Part 3
--La guerre?... Tout est possible!... Eh bien! ce serait très intéressant, la guerre! Cette fois, j’espère bien que nous arriverions à flanquer une bonne pile aux Allemands... Quel délice!
* * * * *
Mireille, qui lisait avec toute son âme, releva un peu la tête, regardant autour d’elle, comme si elle allait, tant ces pages ressuscitaient le passé, revoir la chambre de jadis où elle avait écrit les dernières lignes qu’elle venait de lire,--la chambre toute parfumée par leur amour.
Son cœur battait à larges coups devant cette évocation des jours disparus. Instinctivement, elle joignit les mains; en elle, criait l’angoisse des heures précédant celle où avait éclaté l’épouvantable crise.
Quelques lignes seulement la mentionnaient:
31 juillet.
C’est la guerre! Et il part, mon Max bien-aimé... Comme partent Bernard et tous les autres. Le cauchemar est devenu une réalité...
4 août.
Alors, c’est bien vrai! Il est parti. Mon cœur s’est brisé, et cependant je vis... Il est parti avec le même entrain qui l’animait quand nous nous mettions en route pour Saint-Moritz ou Chamonix, au temps des sports d’hiver.
Après les instants affreux des préparatifs de départ, j’ai senti, une dernière fois, aux mortelles minutes de l’adieu, ses baisers caresser mon visage, mes cheveux, mes yeux, lourds de larmes que je ne voulais pas verser, mes lèvres que je ne pouvais détacher des siennes. Il avait l’air si sûr de la brièveté de la tempête que sa présence me soutenait. Un moment, j’ai cru vraiment que, bientôt, il reviendrait, comme il me l’a répété tant de fois.
--Une promenade de six semaines! Ne t’affole pas! chérie... C’est charmant pour nous de connaître, pendant quelque temps, une existence nouvelle relevée par une certaine saveur de danger... Cela me changera agréablement des financiers et de la Bourse!
Et qu’il était joyeusement convaincu, en me disant cela!
Mais depuis qu’il est loin, la confiance qui me galvanisait s’est évanouie en une poussière que la terrible tourmente emporte.
6 août.
Pas une dépêche. Pas un mot. Oh! ne rien savoir de lui! Quel supplice de toutes les secondes... Où est-il?... Que lui arrive-t-il?... Quatre jours, déjà, depuis qu’il est parti... Si gai! Il y avait en lui une bravoure joyeuse que je ne soupçonnais pas et dont je suis fière, dans ma peine; une sorte de curiosité pour cette vie inconnue qui s’ouvrait devant lui; un oubli absolu du danger, de la mort qui, désormais, va rôder autour de lui...
Ah! Dieu, à cette heure, je l’aime comme jamais, peut-être, je ne l’ai tant aimé!...
8 août.
Rien encore. Comment est-ce que je peux résister à l’angoisse qui me torture jour et nuit? Dans notre _home_, désert sans lui, je me meus, l’esprit supplicié par la vision des jours finis, de notre dernière semaine d’insouciance, si proche... Et pourtant, déjà si effroyablement lointaine!
Est-il possible qu’il y ait seulement quinze jours que nous vivions grisés par notre bonheur au point de ne pas croire à l’orage qui montait... Quinze jours seulement que nous dînions à Saint-Germain, avec des amis aussi peu inquiets que nous-mêmes. Quinze jours que nous sommes restés tard à écouter les tziganes dans un jardin qui embaumait les roses... Quinze jours que, pendant notre retour en auto, à travers la belle nuit d’été, Max se montrait si amoureux que, pour le taquiner, je prétendais qu’il allait nous faire arrêter par quelque agent pudique.
Et puis, sur notre puérile sécurité, la catastrophe s’est abattue...
Les souvenirs de cette soirée me déchirent. Tantôt, quand je suis entrée dans la lingerie, chercher de la toile pour les ambulances, ma femme de chambre, justement, rangeait la robe de linon que je portais ce soir-là... Je me suis enfuie pour ne pas voir ces dentelles, ce corsage que Max a touchés...
10 août.
Toujours rien! Les journaux parlent de combats sanglants, s’appliquent à faire des phrases fortifiantes.
Qui peut les croire?...
Notre propriété d’enfance en Lorraine doit, maintenant, être la proie des Boches!
Père essaie de me réconforter. Mère est compatissante. Mais elle pense surtout à Bernard, pour qui elle tremble comme moi pour Max.
Où es-tu, Max, mon Max? Ah! quelle incessante prière supplie dans mon cœur déchiré!
14 août.
Enfin! enfin! quelques lignes griffonnées sur le pilier brisé d’une église, dans un village en ruines, encore tout fumant de l’incendie. Mais un mot vaillant; si j’osais, je penserais, presque allègre. Max se bat avec une sorte d’ivresse.
Il m’écrit des choses délicieuses:
* * * * *
«Mon amour, à toute heure je vais te retrouver... Pour mieux dire, je suis toujours avec toi. Tu ne te doutais guère, ma Mireille chérie, que tu assistais ainsi--puisque partout j’emporte ton souvenir--à de terribles scènes, que tu entrais dans de pauvres villages éventrés, calcinés, labourés par les obus. O mon cher amour, quand nous prononcions le mot de «guerre», nous ne pouvions nous imaginer ce que c’est atroce et splendide, la guerre! Tout ensemble, je suis passionnément intéressé et horrifié... Quels spectacles épouvantables, sublimes, je suis amené à contempler!
«Mais aussi, il me semble que l’atmosphère de danger dans laquelle je suis jeté décuple mon intensité de vie!
«Mireille, je t’adore...»
15 août.
Mère veut absolument quitter Paris et ne prétend pas me laisser derrière elle, seule avec Jean.
Et moi, je n’ai qu’un désir, demeurer dans mon foyer dévasté où, partout, je retrouve l’image de Max. Ainsi, je suis moins séparée de lui. Là, il me semble que les chères nouvelles doivent m’arriver plus vite. Ah! cette attente des lettres, d’une dépêche qui ne vient pas... Du matin au soir, j’espère follement,--stupidement!--même contre toute possibilité.
Est-ce que jamais je redeviendrai, je _pourrai_ redevenir la femme que j’ai été jusqu’à ce terrible 1ᵉʳ août? Quelque chose est mort en mon âme. Ma foi au bonheur... La confiance que je n’avais qu’à marcher dans la vie, tout droit devant moi, dans le beau chemin qui s’offrait, blottie contre Max et regardant grandir mon tout petit.
J’existe aujourd’hui avec l’impression que, soudain, mon cœur a été brutalement précipité dans un gouffre où il gît, blessé à ce point, que ses battements me sont une torture.
Ah! je les connais maintenant, le déchirement de la séparation, le supplice de l’incertitude!
* * * * *
Mireille tourna des pages et encore des pages. Ce n’était pas sa propre peine qu’elle voulait retrouver. C’était Max qu’elle prétendait évoquer un instant pour tromper la soif de sa présence.
Au passage, elle lut, sans s’arrêter, une ligne:
«Nous voici à Pau.»
Pau... Ce nom réveillait la vision de la belle ville riante, où sa mère s’était vite créé une existence telle que d’ordinaire, durant les villégiatures d’été; réunissant autour d’elle le cercle de ses relations transplantées aussi à Pau, par la tempête.
Elle, devenue farouche sous l’étreinte de son tourment, vivait à part, repliée sur elle-même; moralement étrangère à sa mère qui, malgré l’inquiétude pour Bernard, pouvait recevoir, offrir des thés sous couleur de travail pour les blessés, assister à des concerts de charité au profit des soldats. Ce semblant de vie mondaine la révoltait; et, avec passion, elle se donnait à sa mission d’infirmière qui, seule, l’aidait à supporter les heures de terrible anxiété.
Et puis, les froids de l’hiver passés, Mᵐᵉ Dabrovine avait voulu revenir à Paris; et, comme d’ordinaire, son mari avait cédé à son désir, manifesté avec la bonne grâce dont elle était coutumière, mais aussi sa tenace volonté de femme toujours gâtée.
Mireille, indifférente à tout ce qui n’était pas la lutte épouvantable, avait suivi, passive. A peine elle était de retour, une dépêche lui arrivait. Max avait été blessé; légèrement, disait-il. Il était évacué sur son Dépôt de Bretagne, et lui demandait de venir.
Instinctivement, elle chercha les pages où elle avait noté cette première étape vers le calvaire gravi un peu plus tard.
2 mars.
Quelques lignes de Max: «Chérie, j’ai été égratigné par une balle; rien de sérieux, je te le jure. J’ai été pansé, soigné à l’ambulance du front; maintenant je suis expédié à mon Dépôt. Je t’y attends, ma Mireille... Oh! que cela va être délicieux de nous retrouver!»
Je pars ce soir. Maman est à Nice. Mais tant pis! je laisse Jean à son Anglaise qui est une excellente fille, très sérieuse, et je prie ma belle-mère de veiller sur mon petit. La pauvre femme était bouleversée de la nouvelle, voulait partir avec moi et n’osait quitter son mari très souffrant de rhumatismes et bien exigeant...
Je pars seule.
5 mars.
Une hâte folle m’a jetée bien trop tôt à la gare. Il m’a fallu attendre un train. C’était une torture. Enfin je suis partie!
Dans la nuit, j’étais à Nantes où, de nouveau, j’ai dû connaître le supplice de l’attente; car le train de correspondance était deux heures plus tard. Mais cette fois, le contre-temps a été providentiel.
Incapable de dormir, j’arpentais le quai encombré, contemplant,--avec quels regards de pitié et de fraternité!--la foule des poilus qui dormaient écroulés sur l’asphalte, sur les bancs, accroupis le long des murs; ou bien, devisaient assis sur leur musette; ou encore, fumaient en silence. A quelques-uns, moi si sauvage, je parlais, avide d’apprendre tout ce qui touche à la lutte dont l’écho résonne sans trêve dans mon âme.
Et puis, soudain, un grondement de machine, sous la toiture vitrée.
Un mouvement d’employés, de gens de toute sorte qui se précipitent, une exclamation dans toutes les bouches:
--Un train de blessés!
Je m’approche, comme tous.
Par les fenêtres ouvertes, j’aperçois les malheureux, allongés sur les couchettes de souffrance, les moins atteints, sur les bancs. Le train s’arrête.
Machinalement, je regardais toujours, tremblante de compassion et d’angoisse. Mes yeux s’attachent sur un wagon qui s’immobilise devant moi. Dans le cadre de la fenêtre, une tête pâle se penche, où luisent des yeux de fièvre.
Et soudain, un cri vient à moi, qui me secoue tout entière:
--Mireille!... Oh! Mireille! C’est toi!...
Qui m’appelle ainsi? Et avec cette voix! Je ne peux pas me tromper, c’est la voix de Max!... Je regarde autour de moi, éperdue, cherchant où il est, mon bien-aimé... Et, de nouveau, la voix répète:
--Mireille, je ne rêve sûrement pas... C’est bien toi! Pourquoi n’approches-tu pas?
Celui qui m’appelle, je le vois maintenant. C’est le pâle blessé du wagon. Et soudain, avec un sursaut de tout mon être, je comprends... Ce misérable au visage terreux, qui a une mine de vagabond, c’est lui, mon beau Max, dont j’étais si fière; tellement changé que j’ai pu ne pas le reconnaître; c’est le fantôme du brillant soldat qui m’a quittée il y a huit mois.
Comme une folle, j’ouvre la portière, arrachant ma peau à la poignée; je m’élance sur les degrés. Et alors, dans un même élan, nous nous étreignons, oublieux complètement du lieu où nous sommes, de ceux qui nous entourent, qui nous regardent... Et nous sanglotons tous les deux comme des bébés... Lui aussi, mon vaillant mari...
Ma tête est cachée sur son épaule. Je demeure serrée contre lui, ma main crispée sur sa capote sans couleur. Je n’entends que sa voix brisée qui me répète:
--Mon amour!... Ma Mireille!... Oh! te retrouver!
Ses baisers brûlent mon visage. Je ne pense pas qu’il y a autour de nous d’autres blessés qui nous voient. Je n’ai conscience que de sa chère présence soudain retrouvée.
Combien de temps, de minutes, de secondes, restons-nous ainsi, je n’en sais rien. J’ai oublié tout ce qui n’est pas lui!
Mais un employé arrive pour fermer la portière.
--Madame, madame, descendez, le train va partir!
--Va, bien-aimée... Demain, nous allons nous retrouver.
Demain! Il faut cette perspective divine pour que je me résigne à desserrer mes bras, noués autour de son cou.
Je relève la tête. Je revois la chère figure amaigrie, souriante, amoureuse comme en nos meilleurs jours. J’aperçois les camarades qui, autour de lui, nous regardent avec de bonnes faces attendries; l’employé, brave homme et curieux; la gare, dans la nuit que troue, brutalement, la clarté dure des globes électriques. Et après un dernier baiser, je saute à terre.
Mais je reste sur le quai, insatiable de contempler mon pauvre bien-aimé jusqu’au moment où le train s’ébranlant, je ne peux plus distinguer, dans l’ombre où il s’enfonce, le visage chéri qui me souriait.
A-t-il dû souffrir, pour être à ce point méconnaissable!
* * * * *
De grosses larmes tombaient des yeux de Mireille sur le papier où revivait cette heure poignante.
Ensuite, étaient notés les souvenirs des jours qui avaient suivi la rencontre imprévue. Car le lendemain même, en effet, ils s’étaient rejoints pour plusieurs semaines.
Et ces semaines-là avaient été les meilleures, lui semblait-il, qu’elle eût connues depuis son mariage. Il n’y avait plus le monde pour les distraire l’un de l’autre. Max, cette fois, était tout à elle. Et une sorte d’ivresse, tragique et forte, naissait de la conscience de ce qu’était fugitif, ce rapprochement après tant de mois de séparation!
Et puis, il y avait eu le congé de convalescence qu’ils avaient passé à pérégriner en Bretagne, quand le printemps fleurissait les routes, colorant de bleu pâle le doux ciel mélancoliquement gris. Il y avait eu, avant le retour au front, leur séjour dans le petit pays où il était encore au Dépôt.
Comme ils avaient été heureux et gais, campés dans la ferme dont la plus belle chambre avait été abandonnée à la «jeune dame de Paris» que servait allégrement la fille aînée, une gamine de dix-sept ans, Marie-Anik, très bavarde, vivement intéressée paf les robes de sa passagère maîtresse, par ses bibelots de toilette, ses recherches de femme élégante qui la plongeaient dans une admiration enthousiaste. Fiancée à un garçon parti lui aussi, elle attendait ardemment son retour, tourmentant son père pour être mariée à la plus prochaine permission, parce que, expliquait-elle à Mireille, sa belle robe, toute prête à la déclaration de guerre, ne serait plus à la mode si elle ne se pressait pas de la porter.
Et, au hasard, Mireille continuait à lire.
2 avril.
Marie-Anik nous observe, Max et moi, avec une curiosité jalouse et drôle, où il y a cependant une sympathie vraie.
Ce matin, regardant Max qui s’éloignait à travers la place, elle s’est écriée:
--Madame, votre homme est aussi beau que le mien!
Elle est très flattée de ce que Max lui fait un doigt de cour; parce qu’il lui est impossible d’agir autrement avec une femme qui n’est pas un monstre. Or, Marie-Anik est fraîche autant qu’une fleur d’églantine.
Aussi, elle nous entoure de prévenances, à sa façon, tenant à nous servir elle-même, au lieu de laisser faire la grosse fille qui la seconde dans les travaux de la ferme, sous l’œil aigu de son père.
Nous mangeons une cuisine déconcertante, plutôt primitive, dont la variété est absente... Ce qui fait un peu soupirer mon gourmet de mari. Alors, je fouille dans mes souvenirs de fillette, du temps où, aux vacances, nous nous amusions à cuisiner. Je rassemble mes rudimentaires connaissances en pâtisserie; et, grâce à un livre que j’ai pu faire venir de la ville voisine, je risque des essais d’entremets, plus ou moins couronnés de succès, qui sont pourtant croqués de bon appétit par mon beau lieutenant. Il nous semble être des gamins faisant la dînette et nous nous amusons comme tels!
Ah! qu’elle est exquise, cette halte imprévue que le ciel nous accorde dans notre marche vers l’avenir,--si cruelle depuis quelques mois.
Dans ce petit pays perdu, enfin, enfin! je trouve la vie d’intimité absolue que j’ai tant désirée... Pas de visites!... Pas de belles dames qui excitent ou accaparent l’attention de mon fringant seigneur et maître!
Moi seule, pour lui. Aussi Dieu sait--et Il ne m’en tiendra certes pas rigueur!--quelle débauche de coquetterie pour lui paraître aussi séduisante que si mon bonheur dépendait de ces fragiles succès. J’en arrive à être ravie de la flatteuse admiration de ses camarades qui me traitent en souveraine; car je me trouve être ici unique en mon espèce.
En dehors de quelques heures de service, Max est libre. Alors, selon notre fantaisie, ou bien nous demeurons dans notre humble chambre, ou nous allons vagabonder à travers les sentiers qui embaument le printemps. Nous gagnons la mer très proche; ou encore, juchés sur nos bicyclettes, nous filons, ivres de grand air, sur la route allongée entre les marais salants dont la senteur imprègne la brise.
Les soirs de brume ou de pluie, nous lisons à la clarté de notre lampe, quand nous ne causons pas intarissablement; lui, comme moi, avide des plus petits détails qu’ont enfermés les horribles jours de notre séparation. Souvent nos questions se heurtent, pareilles à des voyageuses, lancées par une hâte fiévreuse.
Maintenant, moralement, nous nous sommes repris; car, chose que je n’avais pas prévue, les derniers mois, tout autrement remplis que ceux d’autrefois, nous ont fait des âmes nouvelles, qui, pour chacun de nous, étaient une inconnue.
Plus encore que Max, j’ai changé, je crois. La terrible secousse m’a arrachée à l’enchantement dans lequel je vivais. On dirait que s’est déchiré un voile éblouissant qui me cachait la réalité.
Mais lui non plus, Max, n’est plus tout à fait le même. Lui aussi a éprouvé le tragique réveil. Tout d’abord, il m’a semblé _mûri_, à ce point que, moralement, je ne le retrouvais plus; de même que j’avais pu ne pas le reconnaître, avec son visage de misère. Et puis, à la lumière de notre amour, comme nous nous sommes bien rapprochés! redevenus «les deux gosses qui s’adorent», comme disait père, tendrement moqueur.
Pour un instant, nous sommes si heureux que je puis oublier combien ces jours bénis sont fugitifs... Je puis oublier que, bientôt, Max me sera repris, rejeté dans l’effroyable tempête... Je puis oublier qu’en ce moment il y a de jeunes hommes pareils à lui qui vivent sous l’incessante menace du danger... qui tombent frappés... Que des femmes subissent le tourment que j’ai connu, que je vais retrouver... Que l’horrible guerre crache toujours ses obus...
Vraiment, il me faut la volonté de me souvenir pour que je le croie, quand nous sommes, le soir, dans notre jardinet, à contempler la nuit criblée d’étoiles. Moi, serrée contre lui, comme la nuit pour dormir; sur son épaule, ma tête qu’il soulève avec une impérieuse douceur, afin que nos lèvres se touchent...
* * * * *
Et puis, tout à coup, était arrivé l’ordre du départ. Alors bravement, sans une plainte, elle avait accepté l’inévitable.
Pour un an encore, il devait lui être laissé. Et l’automne revenu, elle avait accompli l’audacieuse équipée de l’aller voir, en dépit des impitoyables interdictions. Mais il y avait tant de mois qu’ils étaient de nouveau séparés, qu’elle était prête à tout risquer pour le retrouver un instant.
Le 3 octobre, elle avait raconté:
«Ce matin une lettre bizarre, tellement incompréhensible, au premier abord, que mes yeux se sont instinctivement reportés sur l’adresse, pour voir si la missive m’était bien adressée:
«MA CHÈRE COUSINE,
«Voilà déjà quelque temps que notre grand’mère est décédée; et il n’est pas trop tôt pour que nous arrêtions les affaires de sa succession. Pourriez-vous venir jusqu’à X... (ici, le nom du village que je dois taire scrupuleusement), pour arranger toutes les questions avec le notaire, la semaine prochaine? Si oui, je vous attends jeudi. Envoyez-moi réponse. Je vous adresse toutes mes amitiés.
«Votre cousine,
«CHARLOTTE PLICHON.»
Nom inconnu. Cousine inconnue. Aucune grand’mère décédée. Alors?... Alors, après la première minute de surprise, j’ai compris. Cette lettre est due à des combinaisons machiavéliques de Max pour que j’aille le trouver dans la zone prohibée. Avant de répondre à ma mystérieuse cousine, j’ai communiqué sa lettre à Max. J’avais bien deviné. Il en est l’instigateur. Un de ses camarades est marié à X... Sa femme y est née, y habite et jouit d’un sauf-conduit pour aller, autant qu’elle en a besoin, à la grande ville proche de X... J’en tais également le nom. Ce sauf-conduit, elle veut bien me le prêter. Il me sera apporté à... où je dois me trouver jeudi, à trois heures, chez une autre cousine également inconnue, Mˡˡᵉ Duval. Là, toutes les instructions nécessaires me seront données par un émissaire très sûr.
Est-ce que je rêve?... Je le croirais si les lettres n’étaient là, devant moi. En silence, le cœur palpitant de bonheur, je fais mes préparatifs pour cette fugue merveilleuse.
Mon Dieu! pourvu qu’elle puisse s’accomplir!... Ce serait si beau que je n’ose espérer la voir réalisée!
8 octobre.
Et elle s’est accomplie... Déjà, elle est finie. Et pour la revivre, je veux en noter tous les détails. Plus tard, avec Max, ce sera amusant de les relire!
* * * * *
C’était seule qu’elle les relisait, dans le chemin de croix qu’elle voulait refaire, en cette soirée, pour se rapprocher de l’éternel absent.
Le cœur déchiré, elle lisait la fin de ce cahier dont il était l’âme. Ceux qu’elle avait écrits après sa disparition, ceux qui racontaient cette disparition, elle ne les ouvrait jamais. Ce serait pour plus tard, quand les enfants voudraient tout savoir du père que le pays leur avait pris.
Et elle lut encore:
* * * * *
Donc, jeudi matin, sous des rafales de pluie et de vent, je suis partie radieuse, après avoir confié Jean à sa grand’mère; et ma personne ornée de mon mieux, en ma tenue de voyageuse, pour satisfaire le goût difficile de mon cher seigneur.
Je suis arrivée à... vers midi. Pour occuper mon attente, je me suis engouffrée dans le Buffet, à cette fin de déjeuner. Mais, que dans cette ville de militaires il est donc difficile à une pauvre petite femme isolée de passer son chemin inaperçue! Prudemment, je me suis mise sous la protection de la dame du Buffet, en m’asseyant à une table près d’elle. Malgré la cuirasse de gravité, étroitement endossée, je voyais converger vers moi des regards français, américains, canadiens, australiens, voire même hindous...
Grâce, je veux l’espérer, à mon air digne, j’ai pu vite dévorer sans encombre ma pitance; et pour attendre l’heure du rendez-vous, je m’en suis allée arpenter, entre deux averses, la ville fourmillante d’uniformes dont les propriétaires ne se montraient que trop disposés à emboîter le pas derrière la promeneuse solitaire. Faut-il qu’ils soient privés de femmes, les pauvres!
Enfin! ma montre m’a annoncé que l’heure était venue d’aller chez ma première cousine, Mˡˡᵉ Céline Duval. Je me suis fait indiquer la rue par un boucher respectable. Et à trois heures juste, je pénétrais dans un humble magasin de modes, au fond duquel travaillait une grosse dame, à face rubiconde et souriante.
Elle s’est élancée, me prenant pour une cliente. Je me suis nommée. Alors, le rose de ses joues s’est accentué tandis qu’elle s’exclamait:
--Bien, madame!... Bien, madame! M. le Major est déjà là qui vous attend dans la salle à manger.
Avec empressement, elle ouvrait la porte, et je me suis trouvée face à face avec un camarade de Max, le docteur Arnoud.
--Comment, vous, docteur?
--Madame, je viens vous chercher pour vous introduire dans la place, sans aventure, j’espère. Mais je vous avertis que nous risquons un jeu périlleux.
Il en a l’air si ému que je le considère, saisie, un peu inquiète pour le succès de mon équipée, quoique je le sache très timide, de son naturel; ce qui, jadis, lui faisait faire bien des bévues dont nous nous amusions, Max et moi, comme des enfants. Et je dis, sans conviction d’ailleurs:
--Docteur, je ne voudrais pas vous attirer d’ennuis...
Heureusement il est résolu, autant qu’il peut l’être: