Part 4
--Madame, nous allons faire de notre mieux pour qu’il n’arrive rien ni à vous, ni à Noris, ni à moi-même! Donc, écoutez-moi bien. Voici le sauf-conduit de Mᵐᵉ Plichon. Et maintenant, souvenez-vous toujours que vous n’êtes plus que Mᵐᵉ Charlotte Plichon, couturière à X... Ce sauf-conduit, vous aurez à le montrer au gendarme qui, à l’arrivée du train, examinera le laissez-passer. Mᵐᵉ Plichon est de votre taille, les silhouettes se ressemblent; la gare est à peine éclairée. Si vous voulez bien mettre un voile épais, tout ira, je pense. Seulement, nous ne voyagerons pas ensemble pour éviter toute indiscrétion. Je me mettrai dans le compartiment voisin du vôtre, ainsi vous ne vous sentirez pas seule.
Je hausse les épaules. De quoi pourrais-je bien avoir peur, si ce n’est de ne pas arriver jusqu’à Max!
Et combien sincère, je réponds:
--Ne vous préoccupez pas de moi, docteur. Faites ce qui doit être. Et je m’arrangerai toujours.
Il a l’air tout réconforté par mon assurance et m’explique:
--Nous prenons le train à cinq heures et demie seulement; car il est plus prudent d’arriver à la nuit. Voulez-vous que nous nous promenions dans...?
--Docteur, depuis le déjeuner je me promène. Mais voici l’heure du thé. Ne pourrions-nous aller goûter quelque part?
Il reprend sa mine craintive:
--Oh! certainement, madame, si vous ne redoutez pas les sociétés toutes masculines. Il y a tant d’hommes ici, en ce moment!
--Eh bien! docteur, vous m’escorterez, car vraiment, les officiers de... m’ont l’air d’être sevrés de femmes depuis bien longtemps!
Le docteur rougit comme s’il était en cause, et interroge, inquiet:
--Vous avez eu des ennuis, madame?
--Mais non, mais non, docteur. Pas du tout. N’ayez aucune crainte à mon endroit et emmenez-moi vite boire du thé bien chaud.
Je crois qu’il avait fort peu envie de m’emmener, car il est l’homme correct par excellence, et ses camarades le savent célibataire.
Je pense cela maintenant. Mais alors aucune idée de ce genre ne m’effleurait même la cervelle... Et après de chauds adieux à ma cousine Céline Duval, j’ai suivi le major résigné dans une bonne pâtisserie qui regorgeait de chalands militaires, installés à toutes les tables, Anglais et Américains surtout. Un grand Anglais, blond et rose, m’a poliment cédé la sienne et est allé se camper auprès de camarades.
Alors, le petit major et moi, nous nous sommes mis à bavarder, tout en dégustant thé et rôties. Il avait pris son parti de l’aventure. Mais tout de même, c’est avec empressement qu’il m’a tout à coup déclaré:
--Madame, il est l’heure de nous rendre à la gare.
Il m’a installée dans mon wagon, s’est engouffré dans un compartiment voisin du mien, et nous sommes partis.
Une demi-heure seulement de trajet. A mesure que le moment de l’arrivée approche, je sens mon cœur battre plus fort... et vite, vite!... Si toutes nos combinaisons allaient échouer! Moi, j’en serais quitte pour être renvoyée à Paris... Mais Max, Plichon, le docteur! Et ma cousine Charlotte expulsée de X... J’ai le cerveau en fièvre. Un sursaut me secoue toute quand le train s’arrêtant, j’entends l’employé crier:
--X..., X...
Je saute du wagon. Il fait très noir, heureusement. Une averse rageuse noie la campagne. J’entrevois dans la nuit la silhouette étriquée du major. Il me fait un signe discret; et, à sa suite, je me dirige, avec les rares voyageurs, vers la sortie où se dresse le cerbère dont les yeux inquisiteurs surveillent les arrivants et inspectent leurs papiers... Ah! que j’ai peur!
Le docteur a passé décochant au gendarme un bonsoir familier. C’est à moi. Je tends le sauf-conduit de Charlotte Plichon. Sous la clarté falote de sa lanterne, il regarde et essaie de lire.
--Ah! c’est vous, madame Plichon?... Encore sur la route? Il faisait bon à...?
--Il faisait très humide. Je suis glacée.
