Part 6
Elle raconte tout cela avec une simplicité qui a un charme extrême. Plus encore qu’au temps où je la rencontrais dans le monde, elle me plaît, cette petite. Quelle sera l’impression de Bernard? Car, fatalement, ils vont se retrouver. Elle a toujours sa même allure de fille de race, sous le classique uniforme de bain de mer, un chandail de soie sur la jupe blanche, le polo enfoncé jusqu’aux sourcils, laissant tout juste voir le brouillard doré que le vent soulève sur son front et autour des tempes. Elle a été malade, soit! Mais elle est bien guérie. Et quelle vie dans son être jeune, dans ses larges yeux dont le regard a, comme la bouche, tant de franchise fière. La guerre a fait une femme de la jolie créature qui, il y a quatre ans, bostonnait en gamine insouciante avec Bernard.
J’interroge, tout à fait conquise:
--Vous êtes infirmière à Paris?
--Non, à Poissy. Nous y avons les grands blessés.
--Vous aviez fait les études nécessaires pour les soigner?
Elle sourit.
--J’ai appris... Quand la guerre a éclaté, je ne connaissais rien du tout aux fonctions d’infirmière. Père prétendait même que je ne serais bonne à rien, plutôt encombrante... Mais, j’ai persisté; et comme je n’avais--hélas!--pas de maman à garder, je l’ai tant supplié qu’il m’a permis de m’enrôler... Est-ce que jamais j’aurais pu rester tranquille chez moi quand lui et mon frère se battaient? Il l’a bien compris et m’a laissée «essayer», comme il disait. Ah! j’ai débuté par de très humbles besognes...
Ici elle s’arrête et un sourire malicieux, un peu moqueur, à son adresse, retrousse sa lèvre.
--Que j’en ai donc enlevé de bottes boueuses, de vêtements en loques!... Que j’en ai lavé de pauvres pieds saignants!... Et puis, j’ai monté en grade... Et aujourd’hui, j’ai l’honneur d’être aide-major!
Elle prononce les mots avec une emphase rieuse, comme pour enlever toute importance à ses paroles; et je devine que, prête à se dévouer, peu lui importe un titre ou un autre.
--C’est un honneur que vous avez sûrement bien gagné!
--Oh! madame, ne parlez pas ainsi. Vous savez bien, puisque vous-même, je crois, avez été infirmière, comme c’est naturel... et bon!... de faire tout ce que l’on peut pour les pauvres gens qui, eux, ont fait tant pour nous... Si délicieusement que je sois ici, mes blessés me manquent; et j’ai hâte d’aller les retrouver... Mais le docteur m’a commandé six semaines de mer. Alors, puisque je suis une façon de soldat, bien disciplinée, j’obéis. Comme je vous retarde, madame, je vous en demande pardon... Au revoir!... Pas «adieu», si vous voulez bien me le permettre.
Les yeux, vifs et sérieux, me sourient; et je sens cette petite si vibrante dans son souci de la guerre, que mes lèvres n’articulent pas les mots qui, d’ordinaire, sont maintenant ma réponse, à pareille demande. Sincère, je réplique:
--J’espère, moi aussi, que nous nous retrouverons. Vous êtes, comme moi, pensionnaire du _Kelenn_?
--Provisoirement, en attendant l’installation complète de la villa où veut bien me recevoir ma tante et marraine, Mᵐᵉ de Kermadec.
--Alors, nous nous revenons sûrement, car, au moins, pour tout août, nous sommes à Carantec. Nous y attendions mon frère Bernard, pour son congé de convalescence.
Se souvient-elle encore de lui?...
Spontanément, elle questionne, avec intérêt:
--Il a été blessé?
--Légèrement, grâce à Dieu!
--Oh! tant mieux! Que c’est donc loin, le temps où, si gaiement, nous bostonnions ensemble! Il me semble que je suis la mère-grand de la petite fille que j’étais alors... et que je ne pourrai plus être! J’ai vu, compris, entendu raconter trop de terribles choses qui m’ont faite autre... Cette fois, au revoir pour de vrai, madame. Votre petit garçon doit me maudire de vous avoir si longtemps arrêtée!
--Il jouait à sa fantaisie... Il était très heureux! A bientôt! mademoiselle.
Nous nous serrons la main; et, de son pas vif, elle s’éloigne. Fort à point! Car voici approcher maman, à qui sa présence, sûrement, eût été désagréable. Mais impossible, à l’avenir, de la lui éviter...
Stupéfaite de m’avoir aperçue causant avec une étrangère, elle me demande tout de suite:
--Avec qui donc étais-tu?
Elle continue à marcher, moi, près d’elle.
--Avec Christiane de Vologne.
--La fille du général?... Comment! Elle est ici!... Et Bernard qui, d’un jour à l’autre, va arriver!... Quel ennui! Tu savais qu’elle était à Carantec?... Pourquoi, alors, nous y avoir attirés!
Elle a ce ton fâché qui lui vient si vite quand les choses vont contre son gré. Je cherche à l’apaiser:
--Mère chérie, je ne savais rien du tout. Je ne suis pas en relations avec Mˡˡᵉ de Vologne. En tout cas, elle ne me semble nullement soucieuse de Bernard.
--Elle t’a parlé de lui?
--En réponse à la nouvelle que je lui donnais, incidemment, de sa blessure; et comme d’un agréable danseur...
--Soit!... Mais, avant la guerre, Bernard, lui, s’occupait beaucoup d’elle!
--Avant la guerre, vous le dites, maman. Depuis lors, les mentalités ont tellement changé!
--Si je pouvais l’espérer! Que fait-elle, ici, cette petite?... Avec qui est-elle? Car elle n’a pas de mère, et son père, le général, est à la bataille, dans votre abominable guerre...
«Votre!» Dans ses moments d’irritation, mère emploie volontiers ce possessif, comme si nous étions responsables des événements, nous autres, qu’ils passionnent.
--Elle est ici avec sa tante, la marquise de Kermadec, pour s’y remettre d’une infection gagnée en soignant les blessés. Elle est infirmière.
--Une fille si jeune! C’est déplorable! Je ne comprends pas que les docteurs des hôpitaux un peu sérieux acceptent ainsi de vraies enfants, dont la présence est tout à fait déplacée auprès de jeunes hommes à soigner. Qu’on prenne, pour cet emploi, des bonnes sœurs, des femmes mariées, des vieilles filles... Mais pas des créatures de vingt ans! J’ai toujours trouvé cela absurde et choquant! fait pour donner à ces gamines des connaissances malsaines!
--Oh! mère! ne puis-je m’empêcher de protester. Si vous veniez, comme moi, de causer avec Christiane de Vologne, vous ne seriez même pas effleurée par une idée qui est une injure pour elle et pour toutes celles qui lui ressemblent.
Maman est agacée. Du bout de son ombrelle, elle brise, au passage, les petites fleurs qui dressent, dans l’herbe, leurs têtes fragiles.
--Bon! Alors, toi aussi, tu es emballée et tu vas monter la tête de Bernard, au lieu de le calmer!
--Maman, ma chérie, vous oubliez qu’en ce moment Bernard ne peut guère songer à se marier. Ne vous tourmentez pas ainsi! Mais, après tout, si Christiane lui plaît, pourquoi, à propos d’une misérable question d’argent, vouloir l’empêcher d’être heureux à sa guise?... Quand le bonheur se présente, c’est tenter Dieu de ne pas le saisir! Il est si fugitif!...
--Ah! riposte maman impatiente, que le chagrin t’a donc rendue romanesque! ma pauvre enfant... Enfin, j’espère que Bernard, englobé dans ce malheureux état militaire, sera raisonnable bon gré mal gré.
Je ne réponds rien. Nous sommes devant ma villa dont maman a loué le rez-de-chaussée, de façon à avoir un salon pour recevoir plus agréablement qu’à l’hôtel.
Elle y entre. Et moi, je vais me réfugier auprès de ma petite France, le dernier trésor que m’ait donné Max...--qui dort, toute rose, pelotonnée dans son berceau.
28 juillet.
En remontant de la plage avec Jean, à l’heure du déjeuner, j’ai trouvé mère installée sur la terrasse de l’hôtel, toute souriante sous sa large capeline de paille, dans une robe de linon bis qui l’habille délicieusement. Elle parcourait le journal. A quelques pas d’elle, père causait avec Guisane. Aussi, allais-je passer sans m’arrêter, car je n’ai pas encore triomphé de l’impression pénible que me cause sa vue. Mais maman, qui refermait son journal, m’a aperçue et appelée:
--Mireille, tu n’as pas rencontré, en route, Mᵐᵉ de Carville? Elle te cherchait. Elle est venue t’inviter à son tennis et nous demander d’aller tantôt prendre le thé chez elle, où elle a des gens charmants, paraît-il, à me présenter.
Comment mère me fait-elle une pareille proposition! Elle sait bien que je ne vois que des amis intimes...
Je dissimule mon impression et dis seulement:
--Mᵐᵉ de Carville est bien aimable d’avoir pensé à moi. Mais vous m’excuserez auprès d’elle, maman. Vous lui expliquerez que je ne sors pas du tout.
Je vois à l’imperceptible pli entre les sourcils de mère que mon refus la contrarie, comme je le craignais.
La voix un peu impatiente, elle réplique:
--Oui, à Paris, tu ne sors pas, c’est entendu. Mais, en villégiature, la situation est différente. D’ailleurs, ma pauvre petite, il faudra bien, un jour ou l’autre, que tu te remettes à vivre comme tout le monde!
--Il me semble que c’est ce que je fais.
--Mais non! Tu te complais dans une claustration de nonne. Ton deuil n’est plus assez récent pour t’y obliger.
--Il l’est encore assez pour que je n’aie pas le courage de me distraire avec et comme ceux que la guerre n’atteint pas! Il faut le temps pour que je redevienne telle que vous le souhaitez. Ce n’est pas encore maintenant... Je ne puis pas... C’est au-dessus de mon courage.
Je m’arrête court, car j’ai perçu le tremblement de ma voix...
Et, à ma grande surprise, j’entends père, que je croyais tout occupé de sa causerie avec Guisane, prononcer d’un ton de reproche, bien rare chez lui quand il parle à maman:
--Gabrielle, laissez donc cette enfant agir à sa guise! Vous la tourmentez!
Maman proteste, indignée:
--Je la tourmente! C’est uniquement dans son intérêt que j’essaie de l’arracher à la solitude où elle se confine et qui lui est très mauvaise! Monsieur Guisane, ne trouvez-vous pas que j’ai raison? Dites-le à mon mari.
Maman le regarde avec un joli sourire qui a l’air de demander aide. Mais Guisane ne paraît pas s’en apercevoir. J’ai l’impression qu’il est très ennuyé d’être mêlé à ce vain débat. Et il se récuse, d’ailleurs.
--Madame, je suis fort mauvais juge en la question; d’autant plus, que j’ai pour inflexible principe que chacun doit être laissé libre de se conduire à sa guise. Me permettrez-vous d’ajouter... respectueusement... que je comprends trop bien le sentiment de Mᵐᵉ Noris, pour m’étonner de son désir.
Peut-être pour la première fois, depuis que je connais Guisane, j’ai un élan vers lui, tant je le devine sincère; et mes yeux cherchent les siens, avec un «merci» spontané. J’y trouve cette même expression, compréhensive de ma peine, que j’y ai vue luire à notre première rencontre.
Père conclut d’un ton de bonne humeur destiné à remettre les choses au point:
--Eh bien! maintenant, la discussion est close. Nous sommes tous de l’avis de Guisane sur la liberté individuelle. Et là-dessus, préparons-nous à déjeuner de notre mieux. Mireille, mon petit, si tu veux lire quelque chose de bien, de très bien!... je te passerai un bouquin de ce monsieur...
Il montre Guisane, qui cause avec maman,--peut-être pour l’apaiser,--et il continue:
--Incidemment, Guisane m’en avait dit le titre. Et tout de suite, je l’ai fait venir de Morlaix... Si tu ne redoutes pas les visions de guerre et d’hôpital, celles-ci sont saisissantes... Ce garçon est vraiment un merveilleux artiste, avec sa plume comme avec son pinceau, et un artiste doublé d’un brave homme qui est en même temps un homme brave. Je comprends l’enthousiaste admiration de Bernard pour lui!
--Père, quel emballement! ai-je dit, amusée de son ardeur à célébrer Guisane.
--Jeune madame, ne vous moquez pas de votre papa!... Quand vous aurez lu les pages dont je vous parle, vous me comprendrez... Je te donnerai le volume, tantôt.
Maman et Guisane, réconciliés, continuent à causer. Père a repris, baissant un peu la voix:
--Savais-tu qu’il s’est trouve à Verdun avec Max pendant... la dernière semaine? Il m’a parlé de lui...
J’ai un frisson d’angoisse contre lequel je me raidis.
--Au lieu de le fuir comme tu le fais, chérie, tu devrais causer avec lui, de Max...
Mon cœur s’est mis à battre très vite. Quel effort de volonté il me faut pour me dominer et répondre:
--Quand je m’en sentirai la force, je l’interrogerai.
Père toujours délicat et bon n’insiste pas; et je ne lui dis pas que j’ai peur d’entendre parler de Max d’une façon qui me serait douloureuse; ou, simplement, me froisserait...
1ᵉʳ août.
A mon journal seul, je le confesse, mais ce m’est un repos, presque une délivrance, de constater que mère se plaît ici dans la société très parisienne que nous avons eu la chance, pour elle, de retrouver; et qui est bien à son unisson, quant à goûter les quelques distractions que la guerre permet.
C’est qu’il y a encore des moments où ce m’est une telle fatigue de me montrer la compagne qu’il lui faut, toujours prête à faire ce qu’elle aime; de paraître m’intéresser aux détails de la vie mondaine, cette vie que je menais autrefois et qui m’est devenue étrangère...
Ma maman très chère, ce n’est pas de sa faute, ni de la mienne, si nous pensons et sentons si différemment...
Je m’applique de mon mieux à dissimuler mon impression. Mais je ne réussis pas toujours. Et, selon son humeur, ou bien elle a pitié de moi, ou bien elle montre une impatience qui me fait un peu mal...
Car Dieu sait que tout ce que je puis, je l’essaie pour n’importuner de ma peine, ni elle ni personne. Jamais je n’en parle; et je mène une vie extérieure presque pareille à celle des autres. Je vois des amies intimes chez moi et chez elles. Je cause comme tout le monde de tout et de rien. J’arrive à m’intéresser un peu à une foule de choses plus ou moins insignifiantes; par exemple, aux robes, aux chapeaux que je commande. Je recommence à pouvoir fixer mon attention sur les livres que je lis... Parfois même, je refais de la musique... Il faut bien occuper cette sombre journée, si longue, trop longue! qui est ma vie...
Aussi, n’était ma robe noire, les gens, même ceux qui m’aiment, oublieraient facilement que je porte au cœur une blessure inguérissable... Certes, nul, autour de moi surtout, n’a oublié Max. Mais sa disparition est un fait accepté. Il a été tué. C’est un grand malheur. C’est aussi le sort de tant d’autres.
Mère se souvient surtout, parce qu’elle est hantée par la terreur d’une pareille destinée pour Bernard. Ce qui lui fait appeler la paix à n’importe quel prix... Cette paix que moi, passionnément, je veux glorieuse, digne du sacrifice dont je la paye, pour mon humble part...
Parce que je ne me plains jamais, beaucoup, je m’en aperçois, me croient consolée. Consolée! Oh! non, je ne le suis pas!... Oh! non, je n’oublie pas... Mais les autres n’ont besoin d’en rien savoir. Le voile de mon deuil m’enveloppe, me séparant d’eux...
Je ne me révolte plus. Ce que Dieu a voulu, c’est ce qu’il jugeait sage... Mais pourquoi ne puis-je étouffer le regret de l’amour que je ne connaîtrai plus, ni l’intimité délicieuse de notre vie d’époux?... Nous étions enfermés dans un paradis d’où nous voyions les autres... comme ils me voient aujourd’hui, avec détachement.
Et cet éden, dévasté par la mort, j’en contemple les ruines, déchirée par une souffrance que rien ne peut guérir, puisque jamais elles ne pourront être relevées... Jamais plus, je ne connaîtrai le merveilleux bonheur que je trouvais, en donnant à Max ce qu’il réclamait de moi et qui nous enivrait tous deux...
Moi aussi, maintenant, j’ai tout perdu, comme lui... Mais son cœur est, du moins, endormi dans une paix glacée et ne souffre pas. Le mien, hélas! tressaille désespérément dans ma poitrine, de regrets, et aussi de désirs instinctifs que rien n’assouvira jamais... ne doit assouvir.
Aussi, il y a des moments où il me semble que je ne peux plus porter ma peine! Elle me broie si atrocement que je ne suis vraiment plus qu’une pauvre âme douloureuse qui crie sa souffrance.
Et cependant, je vis... Et cependant, quand je me mets face à face avec moi-même, je constate cette chose affreuse, que j’aurais crue impossible... Peu à peu, je m’habitue à l’absence éternelle de mon mari!...
Il devient le passé, même pour moi, sa fidèle... Ma révolte est vaine contre l’inexorable accoutumance. C’est dans les lois de la nature qu’il en soit ainsi. Elle nous permet d’abord d’exhaler notre douleur, parce que nous sommes ainsi faits que notre faiblesse l’exige. Et puis, elle nous livre à l’œuvre inflexible du temps qui dépose sur notre blessure un impalpable baume... C’est le voile de poussière qui, lentement, tombe sur toute chose et efface les couleurs, fait reculer les images dans l’ombre du souvenir...
Est-ce qu’il n’arrive pas que, par instants, je _n’aperçois_ plus bien Max vivant... La vision que j’ai de lui se fait confuse, un peu effacée, lointaine...
Oh! de quelle humilité cette constatation me pénètre!
Pauvre cœur, tu étais _sûr_ de sentir toujours, intense, le mal que t’a fait le départ du bien-aimé... Pauvre femme, tu pensais ne plus pouvoir exister que les yeux clos à tout ce qui enchante les autres créatures... Quel orgueil et quelle illusion!
O Max, mon amour, vois-tu, il faut que, du monde infini où tu es entré le premier de nous deux, tu m’aides à accepter mon isolement qui m’écrase et dans lequel ma volonté demeure résolue à m’enfermer... Aide-moi à oublier que j’ai été une femme amoureuse et adorée... Que jamais plus je ne m’endormirai, la tête abandonnée sur ta poitrine, blottie entre tes bras... Que jamais plus tes lèvres...--des lèvres...--ne prendront jalousement les miennes... Que jamais plus je n’entendrai les mots qui enivrent... Aide-moi, mon Max, à étouffer ma nostalgie de ce bonheur humain dont la soif...--est-ce assez misérable! pour ma honte, je l’écris ici...--dont la soif crie encore sourdement en mon être esseulé...
Ah! que c’est long de devenir insensible! cloîtrée comme une nonne dans ma vie close!
Que le feu est lent à mourir sous la cendre!...
2 août.
Ce matin, le courrier m’avait apporté la _Revue des Deux Mondes_. Je l’ai prise au moment de m’en aller finir l’après-midi sur la falaise, bien en paix. Les enfants étaient sur la plage. Mère faisait un bridge chez les de Carville où il y avait brillante réunion. Tout à mon gré, je pouvais donc regarder le soleil descendre derrière Roscoff, une féerie dont je ne me lasse pas...
Aussi, assise sur une roche un peu en retrait, enveloppée par la brise chaude qui sent la mer et la terre brûlante, je ne me hâte pas d’ouvrir la _Revue_ que, faute de loisirs, j’ai laissée de côté depuis le matin.
C’est d’un doigt distrait que je déchire la bande qui l’enferme. C’est d’un œil détaché que je cherche le sommaire... Et puis, brusquement, un choc me bouleverse. Sur la couverture claire, j’ai lu: «_Verdun_--1916»; et l’article est signé: «Patrice Guisane.»
Verdun! Là où Max est tombé, si bravement, pour s’être offert à remplir une périlleuse mission...
Est-ce que Guisane parle de lui?... Et comment?... Ou bien a-t-il laissé disparaître dans le silence cet épisode insignifiant de la gigantesque lutte?
Je coupe les feuillets avec des doigts qui tremblent si fort, que ma liseuse arrache le papier. Et frémissante, je commence à lire.
Il y a d’abord quelques lignes de la Direction expliquant que ces notes ont été prises, au jour le jour, par leur auteur qui a vécu l’héroïque épopée. Et puis, c’est le _journal_ lui-même, sobre, coloré, écrit avec une simplicité puissante qui donne au récit une telle intensité de vie que, pas une seconde--alors...--je n’ai songé au rare talent de celui qui peut être un pareil évocateur. Ce sont les faits eux-mêmes qui parlent.
Et soudain, j’arrive à une note datée du jour où Max est parti pour porter le message nécessaire; volontairement, en pleine conscience du danger couru...
Mon Dieu! comme Guisane met en relief son dévouement si simple, dans la page émouvante et émue qu’il lui consacre!... Tout à coup, j’ai l’impression qu’ainsi, son souvenir est enchâssé dans une sorte de reliquaire; car les pages que je viens de lire resteront comme l’histoire même. Toutes les pensées qui s’y attacheront ne pourront, après avoir lu le récit de Guisane, oublier le pauvre petit lieutenant, bien ignoré de la foule belliqueuse, qui, adorant la vie où il possédait tout, a très simplement donné la sienne, pour aider au salut de ses compagnons de lutte.
Dans ma peine, quel orgueil j’éprouve que ce soit ainsi qu’il m’ait été enlevé! Et quelle reconnaissance pour celui qui lui rend, devant tous, cet éclatant hommage!
Insatiable, je lis, je relis cette page, où revit Max, à ce point que j’ai la sensation d’être près de lui...
Pourtant, d’instinct, je lève la tête vers le large ciel où nous cherchons nos bien-aimés, disparus...
Mon regard, lourd des visions qu’il vient, éperdument, de contempler, distingue alors, devant moi, sur le sentier qui grimpe de la plage, celui-là même qui a créé la chère et poignante résurrection...
Il observe le ciel en flammes.
Ai-je une exclamation inconsciente?... M’a-t-il aperçue, en montant?... Il se détourne, reprenant sa marche; et instinctivement, ce que, la veille, j’aurais juré impossible, j’ai vers lui un geste d’appel. Je suis tellement bouleversée que ma farouche réserve en est brisée. Il n’y a plus que mon âme, ma pauvre âme déchirée, qui existe en moi et lui crie, quand je le vois approcher, m’enveloppant d’un regard très bon:
--Merci!!... oh! merci!...
Et mes deux mains se jettent dans les siennes qu’il me tend. Il a vu, sur mes genoux, la _Revue_; et il a compris...
--Ne me remerciez pas, madame. J’ai rempli un strict devoir en proclamant, de mon mieux, la part de gloire que votre mari s’est acquise ce jour-là. Quand j’ai appris qu’il s’était offert pour cette mission, j’ai fait tout pour l’empêcher de partir, pensant à vous, madame. Mais il n’a jamais prétendu y renoncer...
Je ne sais pourquoi j’ai la pensée--une intuition--que Guisane a voulu prendre sa place et que Max a refusé. Mais cela, jamais il ne me le dira... Pas plus qu’il ne le laisse soupçonner dans son article, où il s’efface complètement.
Combien, tout à coup, il me paraît un ami, lui que j’ai tant détesté!
Il continue très doucement:
--Je ne vous ai pas fait trop de mal en vous rappelant des jours bien cruels pour vous?
--C’est un mal que je ne peux pas regretter!... Il me semble si bon que vous rendiez justice à Max. Seulement, les lignes que vous lui avez consacrées, c’est la résurrection, pour moi, des heures affreuses!...
Et, à bout de force, moi d’ordinaire jalousement close sur ma peine, je laisse jaillir les larmes que je n’ai plus la force de contenir. D’instinct, pour cacher mon visage, je dégage mes mains qu’il a encore dans les siennes.
J’ai tout oublié, sauf que j’ai perdu Max!... J’entends la voix de Guisane, resté debout devant moi, qui murmure, comme à une petite fille dont il voudrait bercer la peine:
--Pauvre, pauvre enfant!...
Heureusement, cette bonté compatissante agit sur mes nerfs en déroute et me rend la possession de moi-même. Je relève la tête, toute confuse; je passe la main sur mes joues humides. Dans mon désarroi, la notion du temps m’a échappé... Quelques minutes, seulement, j’espère. Que va penser de moi Guisane!... Mes yeux troublés montent vers lui et rencontrent les siens. Dans son regard, si facilement incisif, il y a une expression de pitié grave; et la crainte ne m’effleure même plus qu’il m’ait trouvée ridicule, ou simplement ennuyeuse.
J’essaie de sourire, tout en aspirant la brise qui sèche mes paupières:
--Vous devez trouver que je suis bien peu courageuse. En général, je le suis davantage... Mais votre article m’a été une surprise qui m’a atteinte en plein cœur...
--J’aurais dû vous prévenir, vous ou M. votre père, dit-il d’un ton d’excuse.
Tout bas, je murmure, et l’on dirait que c’est mon âme qui parle:
--Ne regrettez rien. Tout est bien ainsi!... Maintenant, je vais reprendre un peu de vaillance auprès de mes petits... Les derniers moments de Max ont été bien douloureux à revivre... Mais votre jugement sur lui me fait beaucoup de bien!...