Part 7
--Tant mieux! madame. J’en suis infiniment heureux!... Alors, maintenant, vous voudrez bien me considérer pour ce que j’ai toujours été à votre égard, quoi que vous supposiez...
Je me sens un peu rougir.
--... Un ami... Il était d’ailleurs tout naturel que je le sois pour la petite sœur de Bernard!
Et comme un écho bien sincère, je réponds:
--Ah! maintenant, je ne pourrai plus vous voir autrement que comme un ami!... Au revoir, et merci, encore et toujours!
Il ne relève pas mes paroles. Simplement, il se penche sur mes deux mains, que d’un élan je lui ai données. Ses lèvres les effleurent. Et, sans un mot de plus, nous nous séparons, après que mes yeux, pleins de gratitude, se sont, une seconde, posés sur lui.
Toujours, il me semble, je le verrai ainsi, sa grande taille découpée sur l’admirable fond de la mer et du couchant qui flamboie derrière le Creitzker.
Ah! comme j’avais, à faux, jugé cet homme!
2 août, le soir.
J’ai retrouvé Guisane, un peu plus tard, comme j’allais à l’hôtel pour le dîner. J’étais avec mère que je venais de rencontrer. Lui aussi se dirigeait vers le _Kelenn_. Il s’est arrêté à notre vue. Ni l’un ni l’autre, nous n’avons eu une allusion à la scène qui, une heure plus tôt, s’était passée entre nous. Mais je ne le voyais plus avec les mêmes yeux. Au lieu de mon désir maladif de le fuir, j’avais maintenant la soif de causer avec lui, de l’interroger sur la dernière semaine de Max qu’ils ont passée ensemble. Dans ses prunelles, je retrouvais ce même regard qui, soudain, m’a étrangement attirée là-bas, sur la falaise.
Mais il causait surtout avec maman. Puis père nous a rejoints et m’a fait tressaillir en le félicitant sur son article dont il avait déjà entendu parler à l’hôtel.
J’ai deviné que, tout de suite, l’attention de Guisane s’attachait à moi. Sans doute, il redoutait l’effet de telles paroles sur ma sensibilité frémissante. Mais je m’étais ressaisie; et si, tout bas, je sentais, aiguë, la souffrance de ma blessure, le masque était de nouveau bien attaché, qui cache ma détresse aux autres. Guisane est le seul qui, depuis des mois, m’a vue pleurer.
Mon hostilité contre lui est soudain tellement morte que je me surprends à me demander comment j’ai pu l’éprouver...
Un instant, comme père et maman s’étaient arrêtés pour causer avec des hôtes du _Kelenn_, j’ai continué à marcher près de lui; et alors, je lui ai demandé, suppliante:
--Vous me raconterez tout ce que vous vous rappelez de Max?
--Hélas! madame, nous avons vécu peu de jours ensemble. Mais cela m’a suffi pour constater quel camarade charmant il était; quel soldat témérairement brave, avec une juvénile et si française insouciance du danger...
Oh! cet hommage rendu à mon aimé!... Je presse un peu le pas pour que Guisane puisse me dire, à moi seule, les choses que je veux, en ce moment, être seule à entendre. Et je pense tout haut:
--Les lignes que vous lui avez consacrées me sont si précieuses que, toujours, je vous en demeurerai reconnaissante!
--Madame, je n’ai fait que dire ce qui était...
--Et vous l’avez dit de façon telle que tous ceux qui liront votre récit ne pourront plus l’oublier. Ainsi mon pauvre Max, dans la mort, demeurera vivant. Si souvent me revient cette pensée de Maeterlinck, «que les morts ne cessent vraiment d’exister que quand nul ne songe plus à eux...»
--Vous la trouvez bien vraie, n’est-ce pas, madame?
--Oh! oui!...
Nous nous taisons tous les deux; et, dans la paix du crépuscule, résonnent le gazouillis de Jean qui parle à son grand-père et le bruissement lointain de la mer. Et puis, avec un accent d’amicale conviction, j’entends Guisane reprendre:
--La paix est bien signée entre nous... Ne le pensez-vous pas, madame?
J’incline silencieusement la tête.
Nous sommes devant l’hôtel.
Pour la première fois, peut-être, depuis mon malheur, j’éprouve l’étrange douceur de savoir que je puis compter sur une protection d’homme... Pourtant j’avais père... Et Bernard...
3 août.
Maman m’a dit:
--Ah çà! tu as donc changé d’humeur pour Guisane? Tout à coup, tu as l’air de lui parler très volontiers. Comme tu deviens capricieuse, ma pauvre petite.
J’ai simplement expliqué:
--Il a écrit sur Max des choses qui m’ont été très bienfaisantes... Alors, je lui en témoigne ma gratitude.
--Oui, ton père m’a dit avoir lu de lui un article remarquable. Il faut que je trouve un moment pour le voir, moi aussi.
Et elle n’a pas autrement insisté. Ma mondaine maman n’a guère de loisirs pour la lecture.
J’avais dit hier à Guisane:
--Venez me parler de Max chez moi... Je serai très raisonnable... Ne craignez pas de scène!... L’autre jour, je vous l’ai dit, c’était l’effet de la surprise...
Il m’a regardée d’un air de reproche:
--Ce n’est pas là parler en amie, madame. Et si je me froissais!... Et si je ne venais pas?
J’ai souri un peu:
--Je sais bien que vous n’auriez pas une telle méchanceté!... A demain, voulez-vous?... Dans la matinée?
Et il est venu. C’était un jour doucement tiède, trempé de pluie, qui faisait toute grise la mer, que je voyais frémir jusqu’à l’horizon, par delà les arbres du jardin...
Ah! quelle heure j’ai encore vécue là! Pour être sûre de demeurer bien maîtresse de moi-même, j’ai peu questionné, mais surtout écouté, les lèvres closes, mes deux mains serrées pour bien tendre ma volonté. Par moments, quand j’avais trop mal, je fermais les yeux afin de _plus_ enfermer ma souffrance dans le secret de mon cœur.
Guisane m’a raconté tous les détails, les plus menus faits de ces quelques jours où le hasard les avait réunis, Max et lui... Et il a tellement le don de créer la vie même, par sa parole ou son style, qu’en l’écoutant, moi aussi, j’étais là-bas, à Verdun. Je voyais Max, trempé par sa rude existence, animé de cet entrain qu’il avait au moment où il s’est proposé pour la mission qui l’a tué.
Guisane a achevé, une vibration émue dans sa voix d’ordinaire si ferme:
--Votre mari, madame, me faisait vraiment l’effet d’un jeune frère. J’ai appris ce qu’il avait résolu, trop tard pour le retenir en lui rappelant qu’un père de famille ne s’expose pas ainsi sans l’obligation d’un devoir. Il faut laisser cela aux célibataires. Mais il n’a pas consenti à...
--A vous céder sa place... Car je suis bien certaine que vous le lui avez offert!
Il se dérobe à une réponse précise:
--C’eût été tellement mieux ainsi... Mais j’ai bien compris son refus. Comme lui, le danger m’attire et me grise!... Je l’ai quitté à la dernière minute, quand il est parti...
Guisane s’arrête une seconde; sa voix s’assourdit plus encore pour me raconter les derniers instants.
--... Il était très gai; confiant comme toujours en sa bonne étoile, le pauvre enfant... Quelques minutes avant de s’éloigner, il m’a dit...
--Quoi?... Que vous a-t-il dit?
--Il m’a encore une fois parlé de vous pour me demander de vous répéter, si... il ne revenait pas et si la destinée me rapprochait de vous... que pas une femme ne lui avait été chère comme vous, qui étiez son amour même...
Lourdement, de nouveau, mes paupières s’abaissent pour que je recueille mieux en moi cette affirmation suprême de mon mari. Est-ce la réponse à la mystérieuse question concernant Maud et lui, que mon cœur a vainement murmurée tant de fois?...
Oui, je le crois, j’en suis _sûre_! il n’a aimé aucune autre, comme il m’aimait moi, l’amoureuse petite compagne de sa jeunesse... Mais... mais... puis-je être sûre que d’autres aussi ne l’ont pas... charmé... alors que j’étais sa femme?
J’ai le cœur si serré, que je ne pourrais même pas pleurer, tant ma volonté de rester maîtresse de moi a pétrifié ma sensibilité extérieure. C’est au fond de mon âme que les sanglots me brisent; et, dans mon calme glacé, je peux dire à Guisane, qui attache sur moi un regard affectueusement inquiet:
--Et puis?...
--Et puis, nous nous sommes serré la main. La lumière d’une lanterne éclairait son visage énergique et souriant. Dans ses yeux, je le voyais sans un atome d’appréhension, tout au plaisir de tenter une sorte d’escapade dont la difficulté l’attirait. Il m’a dit en riant:
--Et maintenant, à la grâce... Au revoir!
Je lui ai répété encore:
--Surtout, soyez prudent!
--Mais oui... mais oui! Au revoir, mon ami.
Et il s’est détourné... Je ne l’ai plus revu que quand on l’a ramené...
Guisane se tait.
Que demanderais-je de plus?... Le reste, je le sais... J’entends Guisane me dire, de cet accent grave et chaud, si différent de sa voix habituelle:
--Vous pouvez être fière de lui, madame.
J’incline la tête.
Oui, je suis fière du souvenir qu’il a laissé. Mais ce Max que Guisane vient ainsi de me révéler, je ne l’ai pas connu. Ce n’est pas mon mari amant. Ce n’est pas le beau cavalier flirt que le monde grisait, dont l’hommage rendait les femmes fières. Ce n’est pas le Max dont j’essayais, si douloureusement quelquefois, de capter la pensée ondoyante, attirée par toutes les féeries, le cœur que je voulais profond pour que le mien puisse s’y abîmer... Le Max que Guisane a vu en pleine guerre, c’est celui que ses lettres me faisaient pressentir... Celui qui ne voulait pas, à Paris, parler du danger dont il vivait désormais enveloppé; celui dont ses chefs et ses camarades m’ont raconté l’endurance, l’inaltérable bonne humeur, la bravoure audacieuse.
Quel viatique c’est pour moi de penser qu’il a été l’homme dont Guisane vient de dire:
--Vous pouvez être fière de lui, madame.
Guisane, maintenant, est, comme moi, silencieux; il devine combien ces souvenirs évoqués m’entourent, m’isolant tout à coup du reste du monde.
Une pluie chaude s’est mise à tomber. J’entends les gouttelettes ruisseler sur les branches... Et puis, c’est Kate qui appelle Jean, encore dans le jardin. La petite voix fraîche répond; la voix qui, bien autrement enfantine, lors de la dernière permission, commandait, joyeuse:
--Papa, venez jouer avec moi! s’il vous plaît.
J’ai un frisson, et je reprends, d’un accent de prière:
--Lorsque Jean sera un peu plus grand, il faudra lui raconter tout ce que vous savez de son père?... Et même maintenant, apprenez-lui déjà ce qu’il peut comprendre... Ensuite, je ne vous importunerai plus...
--M’importuner!... Madame, ne sentez-vous quelle douceur ce m’est de parler d’un ami, tel que votre mari l’était devenu pour moi pendant ces quelques jours où nous éprouvions les mêmes affres pour l’avenir de _notre_ Verdun?
Toujours silencieuse,--je sais qu’un sanglot étoufferait ma voix si j’essayais de parler...--je lui tends ma main, et je me lève, entendant approcher Jean. Il est tout près. Il accourt, car Kate lui répète, impatiente:
--_Quick, quick, darling. It rains!_
Alors, sans réfléchir, j’appelle:
--Jean, viens ici! Dans le salon!...
Il bondit de plus belle; toujours, il voudrait être près de moi, le pauvret. La porte s’ouvre. Sa figure menue, bronzée déjà par la mer, apparaît toute rieuse.
--Maman, vous voulez bien que j’entre, dites?
Il n’en croit pas ses oreilles: un visiteur est là, et je l’invite à paraître!...
Il se précipite en tourbillon vers moi. Je l’attire dans mes bras et il s’y blottit ainsi qu’un oiselet dans son nid. Alors, ma main dans ses boucles, souples comme l’étaient les cheveux de Max, je commence, lui montrant Guisane:
--Vois-tu ce monsieur-là, c’était un ami de ton papa. Il te racontera comme papa était un brave soldat!
--Oui... Et moi aussi, je serai un brave soldat quand je serai grand!
J’ai un geste irraisonné pour retenir dans mes bras ce petit qui pense déjà à se battre. Comme si la destinée voulait me le prendre, lui aussi! Et puis, je me raidis contre ce vain élan et j’écarte Jean qui proteste:
--Donne la main à M. Guisane, et va retrouver Kate.
Avant de me laisser, il a vers moi un de ces mouvements tendres dont il est coutumier, et il jette un ardent baiser sur mes doigts qu’il attrape au passage. Alors seulement, il s’approche de Guisane qui le prend devant lui, debout entre ses jambes, et lui demande, gardant les deux menottes dans sa main d’homme:
--Je suis sûr que tu le connais très bien, ton papa?
Et Jean de répondre avec un éclat de rire, comme à une question tout à fait oiseuse:
--Bien sûr, je le connais!... Il est là...
Et sa tête bouclée se tourne vers le portrait que je l’ai habitué à regarder chaque jour.
Guisane continue:
--Tu sais ce qu’il a fait de beau?
--Oh! oui, maman a dit. Il a voulu faire partir les méchants Boches; et ils l’ont _toué_! Alors le bon Dieu l’a pris avec lui pour qu’il _soye_ très heureux!
--Et pour le récompenser de n’avoir jamais eu peur... Tu as bien raison de vouloir être comme lui!
--Moi non plus, je n’ai jamais peur! affirme Jean, vivement. Je vais très bien dans _le noir_... et je ne crie jamais, quand la vague passe sur ma tête!
Ici, je veux interrompre le dialogue, ayant peur d’abuser de la bonne grâce de Guisane dont l’accent et l’attitude me rassurent cependant.
Il parle à Jean, de Verdun, de son père, se mettant à la portée de l’enfant d’une façon qui me stupéfie.
Quelle merveilleuse souplesse d’esprit il a reçue en partage! Comment ce célibataire sait-il ainsi la manière dont il faut s’adresser aux tout jeunes?...
J’écoute, d’ailleurs, aussi ardemment que Jean qui est tout à fait subjugué. Ses prunelles ne quittent pas Guisane; et il recueille, avec passion, ses «histoires», comme il dit, sur la guerre, sur Verdun, sur les Boches, sur son père! Il resterait ainsi des heures... Moi aussi!...
Pourtant, j’interviens:
--C’est assez faire parler M. Guisane pour aujourd’hui, Jean. Un autre jour, si tu es sage, il te racontera encore beaucoup de choses!... Maintenant, il ne pleut plus. Retourne dans le jardin.
Il est bien déçu par cet ordre, mon pauvre gosse; mais, avec moi, il est la docilité même; et si grand que soit son désir d’entendre encore Guisane, il lui tend la main, avec un correct geste d’adieu, et s’en va.
Guisane le suit des yeux. Quand la porte se referme, il me dit--et je suis certaine que c’est sa pensée même:
--Ce petit être est délicieux! Quelle consolation vous devez déjà trouver en lui, madame!
--Oui, de mon mieux, je me réchauffe à sa tendresse d’enfant... Mais pourvu que je sache bien l’élever, de telle façon qu’il donne tout ce qu’il peut donner... Car j’ai beaucoup d’ambition pour lui... Et hélas! si peu d’expérience... Le fils a tant besoin du père!... Pour France, je ne suis pas inquiète ainsi!
--Le fils a tout autant besoin de la mère, croyez-en mon expérience masculine. Je l’ai senti plus d’une fois, moi qui, tout jeune, ai été un gamin orphelin. Voyant des camarades moins dénués, je les enviais bien fort!... A ce point que, dans ma prime jeunesse, quand j’étais frôlé par la bonne intimité de certains, avec leur mère... leur _maman_... je m’enfuyais... Ainsi qu’un pauvre qui ne peut supporter la vue de la richesse... Avec les années seulement, je me suis bronzé contre cette impression...
--Oui, je comprends...
Et je comprends aussi le pourquoi de son apparence froide, un peu hautaine et distante. La solitude morale l’a habitué à se replier sur lui-même. Maintenant, je devine un beau foyer, derrière la sévère muraille d’impassibilité et d’ironie.
Ce n’est ni un insensible, ni un égoïste qui achève avec un sourire fortifiant, parce qu’il a pitié de ma faiblesse:
--Madame, ne vous inquiétez pas pour l’éducation de votre fils. Ce sera beaucoup plus simple que vous ne le croyez. Vous respecterez l’individualité de votre enfant... Vous lui indiquerez ce qui doit toujours être fait, selon la droiture, la vérité... Vous lui apprendrez l’oubli de lui-même... Et tout ira très bien... Le résultat sera excellent.
Il parle avec tant de conviction que je me mets à rire:
--Le résultat sera excellent! Espérons-le. Vous êtes très encourageant!... Je vous en remercie et vous rends enfin votre liberté. Je suis confuse de vous avoir ainsi retenu! Vous n’avez pu peindre, je vous ai fait perdre toute votre matinée!
--Madame, comment osez-vous dire cela, puisque nous sommes des amis! Que vous le vouliez ou non, je me considère comme le vôtre, je vous l’ai avoué... Tant pis si vous le regrettez... Le mal est irréparable.
Certes oui, il est maintenant un ami pour moi!
6 août.
Quand j’arrive à l’hôtel, je trouve, arpentant la place de long en large, père qui fume auprès de Guisane et je suis accueillie par un double bon sourire de bienvenue. Je me mets aussi à arpenter; et père, tout à la conversation qui l’intéresse, me dit tout de suite:
--Savais-tu que Guisane allait avoir, à l’automne, une exposition de ses croquis de guerre?
Guisane explique de cet accent de badinage mordant qui lui est familier:
--Madame, j’ai pensé qu’il était prudent, avant de repartir au front, de montrer encore une fois au public ce dont j’étais capable; au cas où l’avenir me serait enlevé. Que sait-on?...
Je tressaille, et père a une exclamation de reproche:
--N’imaginez pas ainsi d’inutiles hypothèses, surtout quand elles sont aussi fâcheuses! Elles m’étonnent de vous, si brave!
Et les yeux de père se posent sur le filet de soie rouge qui barre, sur la poitrine, l’uniforme bleu clair.
Le visage de Guisane a soudain une étrange expression, et sa voix s’élève dure, railleuse aussi:
--Oui, je suis brave pour ce qui est de risquer ma peau! Mais il me faut bien reconnaître que je ne suis pas encore tout à fait maître de la seule crainte qui me tenaille,--si vivace, que je pourrais la tenir pour un pressentiment, pour peu que je sois superstitieux.
Incrédule, je répète:
--Vous, une crainte?...
--Oui, madame... C’est qu’un obus, une grenade, les gaz m’atteignent dans ma vue qui est mon bien le plus précieux! Vous allez me trouver lâche, madame, mais si pareil malheur m’atteignait, je crois bien que je n’aurais pas le courage d’accepter le supplice d’une nuit éternelle...
Père intervient:
--Guisane!... Guisane! Ne dites pas d’insanités! Voyez, vous bouleversez cette petite madame.
C’est vrai. Son accent était si convaincu que j’ai senti en moi la sourde angoisse qui hante son intrépidité. Je suis devenue tellement nerveuse...
Il me sourit, la mine contrite:
--Madame, vous me rendez tout à fait confus de vous avoir fait l’aveu de ma faiblesse à laquelle, je vous prie de croire, ma volonté met bon ordre. Mais vous l’excuseriez, si vous saviez quelle ivresse me donnent la forme, les lignes, les couleurs surtout!... J’adore la couleur! Écrire, certes, m’intéresse... Mais parce que c’est peindre aussi, ce que je vois... ce que je sens... Même au front, je suis harcelé par ce besoin de crayonner, tout au moins, ce qui attire mes yeux: types, paysages, scènes...
--Et vous avez pu le faire?
--Oh! madame, est-ce que l’on n’arrive pas toujours à réaliser ce que l’on souhaite impérieusement?...
Il s’arrête. Son regard m’enveloppe toute, l’expression changée. Un éclair de gaieté malicieuse y flambe et il finit:
--Aussi, je succombe à la tentation de vous confesser un désir très hardi que je nourris, en mon for intérieur, depuis que nous vivons en bonne intelligence...
Son accent m’amuse et j’interroge, intriguée:
--Et ce désir, c’est...?
--Ce serait, madame... je me risque car j’ai l’idée que je trouverai un allié dans M. Dabrovine, ce serait que vous me permettiez de faire de vous un rapide croquis... sur la falaise que vous aimez tant... Est-ce que vous consentiriez à m’accorder cette grâce?...
Comment refuser après le bien qu’il m’a fait pour Max? J’acquitte une dette.
--Je veux bien, puisque je puis vous être agréable ainsi... Ce ne sera pas une pose trop longue?
--Une heure, de deux ou trois de vos matinées. Et devant la mer que vous avez tant de plaisir à contempler... Et pendant cette heure, à votre gré, vous causerez ou vous vous tairez...
Père nous écoute avec une expression que je ne m’explique pas. Mais comme la cloche sonne bruyamment le repas, que maman approche, fraîche autant qu’une toute jeune femme, père conclut, mettant sa main sur l’épaule de Guisane:
--Eh bien! c’est chose convenue, mon ami. On vous confie le soin de représenter l’image de cette jeune dame. J’espère qu’elle posera bien. J’irai vous faire des visites pour m’en assurer. Et là-dessus, à table!
10 août.
Donc, j’ai posé avant-hier, hier et puis ce matin, pour finir; dans un adorable coin, un peu écarté, au milieu des roches, sur ce promontoire avancé de la falaise, d’où la vue m’est un enchantement.
J’ai posé sous l’égide de Jean, de Kate, voire même de Nounou qui berçait Bébé près de moi; mère ayant émis quelques réflexions qui m’avaient été un brin désagréables, sur le tête-à-tête auquel je me prêtais avec Guisane, dont le _Tout Carantec_ pouvait s’étonner. Misère et futilité!
Et ces quelques heures, durant lesquelles nous avons capricieusement causé et goûté aussi le charme des silences, riches de pensée, ces heures-là ont eu, pour moi, la douceur d’un baume.
L’imprévu d’une réflexion m’a amenée, ce matin, tandis que je posais pour la dernière fois, à trahir cette impression qu’il me donne de n’être plus le même homme...
Il avait interrompu son travail pour me permettre de me délasser de mon immobilité; et, adossé à une roche, il allumait sa cigarette, les yeux sur la mer, d’un bleu intense, où le soleil hérissait d’aigrettes d’argent les vagues nonchalantes.
Et pensif, il m’a répondu:
--Oui, vous avez raison, madame, j’ai changé... Mais comment pourrait-il en être autrement? La vie que j’ai menée depuis la guerre m’a fait voir les choses sous un angle tellement nouveau!... Je ne pourrai plus être, il me semble, le joueur de flûte que j’étais avec délices. La guerre a été pour moi...--et nous sommes légion ainsi!...--une éducatrice à qui je ne serai jamais assez reconnaissant pour tout ce qu’elle m’a appris. Si cette science n’était acquise à un prix qui est la souffrance, la mutilation, la mort de tant de pauvres êtres, je bénirais les années cruelles qui m’ont été, moralement, si bienfaisantes!
--Bienfaisantes?
--Oui... C’est très fortifiant de se mouvoir dans la fatigue, la boue, le froid, le danger, surtout l’incessante menace de la mort... Ceux qui n’ont pas passé par là ne peuvent savoir la saveur que donne à la vie la sensation, à tant d’instants éprouvée, qu’elle va nous échapper... Oui, je sortirai de la tempête... si j’en sors!... marqué d’une empreinte qui ne pourra s’effacer... Du moins, je l’espère!
S’il en sort!... Encore ce terrible inconnu qu’il évoque. C’est vrai, à l’automne, il repart. Et, sera-t-il plus heureux que Max!...
Maintenant, il m’apparaît tellement un ami, que je vais craindre pour lui, quand il sera retourné là-bas, dans la fournaise.
Que cette horrible vision de la guerre me paraît donc invraisemblable, telle un cauchemar, évoquée tout à coup, par cette éblouissante matinée. Autour de nous, tout est si paisible! La terre chaude sent bon les petites plantes qui ont poussé dru, sous le soleil, au souffle de la mer...
Près de nous, des promeneurs passent. Sur la plage, des enfants jouent. Des femmes en robe claire travaillent. La brise apporte les rires des baigneurs. A quelques pas de moi, résonne la voix joyeuse de Jean qui s’amuse avec Bébé.
Et cependant, les autres se battent, sont mutilés, meurent--comme Max est mort... Que ce contraste est atroce!
Guisane devine-t-il et partage-t-il mon impression?... Il est pensif. Devant moi, il est toujours debout, appuyé au contrefort rocheux. Il fume. Son œil de peintre erre autour de lui avec une avidité caressante. Songe-t-il à la crainte qui le hante, ne plus voir?...
Je ne le crois pas. Il est hors du feu pour un moment. Comme Max jadis, il vit dans le présent et jouit du bienfait de la halte. Il en a, combien! le droit. Il s’est largement donné et il est prêt à se donner de nouveau, autant qu’il lui sera demandé.
--Madame, à quoi réfléchissez-vous?... Il passe bien des choses dans vos yeux... Ne voulez-vous pas m’en confier quelques-unes?
J’ai presque un sursaut à ces paroles. Je croyais bien que Guisane avait tout à fait oublié ma présence... Et je pense tout haut: