Le Feu sous la Cendre

Part 10

Chapter 103,926 wordsPublic domain

Toujours ce même adjectif. Délicieuse, oui certes, elle l’est pour lui! Il est évident qu’il lui plaît fort,--je la connais si bien!--et qu’elle serait charmée de le conquérir; d’autant qu’il paraît toujours aussi insaisissable. Cette dernière appréciation n’est pas celle de maman, qui les voyant, ce matin, revenir d’une flânerie le long des petites plages de la côte, s’est écriée, impatiente:

--Voilà encore Maud qui s’affiche! Comment un garçon d’esprit tel que Guisane peut-il, lui aussi, se laisser prendre aux manœuvres d’une coquette!

J’ai protesté, sans réfléchir:

--Mère, croyez-vous vraiment qu’il se laisse prendre? Il l’observe, voilà tout.

--L’observateur est un homme jeune et l’observée ne voit aucun inconvénient...--au contraire!--à servir de sujet d’observation. Où iront-ils ainsi?... Dans sa situation, Maud devrait se tenir tranquille!... Et cette manière de venir pour deux jours, puis de s’éterniser ici!

Je n’ai pas répondu; et maman, mécontente, m’a quittée pour regagner sa chambre.

1ᵉʳ septembre.

Ce matin, nous étions sur la plage, Maud et moi, inactives toutes les deux à regarder la mer qui montait. Maud était allongée sur le sable où elle appuyait ses coudes, la tête sur ses mains jointes, les yeux songeurs sous les sourcils un peu froncés.

Après un silence, l’apercevant ainsi, j’ai questionné:

--A quoi penses-tu, Maud, l’air si absorbé?...

Elle a eu un haussement d’épaules et un sourire désillusionné:

--Je pense à ma destinée...

Je me suis un peu penchée vers elle.

--Maud, cette destinée, ne la gaspille pas, en l’abandonnant... à tous les vents... Confie-la enfin à quelqu’un qui la fera... telle que la souhaitent tous ceux qui t’aiment.

Je l’ai vue tressaillir; et entre les cils rapprochés, son indéchiffrable regard m’a effleurée tandis qu’un pli ironique soulignait ses belles lèvres lourdes.

--La confier en ces conditions?... Mais j’en serais la première ravie, sage Mireille. Seulement, voilà! Voudrait-il de moi celui à qui je serais tentée d’abandonner ma volonté qui n’est que caprice? Celui qui me dominerait et ainsi me sauverait de moi-même... peut-être pour toujours!

Elle parlait d’un ton léger, faisant ruisseler le sable entre ses doigts. Mais dans sa voix, il y avait des vibrations si frémissantes que, soudain pensive, j’ai interrogé:

--Et celui-là, tu ne l’as pas rencontré?

--Je me le demande! Je rencontre tant de monde... Peut-être, oui, sur mon chemin, j’ai frôlé le compagnon près de qui je pourrais enfin marcher, sûre de lui et de moi... Mais ce serait trop beau qu’il s’en aperçoive!... Il y a, au contraire, toutes sortes de chances pour que nous restions deux passants qui se croisent et s’en vont, chacun continuant la route où il est engagé.

Elle parle du même accent de badinage un peu amer et joue toujours avec le sable qui glisse entre ses mains nues dont les bagues étincellent.

Pense-t-elle à quelqu’un?... Dans mon cerveau, un nom jaillit, avec une vision: il y a deux jours, au crépuscule, dans le jardin, Guisane cause debout, avec Maud, allongée dans un _rocking-chair_; elle lui répond, la tête levée, ses yeux brûlants attachés sur lui. Comme jadis, un jour surtout!... je l’ai vue regarder Max... Comme elle en a regardé bien d’autres...

Et, avant que j’aie réfléchi, une question m’échappe des lèvres, pareille à l’affirmation d’un fait:

--C’est de Guisane, que tu veux parler?

Elle ne me dément pas. Sa pose reste nonchalante, le sable filtre toujours entre ses doigts. Mais un pli creuse son front.

--Pourquoi crois-tu cela, Mireille?

--Parce que je vous ai vus ensemble.

--Eh bien?

--Il t’admire.

Elle a un geste d’insouciance moqueuse.

--Mon corps plaît à ses yeux d’artiste et d’homme... Et son esprit tourne autour de mon cerveau, voire même de mon cœur... Peut-être, volontiers, il deviendrait mon amant... si je n’étais ton amie... la pupille de ton père... s’il était pareil aux autres...

--Maud, tu ne penses pas ce que tu dis!

--Oh! si, je le pense!... Sois sûre que Guisane n’aurait pas l’idée de faire de moi sa femme... A moins que je ne me mêle de le griser pour conquérir, par surprise, sa volonté... Seulement, cela, je ne le veux pas. J’estime trop l’homme qu’il est, en ce moment du moins, pour chercher à l’abaisser jusqu’à moi.

«L’abaisser!»... Cette orgueilleuse humilité de Maud me stupéfie. Mais j’ai l’intuition qu’elle est sincère; et je mets affectueusement ma main sur son bras.

--Maud, ma chérie, tu dis des sottises! Tu sais très bien que, sans doute, Guisane autant que «les autres», pour parler comme toi, serait royalement heureux de devenir l’élu... Que sais-tu de l’avenir?

Elle se relève d’un bond.

--Mireille! Mireille, ne souhaite pas que Guisane s’attache à moi, s’il est ton ami...

--Si j’étais sûre que c’est pour votre bonheur... pour le tien avant tout, je le souhaiterais...

Dans ses prunelles, luit l’indéfinissable expression que je déteste. Elle se courbe vers ma main qui a cherché la sienne, l’embrasse avec une sorte d’emportement, me jette une phrase bien singulière:

--Ne sois pas bonne ainsi pour moi... Cela me fait mal...

Puis elle se détourne et se rapproche de la mer où Jean s’amuse, jambes nues.

Mais je ne la suis pas, consciente qu’elle veut être seule.

3 septembre.

Ma pendule marque minuit passé. Je devrais être couchée. A quoi bon? Je ne pourrais dormir; et, dans l’ombre, je penserais peut-être...--pour parler plus justement, je rêverais trop...

Mieux vaut que j’écrive et essaie ainsi de découvrir pourquoi la soirée que je viens de passer me laisse obscurément troublée en tout mon être...

La nuit était lourde d’orage, striée d’éclairs lointains; presque violent, errait le parfum des fleurs, de l’herbe, de la terre que, tout le jour, le soleil avait brûlée.

Après avoir flâné sur la falaise, nous sommes tous rentrés dans le salon de mère, car elle se lasse vite de la promenade. Sauf quelques personnes de l’hôtel qu’elle a prises en sympathie, il n’y avait là que des intimes, Mᵐᵉ de Kermadec, Christiane, Maud, Guisane... J’ai tout de suite organisé la table de bridge, sachant que le jeu avait des fervents.

Maud s’était campée sur le tabouret de piano, tournant le dos à l’instrument; et elle bavardait avec Guisane qui était venu s’asseoir près d’elle. Il l’enveloppait d’un regard charmé bien compréhensible; elle était la séduction vivante. En lumière, la flamme des bougies dessinait la ligne parfaite de la tête, nimbait les cheveux, caressant le visage; les lèvres avaient ce sourire dont l’énigme affole les hommes, autant que son regard... Ce regard qui cherchait celui de Guisane.

Comme est-ce que, si nettement, je voyais tout cela, de l’angle du salon où j’étais assise, causant avec Mᵐᵉ de Kermadec?

Je ne sais si Guisane le lui avait demandé, mais d’un mouvement vif, tout à coup, elle a fait demi-tour sur son tabouret, a ouvert le piano et s’est mise à jouer quelques notes en sourdine.

Bernard, aussitôt, lui a crié:

--Ah! C’est cela! Maud. Chantez-nous quelque chose. Ce sera un régal de vous entendre, par cette admirable soirée!

J’avais tressailli à la demande; et une instinctive prière--par bonheur tue à temps!--m’était montée aux lèvres pour qu’elle ne consente pas.

Maintenant, la voix de Maud me fait mal. Elle l’a peu étendue, voilée parfois, mais si «prenante», douce et ardente, telle une voluptueuse caresse.

A quoi a-t-elle pensé de me dire:

--Mireille, veux-tu chanter avec moi le _Poème du Volga_?... le duo de la troisième mélodie?

--Tu sais bien, Maud, que je ne chante plus!

--Par exemple!... Il y a deux jours, quand j’entrais chez toi, je t’ai entendue!

--Oui, c’était pour Jean qui m’avait demandé «une chanson», comme il dit... que son père réclamait toujours...

Personne n’a insisté, et Christiane, d’un geste tendre, s’est penchée et m’a embrassée. J’ai deviné sur moi le regard de Guisane... Mais en cette minute-là, je me sentais si séparée d’eux tous!...

J’ai, comme le désirait Maud, éteint les bougies du piano; car elle préfère chanter dans l’ombre, par cœur. Et puis, comme tous étaient occupés de leurs distractions, cartes, causeries, musique, je me suis glissée hors du salon pour ne pas entendre Maud. J’ai descendu les quelques degrés du perron et je suis allée me réfugier dans le jardin que la nuit baignait... Alors soudain brisée, je me suis laissée tomber sur le banc où, chaque matin, je viens regarder la mer.

Oh! cette nuit!... Cette nuit ardemment belle... Cette nuit amoureuse... Pourquoi, soudain, m’a-t-elle, sans pitié, rappelé cette autre, juste au seuil de la guerre, où nous étions revenus de Saint-Germain, si follement épris l’un de l’autre... Pourquoi, comme des flots qui ont brisé leur digue, tous les souvenirs les plus tendres de notre heureuse vie me remontaient-ils tout à coup du cœur, réveillant ma soif torturante du bonheur fini?...

La brise chaude qui sentait la mer et les fleurs, car pour venir sur moi, elle frôlait le massif des œillets, des verveines, les branches de syringa qui fleurissent ma fenêtre, cette brise m’apportait le chant de Maud que j’avais voulu fuir et qui s’insinuait en mon âme, emportant mon courage; faisant de moi une misérable créature qui regrettait, qui souffrait, qui, éperdument, voulait ce que jamais plus elle ne possédera...

Que ce chant, par une telle nuit, était cruel à entendre, et que je me sentais--avec quelle intensité!--une pitoyable épave, perdue dans le vaste monde!...

Sans réflexion, pareille à un être qui se noie, entraîné à la dérive, j’ai tourné la tête vers le salon où étaient ceux à qui je pouvais...--un peu!...--me raccrocher... Par les baies ouvertes, j’ai aperçu les joueurs qui écoutaient, envoûtés, eux aussi, par la voix de Maud, à ce point qu’ils avaient cessé leur bridge... Christiane, debout, qui regardait la nuit, les mains croisées sur l’appui de fer du balcon; et, près d’elle, appuyée au mur, la haute silhouette de Bernard. Guisane, lui, devait être resté près du piano, à observer Maud, où je l’avais laissé...

Oui, j’étais loin d’eux qui ne songeaient guère à la pauvre créature que le malheur a faite de moi...

Une telle détresse m’a étreinte que, malgré moi, mes larmes, mes _vaines_ larmes! ont jailli, tandis que, secouée de sanglots désespérés, j’appelais, comme un bébé, tordant mes mains, dans ma souffrance:

--Max! Oh! Max... Je t’en supplie, prends-moi! Je ne peux plus rester toute seule ainsi, loin de toi!...

Des secondes, des minutes ont-elles passé?... Mes yeux qui cherchaient l’invisible dans la nuit se sont brusquements rouverts à la réalité du présent. Une voix, dont je connais maintenant toutes les nuances, me disait, ainsi qu’une fois déjà je l’ai entendue:

--Pauvre, pauvre enfant!... J’étais bien sûr que vous vous étiez réfugiée ici, dans le jardin, pour nous fuir!

J’ai murmuré, encore incapable de reprendre mon masque:

--Ce chant, par cette merveilleuse nuit, réveille tant de souvenirs qui me font mal... Et c’est si horrible de devoir supporter seule ce mal!...

--Non pas seule, petite amie très chère... Pour vous aider dans votre peine, tous ceux qui vous aiment sont près de vous... Et vous le savez bien! Ne vous désespérez pas ainsi, Mireille...

Il était debout derrière moi, toujours abattue sur le banc; l’une de ses mains s’était posée sur mon épaule, l’autre effleurait mes cheveux d’un geste d’apaisement, tandis qu’il me répétait, presque suppliant:

--Ne pleurez pas ainsi, Mireille, je vous en prie!

Enfin! je trouvais un être pour me prendre en pitié, me soutenir! Je ne savais plus que cela! D’instinct, j’ai appuyé ma tête contre son bras, meurtrissant ma joue mouillée de larmes, contre le drap rude de son uniforme.

Maintenant, je me le rappelle, bien confuse.

Mais alors, ma détresse avait submergé ma conscience de la réalité et s’attachait impérieusement à sa sympathie... J’aurais voulu pouvoir me blottir sous sa protection, entendre sa voix me dire les mots que, désespérément, mon cœur appelait.

Ah! l’intensité de ma souffrance m’avait fait perdre la raison!

Par bonheur, tout de même, je demeurais lèvres closes!... Par bonheur, dans la nuit, il ne pouvait voir mon visage! Par bonheur, surtout, il était _lui_... Mais quelle étrange expression j’ai aperçue dans ses yeux quand, d’un mouvement irréfléchi, j’ai levé la tête pour chercher le viatique de son regard... Une expression qui m’a pénétrée toute, comme si enfin j’avais trouvé un refuge; si divinement bonne que, tout à coup, elle a eu ce pouvoir de me rendre à moi-même...

Je me suis redressée. Aussitôt, je n’ai plus senti sa main sur mon épaule. Il a fait quelques pas et est venu devant moi.

Comme il m’a paru pâle dans la nuit qui altérait ses traits. Simplement alors, il m’a demandé, avec une sorte de sollicitude tendre:

--Vous êtes mieux, mon amie? Que c’est dur de ne pouvoir rien pour vous!

Pourquoi mon accent a-t-il pris cette âpreté soudaine pour répondre:

--Personne ne peut me rendre Max! Personne ne peut rien pour moi, vous avez raison.

Il a eu un mouvement, que, je suis sûre, il aurait voulu maîtriser, et un pli a barré son front, durcissant son visage. Me trouvait-il ingrate de tenir pour si peu l’amitié, je peux dire l’affection, qu’il me donne?... Je lui en suis pourtant bien reconnaissante! et lui tendant la main, je lui ai dit:

--Vous êtes très bon pour moi... Merci!

Il s’est courbé, a baisé ma main, en y appuyant longuement ses lèvres... Un baiser si pareil aux baisers d’autrefois, qui m’enivraient...

Puis il s’est redressé, presque brusquement, et il m’a dit, sans relever mes paroles:

--Maintenant, petite amie, vous allez revenir près de nous... Mᵐᵉ Ypsilof ne chantera plus. Le thé est apporté.

Je me suis levée d’un bond.

--Alors, il faut vite que j’aille le servir! Vous rentrez? Je monte une seconde voir si les enfants dorment bien... pour...

J’ai une ombre de sourire:

--... pour pouvoir expliquer mon absence. Et je redescends.

--C’est cela, madame, allez vite!

Il s’est détourné et a remonté vers le perron.

Moi, en courant, j’ai été jeter un coup d’œil sur les enfants, lisser mes cheveux, mettre un peu de poudre sur mes joues brûlantes.

Quand je suis rentrée dans le salon, Maud et Christiane distribuaient déjà tasses de thé et sirops.

A ma vue, mère s’est exclamée:

--Enfin, Mireille, te voilà retrouvée. Où étais-tu donc?

J’ai expliqué évasivement:

--Je suis allée voir les enfants.

Elle n’a pas insisté; Bernard qui, lui, avait eu sur moi un coup d’œil attentif, l’a distraite par une question,--peut-être dans une charitable intention...

Mon Dieu, pourquoi mon nom, prononcé pour la première fois par Guisane, bourdonne-t-il sans trêve dans mon souvenir, avec cet accent que j’entends encore...

4 septembre.

Une nouvelle imprévue.

En arrivant à l’hôtel, pour le déjeuner, Guisane nous a annoncé qu’il était appelé par un camarade blessé, à Brest, ou dans les environs, je n’ai pas bien entendu, et qu’il nous quittait pour quelques jours.

En effet, à deux heures, il est parti par le courrier, après avoir pris congé de nous tous ensemble, groupés devant le _Kelenn_. Il m’a baisé la main, comme à mère, comme à Maud, avec un souriant:

--Adieu, madame. A bientôt, j’espère.

Que ce brillant officier, au masque si ferme qu’aisément on l’eût trouvé dur, était donc différent du Guisane qui, hier soir, me réconfortait avec tant de chaude compassion... De le voir ainsi, quel regret m’a saisie de m’être un instant trahie devant lui!... Heureusement, tantôt, j’ai été distante à souhait...

Donc, il est parti.

Est-ce la dispersion qui commence? Maud doit nous laisser dans deux jours pour Morgat où ses amis la réclament. Morgat, c’est tout près de Brest...

Le congé de Bernard marche à grands pas, hélas! vers sa fin, ce qui rend maman très nerveuse, assombrit père et semble mettre une gravité pensive dans les yeux de Christiane quand ils causent ensemble...

Bernard aussi est songeur et je le comprends. Car il hésite entre son ardent désir de demander Christiane, la crainte de la perdre par son silence et le scrupule de l’amener à s’engager pour un avenir tellement incertain.

Moi, j’ai ce matin, une nouvelle lettre de ma pauvre belle-mère, dans laquelle se trahit le besoin qu’elle a de ma présence; de celle des enfants, plus encore...

Je devrais partir, sans plus tarder, pour l’aller retrouver, comme il était entendu... Et je voudrais tant rester ici encore un peu...

5 septembre.

La bouleversante conversation que je viens d’avoir avec Maud!

Elle nous quitte demain et elle était venue, à la fin de l’après-midi, me faire une dernière visite. Nous étions toutes deux dans le jardin, assises sur ce banc où, l’autre soir, j’ai tant souffert...

Je lui redisais combien je voudrais qu’elle trouvât enfin celui qui la rendra heureuse et elle m’écoutait avec l’expression, qui me trouble toujours un peu, que prend son visage quand je lui témoigne mon affection.

Lentement, elle m’a répondu, la pointe de son ombrelle fouillant la terre:

--Moi aussi je souhaite ton bonheur, Mireille. Tu ne peux soupçonner à quel point! S’il vient à toi, le bonheur, sois sage!... Ne le repousse pas!

J’ai contemplé Maud, stupéfaite, et j’ai dit ce qui est le sentiment de toute mon âme:

--Le bonheur?... Mais il est parti pour moi. Jamais plus, du moins tel que tu l’entends, il ne peut me revenir... Jamais!

Elle a eu un haussement d’épaules.

--Mireille, tu parles comme une enfant qui ne connaîtrait rien de ce qui est! Et pourtant, tu sais bien que nous sommes trop jeunes pour que notre vie soit close. C’est une illusion de se le figurer, un mensonge de le prétendre; par devoir, par orgueil, par charité, par faiblesse... Il y a pour cela, en nos êtres de vingt ans, bien trop de forces vives qui fatalement nous ramèneront vers une existence perdue... qui doit être la nôtre... que nous le voulions ou non!

Je l’ai regardée, je crois, comme j’aurais regardé la tentation elle-même; et frémissante, j’ai repris:

--Mais tu ne comprends donc pas, Maud, qu’il me serait impossible de donner à un autre la place de Max près de moi, près de ses enfants, dans ce qui a été son foyer...

--Dans ton cœur aussi? Ah! tu es bien sûre de toi, Mireille, bien forte, si tu peux ainsi lui commander de rester à jamais fermé à l’amour. Moi, j’en serais incapable!

--Parce que tu n’as pas vraiment aimé!

Un éclair a couru dans ses yeux qui m’interrogeaient:

--Aimé qui?... Pierre Ypsilof... Je l’ai pourtant épousé envers et contre tous! Dieu! ai-je assez lutté avec ton père pour qu’il me laisse faire... Ce Pierre, il m’avait attirée, toute, corps et âme... Un moment, j’ai été sa chose!

--Oui, un moment!... Tu as eu pour lui un caprice... Ce n’était pas le vrai amour...

La voix railleuse, les yeux sur la mer, elle répète:

--Un caprice?... Dis, une passion folle!...

--Si folle, Maud, qu’elle n’a pu se soutenir... Si tu l’avais vraiment aimé, tu ne pourrais imaginer même ta vie près d’un autre? Je l’adorais! mon Max.

Encore sur moi, l’étrange regard que je redoute.

--Ah! Mireille, loyale Mireille, il n’y a pas d’homme, crois-en mon expérience,--si grande, hélas!--qui vaille d’être adoré, pas plus que regretté toute une vie!

J’ai eu un tressaillement tant il y avait de sombre conviction dans la voix de Maud; et j’ai pensé tout haut:

--Alors, Maud, pourquoi désires-tu encore te donner à l’un d’eux pour souffrir?

--Parce que je subis la destinée pour laquelle nous avons été créées! Le renoncement que tu veux pratiquer, Mireille, il est hors nature!... C’est aux vivants, non aux morts, que nous devons appartenir, et il est insensé de dédaigner cela seul qui donne du prix à la vie!

De toute mon âme, j’ai murmuré:

--Puisque cette richesse Max ne l’a plus, pour moi, non plus, elle n’existe plus.

--Sincèrement, tu crois cela? Ah! que tu es donc généreuse!... Si l’on me disait, à moi, que je devrai, à l’avenir, me passer d’amour, j’aimerais mieux mourir sur l’heure! L’amour, où je l’entrevois, où j’espère le trouver, je vais, comme un être glacé court vers le feu qu’il voit flamber. Si tous, autour de moi, vous autres disciples de la vieille morale, vous n’étiez à me surveiller, ainsi que des geôliers, je ne songerais guère à m’enchaîner de nouveau, comme je l’ai fait dans l’ignorance de mes dix-sept ans... Je garderais ma liberté pour aimer quand et comme je le voudrais... selon le caprice qui me tenterait!

Toutes ces choses, Maud les dit, le regard toujours sur la mer, sans autre mouvement que celui de tordre le ruban de sa ceinture. Sa voix s’est assourdie, mais de quelle passion elle vibre!...

J’ai l’impression d’avoir, près de moi, une créature en péril qu’il faut sauver, à tout prix; une impression si forte que je pense tout haut:

--Maud, épouse un homme que tu aimes, et tu ne désireras plus rien, ma pauvre chère.

Une imperceptible pause et j’achève, obéissant à je ne sais quelle impulsion:

--Épouse Guisane!... Tu sauras bien l’amener à toi...

Cette fois, elle a tourné la tête, et ses yeux, dont le regard est un abîme, se sont posés sur moi. Une ombre de sourire, ironiquement amer, crispait ses lèvres:

--Tout de même, il faudrait qu’il s’y prêtât un peu... Et il ne le fera pas... parce que...

--Parce que?...

Lentement, elle a fini:

--Parce qu’il a le cœur pris ailleurs.

--Comment le sais-tu? Il te l’a dit?...

La question était sortie de mes lèvres avant que ma volonté ait pu l’arrêter.

--Je n’avais pas besoin qu’il me dise rien! Je n’avais qu’à voir... Je sais comment est un homme auprès de la femme qu’il aime!

Que voulait-elle dire?... Je la regardais, envahie par une sorte d’épouvante. Elle aussi me contemplait, avec des prunelles où il y avait de la tendresse, de la colère, de l’incrédulité... Quoi encore, mon Dieu?... Et avec une sorte d’emportement, elle m’a jeté:

--Alors, vraiment, Mireille, tu ne t’es pas aperçue que Guisane t’aime?...

J’ai crié, comme si elle m’avait frappée en plein cœur:

--Maud, tu déraisonnes! Oui, il m’aime, ainsi qu’un très bon ami, oui...

Elle a martelé, presque bas:

--Comme l’homme aime la femme qu’il voudrait faire sienne pour toujours!...

Instinctivement, j’ai mis mes deux mains sur mes oreilles pour ne plus l’entendre, tandis que je suppliais:

--Maud, tais-toi!... Ne dis pas de pareilles folies qui sont coupables!... car... car elles me font mal!... Comment as-tu pu imaginer une telle chose!... Guisane, aussi bien que vous tous, sait bien que, maintenant, je suis une femme qui ne compte plus!

Elle a saisi mes deux mains d’un geste impérieux.

--Une femme qui ne compte plus!... Mais regarde-toi donc dans une glace, Mireille! Non pas avec tes yeux de veuve trop fidèle, mais avec tes yeux de femme... Regarde le portrait qu’il a fait de toi... Rappelle-toi la sollicitude constante, les soins dont il t’entoure...

--Une sollicitude d’ami, presque de frère! ai-je répété, désespérée. Oh! Maud, je t’en supplie encore, tais-toi! Pourquoi détruire ainsi ma bonne confiance en lui? En lui qui, jamais, tu entends, jamais, ne m’a dit un mot qui puisse me faire soupçonner ce que tu prétends...

Entre haut et bas, je l’ai entendue murmurer:

--Parce que ton heure n’est pas encore venue! Aussi, parce qu’il est très délicat, très clairvoyant... Il sait qu’il doit attendre...

Un frisson m’a secouée comme si Maud me souhaitait le malheur.

Et j’ai prié de nouveau:

--Maud, tais-toi!... Tu n’es pas méchante, pourtant... Alors pourquoi les vaines paroles que je ne dois pas... que je ne veux pas entendre! Ce que pense Guisane importe peu. Entre lui et moi, il y aura toujours Max qui, dans ma vie, ne sera remplacé par personne... Il me semble que, même dans sa tombe, il en souffrirait; et je veux lui rester fidèle dans la mort, autant que je l’ai été dans la vie, comme je le lui avais promis...

Elle me contemplait avec un mélange de colère et de pitié indulgente, ainsi qu’une enfant ignorante de la vérité.