Le Feu sous la Cendre

Part 5

Chapter 53,860 wordsPublic domain

Je pense, je suis sûre, que personne ne se doutait de l’affreuse tristesse qui grandissait en moi. Personne, sauf peut-être le redoutable observateur qu’est le meilleur ami de mon frère, Patrice Guisane, le peintre et écrivain;--mon «ennemi intime», comme je l’appelle en plaisantant parce que son esprit ironique et pénétrant, la curiosité aiguë de ses yeux d’artiste m’irritent quand je sens son attention posée sur moi.

J’ai tellement l’intuition qu’il m’étudie comme une espèce de poupée vivante dont il se distrait à observer les rouages!

Et sa désinvolture--morale--à mon égard, m’exaspère; autant que le sentiment, qu’il nous juge, Max et moi, deux enfants qui l’amusent par leur puérilité, leur avidité gourmande pour le plaisir, des cervelles vides comme des têtes de pavot; en résumé, des quantités négligeables.

Cet après-midi, je le fuyais plus soigneusement encore que d’ordinaire, pour qu’il ne pût s’apercevoir, avec sa terrible clairvoyance, combien obscurément je souffrais des incessants apartés de Max et de Maud.

Tout à coup, après que j’avais constaté leur commune disparition et les croyais au buffet,--je venais d’entendre Maud demander une glace,--je les ai aperçus, par hasard, dans l’embrasure d’une fenêtre, presque entièrement cachés par un lourd rideau;--et si près... si près l’un de l’autre. On eût dit qu’elle allait se couler entre ses bras. Elle avait ses deux mains posées sur les épaules de Max comme si elle s’accrochait à lui, le visage levé vers celui de mon mari, bien plus grand qu’elle. Et elle lui parlait avec un tel éclair de passion, dans ses yeux brûlants attachés sur lui, qu’il m’a fallu vraiment ma stricte éducation de femme du monde pour rester à ma place et continuer à causer.

Mais j’avais dû--tout de même--changer de visage, car mon interlocuteur, le vieux comte de Bienne, je crois, m’a dit:

--Qu’avez-vous donc, chère madame? Vous trouvez-vous souffrante? Subitement, vous voilà devenue toute pâle!

Au hasard, j’ai murmuré:

--Un peu de fatigue... Ce n’est rien...

--Je vais appeler Max. Reposez-vous un instant, ma petite amie.

Le cri de tout mon être est monté à mes lèvres:

--Oui, c’est cela. Allez le chercher.

J’allais ajouter dans mon désarroi:

--Dites-lui qu’il vienne vite... que je me sens très lasse... que je rentre...

Mais je me suis tue d’instinct. Le laisser, moi absente, libre de subir l’affolante caresse du regard de Maud... est-ce que c’était possible?

Il fallait qu’il partît avec moi; et, sans hésiter, quand amené par mon vieil ami, après un instant long comme un siècle, il m’a demandé avec une inquiétude sincère:

--Qu’as-tu donc, chérie? Si tu allais un moment te reposer dans la chambre de ta mère?

J’ai secoué la tête; et comme un bébé, j’ai supplié:

--Max, cherchons un prétexte et rentrons vite chez nous.

Il m’a contemplée stupéfait:

--Mais, mon trésor, c’est impossible. Nous ne pouvons ainsi disparaître si tôt! Que dirait ta mère?... Et puis, j’ai encore à voir des amis, des camarades qui m’ont annoncé leur visite et vont sûrement venir...

--C’est vrai. Alors, restons.

Qu’y avait-il dans ma voix qui lui a mis aussitôt une question sur les lèvres:

--Mon chéri, qu’as-tu?

Tout de même, je ne pouvais pas lui avouer la vérité, et j’ai seulement murmuré:

--Max, je ne voudrais pas perdre un seul instant de ta présence. C’est dur de t’avoir si peu de temps et d’être obligée de te prêter aux autres!

De sa voix d’amant, il a répété, tout bas, pour moi seule:

--Mireille, ma Mireille, mon amour...

Si tendrement, qu’il m’a fallu un prodigieux effort de ma sagesse pour ne pas me jeter sur sa poitrine, en implorant:

--Partons ce soir, Max, demain, pour un endroit où nous serons seuls enfin! Autrefois, tu ne t’ennuyais jamais avec moi! Je t’en supplie, ne m’oublie pas pour une autre femme! N’en aime pas une autre comme moi!

