Le Feu sous la Cendre

Part 1

Chapter 13,802 wordsPublic domain

_DU MÊME AUTEUR DANS LA «COLLECTION NELSON»_ ----- _LE MAL D’AIMER_ _I volume_

_Le Feu sous la Cendre_

_Par Henri Ardel_

_Paris_ _Nelson, Éditeurs_ _25, rue Denfert-Rochereau_ _Londres, Édimbourg et New-York_ _1935_

_Première édition du «Feu sous la Cendre»: 1920._

_Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays._

PREMIÈRE PARTIE

LE

FEU SOUS LA CENDRE

_Ce qui a été._

--Mireille, tu ne prends pas de raisin? dit Mᵐᵉ Dabrovine, présentant à sa fille le compotier où les grappes blondes voisinaient avec les pêches duvetées comme une tendre chair.

La jeune femme eut un imperceptible tressaillement de créature soudain rappelée à la réalité; et ses paupières battirent une seconde sur les prunelles encloses dans l’iris de velours sombre, tandis qu’elle répondait:

--Je vous demande pardon, mère. J’étais distraite par ce beau ciel de couchant.

Son regard, encore une fois, à travers les vitres de la riante salle à manger d’hôtel, s’enfuyait vers l’horizon qui était d’or empourpré. La brise du crépuscule y entraînait quelques nuées errantes, cernées de lumière, et agitait les branches qui se découpaient en mouvantes arabesques d’ombre.

--Oui, le temps est magnifique, approuva Mᵐᵉ Dabrovine. Vraiment ce petit pays de Carantec est charmant!... Pas triste du tout... Tu as eu raison, Mireille, de nous y attirer.

--Je suis ravie, mère, que votre impression soit bonne, fit la jeune femme, tout en servant son petit garçon qui, placé près d’elle, attendait, très sage, qu’elle s’occupât de lui.

Il se distrayait à suivre, de ses yeux vifs, les allées et venues des servantes bretonnes à travers la vaste salle, bourdonnante des conversations; où, dans le clair décor des murs, bordés d’une frise de feuilles roussies par l’automne, s’allongeait la file des petites tables.

La jeune femme continuait:

--Père, espérez-vous que, vous aussi, vous pourrez vous accommoder de Carantec, vous le Parisien endurci?

M. Dabrovine sourit.

--Hors de Paris, toutes les résidences se valent pour moi!... Mais cela me fera du bien, évidemment, d’être un peu au vert!

--Mon pauvre papa!... Vous avez la villégiature résignée!... Je vous en supplie, dès que la Bretagne vous deviendra trop à charge, abandonnez-moi, sans scrupule. Je resterai facilement ici avec mes poussins. Il faudra bien qu’un jour ou l’autre, je m’habitue à ne compter que sur moi-même...

--Le plus tard possible, ma chérie, dit M. Dabrovine, avec une douceur dans sa voix un peu brève.

Et son regard se posa, plein d’une compassion tendre, sur cette femme si jeune--elle avait à peine vingt-quatre ans--que la guerre avait faite veuve, près de dix-neuf mois plus tôt.

D’un geste d’affection, Mireille effleura la main de son père, de ses doigts minces, que, seul, l’anneau de mariage enserrait, avec la grosse perle des fiançailles.

--Je sais que vous me gâtez toujours... autant que lorsque j’étais enfant. Mère, êtes-vous bien installée?... Votre chambre vous plaît-elle?

--Oui... elle est assez grande... Elle donne sur la place où est l’église. Je vois des arbres... des passants... C’est très gentil...

--Tant mieux, maman, si vous êtes satisfaite!

Mireille, connaissant les goûts mondains de sa mère, son besoin de société, ses habitudes d’élégance et de confort, s’était effrayée de la voir résolue à venir aussi passer le mois d’août sur la tranquille plage bretonne où elle-même cherchait l’apaisante solitude.

Elle avait tenté de l’en dissuader. Mais Mᵐᵉ Dabrovine avait été, de vieille date, habituée, par un mari très épris et fier de sa beauté, à faire toujours ce qu’elle avait décidé; et il était dans ses vues actuelles de ne pas laisser sans elle Mireille et ses deux petits: Jean, un garçonnet de six ans bientôt, et le bébé, Françoise, dite France, née pendant la guerre, après la mort du père.

Aussi, elle était venue à Carantec, sans écouter aucune objection; quitte à en repartir et à en faire repartir les siens, si l’ennui l’y prenait.

C’est pourquoi Mireille eût bien préféré aller seule à la mer. Mais c’était là chose impossible à laisser même soupçonner; et elle avait, délicatement, tu son désir. D’ailleurs, par nature, elle se livrait peu; et son malheur avait encore avivé ce besoin inné de silence sur elle-même. Elle redoutait si fort les consolations banales, les vaines lamentations, les sympathies où il entrait beaucoup de curiosité! En silence, elle prétendait souffrir.

Toute à sa favorable impression d’arrivée, Mᵐᵉ Dabrovine poursuivait, son regard expérimenté enveloppant les hôtes de la vaste salle:

--La société de l’hôtel paraît très bien composée... J’ai remarqué plusieurs femmes vraiment chic... En somme, si ton frère a enfin son congé de convalescence, il me semble que dans ce joli trou, notre mois de mer pourra s’écouler agréablement, avec les relations que nous y avons... Ton père y a rencontré, tantôt, un de ses collègues du Conseil d’État, un homme charmant, le baron de Survières...

--J’en suis contente pour lui! Vous n’avez pas de lettre de Bernard, aujourd’hui, maman?

--Non, rien... Mais dans son mot d’hier, il disait que sa sortie de l’hôpital était imminente, sa blessure, prétend-il, étant bien cicatrisée.

--Mais il doit «prétendre» justement, remarqua M. Dabrovine, puisque, par bonheur! l’éclat d’obus ne l’a atteint que d’une façon légère.

--C’est pourquoi j’en suis arrivée à bénir la blessure qui a sorti, un moment, mon cher grand de la fournaise et va me procurer sa présence durant quelques semaines! s’exclama Mᵐᵉ Dabrovine, avec tant de conviction que son mari se mit à rire.

--Ah! Gabrielle, que vous avez donc peu l’âme romaine!

--Vous pouvez dire que je ne l’ai pas du tout... Ces tueries me font horreur!... Autant que les belles phrases sur la gloire de ceux qui pérorent bien à l’abri du danger!... Je ne songe qu’à la paix... Peu m’importe en quelles conditions... Si elle dépendait de moi...

--Chut!... chut! intervint M. Dabrovine avec une indulgence ironique un peu.

Il était habitué à ces sorties; mais il ne les supportait que dans le huis clos; et, pour détourner le cours périlleux de la conversation, il dit à Mireille qui, distraitement, entendait les diatribes de sa mère:

--Nous ne parlons que de nous... Mais toi, ma chérie, es-tu contente de ton gîte?

--Oh! oui. De ma chambre, j’ai une admirable vue de pleine mer... Celle-là même que je souhaitais tant retrouver...

Elle ne poursuivit pas et ses dents nacrées mordirent les lèvres, coupables d’avoir laissé échapper l’inutile confidence, que ne relevèrent ni son père ni sa mère, craignant d’effleurer sa blessure.

En effet, deux ans plus tôt, pendant une permission de son mari, alors au Dépôt, en Bretagne, elle était arrivée à Carantec au hasard d’une excursion sur la côte bretonne; et elle en avait gardé un si lumineux souvenir qu’après son malheur, longtemps, il lui avait semblé que jamais plus elle n’y pourrait revenir seule...

Et cependant, voici que cet été, volontairement, elle s’y retrouvait; amenée par le mystérieux besoin, ardent comme une soif, d’y revivre ce passé, que l’impitoyable fuite des jours refoulait déjà, si loin derrière elle...

Donc, sous l’égide de ses parents, elle était arrivée le matin même à Carantec; et toute la journée s’était passée en installation. Elle n’était pas logée dans l’hôtel, car elle avait voulu plus de tranquillité pour ses petits et plus de liberté pour elle-même; mais dans une grande villa, dressée au milieu d’un jardin un peu fruste, d’où la vue enveloppait un immense horizon de mer et de rochers fauves.

Elle avait hâte de se retrouver chez elle; et cependant, sans en témoigner rien, elle attendait, le dîner fini, que M. Dabrovine eût achevé de prendre son café. Mais son regard tomba sur Jean qui commençait à s’agiter sur sa chaise; et alors, elle dit, se tournant vers sa mère:

--Maman, je vous demande la permission de vous quitter; il faut que je conduise coucher ce jeune personnage!

