce moment, vous n’êtes plus du tout une grave petite madame.

--Que suis-je donc?

--Sauf votre respect, une gamine toute rose! me lance-t-il gaiement.

--Oh! jamais je ne suis rose!

--D’ordinaire, c’est vrai, vous feriez plutôt penser à un pétale de camélia blanc. Mais en ce moment, où le vent vous a très joliment fardée, vous êtes une autre Mᵐᵉ Noris dont mon insatiable avidité de peintre voudrait bien fixer la vision!...

Je le laisse dire, sourdement impatiente contre moi-même de discerner, au tréfonds de ma pensée, je ne sais quel plaisir puéril dans l’idée que mon visage a une certaine valeur, pour un artiste... Quel inepte réveil de ma coquetterie d’antan que je tenais pour morte!...

Je n’ai aucune envie de discuter ses appréciations sur ma modeste personne; je suis en appétit de farniente et le laisse, à sa fantaisie, nous crayonner, Christiane et moi...

Mais tout à coup, changement de spectacle. Tandis que nous étions occupés de nous-mêmes, à deviser, voici que le vent plus fort a amené vers nous de grosses nuées menaçantes derrière lesquelles disparaît le soleil. L’air est presque froid; et les vagues commencent à moutonner furieusement, à se creuser en courbes profondes qui se redressent, nous soulevant, comme aux montagnes russes... C’est, à mon gré, une impression charmante qui n’est pas troublée par l’exclamation de Guisane:

--Eh! Bernard, nous allons avoir un fort grain!... Il faut filer vite vers la côte!

Évidemment, c’est ce que nous devons faire. Mais il s’agit de le pouvoir. Et tout de suite, je vois que notre retour sera difficultueux. Christiane et moi, par bonheur, nous sommes à l’épreuve de toutes les émotions. Les péripéties aventureuses amusent ses vingt ans. Et à moi, tout est si égal, maintenant! N’étaient mes petits qui ont besoin de moi, comme je souhaiterais qu’une de ces lourdes montagnes d’eau m’emporte!... Quelques secondes d’angoisse... Le froid me glacerait... Je serais roulée, étourdie... Puis la vie m’échapperait... Et ce serait le repos... l’oubli... peut-être le retour vers Max... Ah! si je pouvais espérer cela!

Mes yeux ont-ils trahi quelque chose de l’âpre tentation qui a mordu mon cerveau?... Me suis-je inconsciemment penchée vers la mer, hypnotisée par la course haletante des vagues qui accourent vers nous, sans relâche?

Impérieuse, j’entends la voix de Guisane:

--Ne pensez pas ainsi des folies! C’est indigne de vous!

Je le regarde effarée. Aurait-il le don de divination?

Et une rougeur monte à mes joues glacées par le vent.

--Vous oubliez donc vos enfants qui n’ont plus que vous?

Je dis, me raidissant pour ne pas me trahir:

--Mais je compte bien que Bernard et vous allez pouvoir nous ramener...

--Naturellement. Toutefois, il ne faut pas que nous ayons encore à lutter contre votre imprudence, afin d’être bien libres d’esprit et de mouvements. Vous vous penchiez... Vous m’avez épouvanté. Vous ne recommencerez pas?... Vous me promettez?...

Il dit cela d’un ton rapide et autoritaire, mais d’un ton qui me donne un désir d’enfant de me confier; et telle une petite fille docile, je réponds:

--Je vous promets. Je n’avais aucune idée que j’étais imprudente... Je...

Mais ma phrase ne s’achève pas; car la vague que j’avais eu la témérité d’appeler s’abat sur moi, si rude, qu’elle me fait chanceler... Mes mains, d’instinct, s’accrochent au bras de Guisane qui les saisit.

Au risque de nous faire chavirer, Bernard et Christiane ont eu le même élan vers moi qui, tout de suite, me redresse et dégage mes mains.

--Ce n’est rien!... Ne vous agitez pas...

J’entends leurs exclamations s’entre-choquer:

--Ma pauvre Mireille, te voilà trempée!... Madame, enveloppez-vous dans cette pèlerine... Mireille, serrez-vous contre moi, pour avoir moins froid!...

Et Christiane m’attire avec une affection qui me donne chaud au cœur--faute de mieux!--tandis que Guisane essaie de me couvrir d’une cape qui n’est pas mon bien.

Il me regarde avec des yeux tellement inquiets que je me mets à rire, envahie par un étrange bien-être, en dépit de ma blouse mouillée qui colle à mes épaules et à mes bras, me gelant.

--Ne vous tourmentez pas pour moi. Je ne suis pas fragile du tout. Mais ramenez-nous le plus vite possible! Cela seul est intéressant!

Intéressant et pas commode! Christiane et moi, blotties l’une contre l’autre, nous contemplons nos deux marins improvisés qui luttent contre le grain, avec leur science très relative des choses de la mer; doublée, heureusement, d’un sang-froid et d’une résolution hardie qui, enfin! nous valent de regagner le rivage.

Nous sommes inondés, mais nous n’avons pas chaviré!

Père est là qui nous attend, si inquiet qu’il nous reçoit très mal, nous accable de reproches, même Guisane qu’il traite, comiquement, en petit garçon coupable d’une sottise.

--C’est idiot, des équipées pareilles! Comment des hommes comme toi, Bernard, comme vous, Guisane, pouvez-vous entraîner ces étourdies dans des promenades aussi dangereuses! Le Goannec était affolé, désolé de vous avoir loué une barque; et il m’épouvantait en s’exclamant toutes les cinq minutes que vous alliez vous noyer!

--Père, nous voilà!... Pas noyés! Permettez que, vite, nous rentrions en nos logis respectifs pour nous sécher!

Bernard et Guisane se défendent contrits et amusés de l’indignation de père qui m’apostrophe:

--Toi! une mère de famille! t’exposer sans rime, ni raison!

--Père, nous avons fait une si bonne promenade! Ne nous grondez pas!...

--Une bonne promenade!!! Eh bien, ma petite fille, tu n’es pas difficile!... Et vous aussi, n’est-ce pas, mademoiselle...

Il se tourne vers Christiane qui trotte alertement, bavardant avec Bernard, sans souci des foudres de père:

--... vous êtes enchantée? Imprudente créature!

--Oui, c’était très amusant, ce semblant d’aventure... Et puis, nous avions de si braves protecteurs que nous ne pouvions rien craindre!

--Des marins de rencontre!... Enfin, je prêche dans le désert, puisque vous êtes tous ravis! Mais ne recommencez plus! Bernard, va dire vite à ta mère que vous êtes revenus... Tu la connais, elle vous voyait tous déjà au fond de l’eau.

--Tout de suite! Mademoiselle Christiane, je vais prévenir chez vous en passant.

J’entends Guisane me demander un peu bas:

--C’est vrai?... Vous ne regrettez pas trop cette vilaine heure?

Et, spontanée, je réponds ce qui est, pour moi, l’absolue vérité:

--La regretter!... Elle m’a paru délicieuse.

--Pourquoi?

Pourquoi?... Soudain, je comprends qu’en dehors de l’enivrement du vent, de la houle berceuse, de la bonne odeur saline, il y a eu pour moi, dans cette promenade, la douceur retrouvée de me sentir protégée comme jadis, d’être l’objet d’une chaude sollicitude... Et c’était bon!...

Mais cette impression, je ne l’avoue pas et réplique en riant:

--Il y a des sentiments qui ne doivent pas être analysés, surtout quand ils sont très déraisonnables, comme dirait père. Merci d’avoir si bien veillé sur moi.

Il a ce sourire qui me fait tant de bien:

--C’est que je me sentais charge d’âme, ayant constaté que vous ne preniez aucun soin de vous-même! Voilà, madame, la vérité.

Et nous nous séparons devant mon logis.

26 août.

Je me suis réveillée, ce matin, avec le sentiment d’indéfinissable allégresse que j’ai rapporté de notre promenade mouvementée et qui me fait une âme que je ne reconnais pas...

J’ai joué, aussi gaie que Jean, avec Bébé que sa nourrice avait déposée sur le tapis de ma chambre où elle se roulait contre moi, comme un petit chat câlin.

Et puis, le courrier m’a apporté deux lettres qui m’ont rendue songeuse. L’une de ma pauvre belle-mère qui, discrètement, avec sa douceur triste et tendre, me rappelle que je lui ai promis ma visite et celle de mes poupons, pour le début de septembre, à la _Commanderie_. Et j’ai si peu la pensée de quitter Carantec!... On dirait que j’y perds la notion du temps. J’y aurai connu le pâle bonheur des limbes.

L’autre lettre était de Maud qui m’écrivait:

«Chérie, je quitte Dinard cette semaine pour retrouver, à Morgat, mes amis de Vaussay qui y sont en villégiature. Et, en passant, j’irai t’embrasser à Carantec, si tu veux bien de moi. Il me semble ne t’avoir pas vue depuis une éternité! Et il me serait terriblement utile de me retremper dans ton incroyable sagesse; car je ne suis pas, comme toi, une veuve exemplaire... Maintenant que la guerre m’a faite libre, je sens s’aviver mon appétit de recommencer ma vie de femme, manquée une première fois... Aussi ai-je grand besoin de la haute raison de ton père, de sa prudence clairvoyante, surtout en ce qui concerne la question «financière». Pour le reste, je me débrouillerai bien seule... Mais il me faut, à coup sûr, et ensemble si possible, l’argent et l’amour... Ni de l’un, ni de l’autre, je ne puis me passer!

«Donc, sauf contre-ordre de ta part, à bientôt, ma belle petite Minerve. Aime toujours, par pitié du moins,

«Ta vieille MAUD.»

J’ai lu, puis relu encore, ces lignes tracées en hauts caractères capricieux; comme Maud elle-même... Et tout m’a soudain paru changé autour de moi et en moi. Le rayon de soleil avait disparu de mon âme qui devait ressembler à un ciel tourmenté, où montent des nuées sombres...

A ma honte, je me découvrais un égoïsme que je ne soupçonnais pas. Maud a évidemment besoin de nous. Car elle est tout à fait sans protection,--sa vieille grand’mère paralysée ne compte pas...--depuis que son mari a été tué dans l’armée russe, un peu après Max... Une délivrance pour elle! a-t-il semblé à tous. A moi, elle a dit un jour:

--Certes, je ne souhaitais pas sa mort... Mais comme je respire mieux, maintenant que je suis libre!

Elle a besoin de nous... Et pourtant je regrette qu’elle vienne!

Pour la première fois depuis mon malheur, je me mouvais dans une sorte de rêve apaisant; et sa venue m’est un réveil qui me rejette en pleine réalité...

Et puis, elle présente, c’en est fait, pour mes derniers jours à Carantec, de la liberté qui m’était précieuse... Pour de complexes raisons, je m’effraie de la voir arriver.

Elle est si étrange dans sa manière d’être avec moi, depuis quelques années... Quelquefois tendre avec une sorte d’emportement, et ensuite, sans raison, fuyante, brusque, presque agressive.

Nulle plus qu’elle, peut-être, n’a paru comprendre ma souffrance d’avoir perdu Max. Elle a versé avec moi des larmes jaillies de son cœur même... Je ne pouvais m’y tromper. Quelles affinités y avait-il donc entre eux, pour qu’elle sentît à ce point ce qu’il était?...

Pourtant, c’était bien moi, sa bien-aimée...

Ah! qu’elle est mystérieuse et inquiétante,--toujours cet adjectif me revient quand je parle d’elle...--l’amie de ma jeunesse, pour qui j’ai, si profonde, la pitié qu’elle me réclame. Pauvre flamme qui vacille à tous les vents...

Enfin, elle vient.

Maman en a eu l’air très ennuyée, et père a effilé sa barbe courte. Je l’ai annoncée à Guisane, telle un incomparable modèle. Et il m’a répondu légèrement, lançant dans l’espace la fumée de sa cigarette:

--Oui, elle est très intéressante de type et de nature... Je la connais... Je l’ai déjà étudiée avec délices chez Mᵐᵉ votre mère, dans le monde et chez elle aussi... Car j’y ai été reçu.

Incrédule, j’ai interrogé:

--Et elle ne vous a pas subjugué?

Il s’est mis à rire.

--Non!... Et je ne comprends pas pourquoi je me suis montré invulnérable. Sans doute, mon cerveau était trop occupé à observer son originale personnalité!

Avec délices, comme il dit, il va pouvoir reprendre l’étude de cette «originale personnalité...»

28 août.

Maud est arrivée en coup de vent. Elle a fait à table d’hôte une entrée sensationnelle. Tous les yeux, jeunes et vieux, se sont incontinent arrêtés sur elle, admiratifs. Maman a regardé, un peu sévère, sa bien «relative beauté», dit-elle; et Guisane l’a détaillée d’un coup d’œil ravi. Son sens artistique se délectait à observer ce visage laiteux, aux lèvres un peu lourdes, faites pour les longs baisers d’amour; les yeux dont le regard filtre, indéchiffrable, brûlant et câlin, à l’ombre des cils. Elle était en blanc;--ainsi, elle porte encore son deuil; sa blouse très échancrée sur sa nuque coiffée d’or roux, sous la capeline de tulle... Et j’ai pensé tout à coup à l’impression que j’aurais éprouvée, si Max l’avait aperçue ainsi...

Après le déjeuner, Guisane est venu nous rejoindre devant l’hôtel, où les groupes sympathiques se forment invariablement après chaque repas.

Maud et lui ont renouvelé connaissance; et elle s’est mise à causer de sa manière fantasque, d’un imprévu hardi et savoureux, livrant avec une indifférence désinvolte les idées plutôt disparates qui volettent en son cerveau.

Guisane, amusé, lui donnait la réplique. Père aussi. Moi, de les voir si gais, je me sentais tellement éloignée d’eux, que, prétextant des lettres urgentes à écrire, je suis allée retrouver les enfants. Près d’eux, je souffre moins de ma solitude; l’adorable tendresse de Jean et surtout le sentiment que lui et Bébé ont besoin de moi, cette idée-là est mon viatique.

Maud est montée bientôt dans ma chambre. Elle était dans ses jours d’affection caressante; et, après un bon moment où nous avions causé, devant le portrait de Max, qu’elle ne cessait de regarder, tout en parlant, elle m’a lancé cette conclusion:

--Tu m’as l’air mieux! ma chérie. Au moral, s’entend... Car au physique, tu es redevenue la Mireille d’autrefois, avec quelque chose de plus... Et cela te va...

Je l’ai arrêtée court; je ne puis plus supporter l’ombre d’un compliment sur mon physique que Max aimait... Et j’ai répondu, l’accent un peu bref:

--Oui, le calme de Carantec m’a fait beaucoup de bien.

--Ah! tant mieux!... Si tu savais combien je voudrais que l’avenir te devienne doux! Si, pour cela, il m’était possible de t’abandonner la part de bonheur qui peut encore m’échoir, avec quelle joie je le ferais!

Il y avait une telle conviction dans sa voix que je n’ai pu prendre ses paroles pour une banale protestation. Vraiment, elle les pensait. Mais pourquoi cette excessive générosité?... J’en ai été embarrassée ainsi que d’un cadeau trop somptueux dont le motif échappe...

Pourtant, ma main a serré la sienne pour la remercier; et, détournant la conversation, j’ai interrogé:

--Et toi, Maud, qu’es-tu devenue?

--Moi?... Oh! moi, j’ai vagabondé de droite et de gauche...

Elle m’a cité plusieurs milieux ultra-chics où elle a été reçue cet été; des milieux où la guerre est aisément supportée.

Elle aussi la supporte sans peine. Ne lui doit-elle pas d’avoir recouvré sa liberté? L’homme qui est tombé là-bas en Russie, dont elle porte encore le nom, n’était-elle pas résolue à le quitter à jamais? Détachée de lui, autant que du passant inconnu qui la frôle... Maintenant, elle va dans la vie, là où l’attirent son caprice, ses curiosités nonchalantes ou passionnées; en errante qui cherche sa voie et la flamme qui la réchauffera--peut-être la brûlera...

Ma pauvre chère Maud!... Que pourrais-je pour elle?

31 août.

Tout se passe comme je l’avais prévu. La présence de Maud a brisé l’étrange enchantement qui, quelques jours, m’avait enlevée à moi-même.

Je recommence--et c’est mieux ainsi...--à vivre pour les autres, isolée dans mes souvenirs qui se sont repris à me faire cortège. Maud est immédiatement devenue un centre attractif pour la colonie masculine que la guerre n’empêche pas d’être encore nombreuse autour de nous; dans le cercle élégant que mère a eu le don de grouper, Bernard seul ne lui fait pas la cour; mais il est pris par ailleurs.

Guisane, lui, est de nouveau très intéressé. Bien entendu, il a tracé d’elle, et continue à tracer, croquis sur croquis. En même temps, son cerveau de psychologue l’observe avec une attention que double l’attrait qu’elle exerce invinciblement sur tous les hommes. Il prend plaisir à causer avec elle; plus encore peut-être, à la faire causer.

Hier, il m’a dit:

--Votre amie est délicieuse et inquiétante.