--Ma foi, vous en avez l’air... Vous n’avez plus de voix. Gare au rhume!
--Aussi, je rentre vite! Bonsoir.
Il n’insiste pas.
--Oui, bien le bonsoir, madame Plichon.
Et je passe vite, haletante. Je m’enfonce dans l’ombre.
Le docteur m’attend.
--Tout a bien marché?... Ouf!... Maintenant filons au logis!... La voiture est là. Montez.
La voiture! Une carriole coiffée d’une bâche. Je me glisse sous la toile et mon équipage cahotant déambule sur la route boueuse que les obus ont labourée.
Une dizaine de minutes qui me paraissent interminables. Puis nous arrivons devant une maison basse. Une grand’porte est ouverte sur une cour, au fond de laquelle je vois luire des fenêtres faiblement éclairées. Une silhouette de femme apparaît sur le seuil, au bruit des roues, et une voix qui a, très prononcé, l’accent du terroir, jette:
--C’est-y vous, docteur?
--Oui, nous voici sains et saufs.
Et, aussitôt, une autre voix qui me fait tressaillir, celle-là, crie:
--Mireille, tu es là?
C’est lui! mon aimé. Je distingue sa haute taille. Et puis, je ne vois plus rien car j’ai sauté à terre; et je suis enveloppée de ses bras, ma tête contre sa poitrine, les joues rougies par le drap rude de sa capote, le cœur en fête, le cerveau envahi par cette unique pensée:
--Je suis près de lui... Enfin!... C’est vrai! bien vrai!
Sur mon visage, dans la nuit, je sens la caresse éperdue de sa bouche... Cette minute est tellement exquise que je voudrais qu’elle ne finît pas... Mais, au contraire, elle est bien brève! Du moins, elle me paraît ainsi. La vraie Mᵐᵉ Plichon avance; et Max, m’écartant un peu, ma main gardée dans la sienne, prononce joyeusement:
--Madame Plichon, je vous présente ma femme.
--Entrez vite, madame. Il pleut si fort... Vous devez avoir bien froid!
Je proteste et j’entre dans une grande cuisine, où, sous la lampe, reluisent des cuivres, où brûle le feu d’un grand fourneau sur lequel cuit le repas. La table est mise.
Je vois mieux alors «ma cousine». Elle est, en effet, mince et brune comme moi. Dans l’ombre, le gendarme a pu nous confondre. Elle paraît très intimidée et devient plus confuse encore quand je la remercie avec effusion, l’appelant «ma cousine». Max nous interrompt. Discrètement le petit major s’est éclipsé, après lui avoir serré la main, sans que j’aie le loisir de lui dire ma reconnaissance.
--Allons, vite, dînons, voulez-vous, madame Plichon? Il faut que je retourne ce soir au cantonnement.
--Oh! Max! tu me quittes déjà?
--Mon cher amour, voudrais-tu que je sois déclaré déserteur?... Sois tranquille. Nous nous retrouverons demain matin pour toute la journée. Avec Plichon, nous faisons une vraie folie. Nous vous enlevons toutes les deux; et, cachées sous une personnalité de dames, à nous étrangères, vous viendrez déjeuner et dîner à l’hôtel où nous sommes installés, lui et moi. Seulement, vous serez bien prudentes et vous ne trahirez en rien votre identité.
--Mais alors je te verrai très mal!
--Non, chérie, parce que, en dehors du repas, nous serons en tête à tête dans ma chambre; ou dans la campagne si tu n’as pas peur de la boue et des gendarmes. Et puis, si on nous rencontre, puisque l’autorité immorale m’interdit de recevoir ma femme, tu passeras pour ma petite amante. Viens voir la chambre où tu vas coucher, où j’espère bien, demain, nous coucherons tous les deux, madame. Voulez-vous, madame Plichon, être assez aimable pour conduire ma femme à la chambre que vous avez la bonté de lui offrir?
Ma cousine Charlotte abandonne le fourneau où elle surveillait ses casseroles qui embaument et s’avance, les joues en feu.
--Tout de suite, monsieur Noris. Si Madame veut bien venir.
Guidés par la jeune femme, nous montons, Max et moi, au premier étage où ma cousine nous ouvre une pièce qui, instantanément, ressuscite la vision de notre chambre de Bretagne. C’est le même vaste lit aux rideaux de cretonne blanche, la lourde commode de noyer, la même table étroite sur laquelle s’alignent de minuscules objets de toilette; au milieu de la commode, sous un globe, la couronne de mariée.
Mᵐᵉ Plichon me dit timidement:
--J’espère, madame, que vous ne serez pas trop mal. Le lit est bon. Malheureusement, la pièce n’a pas de cheminée. Pour ce soir, je vous mettrai une boule dans votre lit. Et puis, je vous donnerai une lampe; car la bougie ne vous éclairerait peut-être pas assez.
Je remercie; et avec une effusion dont elle ne peut savoir la sincérité. L’éclairage de la bougie éveille pour moi des impressions funèbres...
Ma cousine Charlotte finit gentiment:
--Je regrette bien, madame, de ne pouvoir vous offrir rien de mieux.
--Mais je serai très bien. Ne vous inquiétez pas de la question cheminée. Il ne fait pas encore bien froid. Je me coucherai vite et je retrouverai la boule bienfaisante au fond de mon lit.
--Allons, c’est parfait, approuve Max. Madame Plichon, dès que votre dîner sera servi, appelez-nous!
Je ris en moi-même de cette façon discrète d’engager notre hôtesse à nous abandonner. Docile, elle obéit à l’invite de Max. Et enfin, enfin!!! nous sommes seuls!... C’est la minute merveilleuse...
Le sentiment de notre réunion, de la présence réelle, est si fort, que nous ne pensons même pas à parler. Notre amour veut, le premier, sa part. Notre cerveau aura la sienne ensuite. Ma tête est sur son épaule...
Ah! que ces minutes ont été divines! Et puis, tout à coup, au milieu de l’enchantement, résonne la voix de «ma cousine», avec son terrible accent:
--La soupe est sur la table. S’il vous plaît, madame et monsieur Noris, voulez-vous descendre?
Nous tressautons, Max et moi; et nous nous regardons avec des mines effarées et déconfites qui, en même temps, nous font éclater de rire. Alors nous regagnons la grande cuisine où brille une propreté toute flamande, où règne une bienfaisante chaleur.
Le lieutenant Plichon vient d’arriver à bicyclette, pour dîner. Sa femme, qui ne l’attendait pas, est radieuse. Il y a là, aussi, sa vieille mère, une mince paysanne, proprette et ronde, aux joues de pomme d’api, qui m’accueille maternellement en m’embrassant, et me présente le rejeton du jeune ménage, un garçonnet joufflu, contemporain de Jean.
Je distribue les _douceurs_, souvenirs, jouets que j’ai apportés. Le lieutenant se confond en remerciements; les femmes sont ravies, mais leurs yeux surtout le disent; et, joyeux, nous nous mettons à table, près du fourneau où crépite un brasier superbe.
Ah! qu’elle me paraît délicieuse cette réunion, dans cet humble milieu où nos cœurs sont si fraternellement unis!... Charlotte Plichon n’est qu’une humble couturière de village, mais comme je la sens ma sœur par son amour pour son mari et sa vie angoissée depuis que la guerre le lui a pris. Et puis, elle est bonne. Pour nous bien accueillir, Max et moi, elle a mis tous ses soins, sorti ce qu’elle possède de plus beau,--vaisselle et linge,--préparé les plats que, dit-elle naïvement, elle réussit le mieux.
Et quelle causerie gaie s’établit, toute vibrante des récits de nos deux lieutenants que ravit l’impression retrouvée du _home_. Je ne sais plus bien si je rêve ou non tant je me trouve dépaysée; mais le rêve est si bon que je m’y livre toute.
Insatiable, je contemple Max.
Ah! qu’il ne ressemble plus au vagabond dont la mine de misère m’a fait sangloter dans la gare de Nantes! Il est robuste, à la façon d’un jeune chêne, ses traits fins se sont accentués dans le hâle de la peau. Il a un air de force, de santé, d’énergie qui me fait tressaillir d’orgueil. Ce n’est plus le beau conducteur de cotillons, mais un vrai soldat.
Aussitôt le repas fini, nos maris ont dû repartir; et j’ai été dormir dans la chambre blanche, où seul était chaud le grand lit qui m’enfouissait dans la plume.
Le lendemain matin, il m’a semblé très comique de me débrouiller sans femme de chambre, de faire mes bottines, mon lit, car je voulais donner à «ma cousine» le moins d’embarras possible. A peine étais-je à peu près habillée, vers les neuf heures, qu’un coup a heurté ma porte:
--Eh bien! chérie, es-tu prête à partir?
C’est lui, Max! Avec son air flirt, son regard caressant, sa bouche amoureuse. Et les minutes délicieuses recommencent. Il est d’une gaieté folle: si tendre, qu’il m’empêche de finir ma toilette, quoi-qu’il me répète comme un refrain:
--Dépêche-toi! mon amour. La voiture est en bas. Charlotte Plichon t’attend.
Je proteste:
--Mais, Max, c’est toi qui me retardes!
--Mon trésor, dépêche-toi tout de même! Mais comment peux-tu me demander de rester sage, campé sur ma chaise, quand tu es là devant moi, ma précieuse petite femme, et qu’il y a tant de mois que je ne t’ai vue!
C’est vrai ce qu’il dit là, mon bien-aimé. Et comme je le comprends! Aussi nous descendons assez en retard.
Le lieutenant Plichon fume près de la carriole. Charlotte range de droite et de gauche. Enfin nous partons, après que nos hommes nous ont blotties, pareilles à des paquets, au fond de la bâche qui recouvre notre véhicule. Eux, tout en avant, élargissent leurs pèlerines de façon à bien nous dissimuler, nous autres, pauvres intruses, dont les gendarmes ne doivent pas soupçonner la présence. Dès que nos compagnons perçoivent leur ombre, ils nous font rentrer le bout de nez que nous aventurons hors des couvertures, pour respirer l’air humide; apercevoir le triste paysage d’automne, la route déchirée par les projectiles et le sillon des roues, la route où cheminent des _poilus_ boueux, à la démarche allègre ou lasse. Invariablement, les gendarmes arrêtent, en conscience, notre carriole, mais ils ne demandent pas à l’inspecter, tranquillisés par les galons qu’ils voient à nos «guerriers».
Et ainsi, sans fâcheuse aventure, nous gagnons la toute petite ville où, depuis deux mois, vit Max.
Le patron de l’hôtel est de connivence avec lui, et nous pénétrons triomphalement dans la place; toujours au fond de notre carriole, où nous commençons à être ankylosées.
Mais, dans la cour, on nous décharge loin de tous les yeux, gelées et ravies. Voici alors une autre comédie qui commence. Nous ne devons pas avoir l’air de connaître nos maris; et comme des voyageuses quelconques, nous prenons place en face de Max et du lieutenant Plichon exultants,--leurs yeux nous le révèlent!--mais qui gardent toute l’impassibilité nécessaire.
Quoique ce déjeuner soit pour moi--séparée de Max--du bien perdu, tout de même, il est très amusant.
Et ensuite, j’ai de si bonnes heures dans la chambre de Max, d’où nous nous échappons à la nuit venant, car je veux connaître un peu la ville qui est sienne, en ce moment. On le regarde. On me prend, à l’occasion, le diable sait pour qui... Que m’importe?... Et tant pis pour sa réputation d’homme marié. Nous n’avons pas le choix.
Si, seulement, les minutes ne fuyaient pas avec cette terrible rapidité!... Tant de choses, nous avons encore à nous dire! C’est dans la fièvre maintenant que nous nous parlons, hantés par le sentiment de la brièveté des moments qui nous sont encore accordés. A mesure que cette inoubliable journée avance, je sens tomber sur moi une tristesse affreuse. Encore quelques heures, et puis, il faudra repartir, reprendre la vie de solitude et de mortelle inquiétude...
Max me devine, peut-être parce que j’ai cessé de causer, et me serre contre lui dans les rues désertes où la nuit règne victorieusement.
Il me murmure:
--Mireille, ne sois pas triste tandis que nous sommes ensemble! Fais comme moi. Jouis du bonheur présent. Nous avons encore une bonne fin de journée... Et puis, notre nuit!
J’ai un cri:
--Tu peux rester?... Tu restes?
Il se met à rire.
--Mon ordonnance me croira _en bombe_. Mais foin de ma réputation! Mon trésor, dans la suite des temps, peut-être, tu entendras dire pis que pendre sur le mari que je suis. Mais vous ne vous en fâcherez pas, madame, puisque vous connaissez ma compagne. Ma Mireille, vivons dans le présent.
Il avait raison. J’ai tendu ma volonté; et nos dernières heures ont été un rêve dont le souvenir demeure brûlant au plus profond de mon cœur, pour le réchauffer.
A quoi bon l’écrire?... Est-ce que j’oublierai jamais un détail de notre retour, la nuit, sans crainte des gendarmes devenus rares... Et le dîner dans la belle cuisine avec la grand’mère à laquelle il faut tout raconter. Maurice Plichon est reparti. Mais Max est là. Il monte avec moi dans la chambre blanche d’où le lendemain, par une aube grise, il me faut le laisser repartir... D’où je sors, moi-même, deux heures plus tard, enveloppant la pièce du regard dont on salue les lieux chers qu’on ne reverra plus. Que de fois, mon Dieu, mon souvenir y reviendra, retrouvera le fauteuil où Max m’attirait sur ses genoux, la glace verdissante qui reflétait nos deux visages où luisaient nos regards d’amour; le grand lit où la plume s’enfonçait sous la forme de nos corps rapprochés.
Et maintenant... Maintenant, il faut être brave et recommencer à suivre la douloureuse voie du calvaire...
* * * * *
Ce calvaire, elle l’avait gravi jusqu’au sommet, quelques mois plus tard; après qu’une dernière fois elle avait revu Max, venu en permission.
Mais que ces jours de permission--dont elle jouissait surtout à l’avance...--ne valaient pas leurs réunions quand elle allait à lui... Car, dès que Max retrouvait Paris, la vie mondaine le ressaisissait. Et il se laissait reprendre avec un plaisir si évident que, généreuse, elle taisait la déception qui s’abattait sur elle, en voyant combien il lui échappait.
* * * * *
Le 14 décembre, elle avait écrit:
Depuis hier, il est ici. Et que je l’ai donc mal vu! Presque toujours entre nous, un tiers, sinon plusieurs; Jean hypnotisé par son admiration pour son père; la famille, les amis, les camarades, les fournisseurs. Que sais-je encore?
A sa mère seule je reconnais,--un peu,--comme à moi, le droit d’éprouver le besoin jaloux qui me dévore, de la solitude avec lui.
Elle, du moins, est exquisement discrète et ne me le prend pas. Hier, après avoir causé environ un quart d’heure avec lui qui venait d’arriver _chez nous_--je les avais laissés seuls sous couleur d’ôter mon chapeau...--elle m’a dit, quand je suis rentrée dans la pièce:
--J’ai embrassé mon grand. Je te le laisse. Vous avez bien gagné votre tête-à-tête, mes pauvres enfants.
Je lui ai jeté mes bras autour du cou, avec le cri de mon cœur:
--Mère, vous avez une âme incomparable! Je vous promets de vous envoyer Max tantôt, avant le dîner, pour que vous l’ayez un peu à vous toute seule. En ce moment, c’est vrai, j’ai le désir irrésistible de posséder un moment l’illusion que le passé est revenu. Vous comprenez, n’est-ce pas, mère?
--Oui... je comprends... Et je suis très heureuse que tu sois une si tendre épouse pour mon fils.
Cette femme est délicieuse. Comme nous nous rencontrons quand il s’agit d’aimer Max! Toutes deux, nous voudrions l’adorer dans un sanctuaire fermé à la foule.
Mais lui, hélas! en jugerait sans doute le séjour peu gai. Il paraît si enchanté de retrouver son Paris, l’ombre de notre vie de jadis. Et je cache la soif qui crie en moi, qu’il m’emporte loin d’ici, dans quelque trou perdu, où nous serions tout l’un à l’autre comme en Bretagne, comme dans le pays de ma _cousine_ Charlotte...
Je mène l’existence qu’il souhaite, celle d’autrefois qu’il paraît avide de reprendre au point où il l’a laissée, sur laquelle il se jette avec un appétit d’affamé. De la guerre, pas un mot. Il lit les journaux, c’est tout. Je le suis où il veut, le contemplant avec une indulgence de mère qui oublie ses désirs pour jouir seulement de voir son enfant heureux. Et alors, j’ai l’impression de me sentir devenue tellement plus vieille que lui! Autrefois, nous étions, ce me semble, tout à fait à l’unisson, des enfants qui s’amusent éperdument!
Mais la tempête s’est abattue sur nous. Elle nous a pris, dans son souffle, meurtris à en être brisés, bouleversés de telle sorte qu’elle a fait de nous d’autres êtres. A moi, elle a creusé le cœur, d’effrayante façon. Pour le remplir, désormais, il faudrait tant!... Max, aussi, a dû changer. Mais il est évident que sa vie très active ne lui permettait pas les songeries qui, sans doute, ont contribué à me mystérieusement transformer.
Quand il arrive en permission, je sens qu’une scission se fait dans son cerveau entre les heures qu’il a données à son devoir de soldat--très généreusement--et le présent. Même, je ne puis obtenir qu’il me raconte ses impressions, les journées terribles qu’il a traversées. Et je n’ose insister, car il y a une sorte d’impatience fiévreuse dans sa manière de prier:
--Oh! ne parlons pas de cela! Laisse-moi pour quelques jours oublier le cauchemar!
C’est vrai. Il a raison. Il a besoin de se détacher un moment de sa rude existence pour puiser de nouvelles forces. Mais moi, je voudrais tellement mêler mon âme, ma vie, à son âme, à sa vie... Il m’est impossible de partager l’ardeur avec laquelle il se jette sur les distractions qui, jadis, remplissaient son existence.
Mon Dieu! mon Dieu! ne me transformez pas si _lui_ ne doit pas changer!
Lundi.
Plus que quatre jours! Les autres ont fui aussi rapides qu’un torrent, dans un mouvement ininterrompu de réceptions, visites, dîners, soirées au théâtre.
Max m’avait déclaré qu’il voulait voir tout ce qui se jouait... Et nous avons tout vu; lui, enchanté; moi, ahurie un peu... Depuis tant de mois, je n’avais pas mis les pieds dans une salle de spectacle. Tantôt, _five o’clock_ à grand orchestre chez maman qui, pour plaire à son gendre dont elle connaît les goûts, a convoqué le ban et l’arrière-ban le plus chic des amis agréables à voir pour lui.
Encore perdue, une de nos dernières journées! Ce soir, bien entendu, nous ressortons!...
Lundi, 7 heures.
Oh! l’étrange après-midi que je viens de passer! Il me semble échapper à un rêve mauvais où je me mouvais douloureusement et dont maintenant j’éprouve la délivrance.
Nous étions arrivés de bonne heure chez mère où, tout de suite, il y a eu foule. Les plus belles amies de Max étaient là et, parmi elles, il y avait Maud, pire que jolie;--une Maud de tenue très correcte, comme toujours chez mère, mais avec des yeux câlins et brûlants, une bouche affolante, une forme délicieusement souple, sous le satin enveloppant de sa robe.
Incontinent, Max s’est mis à tournoyer autour d’elle. Bien souvent, je l’ai vu ainsi voleter auprès d’une femme et, presque, je m’en amusais, le sachant bien à moi... Alors, pourquoi, aujourd’hui, est-ce que j’éprouvais, en les apercevant à tout instant l’un auprès de l’autre, une espèce d’angoisse, de minute en minute plus douloureuse?
Lui--je le connais si bien!...--se livrait, pieds et poings liés, à ce charme de Maud, grisant comme un parfum de tubéreuse. Et elle, avait pour lui de longs regards caressants, ardents ainsi qu’une flamme, qui n’avaient rien de moqueur comme souvent mais ressemblaient à un appel passionné auquel il ne résistait pas. Elle le regardait ainsi et il venait à elle. Ils échangeaient des mots que j’ignorais--comme j’ignore ce qui s’est passé entre eux, le soir de ce dîner qui demeure en moi, malgré moi, un pénible point d’interrogation, éternellement sans réponse, je suppose, puisque je ne veux pas interroger Max.
A aucun prix, si cruelle que me fût leur façon d’être, je ne me serais permis d’intervenir entre eux; et je remplissais bien mes devoirs de fille de la maison, de femme du héros de la fête... Vraiment, je crois que j’arrivais à dissimuler la stupide souffrance qui me tenaillait. Max m’échappait au point de me paraître un étranger; alors que, instinctivement, je guettais de lui le regard--même indifférent, mon Dieu!--qui ne venait pas, le mot tendre murmuré au passage.
Ah! quel faible cœur je possède, toujours misérablement affamé et aujourd’hui si difficile à rassasier!... Autrefois, étais-je donc moins exigeante?... Ou mon amour exaspéré par la séparation me rend--il jalouse?...