--Certes oui, chérie... Va vite... Tu viendras ensuite nous retrouver...

--Pas ce soir. Je me reposerai aussi de notre nuit de voyage. Bonsoir, mère.

Elle se levait, et ses lèvres se posèrent sur le front sans ride de Mᵐᵉ Dabrovine.

Vers elle, les regards glissèrent, où luisait une curiosité sympathique et admirative. Partout, Mireille Noris éveillait cette même impression; et constamment, elle était qualifiée de «créature délicieuse». «Une Tanagra!» disaient les connaisseurs; et, en effet, l’harmonieuse finesse du visage et de la silhouette rappelait le type grec de certaines femmes d’Arles,--dont sa famille maternelle était originaire,--Arles, jadis colonie phocéenne.

Elle était svelte, pas très grande, avec de souples cheveux noirs, moirés de larges ondes; la peau d’une pâleur chaude que heurtaient le rouge éclatant--sans artifice--des lèvres, la ligne sombre des cils.

La main du petit garçon dans la sienne, elle traversa la salle où le reflet du couchant rosait la blancheur des nappes.

Indifférent, son regard effleurait les visages étrangers qui se levaient vers elle, touchante dans sa robe de deuil dont les doigts de Jean intimidé serraient les plis...

Elle sortit de l’hôtel et se trouva sur la place où se dressait l’église. Seuls, à cette heure de dîner général, dans les hôtels et les villas, y passaient des promeneurs attardés, ou les fervents du coucher de soleil qui se hâtaient pour aller contempler, sur la plage et sur la falaise, la féerie du ciel en flammes, derrière les clochers aigus de Roscoff, et le Creitzker de Saint-Pol de Léon.

Jean bondit de plaisir en se trouvant dehors; et, avide de mouvement, il lâcha la main de sa mère et se mit à courir devant elle, comme un chevreau qui s’échappe. La brise les enveloppait d’une senteur saline. A pleines lèvres, Mireille l’aspira; et son être jeune tressaillit d’une sorte d’allégresse.

Vraiment, pour quelques minutes, elle oubliait la misère de sa vie dévastée, désormais sans avenir; elle ne sentait plus le regret douloureux, pareil à un cilice, qui enserrait son cœur; le regret des joies finies, de la chère présence à jamais perdue...

Une seconde, ses lèvres tressaillirent au souffle vif qui les frôlait et, instinctivement, elle murmura:

--C’est bon!... Que c’est bon!

Avec ivresse, ses yeux contemplaient la mer violette, striée d’or, le ciel limpide, où, vers l’ouest, flambaient les dernières lueurs de la fête du couchant.

Mais Jean accourait... Et le charme brisé, elle sentit s’abattre sur elle le poids meurtrissant de sa solitude. Comme un choc fait jaillir l’eau en gerbe, la réalité heurtant sa fragile jouissance ouvrait la source vive des souvenirs.

Deux ans plus tôt, avec son mari, le soir, ainsi, ils avaient marché sur cette lande qu’aujourd’hui elle traversait seule... Comment, alors, pouvait-elle avoir cette confiance aveugle qu’il lui reviendrait; que, la tempête passée, ensemble, ils reprendraient la vie d’amour, soudain bouleversée par la guerre!...

Ah! qu’ils étaient gais, elle s’en souvenait bien, le premier soir où ils étaient arrivés dans le pays qui les ravissait; d’autant plus gais que la permission de Max commençait!...

Et alors, elle murmura, obéissant à son habitude tendre de lui parler comme si, même invisible, il pouvait encore l’entendre:

--Oh! Max, mon Max, que c’est cruel d’être ici sans toi!...

C’était cruel... Et pourtant, tout le jour, elle avait pu causer, sourire... Elle pouvait jouir, en tout son être, de la beauté de ce crépuscule d’été... Sa douleur ne l’écrasait plus au point de la rendre étrangère à tout ce qui n’était pas cette douleur... Quelle révolte elle éprouvait à en sentir s’atténuer la torture... Et à cela, elle ne pouvait rien! rien!

--Maman, laissez-moi encore courir, pria, près d’elle, la voix enfantine. Vous avez repris ma main et vous la tenez si serrée!...

Elle tressaillit. Puis, l’accent un peu assourdi, elle dit tendrement:

--Tu courras demain, Jean. Ce soir, il faut aller dormir. Je suis sûre que France le fait déjà... Voici notre maison, nous sommes arrivés.

En effet, devant eux, la villa se découpait toute blanche, au milieu du grand jardin d’où montait la senteur des œillets qui foisonnaient dans les massifs de la pelouse.

Mireille gravit le perron et entra. L’Anglaise, qui était la gouvernante des enfants, apparut au bruit des pas sur les dalles du vestibule.

Mireille demanda:

--Bébé dort?

--Oui, madame. Nounou est près d’elle.

--Bien, je vais la voir. Emmenez vite Jean coucher.

--Maman, vous allez venir m’embrasser, n’est-ce pas?

--Mais bien sûr, mon chéri... Sauve-toi pour te reposer et aller jouer de bonne heure sur la plage, demain matin.

--Si je dors, la nuit sera plus vite finie?

--_Come, quickly! Make haste, master Jean_, répétait l’Anglaise.

--_Yes... yes... I am coming!_ Bonne nuit, maman chérie.

En tourbillon, il se précipitait sur sa mère, cherchant à attirer le doux visage qui lui souriait. Puis il disparut, entraîné par la gouvernante. Son pas bondissant fit sonner le bois du parquet, tandis que Mireille entrait dans la chambre où reposait le bébé.

La nourrice rangeait devant une armoire ouverte. Mireille s’approcha du berceau et écarta le rideau de tulle. Penchée, elle regarda la figure menue, où, obstinément, elle cherchait les traits du père qui n’avait pas vu naître cette petite; et ses yeux étaient graves et passionnés...

Elle effleura la menotte abandonnée sur le drap. Puis elle passa chez Jean qui, allongé sous sa couverture, déjà presque endormi, releva cependant sa tête bouclée.

--Maman, j’ai très sommeil et vous ne veniez pas!... Mais je ne voulais pas dormir avant de vous avoir embrassée, une fois pour moi et...

Ici, la voix claire se fit sérieuse, inconsciemment:

--...et une autre, pour papa.

La mère répondit, elle aussi, par un double baiser.

Tous les soirs, c’était ainsi. Mais ce soir-là, lourd de souvenirs, ne semblait pas, à Mireille, pareil aux autres. Le mot innocent du petit garçon réveillait des visions du passé, dans ce même Carantec; des baisers ardents donnés par le jeune époux que grisait l’ivresse de la réunion si longtemps désirée...

Et sa voix tremblait un peu quand elle répondit, soulevant les boucles du front:

--Bonsoir, mon Jean... Voici le baiser de papa, et voici le mien. Dors maintenant.

Déjà, les paupières se fermaient. Alors Mireille pénétra dans la pièce voisine, sa propre chambre. Les deux fenêtres en étaient grandes ouvertes; et, dans le double cadre, surgit un paysage de rêve. Sous une lueur d’un bleu transparent, le jardin s’allongeait; puis, plus bas, en un cercle immense, le pays breton, de grêles bouquets d’arbres, la lande sur les falaises, piquée d’ajoncs et de bruyères, dominant la mer, moirée de nappes lumineuses par le disque d’or pâle qui montait dans le ciel.

La brise souleva, autour du front, les cheveux de Mireille qui s’était approchée de la fenêtre.

Maintenant qu’elle était seule, son courage l’abandonnait; et si forte devenait, en son cœur, la soif de se rapprocher de l’époux disparu, que, brusquement, elle quitta la fenêtre et, sans réfléchir, d’un élan instinctif, elle prit le large portefeuille que, jamais, elle ne laissait derrière elle; parce qu’il contenait les feuillets où, fidèle à une habitude de jeune fille, elle avait noté, au hasard de ses impressions, l’histoire de sa vie de femme.

Ainsi, elle pouvait, dans son désastre, retrouver les jours de joie qui, quelques années, avaient été sa part...

Mais avec quelle âme différente de son âme actuelle elle avait écrit ces pages!... Comme une petite sœur joyeusement frivole, lui apparaissait la jeune fille, même l’épouse amoureuse qu’elle avait été, et qui jamais ne serait plus...

Cette Mireille-là s’était effacée devant la Mireille écrasée, des premiers jours de la guerre; puis révoltée contre l’épreuve; la Mireille que dévorait l’incessante inquiétude qui la tenait éveillée des nuits entières et qu’elle avait pu supporter seulement en se donnant toute à une mission d’infirmière, acceptée à Pau où ses parents l’avaient entraînée, dans la panique de septembre 1914.

Mais ce qu’elle voulait éperdument, en sa veillée de souvenir, c’était retrouver Max vivant; le compagnon charmant avec lequel, pendant quatre années, elle avait savouré le goût grisant de leur bonheur...

Devant elle, sur la table à écrire, il y avait son image; celle d’un beau garçon, aux yeux rieurs et câlins, d’allure très élégante sous l’uniforme; l’air d’un être que la vie enchante, fort d’une foi insouciante dans l’avenir...

En bas du cadre était attachée la croix de guerre, remise à la jeune femme toute tachée par les éclaboussures de sang; et, devant le portrait, des fleurs, comme devant un autel...

Quand, jadis, ils s’étaient connus, elle n’était encore qu’une gamine tout près de ses seize ans,--lui en avait dix-neuf,--avec laquelle il faisait de gaies parties de tennis, de pêche; des promenades, durant les mois d’été où la villégiature de leurs deux familles sur une même plage, en des propriétés voisines, les rapprochait; comme l’hiver, la vie mondaine les réunissait très souvent.

Chaque jour, il s’éprenait davantage de sa délicieuse petite amie; et elle, si ignorante fût-elle encore de l’amour, sentait bien le rayonnement de cette flamme qui s’avivait près d’elle et pour elle.

Avant même qu’elle eût entendu les paroles d’aveu, elle avait compris la merveilleuse vérité; et son cœur de fillette était devenu un vrai cœur de femme, avide de donner autant que de recevoir.

Soudain, un soir de bal, alors qu’au lieu de danser ils s’étaient réfugiés, pour causer, dans un petit salon que le hasard faisait presque solitaire, il avait laissé son secret lui échapper, parce qu’il la voyait si exquise qu’il avait peur qu’un autre ne la lui enlevât.

Et elle avait répondu sans coquetterie, avec toute son âme.

Mais la sagesse de leurs familles les ayant déclarés «encore deux enfants», des mois avaient dû s’écouler avant que leur rêve pût se réaliser. Seulement quatre années avant la guerre avaient été unis «les deux gosses», comme familièrement les appelait M. Dabrovine.

Les doigts de Mireille tremblaient en ouvrant au hasard un cahier,--le premier... Et ses yeux tombèrent sur une date qui arrêta son regard.

11 mars.

Aujourd’hui mon anniversaire. J’ai dix-huit ans. Que suis-je à cette heure?

Extérieurement, une vive et rieuse créature, ardente à tous les plaisirs qu’elle goûte avec une avidité gourmande.

Tant et si bien, que beaucoup de gens ne se doutent guère qu’avec la même fougue, je m’intéresse à ce que je lis...--et tout ce que je peux, je le lis!--à ce qu’on m’apprend--et mon cerveau est insatiable!--à tout ce que je vois de beau, de curieux, de neuf pour mes ignorances de petite fille...

Il me semble que je suis bonne amie, pas trop médisante; intransigeante, je l’avoue, pour ce qui est sincérité, à un point gênant même; car je suis incapable d’articuler un mot qui n’est pas ma pensée vraie...

J’adore tout ce qui est art; mais je n’ai moi-même aucun talent digne de ce nom. La musique que je fais n’est bonne que pour moi-même. Je travaille ma voix seulement parce que j’ai reçu de mère la formelle promesse que jamais le public ne m’entendrait... Et le reste à l’avenant!... C’est un régal pour moi de me réciter des vers; et je suis sûre qu’alors, comme je les _sens_, je les dis bien. Mais je serais incapable d’en articuler à peu près convenablement, si je me savais écoutée.

Ce besoin que j’éprouve, si vif, de demeurer dans ma coquille, est-ce donc de l’égoïsme, comme mon grand frère Bernard le prétend? Pour me taquiner, j’espère. Mère me reproche de vivre «porte close». Pourtant, il me semble, qu’à tous, je me prête autant que je puis leur être bonne à quelque chose.

Mais, c’est vrai, je n’ouvre mon cœur qu’à de rares élus dont la tendresse m’y invite... Non, certes, par dédain ou résolution; mais parce qu’il m’est impossible de laisser pénétrer les passants dans le sanctuaire où vit, retirée, la vraie Mireille;--celle qui possède des trésors pour qui lui paraît les mériter.

Et ce quelqu’un est là, bien près... A l’aube de mes dix-huit ans, je l’aperçois, dressé en pleine lumière devant mon horizon,--l’ami de ma toute jeunesse. Qu’il me tende la main, et je laisse tomber la mienne; sans que, ainsi, j’obéisse à ma volonté, à ma sagesse, à un choix raisonné, je le comprends bien! Mais parce qu’il est _Lui_!

Ce qui me trouble un peu, c’est que je sais bien qu’il ne me connaît guère... Car, c’est étrange, je lui parle très peu de moi. Peut-être, un jour viendra, où, sur son désir, je lui ouvrirai, large, le sanctuaire dont il deviendra la divinité. Mais à cette heure, il ne soupçonne pas en moi, je m’en aperçois bien, une Mireille différente de sa rieuse petite amie; une Mireille plus mystique que pieuse, exigeante sur la valeur de ceux qu’elle aime, qui se reproche de ne pas valoir plus...

Si je lui confiais ce regret, il me répondrait tout de suite, je l’entends:

--Valoir plus!... Mais telle que vous êtes, pour moi, vous êtes l’élue.

C’est une chose étrange, mais j’ai la foi absolue qu’il nous sera donné d’être à jamais l’un à l’autre.

Et l’attente même de ce bonheur m’est une telle douceur, que, par moments, je me demande... stupidement! si le demain qui approche pourra être meilleur que mon présent...

14 mai.

Sagement, j’ai essayé de dormir, mais je ne peux pas!

Ce soir, il m’a dit: «Mireille, je vous aime trop pour attendre plus longtemps que vous deveniez mienne... Vous voulez bien, n’est-ce pas, que je vous demande à votre père? Mireille chérie, vous le savez, dites, que je vous adore...»

Je le savais... Mais que ç’a été bon de le lui entendre dire!

18 mai.

Il a parlé. Nous sommes fiancés. Et c’est divin!... Je n’ai même plus envie d’écrire mon bonheur. Il est en moi, dans mon cerveau, dans mon cœur, dans mon âme. Les mots l’abîmeraient en le racontant. Que c’est délicieux de vivre! Comment des pessimistes moroses osent-ils prétendre le contraire!...

Il y a cependant une ombre sur ma joie. Mère trouve absurde qu’on ait même l’idée de marier «des enfants» comme nous. C’est elle qui parle. «Quand tu auras vingt ans, répète-t-elle, il sera temps.»

Malgré ma belle confiance, j’ai un peu peur de ces déclarations, car maman ne fait jamais que ce qu’elle veut. Père la laisse agir tout comme il lui plaît. Elle sait si joliment s’arranger pour qu’il soit impossible de lui résister!

Heureusement, cette fois, père est en très bonnes dispositions à notre égard... J’espère bien fort en lui. Tout bas, je le supplie, avec la tendresse que je lui ai toujours vouée et qu’il me rend si profonde!... Alors je ne me tourmente pas trop!...

15 août.

J’avais bien raison de me fier à lui. Il a triomphé des objections et de la résistance de maman, qui, d’ailleurs, a été aussi influencée par Bernard dont l’opinion a beaucoup de poids sur elle... Mon cher grand frère, qu’il a donc bien plaidé la cause des «deux petits gosses», comme nous sommes décidément baptisés!

28 août.

Alors, c’est chose maintenant entendue. A l’automne, nous serons mariés. Encore deux mois d’attente! S’il n’y avait pas tant d’occupations qui nous absorbent, cette attente nous paraîtrait interminable.

Quand je pense qu’il y a eu un temps où je considérais le mariage tel une espèce de confrérie solennelle où, tout de même, il me semblait devoir être un peu effrayant de pénétrer... Et maintenant, je l’aperçois comme l’éden vers lequel tout mon cœur s’élance... Car j’y entre avec un compagnon si cher que nulle crainte ne pourra m’assaillir quand, pour y avancer, je sentirai ma main blottie dans la sienne, ferme et tendre...