Part 2
Maman me saupoudre de bons conseils. J’écoute. J’ai l’air d’écouter, devrais-je dire pour être bien vraie; et je garde, enfermée en moi, la joie brûlante et grave qui m’illumine le cœur. Ses paroles bourdonnent à mes oreilles et n’arrivent pas à ma pensée où résonne une musique de fête dont la chanson me grise.
* * * * *
Mireille s’arrêta de lire... En cette veillée de deuil, c’était vraiment trop cruel de revoir les pages qui célébraient son jeune bonheur.
Et, comme elle se fût enfuie, elle tourna les feuillets... Puis d’autres encore... Mais, instinctivement, au passage, elle s’arrêtait à des notes brèves qu’elle avait griffonnées en cette période de sa vie où elle ne s’appartenait plus, vivant pour un seul être qui l’enivrait.
Oh! ces années de mariage, quand maintenant elle les regardait--quand elle avait le courage de les regarder!...--il lui semblait revoir un horizon splendidement lumineux, devant lequel Max et elle se mouvaient ainsi que jouent des enfants; avec le besoin de jouir de leur jeunesse jusqu’à en être grisés.
C’était le temps de leurs fugues d’amoureux, en voyage, à Paris; des incessantes parties carrées avec d’autres jeunes couples, leurs contemporains; des fantaisistes soirées dans les cabarets, les théâtricules de Montmartre; des continuelles sorties du soir, dans le monde, dont lui, bien plus qu’elle, avait l’insatiable goût.
Pendant ces quatre années, conduite, entraînée par son mari, elle s’était vue emportée dans une sorte d’étourdissante farandole où elle perdait la notion de la vie intérieure qui lui avait été si précieuse. Le mariage que lui révélait son jeune époux, avait éveillé en elle une ardente amoureuse, doublée d’une mondaine coquette.
Elle aussi, autant que ses amies, autant que sa mère, en était venue à prendre un très vif intérêt aux chiffons de toilette qui devaient, le mieux, mettre en valeur sa fine beauté que le bonheur faisait radieuse. Alors, il lui plaisait, non pas seulement pour son mari, mais aussi pour elle-même, d’être flatteusement remarquée partout où elle paraissait; frôlée par la flamme des convoitises dont elle s’amusait; d’être sacrée l’une des plus jolies femmes du Tout-Paris mondain.
Comment, de si peu, avait-elle pu faire sa richesse?... Comment lui avait-il suffi, cet amour de Max, capiteux et léger comme la mousse du Champagne,--jusqu’à l’heure où la guerre l’avait sacré et soudain élevé... Cet amour qui vivait, dans leurs deux cœurs, pêle-mêle avec tant de puérils soucis...
Lui, elle en avait l’intuition, ne le désirait pas autre. Il avait un tel besoin de plaisir et de mouvement!
Aussi, elle, avec la clairvoyance de son cœur plus profond, savait nécessaire de se montrer, pour lui, la femme qui ne pouvait lui en laisser souhaiter aucune autre.
Il le fallait... Il était si terriblement _flirt_! De-ci, de-là, elle retrouvait dans son journal, l’écho d’une impression jetée en elle par son attitude auprès de femmes qui, pour une raison ou une autre, retenaient son attention. Bien vite, elle avait vu qu’elle eût été aussi impuissante pour empêcher cela que pour arrêter le souffle qui dilatait sa poitrine d’homme de vingt ans.
Et, en elle, cette conviction avait sourdement insinué une déception qu’à peine, peut-être, elle s’était avouée... Pas plus que la sensation de vide qui, parfois, s’abattait sur elle dans le tourbillon de plaisirs où elle devait se mouvoir... Pas plus que son obscur regret que leur bonheur ne fût pas plus intime, moins différent de celui qu’elle avait rêvé dans la ferveur de ses dix-huit ans.
Une page portait la trace de cette préoccupation. Par hasard, elle venait sous ses yeux, datée du printemps de 1914.
Au début de mai, elle avait écrit:
4 mai.
Nous avons eu un hiver, puis un printemps si agités que, un peu fatiguée, sans doute, je suis devenue ridiculement nerveuse. Très vite, comme Max me le reproche avec une drôlerie gamine, à la moindre contrariété, je me montre _crin_. Ses flirts m’exaspèrent au lieu que j’en rie, comme d’ordinaire. Je m’irrite de ne pouvoir me délivrer des thés, parties, soirées... Je suis lancinée par une soif grandissante d’isolement avec Max et mon poussin.
J’ai essayé de taire ces fâcheuses dispositions. Mais, sans doute, je m’y suis mal prise; car, Max, stylé par mère, m’a envoyée chez notre médecin; lequel, malgré mes protestations, a jugé bon de m’ordonner une cure de repos à Fontainebleau. Je me suis révoltée. Max, sous l’influence de mère, a insisté, mis en branle son autorité conjugale. Et bref, vaincue,--sans regret vrai, même avec une sensation de délivrance...--je suis partie passer cette première semaine de mai à Fontainebleau, sous l’aile de mes parents, et avec mon petit, fou de joie de ce voyage.
Max, lui, n’est pas venu; ses fonctions chez son agent de change le retenant à Paris. Et, séparée de lui, je suis un corps sans âme, dans ce milieu étranger.
11 mai.
«Un corps sans âme», ai-je écrit ces jours-ci. Erreur que le temps qui fuit me révèle. Est-ce l’influence de la paix émanant de la belle forêt silencieuse, tout embaumée de verdure fraîche et chaude de soleil, qui, tout à coup, a ressuscité en moi l’âme de jadis. Une âme que j’avais oubliée... Une âme pensive qui cherche les profondeurs, consciente qu’il y a plus et mieux que la vie papillotante et vide!... à laquelle je m’abandonne depuis quatre ans.
Pendant mes flâneries solitaires dans les allées où, à travers le réseau des branches, le soleil lance des flèches de lumière, je me prends à réfléchir, comme je ne l’ai guère fait depuis quatre ans dans notre existence d’amour et de plaisir.
Ah! que cette atmosphère semble l’élément même de Max!
Quel appétit il a, dont je suis effrayée parfois, de savourer les multiples goûts de la vie!... Oui, effrayée!
Lui suffirai-je toujours?... En ce moment, j’en ai l’intuition décevante, il supporte aisément notre séparation pour laquelle il trouve force distractions... Alors que moi, sans sa présence, je sens mon cœur pareil à un enfant perdu dans un désert...
Oh! l’avoir, dans ce calme où nous serions l’un à l’autre, sans qu’il m’échappe, à tout moment, mon _flirt_ époux. L’avoir ici, ce serait, pour moi, la réalisation d’un rêve divin...
Pour moi! Mais lui, mon Max, qui ne comprend la forêt que pour y chasser ou galoper à cheval, il trouverait vite insipides, je le crains, mes grandes allées désertes et soupirerait après l’asphalte de ses boulevards.
Ah! pourquoi donc ne suis-je pas... ne puis-je être comme lui? Pourquoi la sévérité involontaire et soudaine, avec laquelle je me prends à juger mon existence?... Pourquoi ce désir dont j’ai déjà entendu l’appel, d’une vie plus haute? Désir dont je suis presque épouvantée; car j’ai la conviction, qu’en cette période de notre jeunesse, Max, mon cher compagnon, ne le partagerait pas, ni même le comprendrait.
Je me souviens... Quelquefois, dans des instants de lassitude, il m’est arrivé de trahir mon impression sur l’emploi que nous faisons de nos heures. Il m’a regardée, si franchement stupéfait que, malgré moi, je me suis mise à rire... Et pourtant une espèce d’angoisse m’avait serré le cœur, de sentir combien sur certains points nous sommes loin l’un de l’autre...
Il m’a prise dans ses bras et m’a dit avec un effroi comique:
--Mireille, ma délicieuse Mireille, ne deviens pas une petite Minerve, je t’en supplie! Qu’est-ce que je ferais alors, moi, humble mortel, incapable de grimper, encore plus de me soutenir, sur les sommets!... Reste seulement une adorable amante, ma Mireille.
Il était si convaincu, sous son accent de badinage, que je n’ai pas insisté. J’avais bien compris que, à l’heure présente, il ne peut me donner un bonheur autre que celui qui m’est accordé depuis notre mariage,--le bonheur que j’avais souhaité d’ailleurs...
17 mai.
Max est arrivé à l’improviste. Et de cette surprise qu’il me faisait ainsi, tout mon cœur a bondi d’abord d’une joie folle et reconnaissante.
La première heure a été exquise; il était si tendre! Plus gravement que d’ordinaire. Ce n’était pas «l’amant» que je trouve presque toujours en lui, mais l’époux-ami qui cherche mon cœur; à qui ne suffit pas ce qu’il appelle ma beauté et que je lui abandonne comme son bien...
Et puis, je ne sais quelle bizarre impression, tout à coup, m’a troublé l’âme. Max n’était pas pareil à lui-même!
Alors qu’il me croyait distraite, je sentais ses yeux se poser longuement sur moi. Une ou deux fois, il a semblé prêt à me dire quelque chose... Tellement, que j’ai interrogé, sans réfléchir, d’instinct:
--Max, tu as une nouvelle à me confier?
Il m’a presque violemment attirée et, me caressant les cheveux,--nous étions assis seuls avec Jean, à l’orée de la forêt, mon chapeau jeté par terre, dans l’herbe...--il m’a répondu:
--Une nouvelle à te confier?... Non... Quelle idée as-tu là!... C’est à toi de me raconter ce que tu deviens, ici, Mireille chérie.
J’ai d’abord obéi, tant j’ai l’habitude de faire tout ce qu’il me demande. Mais soudain, interrompant le simple récit de mes journées à Fontainebleau, j’ai questionné à mon tour, sous une irrésistible impression:
--Max, à toi maintenant de me dire comment s’est passée la semaine, depuis ta dernière visite... Qui as-tu vu?... Où as-tu dîné?
Comment ai-je eu, si nette, la certitude d’une hésitation dans sa voix, d’une ombre sur ses traits?...
--Où j’ai dîné? Voyons... Lundi?... Ah! chez Maud qui, aimablement, m’avait recueilli, m’ayant rencontré dans la journée.
--Elle avait du monde?
--Non, c’était un dîner tout intime.
--Qui a été agréable?...
--Oui...
--C’est vrai, Maud est exquise.
Il ne me répond pas et regarde Jean qui trottine autour de nous.
Moi, je songe. Devant le regard de ma pensée, j’ai soudain l’image de Maud, ma jeune cousine «à la mode de Bretagne», comme disent les bonnes gens, mon amie d’enfance... Aujourd’hui, une étrange et capiteuse jeune femme qui, orpheline tout enfant, a été remarquablement mal élevée; gâtée à souhait par une grand’mère incapable de résister à son impérieuse petite volonté et, toujours malade, l’abandonnait à des institutrices de rencontre, sans cesse changées.
Père était son tuteur. De sorte que, bien malgré elle, maman qui l’observait, sévère et horrifiée, n’a pu m’empêcher de la voir; d’autant que la simple charité commandait d’aiguiller, le mieux possible, cette fougueuse petite créature qu’il était un devoir de ne pas abandonner.
Alors, ensemble, nous avons grandi, joué, travaillé, sous l’œil inquiet de maman. A dix-sept ans, en coup de tête, Maud a épousé un prince roumain qu’elle avait rencontré à Deauville, dans la colonie étrangère. Puis, après trois ans d’une union très orageuse, elle a obtenu la séparation; non pas le divorce, qu’elle ne souhaitait pas, car, jusqu’à nouvel ordre, il lui plaît de porter le titre de princesse Ypsilof. Depuis lors, il y a un an, elle vit seule, à sa guise; ayant dû, toutefois, sous l’énergique volonté de père, accepter un appartement dans l’hôtel de sa grand’mère. D’ailleurs, elle n’y séjourne guère; elle a la passion des voyages.
Je l’ai beaucoup vue aux premiers temps de mon mariage. Et, tout de suite, Max s’est occupé d’elle d’une façon qui, les jours où j’étais nerveuse, me donnait une sorte d’anxiété. C’est que je la sentais si bien une femme inquiétante et savoureuse, mon amorale petite amie qui ne connaît que son bon plaisir; si ardente pour le réaliser que, pas méchante certes! elle n’hésiterait pas à faire atrocement souffrir,--sans y penser!...--pour atteindre ce qui la tente...
Point jolie! disent les gens qui n’aiment que les beautés compréhensibles à tous... Mais si séduisante pour les connaisseurs, avec ses traits irréguliers, son teint de rose pâle, sa bouche un peu grande, ses lèvres un peu lourdes... Oui, mais d’un dessin délicieux; souples, caressantes, chaudes comme ses beaux yeux, longs et voilés.
En la sincérité de mon âme, je reconnais qu’il m’est de plus en plus désagréable que Max la voie... Surtout depuis que Pierre Ypsilof n’est plus là pour veiller sur son bien. C’est qu’aussi, Maud est si charmante avec Max!
Cette fois, donc, non seulement ils s’étaient rencontrés, mais il avait dîné chez elle... Moi, loin de lui... Par hasard, avaient-ils été seuls? Bizarrement, j’hésitais à interroger Max. Du bout de mon ombrelle, songeuse, je dessinais des arabesques fantaisistes sur la terre, blanche de soleil... Ai-je rêvé longtemps ou quelques minutes?... Je n’en sais rien... Tout à coup, une question sort de mes lèvres, sans que ma volonté l’ait permise:
--Qu’y avait-il, avec toi, chez Maud?
Il a un léger rire qui, illusion ou réalité, me paraît un peu forcé, et il baise mes doigts l’un après l’autre. Nous sommes toujours seuls dans le carrefour. Jean ne compte pas.
--J’espère que ma Mireille ne sera pas jalouse si, honnêtement, je lui raconte que j’ai dîné en tête à tête avec Maud qui n’avait aucun convive ce soir-là.
--Ah! vous étiez en tête à tête... C’est vrai, Maud ne craint pas pour sa réputation.
Je sens qu’à mon tour j’ai eu quelque chose de forcé dans l’accent. Mes yeux contemplent le lointain de l’allée qui fuit devant moi. Mais avec le regard de l’âme, je vois, dans la salle à manger que je connais bien, originale comme tout l’appartement, comme la maîtresse du logis elle-même, je vois Maud habillée ainsi qu’elle sait le faire, qui cause avec Max, qui lui sourit, qui l’enveloppe de la flamme caressante de ses yeux voilés.
Je la vois comme si elle était vraiment là, appuyant, du mouvement que je sais bien, son menton sur ses mains croisées où luisent les bagues; ses bras nus jusqu’au coude; leur pâleur veloutée faisant songer aux fleurs des magnolias...
Sans doute, le dîner fini, ils ont passé dans son petit salon, tout imprégné de cette senteur rare et violente dont elle-même est toujours enveloppée. Et il me semble qu’un étau me meurtrit le cœur. Pourtant je ne dis rien. Machinalement, je roule mon anneau de mariage autour de mon doigt...
Je ne regarde pas Max; et cependant, je vois que son visage est pensif. On dirait qu’il va parler; puis qu’il hésite à le faire...
Alors, encore une fois, les mots que j’ai déjà prononcés tout à l’heure m’échappent:
--Tu as quelque chose à me dire, Max?
Il secoue les épaules, ainsi qu’il laisserait tomber un fardeau; et il me caresse de son sourire câlin:
--Ce que j’aurais à te dire, si ce n’était une vérité trop connue de toi, mon amour, c’est que personne au monde ne vaut et ne peut être pour moi ma Mireille!
--Pas même Maud?
Les mots ont jailli à la façon d’un torrent qui culbute une digue. Heureusement, d’instinct, j’ai pu parler sur un ton tout naturel.
Max a un geste d’impatience... presque violent, sans souci de Jean qui, son petit nez en l’air, nous contemple bouche bée.
--Pourquoi parler de Maud?... Près de toi, elle n’existe pas!
Il est sincère, je le sens. Et cela m’est si bon que, soudain apaisée, je m’abandonne toute à la douceur de la certitude que son accent jette en moi. Il me semble qu’un poids est tombé de sur mon cœur qu’il oppressait. De nouveau, la forêt me paraît un éden enchanté, embaumé par la jeune verdure, le soleil, le bois gonflé de sève! Et je passe une journée incomparable. Mère est à Paris; et Fontainebleau est à nous deux, mon Max et moi... Le Max que je voudrais toujours trouver en lui!
Paris, 30 mai.
Tantôt j’ai rencontré Maud que je n’avais pas revue depuis mon retour de Fontainebleau. Et, à ma grande surprise, elle a eu, presque, le mouvement de continuer sa route, quoiqu’elle m’eût aperçue. Mais nous étions si près l’une de l’autre que, sans doute, elle s’est rendu compte qu’elle aurait ainsi un air de me fuir, tout à fait bizarre; et elle s’est arrêtée.
Elle était dans ses jours de beauté, sous sa capeline de paille; les yeux allongés par un cerne de bistre doré; sa peau laiteuse, à peine un peu rose aux joues, avivée par l’éclat sanglant des lèvres. Et je ne sais pourquoi, la pensée m’a traversé le cerveau que je n’aurais pas voulu que Max la vît ainsi.
Avait-elle ce visage quand, l’autre soir, il a dîné seul avec elle?... A cette interrogation, qui était soudain montée des profondeurs de mon âme, personne ne répondra, ni lui, ni elle... Je ne saurai jamais.
Et cet inconnu m’est pénible... Il est si aisément séduit, mon Max; et Maud n’est soucieuse que de son caprice. Elle le dit; et hélas! je crois que c’est vrai... De plus en plus, elle est incapable de renoncer à ce qui la tente...
Je sentais sur mes lèvres de folles et inutiles questions qu’un sursaut de raison m’a fait taire. Et j’ai remarqué simplement, me remettant à marcher près d’elle, car toutes deux nous suivions un instant la même direction:
--Tous les jours, Maud, j’attendais ta visite. Pourquoi donc m’as-tu délaissée? Tu étais sortie quand j’ai passé chez toi, après mon retour de Fontainebleau.
Elle a eu un geste d’épaules.
--J’ai été une vraie Benoiton, ces temps-ci! Tu le sais, il y a des périodes où la solitude me devient intolérable... Et aussi mon logis silencieux et vide... Dans ces moments-là, je n’ai plus qu’une idée, sortir, voir beaucoup de monde, pour ne pas penser!...
Sans réfléchir, inquiète pour elle, j’ai dit:
--Ma pauvre Maud!... Prends garde d’en venir ainsi à gâcher ta vie!...
--Qu’importe?... Et qu’est-ce que cela peut te faire, ce que je deviendrai!
--Maud, tu es mon amie, la chère petite amie de mon enfance... Je ne pourrais accepter que tu sois malheureuse par ta faute!
Elle a eu un tressaillement si vif que j’en suis restée stupéfaite. Son visage était devenu couleur de neige; même les lèvres avaient perdu leur éclat. La voix assombrie, elle a murmuré avec une sorte d’amertume railleuse:
--Tu es trop bonne, Mireille! Ne t’occupe pas de moi, cela vaudra mieux pour nous deux. Laisse-moi gaspiller ma vie comme je l’entends et comme je peux. Au revoir!
Nous étions au bout de la rue. Elle ne m’a pas même tendu la main; et, détournée brusquement, elle a traversé la chaussée.
Depuis ce jour-là, je ne l’ai pas revue. J’en ai fait l’observation à Max qui m’a répondu d’un ton bref et impatient:
--Ne t’inquiète pas d’elle!... Ce n’est pas une société pour toi.
Je l’ai regardé, presque indignée:
--Max, tu sais bien qu’elle est mon amie de toujours! Je ne pourrais l’oublier, même si elle me délaissait!
--Ne l’oublie pas, soit... Mais ne la mêle pas à ta vie! A l’heure actuelle, étant données vos situations réciproques, il est préférable que vous ne vous voyiez pas... Du moins, que ce soit aussi peu que possible!
Le ton de Max, sa décision, m’étaient incompréhensibles. Mais son accent était si absolu que, habituée à toujours lui obéir, je ne discute pas--pour l’instant, du moins--sa déclaration imprévue.
Lui, d’ailleurs, n’insiste pas. Et, à son exemple, je me tais sur cette situation nouvelle qu’il prétend établir entre Maud et moi.
Mais, pas une seconde je n’ai eu la pensée que je pourrais, sans plus de motifs, abandonner cette amie qui m’est chère, telle qu’elle est, avec ses défauts et son charme capricieux.
6 juin.
Ah! qu’elle est bien tombée dans le passé, ma douce vie de Fontainebleau, si paisible...
Pour suivre Max, j’ai repris rang dans la farandole mondaine qui nous entraîne, sans repos, vers la clôture de notre saison.
Ensuite, vont venir les villégiatures d’été, Deauville, les chasses; toujours en société nombreuse et trépidante, hélas!
Comme il me hante, ce désir d’une existence autre qui s’est insinué en moi si impérieusement. Je n’en dis plus rien à Max, toujours très satisfait de notre sort. Et sans doute, il a raison. Est-ce que je deviendrais misanthrope?... Pourquoi est-ce que je me replie ainsi sur moi-même et recommence à vivre _en dedans_, comme au temps où j’étais jeune fille?...
Il ne faudrait pas cela. Mon devoir, il me semble, pour le présent, du moins, est d’être telle que Max le souhaite; de le suivre dans le tourbillon pour qu’il ne m’échappe pas, mon cher, mon brillant époux, trop adulé par toutes les femmes qui ont l’intuition du pouvoir qu’elles possèdent sur lui.
Peut-être, après tout, les années passant, il éprouvera aussi la fatigue du vide où nous nous agitons. Peut-être, aussi, est-ce à moi de l’amener à désirer _plus_ de la vie...
Mais que ce sera difficile!... Nous avons, je le comprends, maintenant, des natures tellement différentes... Chaque jour m’en donne une conscience plus profonde. Et c’est triste!
Ah! je ne veux plus penser à cela! Il me faut, comme Max, être convaincue que notre vie doit être une charmante et amoureuse aventure. Rien de plus!
29 juin.
Suis-je moins gaie que jadis?... Père, qui était venu me faire une petite visite, a interrogé, parce qu’il m’avait vue tressaillir à son entrée, ramenée d’une vague songerie:
--Quelle mine grave tu avais, Mireille, quand je suis arrivé! Est-ce que quelque chose te tourmente?
--Non, père, rien du tout... Mais c’est vous plutôt qui, ces jours-ci, je l’ai bien remarqué, avez l’air soucieux... Un air que vous n’avez pas d’ordinaire. Je ne voudrais pas être indiscrète. Mais vous n’avez pas d’ennui, n’est-ce pas?
Père m’a rassurée avec un bon sourire:
--Une préoccupation tout au plus, mon enfant. Une préoccupation politique.
J’ai ouvert de grandes prunelles, un peu effarées. La politique! Qu’est-ce que cela peut bien faire à père qui est tout à ses travaux du Conseil d’État...
Et j’écoute, sans comprendre, le pourquoi de son inquiétude.
--J’ai très peur que le conflit actuel entre les puissances n’amène...
--Quoi donc, père?
Ma question est un peu distraite, car, les yeux dans la glace, je relève une petite mèche qui frise sur ma nuque.
--...n’amène la guerre.
Je le regarde, stupéfaite, comme si je venais d’entendre un mot vide de sens. Je ne lis guère les journaux et Max ne m’a rien raconté.
Est-ce que vraiment, dans notre siècle civilisé, les hommes peuvent encore songer à vider leurs différends comme des brutes ou des sauvages?
--Père, que dites-vous là? C’est impossible, la guerre, de notre temps!... On en parle. Oui... Toujours! Mais jamais elle n’éclate. Tant de fois, déjà, il en a été question. Ce sera encore de même.
Père me contemple, je le devine, comme un bébé qui jase à tort et à travers; et il y a, cette fois, une indulgence ironique dans son sourire:
--Souhaitons que tu voies juste, enfant; car le conflit serait épouvantable. Et quel bouleversement pour tant d’êtres!
Je tressaille; les paroles de père m’ont atteinte en plein cœur, déchirant ma naïve quiétude. J’ai compris, chez lui, tant de grave anxiété...
La guerre! Max partirait! Et aussi Bernard!... Et tant d’autres, des amis, des étrangers...
En torrent, la vision surgit en moi. Mon visage a dû changer; car père met tendrement la main sur mes cheveux.
--Allons, enfant, ne vous troublez pas ainsi. Rien n’est sûr, chérie. Je t’ai parlé de mon souci, seulement parce que tu t’en étais aperçue et m’as interrogé... Aussi parce que je pense préférable que les gens soient avertis d’un danger possible... Surtout les heureuses petites femmes! afin qu’elles soient un peu préparées à la secousse qui pourrait les atteindre...
--Oui... oui, père...
Nous avons parlé d’autre chose.
Mais l’horrible crainte ne me quitte plus. Le soir, j’en ai dit quelques mots à Max qui, pour toute réponse, a répliqué allégrement:
--Mon amour, laisse donc la politique en paix et ne t’agite pas. Les diplomates arrangeront tout cela. Sois sans crainte! C’est leur métier.
Et comme nous allions dîner à Armenonville avec les de Permes, il a fini:
--Tu es prête, mon petit? Dieu! que tu es jolie ce soir!...
12 juillet.
Jamais je n’ai tant lu de journaux et avec un pareil intérêt...
Père ne me dit plus rien. Maman ne paraît pas du tout tourmentée par cette idée de guerre et organise paisiblement son été. Bernard, à qui j’ai laissé voir mon inquiétude, s’est exclamé: