Part 8
--Je songeais qu’il est stupéfiant que vous ayez pu vous accommoder ainsi d’une existence à laquelle rien ne vous avait préparé!
Il jette sa cigarette, s’approche et, alerte, réplique:
--Madame, ne m’imaginez pas meilleur que je ne suis. Honnêtement, je dois vous avouer que la transposition qui s’est opérée dans ma vie matérielle m’a été très... pénible!... Ah! certes, si avec la vision précise de ce qui m’attendait j’avais eu le choix d’accepter ou non, je ne jurerais pas que j’aurais eu la vertu d’«accepter»... Oui, j’ai commencé par trouver abominablement désagréables, la pluie, la boue, la poussière, les marches... interminables, surtout la promiscuité des tranchées, le contact d’une foule d’êtres, de certains individus avec lesquels, en d’autres temps, jamais je n’aurais frayé... Et puis...
--Et puis?...
--Et puis, cette mesquine révolte de mandarin, ma crise de sybaritisme se sont évaporées, j’imagine, dans le grand souffle qui nous soulevait tous au-dessus de nous-mêmes... Bon gré mal gré... Et puis encore, vous le devinez, je suis d’esprit bien trop curieux pour n’avoir pas été vite intéressé par tout ce que j’étais amené à découvrir dans les âmes frustes...--celles-là surtout m’étaient moins familières--que me faisait frôler mon nouveau mode d’existence. Jamais, dans ma mentalité d’intellectuel et de peintre, doublé d’un clubman, je n’aurais imaginé qu’elles pussent, à ce point, enfermer des trésors de courage, d’endurance, de dévouement... Un sens imprévu et prodigieux du devoir tout simplement accompli...
Il s’arrête; et je devine qu’il se rappelle...
Il a parlé avec une conviction chaude que je sens née de tout ce qu’a vu son regard aigu d’observateur, de tout ce qu’a pénétré sa délicate compréhension des âmes. Je suis sûre qu’il était très bon pour ces humbles, devenus ses frères d’armes...
Brusquement, il finit, conscient de mon attention frémissante:
--Bien entendu, j’ai vu aussi de tristes sires! Mais vraiment, ils étaient l’exception. S’il y a eu l’ivraie, il y a eu surtout les bons épis qui font la riche moisson. Et je vous assure, madame, que si je me suis décidé à l’exposition dont vous a parlé votre père, c’est beaucoup pour faire connaître tous ces braves, leurs physionomies, des épisodes de leur vie de lutte, dignes de l’histoire, pour les faire connaître aux gens qui, depuis 1914, n’ont su de la guerre que ce qu’ils en lisaient dans leur journal.
J’incline la tête; mais avant que j’aie répondu, une voix s’exclame gaiement près de nous, celle de père:
--Eh bien?... eh bien? ce portrait?... Il me semble qu’on ne travaille guère!
Et il serre la main de Guisane, qui réplique:
--Cher monsieur, vous arrivez pendant le repos du modèle.
--J’imagine que vous n’avez pas l’intention de reprendre la séance? Mon ami, il est onze heures un quart et vous oubliez l’approche du déjeuner...
Si tard déjà?... Comme nous avons causé! Voici Kate qui vient chercher Jean, et Nounou qui emporte ma pouponne, après me l’avoir amenée toute fraîche, ses petits bras tendus vers moi. Tandis que je l’embrassais, père a poursuivi:
--Je t’apporte une bonne nouvelle, Mireille. Ta mère vient de recevoir une dépêche de ton frère. Il arrive demain matin.
Nous avons, Guisane et moi, la même exclamation de plaisir. Père achève:
--Je n’ai pas besoin de te dire que ta mère est exultante!
--Et vous aussi, père.
--Bien entendu, fillette. Voyons ce portrait, Guisane.
Tous, nous nous rapprochons du chevalet abandonné. Et père aussitôt a une exclamation enchantée:
--Mon ami, c’est une façon de chef-d’œuvre que vous avez fait là! Ne pensez pas, en votre for intérieur, que c’est un jugement d’amateur... Je suis bien certain que les critiques compétents seront de mon avis. C’est notre Mireille elle-même qui vit là!... Et quel incomparable cadre vous lui avez donné, de lumière, de ciel... de mer... Et cette lande qui fuit dans le soleil... Ah! mon cher garçon, quel artiste vous êtes!
Père est si sincèrement ravi que Guisane ne pourrait, je crois, recevoir meilleur remerciement. Moi, je regarde cette jeune femme, toute mince dans sa robe noire, qui, les mains croisées sur ses genoux--d’un geste découragé...--contemple la mer, avec des prunelles tristement songeuses.
Et c’est moi, la rayonnante Mireille de jadis.
10 août, soir.
Le couchant était dans toute sa splendeur quand nous sommes sortis de l’hôtel; si beau que, mère voulant se reposer un peu dans sa chambre, j’ai entraîné père sur la falaise pour voir la merveilleuse fête flamboyer derrière Roscoff.
Nous avons retrouvé, parmi beaucoup de promeneurs, Guisane, qui, lui aussi, s’absorbait dans l’éblouissante vision de ce paysage de rêve, or et pourpre. La mer était une ondulante nappe de lumière et, sur le ciel incandescent, se découpaient, sombres, les silhouettes de Saint-Pol et de Roscoff.
Père, sans respect pour la contemplation de Guisane, est allé vers lui et lui a frappé sur l’épaule:
--C’est un spectacle digne de vous, monsieur l’artiste... Même un profane comme moi comprend qu’il vous paraisse admirable.
Ici, il est interrompu par le passage de son collègue et ami, le baron de Survières, qui le hèle; et tous deux se mettent à causer, en regardant la fantasmagorie de l’horizon.
Moi, silencieuse, comme Guisane, j’admire, et c’est inconsciemment que je murmure:
--Que c’est beau!... Mon Dieu, que c’est beau!
Avec une conviction enthousiaste, j’entends Guisane répéter:
--Oh! oui, c’est beau!... Beau à donner l’oubli de tout ce qui n’est pas cette beauté!
L’oubli!... Le mot m’est allé droit au cœur. Je ne veux pas que rien me fasse oublier. Ce serait si mal!... Je n’ai pas le droit d’oublier.
Et pourtant, Guisane a raison. Il y a un instant, en moi aussi, le souvenir s’est tu, tandis que je regardais... Et avec une humilité, trempée de combien de mélancolie! je songe tout haut:
--Que facilement nous nous évadons de ce qui nous fait souffrir!... De quoi donc sont-ils pétris nos cœurs, pour se laisser si aisément distraire!
Je sens aussitôt sur moi le regard de Guisane qui s’est détaché du ciel devenu de nacre rose, et je l’entends me répondre:
--Ne soyez pas aussi sévère pour nos cœurs; et acceptez que la nature bienfaisante nous permette de reprendre des forces, en s’emparant parfois de notre peine. Nous n’oublions pas. Nous subissons seulement la détente nécessaire pour que notre pauvre machine humaine puisse continuer sa tâche...
Je murmure, les yeux perdus vers l’horizon assombri:
--C’est vrai... Il faut la remplir tant qu’on en a la force et le courage!
Dans la nuit qui tombe, je l’entends me répondre avec une sorte d’autorité vivifiante:
--Cette force, vous l’aurez toujours, parce que vous savez que vous avez charge d’âmes. Mais, pour la garder, acceptez sans scrupule ce qui peut encore venir de bon, à vous...
J’ai un involontaire geste d’épaules, car je sens le découragement s’abattre sur moi. De la vie, je n’attends plus rien et je dis,--dans ma voix je reconnais bien une ironie amère:
--Ce que vous m’offrez, c’est la «théorie des _petits bonheurs_». Croyez bien que, peu à peu, je m’apprends à la pratiquer,--bon gré, mal gré! L’épreuve aussi est une éducatrice, habile autant qu’impérieuse. Dans ma misère, je m’accroche, ainsi que vous me le conseillez, à ce qui est un pâle rayon de soleil pour mon faible cœur, toujours transi, maintenant...
--C’est-à-dire?... insiste-t-il, avec un accent où je perçois tant de chaude et vraie sympathie que je ne me rebelle plus, comme autrefois, sentant sur moi sa pensée observatrice; et avec une âpre tristesse, j’explique légèrement:
--C’est-à-dire la jouissance de contempler un beau ciel comme celui de ce soir... une fleur, un visage séduisant, d’entendre une sincère parole d’ami, toute pleine d’affection, de recevoir une bonne lettre, de lire des pages qui me prennent le cerveau et le cœur, etc., etc... Que sais-je encore?... Ah! oui, je puis en parler, des _petits bonheurs_!
La nuit maintenant nous enveloppe, une nuit transparente où semble errer encore un reflet du radieux couchant. La brise est chaude et de la terre monte un indéfinissable parfum de fleur, d’ajonc, de bruyère, de menthe... Derrière nous, père et M. de Survières vont et viennent en causant; la lueur de leurs cigares pique la nuit de minuscules étoiles rouges.
--Vous avez raison de recueillir les menues joies dont l’existence quotidienne veut bien nous faire l’aumône...
Alors, j’avoue, bien sincère:
--Hélas! ma sagesse, sur ce point, est encore terriblement rudimentaire! Que c’est donc horrible et lâche, ce besoin d’être heureux, qui demeure vivace dans nos cœurs, même brisés!
--Vous ne pouvez empêcher les fleurs de pousser! J’en ai vu surgir jusque dans les terres déchiquetées par les obus, dit-il avec une sorte de douceur grave.
--Ah! je crois bien que, maintenant, mon cœur ressemble à ces terres ravagées, et mes frêles bonheurs, à vos fleurs de guerre! Les jours qui passent m’enseignent à m’en contenter... Il le faut bien! Seulement, comme j’étais très gâtée, très riche, et... très gourmande, ils m’apparaissent des miettes, de ces bonbons qu’on croque pour tromper la faim... J’apprends le jeûne!
Du même ton, qui est un cordial pour ma faiblesse, il achève:
--Je pense, moi, qu’étant donnée votre force morale, vous trouverez le secret de recommencer à vivre avec l’intensité qui vous était familière...
De mon cœur désespéré, une plainte jaillit:
--Ce ne sera plus jamais ce que c’était!
--Non, ce sera autre chose... Mais vous n’êtes plus la même... Ce qui, autrefois, vous satisfaisait, vous paraîtrait peut-être insuffisant aujourd’hui...
Il a raison. La Mireille de jadis est bien partie pour ne plus revenir. Celle du présent vaut-elle mieux?... Que ce serait douloureux d’avoir changé en bien, parce que le bonheur m’a été arraché!
Père m’appelle. Sans avoir répondu à Guisane, je le rejoins. Et tous trois causant de choses quelconques, lui et Guisane me ramènent à mon _home_ solitaire.
11 août.
Bernard, mon cher grand frère, est arrivé. Nous sommes allés le cueillir tous--autrement dit, maman, père, moi, plus Jean...--à la station de Henvic. Et nous l’avons vu émerger de son wagon, un peu maigri, la figure altérée un brin sous le hâle du grand air, mais toujours le beau garçon qui nous a quittés en 1914.
Jean le contemple extasié; comme maman, à qui la joie donne tant d’éclat que Bernard s’est exclamé dès que nous avons été installés dans le primitif équipage qui nous ramène à Carantec:
--Mère, vous êtes, plus que jamais, ma jolie maman! Comme la Bretagne vous réussit... Personne ne voudra croire que je suis votre fils!... Maman, je suis fière de vous.
Maman tentait bien de le faire taire, mais elle avait un sourire heureux qui ne lui imposait guère silence. Certainement, ses paroles la frôlaient comme une caresse. D’ailleurs, Bernard disait vrai. Elle était bien la femme charmante dont père, dont nous, ses enfants, avons toujours été fiers. Ses yeux étincelaient dans son visage reposé. Ah! oui, elle avait l’air de notre sœur aînée, à Bernard et à moi...
Père, lui, parlait très peu, mais son regard ne quittait pas Bernard. En ces premiers moments, il lui suffisait de l’écouter causer, questionner, raconter, avec l’enthousiaste gaieté d’un gamin qui entre en vacances; et il savourait la douceur de se dire: «Mon Bernard est là, vivant, tout près de moi. Jouissons de cette grâce sans prix!»
Moi, tout bas, je me souvenais, au plus profond de mon cœur, des quelques retours de Max, joyeux comme celui-ci. Bernard en avait-il l’intuition? Par instants, ses yeux se posaient sur moi avec une sorte d’affection anxieuse... Et puis, peu à peu, après le heurt douloureux de l’arrivée, je me suis volontairement laissé gagner par son entrain; et je me suis amusée de ses réflexions ravies sur notre petit Carantec qui lui souhaitait la bienvenue sous un éblouissant soleil.
--Dieu, que c’est gentil ici! J’espère qu’il s’y trouve beaucoup de jolies femmes. Si vous saviez, mère, comme je suis affamé d’en voir, après avoir tant contemplé de braves _poilus_!... Sûrement, vous avez déjà ici beaucoup de belles connaissances. Vous donnerez des thés, n’est-ce pas, pour que je me retrempe un peu dans les plaisirs de ce monde?
--Pourquoi pas des _garden-parties_, mon grand enfant chéri? fait maman ravie.
Elle retrouve son Bernard, pas très raisonnable, coupable de bien des folies, mais de cœur si bon, d’esprit si spirituellement drôle, dont la gaieté est aussi inaltérable que communicative...
Et elle s’empresse de lui donner les plus agréables assurances:
--Sois tranquille, mon Bernard, nous ferons en sorte que ta permission soit telle que tu peux la souhaiter!
--Un paradis terrestre, si vous voulez bien, mère. Je ne vous demande que cela!
Ici, il a sauté de la voiture qui s’arrêtait devant le _Kelenn_; et incontinent, avec sa bonne humeur courtoise, il a conquis la grosse femme de chambre qui s’approchait pour lui prendre sa valise.
--Merci! la belle fille... Ne vous emparez pas de mon bagage. Je l’emporte.
En effet, l’hôtel étant comble, Bernard a sa chambre dans la villa dont j’occupe le premier étage. Aussi, laissant père et maman au _Kelenn_, nous filons pédestrement, lui et moi, plus Jean qui ne veut pas quitter son oncle, afin que je lui montre son logis.
Et, tout de suite, alors, il me demande, l’accent changé, passant son bras sous le mien:
--Comment vas-tu, ma pauvre chérie?
--Aussi bien qu’il est possible, Bernard.
--Oui, tu es très courageuse, je le sais...
--Tu sais? ai-je répété, surprise.
--Guisane me l’a dit. Ton énergie le remplit d’admiration. Il m’a écrit sur vous, madame, de bien jolies choses!
J’ai senti qu’une légère flamme montait à mes joues. En cette minute, j’aurais été bien en peine de préciser si je trouvais désagréable ou non cette appréciation inattendue de mon nouvel ami. Mais bien franche, j’ai murmuré:
--Pourquoi t’avoir parlé de moi?... Je suis désireuse que personne ne me sorte de mon ombre!
--Ne lui en veux pas... C’est à ton vieux frère qu’il s’adressait, et il le faisait très affectueusement! me disant combien il était heureux que vous fussiez devenus amis.
--Tu sais pourquoi, Bernard?
--Oui, il m’a raconté cela aussi.
Je n’ai pas répondu, d’autant que nous arrivions devant la villa, aussitôt présentée par Jean avec des cris répétés, pour appeler l’attention de Bernard:
--Oncle! Oncle! voici notre maison! Voyez, votre chambre est au deuxième, au-dessus de celle de maman, et la fenêtre est grande ouverte pour que le soleil y entre. Ce matin, maman est allée y porter des fleurs avec moi!
Bernard m’a remerciée par un baiser:
--Maman est une femme délicieuse! Allons vite voir ma chambre.
--Et retournons non moins vite au _Kelenn_ pour déjeuner. Père, qui est l’exactitude même, va s’agiter en voyant passer l’heure.
Bernard s’est à peu près dépêché, sans trop s’absorber dans l’examen du paysage qu’il me célèbre de sa chambre, tandis que je l’attends dans le jardin.
--Tu viens, Bernard? La brise m’apporte le son de la cloche.
Nous sommes repartis en hâte, moi presque gaie, tant l’humeur joyeuse de Bernard était entraînante. Comme la grille retombait derrière nous, du sentier qui lui fait face, une promeneuse émergeait, qui lui a jeté aux lèvres une enthousiaste exclamation:
--Oh! la ravissante créature! Mais... mais... Oh! Mireille, quelle ressemblance...
--Avec?...
--Avec Mˡˡᵉ de Vologne...
La promeneuse, qui approchait toujours plus, s’est arrêtée, souriante, à notre vue et m’a lancé un affectueux:
--Bonjour! madame. Voici votre voyageur arrivé?
Et j’ai répondu, avec un imperceptible coup d’œil de malice vers mon compagnon:
--Bonjour, mademoiselle Christiane. Mon voyageur ne peut croire que ce soit bien vous qu’il aperçoit!
--Pourtant, c’est bien moi!... Pas mon ombre! s’est-elle exclamée gaiement, la main tendue. Monsieur Dalbrovine, cela me fait plaisir de vous voir!
--Sûrement pas autant qu’à moi! a-t-il répondu avec une spontanéité qui avive l’éclat rosé des joues de Christiane. Comment, Mireille, m’avais-tu caché la bonne nouvelle, que je retrouverais à Carantec... si j’osais, je dirais une amie, des jours heureux d’autrefois!
--Osez, osez... Je me souviens très bien que dans ce temps, devenu si lointain, entre deux bostons, nous échangions, assez volontiers, quelques idées.
--Ici, j’espère bien que nous allons reprendre cette bonne habitude!...
J’interviens, un peu effrayée du flot de sympathie que je sens bondir entre ces deux êtres jeunes, attirés comme jadis, l’un vers l’autre, avec des esprits plus mûrs, des cœurs creusés par la terrible épreuve. Vraiment, ils sont aujourd’hui, moralement, un homme et une femme qui, les yeux large ouverts, pourront juger de la façon dont ils doivent disposer d’eux-mêmes.
J’ai expliqué en deux mots pourquoi Christiane est ici; et si Bernard a eu vers elle un regard expressif d’approbation, il n’a rien dit qui ressemblât à un éloge, devinant bien que cette fille simple et fière n’accepterait pas l’ombre même d’un jugement flatteur...
Tous les trois nous trottons dans le sentier qui nous amène sur la place de l’église, devant le _Kelenn_. Je tiens la main de Jean, et devant moi cheminent mes deux compagnons qui causent, lui, radieux, elle, avec cette aisance voilée de réserve qui la caractérise...
Mon Dieu! que va dire maman de les voir ainsi réunis,--si vite!
Heureusement, comme nous débouchons sur la place, un nouveau venu apparaît, Guisane qui revient de la falaise avec sa boîte et ses pinceaux. Il a une exclamation de plaisir à la vue de Bernard:
--Alors, vieux, te voilà! Quelle bonne chance de nous retrouver ici! Nous allons en jouir de notre mieux!
Christiane et moi, nous les laissons en arrière. Et ainsi, mère n’éprouvera nulle impression désagréable qui trouble son allégresse d’avoir retrouvé Bernard.
Mais ce soir... Mais demain....
20 août.
Déjà une grande semaine que Bernard est ici. Comme elle a passé vite!
Est-ce donc qu’il est impossible d’échapper au tourbillon joyeux que son animation crée autour de lui?... Je ne me reconnais plus. Quelle soudaine influence a le pouvoir d’engourdir mon mal?...
Certes, il est toujours latent, prêt à se réveiller au moindre choc... Mais il est plus sourd; et cet apaisement fugitif est si bon que, tout en me reprochant ma lâcheté, je n’ai pas le courage de raviver volontairement ma peine.
Je me laisse vivre dans l’heure présente, sans regarder ni en avant ni en arrière.
Il me revient l’appétit de mouvement qui m’enivrait aux jours lumineux de ma jeunesse... Voici..--je m’en aperçois, saisie!--que je peux jouir de ce qui amuse les autres: excursions, promenades flâneuses, causeries, rendues charmantes par l’humour de Bernard, la gaieté de Christiane, la verve de père qui, devenu touriste faute de distractions citadines, se fait souvent notre «chaperon», comme il dit... Et puis, pour assaisonner nos propos capricieux, l’esprit mordant ou profond de Guisane, que Bernard a le pouvoir d’arracher, de-ci, de-là, à ses pinceaux.
Il me semble que, soudain, c’est en rêve que je vis... Je n’ai plus le loisir ni même le goût d’écrire. A peine je trouve un moment pour lire quelques pages, chaque jour, moi, d’ordinaire insatiable.
Bernard, résolument, m’entraîne dans son sillage par une affectueuse volonté de «me distraire», prétend-il. Mais il m’attire aussi, mon cher grand, afin que Christiane puisse être des nôtres dans les promenades qu’organise son inlassable activité.
Il s’est fait présenter partout où il a l’occasion de la retrouver; dans les milieux où elle fréquente; au tennis; après avoir, bien entendu, commencé par se faire admettre chez sa tante de Kermadec, avec laquelle, maintenant, nous sommes fort liés.
Mère elle-même a subi son charme de femme intelligente, très bonne, et ne s’étonne pas que, pour elle, je sorte de ma retraite.
Bernard, de plus, s’est découvert un goût prononcé, le goût de Christiane, pour les promenades en mer. Et là-dessus, la nature m’ayant gratifiée--au physique--d’un cœur à toute épreuve, il me réquisitionne sans merci, pour les escorter; car père se récuse en la matière. Il réquisitionne aussi Guisane qui adore la mer, et se laisse aisément séduire. D’ailleurs, quand les eaux sont très calmes, que Bernard n’a pas besoin de son aide pour ramer ou pour la manœuvre, il ébauche bien vite quelque aquarelle, réfugié dans un coin de la barque.
Tranquillement, Bernard, tout à fait retombé sous le charme de Christiane, m’a déclaré:
--Les parties carrées sont beaucoup plus agréables! Et puis, Patrice étant un causeur exquis, tu ne peux regretter que je te confie à lui, pendant que...
--Tu flirtes avec Christiane! ai-je glissé, taquine.
Il a spontanément répliqué avec une gravité soudaine, très rare chez lui:
--Ce n’est pas flirter que je veux... Elle mérite tellement plus!
Et il a raison.
Que cela m’est doux et poignant de voir ce joli roman se préciser près de moi... Avec Max, nous avons été ainsi... Moins sérieux que ces deux-là! Mais Bernard et Christiane ont subi le rude souffle qui vivifie ou qui tue, depuis trois ans; et ce que j’aime en eux, c’est que, même en ces jours de halte,--pour elle comme pour lui,--ils conservent, toute vibrante, la pensée de la guerre que, l’un et l’autre, ils suivent passionnément. Elle, c’est une vraie fille de soldat; et lui, a une âme bien française, allégrement intrépide et généreuse...
De lui, que pense-t-elle?
Rien ne trahit son intime jugement. Car elle est très «fermée», malgré son indépendance de pensée, de parole, d’action. Indépendance naturelle, mais aussi, avivée par le fait des circonstances qui l’ont habituée à compter sur sa propre protection, sur son initiative personnelle et exercée aux décisions nettes et rapides.
La ligne bien droite de son nez fin, l’expression résolue de sa bouche dont le sourire très féminin est délicieux, m’apparaissent toujours comme le symbole de sa personnalité morale, qui semble faite de loyauté, de charme et de tendresse.
Avec Bernard, elle se montre ce qu’elle est pour tous, une jeune créature qui se _prête_ avec une grâce prime-sautière, mais ne se _donnera_ sûrement qu’à bon escient; d’une originalité d’esprit, derrière laquelle se devinent la pensée qui a beaucoup réfléchi, l’âme profonde.
Comme je les observe avec la clairvoyance de mon détachement, je discerne le plaisir qu’elle trouve à causer avec Bernard, à recevoir les menus soins dont il l’entoure dans nos promenades. Mais dans sa manière d’être avec lui, il n’y a pas un atome de coquetterie; seulement un brin, volontaire ou non, de fraîche camaraderie, parce que tous deux «servent le pays»: elle, une infirmière, lui, un «poilu galonné», comme elle dit drôlement.
Ah! ces petits, s’ils pouvaient être heureux! Mais les laisser ainsi se rapprocher l’un de l’autre, n’est-ce pas insensé, en ce moment où l’avenir est encore effrayant!
Ici, ils peuvent oublier, pendant quelques jours bénis, que l’horrible tuerie continue... Que Bernard va repartir et pour combien de temps!... Et qu’il sera exposé... qu’il s’exposera comme faisait Max... Et alors?...
23 août.
Maman pense-t-elle tout bas que, dans les circonstances actuelles, aucune décision définitive n’est à craindre de la part de Bernard?... Ou est-elle séduite par la beauté de Christiane? car elle a cela de charmant, que les jolis visages l’enchantent... Subit-elle l’ascendant de sa valeur morale? Ou, tout simplement, se sent-elle impuissante devant la force grandissante du sentiment de Bernard?...
Toujours est-il qu’elle n’essaie plus d’endiguer le flux qui le porte vers Christiane. D’ailleurs, elle est si heureuse de l’avoir près d’elle, qu’elle n’a, pour l’instant du moins, d’autre volonté que la sienne.