Mais, tout haut, j’ai pu lui répondre, très correcte:

--C’est vrai, cher, tu as raison. Il faut attendre.

Et je suis restée. J’ai supporté le cilice qui me meurtrissait le cœur. J’ai vu Max continuer à flirter, s’amuser royalement; et je devinais--avec tant de peine--qu’il ne regrettait pas une seconde le futile emploi des heures fugitives qui nous sont accordées.

Mais, du moins, il était tellement accaparé qu’il ne pouvait plus s’isoler avec Maud. Et cela me soutenait. Je suis sûre qu’_elle_ le regrettait. Je la connais si bien! Ses sourcils étaient un peu froncés. Avec la clairvoyance qui me dominait, hélas! je notais la fièvre de son regard qui, partout, suivait Max; le frémissement de ses lèvres, palpitantes comme celles d’un enfant qui va pleurer.

Pourquoi?... Oh! pourquoi?...

Et puis, soudain, je ne l’ai plus aperçue. Je suppose qu’elle avait préféré partir plutôt que de subir le supplice de voir si mal, Max, mon mari...

J’ai respiré mieux; et alors, j’ai remarqué qu’elle était disparue sans me dire adieu.

Mais quand, tout à l’heure, enfin! nous nous sommes retrouvés chez nous, Max et moi, dans notre chambre, je n’ai plus eu la force de me taire et j’ai avoué:

--Max, je t’en supplie, allons passer hors de Paris, où tu voudras, mais seuls, loin de tous ces indifférents, les deux derniers jours de ta permission... Je t’en conjure, mon mari chéri. Fais cela, pour moi!

J’avais caché ma tête sur son épaule. Hélas! je sentais comme si je l’avais vue, la surprise désorientée de son regard. Il caressait mes cheveux et s’est exclamé:

--Quelle fantaisie tu as là! mon petit. Nous sommes si bien ici! En cette saison, où veux-tu, grand Dieu! que nous allions!

Il eût bien mieux aimé rester à Paris. Je ne le comprenais que trop bien...

Mais j’étais au bout de mon dévouement et j’ai répété:

--Je t’en supplie, mon Max... Donne-moi ce bonheur! Pense que depuis ton arrivée, j’ai eu, si petite, ma part de ta présence! Et j’ai besoin, vois-tu, mon amour, de t’avoir un peu à moi toute... J’ai besoin qu’aucune présence étrangère ne nous distraie l’un de l’autre... Tu veux bien, dis?...

Ma conviction l’avait-elle enfin dominé? A-t-il été vaincu par la prière de ma voix où tremblait le désir de toute mon âme?... Après un imperceptible silence, il m’a dit:

--Oui, bien-aimée, nous ferons comme tu veux! Et demain, nous partons à la première heure, pour la propriété de mes beaux-parents, _La Commanderie_, près de Pont-de-l’Arche...

Jeudi.

Je les ai eus, les jours dont la soif me dévorait... Deux jours, où je l’ai retrouvé, tout à moi!... J’avais tellement peur qu’il ne s’ennuie loin de Paris, de ses amis, que j’ai été, je crois, une amoureuse telle qu’il n’avait jamais dû me voir; car il m’a répété plusieurs fois, avec un accent qui me bouleversait:

--Mireille, comment ai-je pu m’apercevoir qu’il existe au monde d’autres femmes que toi!...

Nos lèvres se sont rapprochées autant que je le pouvais souhaiter, il me semble. Mais nos cœurs, nos pensées, nos âmes se sont surtout _frôlées_, sans que la fusion ait été tout à fait ce que je rêve... Toujours, peut-être parce que je suis trop exigeante... Les êtres donnent ce qu’ils peuvent. Je ne puis faire que Max, avec sa nature d’homme, soit pareil à moi qui suis de la race des passionnées trop difficiles à assouvir...

Tout de même, nous nous sommes bien aimés, en ces dernières heures de permission...

* * * * *

Oui, les dernières... Le mot était venu sous sa plume, pareil à un tragique pressentiment... Jamais plus, Max n’était revenu. Six semaines plus tard, il était tué.

Et le cœur broyé par cette résurrection du bonheur perdu, Mireille ferma le cahier. En elle, c’était un chaos douloureux. Si loin, elle venait d’être emportée de l’heure présente, que les yeux surpris, à travers les larmes qui voilaient ses prunelles, elle regardait autour d’elle, cherchant, dans sa détresse pourquoi elle était là, dans cette chambre étrangère.

La pendule de voyage marquait maintenant minuit et demi. Il n’y avait plus aucun bruit dans la villa. Par la fenêtre toujours large ouverte, s’épandaient l’air fraîchi et le lointain bruissement de la mer qui montait sur le sable, reflétant la lune argentée.

La lueur de la lampe errait sur le lit préparé pour la nuit où elle allait dormir, seule--comme toujours, désormais, elle dormirait. Tout près d’elle, embaumait la coupe d’œillets, placée devant le portrait de Max.

Sans un mouvement, Mireille se prit à contempler cette image qui était tout ce qui lui restait, avec les pages où vivait leur amour.

Et, de nouveau, l’horrible poids de la solitude s’appesantit sur elle. Ah! que c’était cruel de devoir se créer une existence d’amputée selon le cœur!...

Pourtant, il le fallait bien; apprendre à se prêter à tous, en n’espérant plus de joie, que celle qu’elle donnerait aux autres...

Vivre seulement pour ses enfants qui, devenus grands, la laisseraient pour suivre leur propre voie... Car les jeunes reçoivent, mais rarement ils donnent.

De toute sa volonté, elle acceptait qu’il en fût ainsi. Mais avec le regret de l’absent, elle gardait la soif nostalgique de la vie qu’elle avait connue par lui... Elle ne pouvait encore étouffer la révolte de sa jeunesse, soudain murée dans une tombe.

Et des sanglots désespérés la secouaient toute, tandis qu’elle cachait son visage dans l’oreiller, appelant tout bas: «Max!... O mon Max!»

DEUXIÈME PARTIE

JOURNAL DE MIREILLE

_Ce qui est_...

25 juillet.

Est-ce hier que j’ai passé une soirée dont, toute la nuit, dans mon sommeil même, le souvenir douloureux m’a hantée?

Ce matin, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai aperçu par ma fenêtre entr’ouverte un soleil triomphant, un infini de ciel limpide, la floraison rose des massifs d’hortensias.

C’était vraiment une de ces journées qui, jadis, me grisaient et me jetaient aux lèvres ce cri d’allégresse:

--Ah! qu’il fait bon de vivre!

Jamais plus, sans doute, je ne dirai pareille chose. Mais pourtant, cette magnificence de l’été enivrait encore la Mireille vibrante qui existe toujours en moi, toute broyée que j’aie été...

Aussi pressée que Jean d’aller vagabonder, je me suis vite habillée et je l’ai emmené sur la falaise où, en dehors de la foule des baigneurs, je me suis grisée de la beauté des choses,--sans penser, ni me souvenir, ni souffrir...

Le mouvement des promeneurs autour de moi m’a heureusement rappelé que l’heure du déjeuner, à l’hôtel, approchait; et j’allais rentrer chez moi, presque gaie--oui, gaie!--pour faire remettre mon petit homme en tenue correcte, quand, traversant la place de l’église, juste devant l’hôtel, j’ai aperçu père qui causait avec un grand garçon, vêtu de drap horizon, dont la haute silhouette élégante m’a fait tressaillir. Aussitôt l’enchantement de la radieuse matinée s’est évanoui; car cette silhouette m’en rappelait une autre... Et j’ai voulu passer sans m’arrêter.

Maie Jean avait reconnu son grand-père, et, avant que je l’aie arrêté, sa menotte avait quitté ma main; il avait bondi vers les deux causeurs, criant de sa petite voix claire:

--Bonjour, grand-père, c’est nous!

Les deux hommes se retournent. Père m’arrête d’un appel:

--Mireille! Mireille!... Eh bien! c’est ainsi que tu te sauves, sans dire bonjour à ton vieux papa?

--Père, je vous ferai remarquer que je vous ai déjà vu ce matin.

Je dis cela machinalement, car un choc m’a secouée. L’officier qui cause avec père, c’est Patrice Guisane, l’ami de Bernard... Pas le mien! Ni celui de Max, qui, d’ailleurs, se souciait assez peu, lui, homme de finance, de l’opinion, sur son compte, de cet artiste que nous nous imaginions, peut-être à tort, animé, à notre endroit, d’un dédain discret et ironique. Pour nous venger, ainsi que des enfants,--ce que vraiment nous étions!--nous l’avions surnommé «Fromentin»; parce que non seulement il était déjà un peintre remarquable, mais qu’il avait un nom, comme écrivain.

Ah! Max chéri, que nous étions donc jeunes et stupides!

La vérité, je la vois maintenant, c’est qu’il m’intimidait. Sa supériorité écrasait mon insignifiance et me rendait avec lui hautaine, d’une indifférence presque agressive; tout juste polie quelquefois, prétendait Max qui s’amusait de mon animosité.

Depuis la guerre, jamais les circonstances ne nous avaient mis en présence. A sa vue, tout le passé me remonte tumultueusement au cœur et au cerveau... Une fois de plus, je sens la morsure du «jamais plus».

Un recul instinctif fait tressaillir ma sensibilité toujours à vif, quand je vois venir à moi son regard pénétrant qui n’a rien d’ironique, comme jadis. J’y aperçois seulement une sympathie compatissante.

Il s’est incliné, sans me tendre la main puisque je n’avais pas eu, vers lui, ce geste de bienvenue. Père a l’air ravi de l’avoir rencontré et s’exclame gaiement:

--Ce n’est pas la peine, Mireille, que je te présente ce garçon, une vieille connaissance que tu n’as sûrement pas oubliée et que tu dois retrouver malgré sa mine de blessé!

--Dites d’ex-blessé! Madame, je suis très heureux de vous présenter mes hommages.

Ah! cette voix! Comme elle remue la cendre qui recouvre mon cher passé. Pourquoi... Oh! pourquoi la destinée a-t-elle remis cet homme sur mon chemin, pour me rappeler tant de choses!

Je demande, la pensée absente, retournée vers ce qui fut:

--Vous êtes ici depuis longtemps?

--Mais non!... Depuis ce matin seulement. Il m’a fallu déambuler de droite et de gauche pour me découvrir un gîte... Ce pays est, d’une façon déplorable, la proie des baigneurs!

--Et vous avez trouvé? questionne père, amusé.

--Oui, enfin, tout à l’heure... Vous savez, le prestige de l’uniforme est très puissant!

--Alors, vous restez quelque temps ici?

Au fond de mon cœur, une anxiété frémit. Qu’il m’est donc pénible de revoir Patrice Guisane!

--Oui, quelque temps. J’y suis en congé de convalescence.

--C’est vrai... Vous avez été blessé.

--J’ai fait la désagréable connaissance des gaz asphyxiants, agrémentés par des éclats d’obus; ce qui m’a valu près de trois mois d’hôpital. Mais ne parlons plus de cela, c’est un temps à oublier!

Père le contemple.

--Vous n’avez pas encore une brillante mine, mon ami.

--Bah! la bonne brise de mer va faire son office... Et aussi, pour achever ma résurrection, il y a la douceur d’avoir quelques jours de liberté pour reprendre mes pinceaux et les garder aussi longuement que je le souhaiterai. Cette seule perspective aurait, je crois, suffi à me rendre mes forces. Je suis presque honteux de penser que je vais avoir cette halte quand les camarades continuent la dure vie.

--Cette halte, vous l’avez bien gagnée, Guisane!

--Pas plus que les autres! D’ailleurs, aussi vite que possible, j’irai les rejoindre. Je serais déjà reparti si le médecin-chef n’avait décrété qu’il fallait un peu d’air de mer à mes poumons et que ma blessure du genou n’était pas encore suffisamment cicatrisée. Pourtant, je ne boite pour ainsi dire plus.

Père m’explique:

--Un obus l’a saupoudré de dix-huit éclats, plus ou moins malfaisants, pendant qu’il s’exposait comme un gamin téméraire!

--Dites, comme tous les combattants, jeunes et vieux. Madame, ne croyez pas M. votre père, que l’amitié fait voir trouble. Ce qu’il y a eu de plus désagréable dans mon affaire, ce sont les mois d’hôpital! Quelle odieuse perte de temps! Enfin, comme je me le répète quand je me prends à enrager encore de ces mois inutiles, c’est le passé. Maintenant, je n’ai plus qu’à me remettre à marcher de l’avant!

Il dit cela très simplement, avec une vivacité gaie, cette insouciance audacieuse que je voyais à Max. Et, en l’écoutant, j’ai l’impression que le dilettante sceptique qui m’irritait en lui, a dû subir, lui aussi, la grande leçon qui crée des âmes neuves. Sûrement, il n’est plus le même;--le même tout à fait, du moins. Il a dû changer moralement, comme physiquement.

Il a, bien qu’il ait maigri, que son visage se soit creusé, un air de force mâle qu’il n’avait pas; un je ne sais quoi de résolu, d’énergique qui donne la sensation que cet homme de lettres est devenu un homme d’action.

Ses yeux d’artiste et d’écrivain ont sûrement vu des spectacles dont ils gardent une ineffaçable empreinte. Et, tout ensemble, je voudrais le fuir et l’interroger sur cette guerre qu’il a vécue comme Max et dont tous les détails, à cause de cela, me sont précieux. Mais je dis seulement, en interrogation banale:

--Vous avez un long congé?

--Deux mois. Je me fais une fête--puisque, hélas! je n’ai pas de proche famille--de les passer dans ce pays qui m’avait laissé un charmant souvenir et où j’espère pouvoir faire une bonne moisson d’études. Je pense que je n’aurai pas de désillusion.

Père se met à rire:

--Vous m’en avez l’air aussi féru que Mireille!

--Vous, pas?

--Moi... oh! moi!... les arbres... les landes... Je suis un profane, étant citadin dans l’âme. Pour me réjouir, il faut toujours Paris, la grand’ville. Mais je dois bien faire quelque chose pour la satisfaction de cette enfant qui désirait une plage tranquille pour elle et ses poussins.

--Oui, je comprends...

De nouveau, je sens sur moi le même regard de sympathie profonde que je n’avais jamais vu dans les yeux de Patrice Guisane.

Que c’est triste de penser que, seulement parce que Max n’est plus là, il cesse de me contempler comme un jouet...

Et, avec une intensité plus aiguë encore, j’éprouve le besoin de le fuir... Oh! si ce pouvait être pour toujours!

J’appelle:

--Jean, sauvons-nous. Il faut que Kate te remette en état pour le déjeuner. Nous allons être en retard! A tout à l’heure, père. Au revoir, capitaine. Est-ce que vous êtes aussi un hôte du _Kelenn_?

--Pour les repas seulement, madame. Je campe dans le pays.

--Alors... au revoir.

--Au revoir, madame.

Et je m’éloigne avec mon petit qui gambade, sa main enfermée dans la mienne.

Nous traversons la place ensoleillée. La demie d’onze heures sonne. Des groupes sont arrêtés et causent à l’ombre de l’église; car la lumière ruisselle sur la terre, blanche de poussière, où les maisons basses découpent des ombres crues... Une bande de jeunes filles en robes claires passent, la raquette en main; et des rires fusent dans le bourdonnement de leurs papotages. Ces gamines n’ont en tête--ainsi que moi, jadis--que l’agréable arrangement de leurs journées de vacances, bain, promenade, tennis... Ah! il y a donc encore des êtres heureux?

C’est honteux à avouer... Mais que je les envie! Et que je me sens loin d’eux! Qui croirait que nous vivons, en ce moment, des heures tragiques qui voient se briser des milliers d’existences! Cette atmosphère de villégiature est tellement pareille à celle d’avant la guerre...

Ah! cette apparence de quiète béatitude, comme elle révolte le deuil que je porte en moi, en souvenir de Max et de tous ses frères en sacrifice!

Même date, le soir.

Et tout de suite, à déjeuner, il m’a fallu revoir Patrice Guisane. Et il en sera de même ce soir, demain, tous les jours, tant qu’il plaira à la destinée de nous rapprocher dans un même hôtel... Quand Bernard va être là, combien plus encore il entrera dans notre cercle!

Père qui, évidemment, n’a aucun goût pour la vie de plage,--à Deauville, peut-être, il arriverait à s’en accommoder, mais à Carantec!--père est ravi d’avoir retrouvé un citadin de la valeur de Guisane.

Et quand, à l’heure du déjeuner, il l’a vu s’installer à une petite table solitaire, il s’est exclamé, se tournant vers mère:

--Gabrielle, nous devrions peut-être recueillir ce garçon à notre table. Il va mortellement s’ennuyer à la sienne, sans aucune société...

D’un irrésistible élan, j’ai protesté:

--Oh! mère, ne faites rien de pareil, je vous en supplie!

Maman et père m’ont regardée du même œil stupéfait:

--Est-ce que tu as quelque chose contre lui?

--Oh! non!... rien... rien!

--Alors?...

--Il ne plaisait ni à Max ni à moi... Et puis, vous savez, maintenant, je redoute la présence des étrangers...

Personne n’insiste; je me sens un peu honteuse de n’avoir pas su me maîtriser. Distraitement, je regarde autour de moi; et, tout de suite, je retrouve la même impression qui m’a serré le cœur, une heure plus tôt. Que l’atmosphère ambiante est donc étrangère à la guerre! joyeuse, toute vibrante des conversations que ponctuent des rires discrets...

Au moment où les servantes bretonnes commencent leurs évolutions adroites pour servir les cent cinquante affamés que nous sommes, une jeune fille entre rapidement--comme une personne en retard--et se dirige vers une table placée dans l’encoignure d’une fenêtre, où se tient une vieille dame.

Je regarde la nouvelle venue, une fille de vingt ans environ, merveilleusement fraîche, avec de grands yeux, très bleus, des cheveux clairs qui moussent sous un polo de laine blanche...

Je la regarde parce qu’elle est charmante à voir; et aussitôt, un nom monte dans ma pensée:

--Mais c’est Christiane de Vologne.

Tout haut, je ne dis rien, sachant bien que mère ne sera pas ravie de cette rencontre. Bernard, avant la guerre, était grand admirateur de cette Christiane de Vologne qu’il retrouvait partout dans le monde; et maman s’était prononcée formellement contre toute idée de mariage entre eux, parce qu’elle ne jugeait pas que Christiane, fille du général de Vologne, eût une dot suffisante. Elle est si ambitieuse pour Bernard!

Si, comme il est probable, il vient ici, il va se trouver rapproché de Christiane. Que sortira-t-il de cette rencontre?

28 juillet.

Je suis devenue si craintive de voir du monde que j’avais évité Mˡˡᵉ de Vologne. Mais comme je promenais Jean sur la falaise, je me suis tout à coup trouvée face à face avec elle qui, à ma vue, s’est arrêtée court. J’ai deviné qu’elle se demandait si elle devait, ou non, m’aborder. Mais il y avait dans les yeux qui se posaient sur moi tant de sympathie que c’est moi qui, d’un mouvement spontané, lui ai tendu la main.

Elle a eu un sourire charmant.

--Alors, je ne m’étais pas trompée, madame, c’était bien vous que j’avais cru reconnaître au _Kelenn_.

--Moi aussi, mademoiselle, je vous avais reconnue; mais il faut que ce soit le hasard qui nous rapproche... Car j’ai encore la lâcheté de fuir ceux qui me rappellent _autrefois_...

Les yeux bleu sombre m’ont fait, de nouveau, don de leur pitié chaude.

--C’est bien naturel!... Voulez-vous, madame, croire à tout ce que j’éprouve pour... pour... votre malheur!

J’ai murmuré «merci»... Mais comme je ne puis supporter une allusion même à ce malheur, j’ai tout de suite continué, laissant Jean galoper autour de nous:

--Vous êtes en villégiature ici, mademoiselle?

Elle s’est mise à rire.

--Je suis en congé de convalescence.

--En congé?... De convalescence?

--Mais oui!... Depuis le début de la guerre, je suis infirmière. Vous pensez bien, madame, que je ne pouvais faire moins, ayant un père qui se bat et un frère blessé et prisonnier.

--Je vois, en effet, souvent, dans les journaux, le nom du général de Vologne, un de nos meilleurs chefs à l’heure présente.

Un éclair de plaisir passe dans les yeux de Christiane.

--C’est pourquoi j’ai tant d’orgueil à son sujet!

--Vous en avez bien le droit!... Mais, vous parlez d’un congé de convalescence. Avez-vous été souffrante?

--J’ai eu la maladresse de m’infecter, en faisant un pansement, un doigt auquel j’avais une écorchure, à ce point microscopique que je ne la soupçonnais pas! Et, pourtant, elle a suffi pour me faire courir le risque de perdre le doigt, sinon le bras... Sans doute parce que j’étais très fatiguée au moment où l’accident s’est produit.

--Il y a longtemps?... Vous avez l’air si vaillante!

--Il y a deux mois. Et je suis arrivée ici, il y a trois semaines, pareille encore à un vrai chiffon. Mais, dès le lendemain, j’ai commencé à passer mes journées en mer avec des amis qui sont des marins convaincus... Et vous pouvez, madame, constater le résultat de cette agréable médication.