Le Feu sous la Cendre

Part 11

Chapter 113,800 wordsPublic domain

--Ah! petite femme romanesque, c’est la destinée elle-même qui se chargera de te relever de ton serment imprudent!... Et si je ne me suis pas trompée, si je te le répète, un jour, le bonheur vient s’offrir à toi, ne le repousse pas, ô mystique Mireille! Ne complique pas ton existence par des scrupules insensés!

Cette fois, je n’ai pas répondu. A quoi bon? Maud et moi, nous parlons des langues étrangères l’une à l’autre. Nous sommes aussi différentes que l’étaient, ce jour-là, nos robes de veuvage; elle, tout en mauve, des roses à sa ceinture; moi, dans cet uniforme de deuil que, même pour plaire à maman, je ne peux me résigner à quitter.

En moi, c’était le chaos, sous un souffle de tempête. Oh! pourquoi Maud m’avait-elle ainsi parlé? Parce qu’elle voulait, par ses insinuations, m’éloigner de Guisane, afin d’être plus libre de l’envoûter? Certes, elle n’est pas méchante. Mais quand elle souhaite quelque chose, elle piétinerait n’importe quel cœur pour réaliser son désir.

Ou encore, était-ce parce que, habituée à éveiller toujours le désir de l’homme, elle n’avait pas compris, ou avait mal interprété, le sentiment de Guisane pour moi?

Car il ne lui avait rien dit... C’est elle qui imaginait...

Une seconde, le trouble qui me bouleversait s’est apaisé. Et puis soudain, j’ai revu l’expression des yeux, du visage de Guisane quand il se penchait vers moi, dans le jardin, alors que je sanglotais désespérément.

Et une nouvelle rafale a soufflé en moi... Instinctivement, j’ai serré mes deux bras autour de ma poitrine, comme si je m’enveloppais encore du long voile de crêpe qui, pendant des mois, a enfermé ma douleur...

Mon mouvement a fait regarder Maud de mon côté... Je ne sais quelle expression pouvait avoir mon visage, elle s’est écriée:

--Oh! Mireille, n’aie pas cet air douloureux! Je ne pensais pas te faire mal!... Tu m’en veux?

J’ai dit, le cœur lourd d’une détresse infinie:

--Je t’en veux, oui, d’avoir abîmé mon amitié pour Guisane...

Elle s’est penchée d’un de ces élans auxquels elle m’a accoutumée, et qu’en ce moment tout mon être voulait fuir... Son baiser, son parfum, son bras sur mon épaule, ses protestations même m’étaient intolérables.

--Mireille, je n’ai pas réfléchi que tu pouvais être blessée de paroles comme celles qui m’ont échappé, parce que je suis une impulsive... Tout ce que je t’ai dit, c’est moi seule qui le suppose... Moi seule!... Alors, que t’importe?... Guisane et toi, allez être séparés par la force des choses... Et, sans doute, tout demeurera comme tu le souhaites...

Ce qu’elle disait là, c’était vrai... Confusément, déjà, je l’avais pensé. Et un soupir d’allégement a écarté le poids qui m’étouffait. Il m’a semblé m’éloigner d’un gouffre qui m’avait donné le vertige.

--Mireille, tu me pardonnes?... Je m’imaginais aider à te faire heureuse. Et je me suis trompée! Dis que tu me crois!

Pour en finir de cette scène qui m’était affreusement pénible, j’ai prié, à mon tour:

--Ne parlons plus jamais de tout cela, Maud! Je ne pense pas avoir rien à te pardonner. Oublions cette malencontreuse conversation qui n’aurait jamais dû avoir lieu et suivons chacune notre voie... comme nous le pouvons.

Elle a murmuré:

--Oui, comme nous le pouvons.

Et puis, tout haut, elle a appelé Jean que Kate ramenait de la plage.

6 septembre.

Maud est partie. Moi aussi, je pars. Je ne veux pas revoir Guisane; en ce moment, du moins... Ce sentiment était si fort que, dès hier soir, j’ai annoncé à maman que j’allais retrouver ma belle-mère, ainsi qu’il était convenu. Comme je le redoutais, elle a très mal pris cette décision au sujet de laquelle je ne l’avais pas consultée. Le départ prochain de Bernard la rend très irritable. Et puis, pour elle, malgré ma qualité de femme, surtout depuis que la guerre m’a ramenée sous son toit, je suis toujours la «petite» qui a besoin d’être dirigée et doit obéir à ce qu’elle a jugé bon. Pauvre chère maman, elle pense ainsi faire pour le mieux, dans mon intérêt. Mais que de fois, mon Dieu, le joug de cette affection un peu autoritaire m’a paru lourd!

D’ordinaire, grâce à mon désintéressement de la vie, je me prêtais à tout ce qu’elle voulait de moi.

Cette fois, c’est impossible, après ce que Maud m’a dit. J’ai la terreur de _le_ revoir. Heureusement, il a écrit à Bernard qu’il prolongeait un peu son séjour à Morgat. Quand il reviendra, je serai partie.

Ah! je voudrais être déjà dans la maison de Max, près de sa mère, pour me bien sentir toute à lui, autant que jadis...

8 septembre, 3 heures.

Pénible journée de bagages et d’adieux... Demain à cette heure, je serai déjà loin d’ici. Chaque fois que la conscience m’en revient, une angoisse me serre le cœur... Et combien douloureusement!

Ah! que je le sens donc, une fois de plus, «partir, c’est mourir un peu...»

Petit pays qui m’as été doux, quel «arrachement» ce m’est de te laisser!

6 heures.

Je pars; et maintenant, c’est avec l’espoir qui m’est une force, d’avoir fait deux heureux...

Le hasard...--autrefois mon âme confiante eût dit la Providence!--le hasard donc m’a largement aidée.

Christiane était venue, pour la dernière fois, prendre le thé dans notre cher jardin, devant la mer, et elle m’avait apporté, sur ma demande, une photo d’elle en infirmière, faite par une de ses compagnes, où elle est exquise. Si vraiment _elle_!

Je regardais l’image qui me plaît tant, je la comparais à l’original, quand la cloche de la grille a tinté et j’ai vu apparaître Bernard qui s’est écrié joyeusement, nous apercevant toutes deux, assises dans le jardin, devant la table à thé:

--Et moi qui venais, tout juste, te demander un dernier goûter! Mireille! J’arrive bien.

--Tout à fait à point, mon cher grand.

Il avait baisé la main de Christiane et lui demandait, s’avançant un fauteuil devant elle:

--Mademoiselle, vous avez la théière à côté de vous... Est-ce que je puis vous demander de m’octroyer un peu de son contenu?

--Vous pouvez... Voici le thé désiré. Il est encore bien chaud, n’est-ce pas, Mireille?

Elle le servait avec une grâce alerte, soigneuse de ses goûts qu’elle connaît bien maintenant. Lui, la regardait presque avidement... Mais prenant la tasse qu’elle lui offrait, après l’avoir remerciée, il a dit seulement:

--Oh! Mireille, qu’on était bien dans ton jardin! Et quel souvenir je vais garder de ce dernier thé que j’y prends!... Pourquoi faut-il que la destinée ait la cruauté de nous disperser?... Nous nous entendions si bien tous les trois, ne trouvez-vous pas?

Il parlait d’un ton de badinage. Mais moi, avec qui il a été très confiant, je savais à quel point il lui est dur de quitter Christiane, sans un aveu que, par délicatesse, il se refuse, étant données les circonstances... Tout à coup, il me semblait que moi, j’aurais dû parler à Christiane, lui demander ce qu’elle pense... Certes, nous sommes devenues de vraies amies. Nous avons beaucoup causé. Mais jamais, ni l’une, ni l’autre, nous n’avons eu une allusion même à l’avenir de Bernard.

Elle lui avait répondu, de son accent de sincérité:

--Oui, cela me semblera bien triste ici, quand vous allez être tous partis! Mais je n’y suis plus pour longtemps. J’espère pouvoir aller bientôt retrouver mes blessés.

--Et ils nous feront aisément oublier!

Elle a répliqué, très simple:

--C’est qu’alors, je serai bien changée... Jamais encore, je n’ai oublié de vrais amis...

--Et puis, peut-être, j’aurai la chance d’aller me faire soigner par vous, a lancé Bernard, mi-plaisant, mi-sérieux.

Elle a fait un geste vif pour l’arrêter, comme si de telles paroles pouvaient lui porter malheur:

--Ne dites pas de pareilles choses, c’est mal!

--D’ailleurs, Bernard, si tu veux voir comment elle est en infirmière, regarde...

Je lui ai tendu le portrait. Il a jeté une exclamation ravie:

--Oh! que c’est vous!... bien vous!...

Les yeux charmés, il contemplait la photo, puis l’original qui, ce jour-là, sans sa blouse, sans son voile, n’était qu’une délicieuse fille du monde, dans sa robe de linon, rayée de bleu tendre, dont le fichu dégageait la nuque, moirée d’or, où la brise faisait mousser des cheveux légers, comme autour du front, des tempes. Car elle était nu-tête, sa _charlotte_ de crêpe jetée à terre, près d’elle.

Devant l’attention dont l’enveloppait Bernard, elle était devenue toute rose, et son pied, chaussé de blanc, battait le sable. Mais en riant, elle disait:

--Vous doutez-vous que vous êtes, tous deux, très intimidants à m’examiner ainsi?

--Et vous, mademoiselle Christiane, vous doutez-vous que, si je n’étais un homme très honnête et un monsieur non moins bien élevé, je confisquerais, à mon profit, ce portrait... en souvenir de notre bon temps à Carantec!

Elle a riposté:

--Mais vous êtes un homme très honnête et un monsieur très bien élevé!... Donc vous ne vous appropriez pas le bien d’autrui... Pour vous dédommager, je vous avouerai que si je n’étais, moi, une demoiselle non moins bien élevée, de très bon cœur je vous abandonnerais mon image d’infirmière, en souvenir de notre halte charmante à Carantec, puisque nous sommes... un brin... frères d’armes!

Entre haut et bas, il a marmotté, pour lui-même:

--Ce serait mieux que rien... Mais c’est bien plus encore que je voudrais recevoir!

L’avait-elle entendu?... En tout cas, elle n’a pas relevé l’exclamation discrète; et les yeux vers la mer, elle s’est prise à remuer, d’un geste distrait, sa cuiller dans son thé. Il y a eu, entre nous, un imperceptible silence, animé aussitôt par la voix de Jean qui appelait:

--Maman, maman! Kate demande que vous veniez une minute pour les malles. Voulez-vous, tout de suite, s’il vous plaît?

Il accourait, ravi de son rôle de messager. Depuis le matin, le désarroi de la maison l’enchante; et nous le trouvons partout, prêt à trottiner pour «faire les courses»...

Je m’étais levée, vaguement indécise sur ce que je devais faire. J’avais l’intuition qu’au cœur de Bernard la tentation de l’aveu grondait... Après tout, c’était peut-être la sagesse qu’il y succombât...

En hâte, j’ai demandé:

--Christiane, voulez-vous m’excuser quelques minutes? Kate a besoin d’un renseignement. Je reviens tout de suite.

Elle a incliné la tête sans cesser de contempler le bel horizon qu’elle aime autant que moi. Mais le voyait-elle, en ce moment?...

J’ai donné les indications réclamées. Puis, au lieu de redescendre dans le jardin, je me suis rapprochée de la fenêtre et j’ai regardé vers la table à thé.

Bernard parlait, les yeux fixés sur Christiane qui écoutait, la tête un peu penchée, les mains jointes dans les plis de sa robe, l’attitude ardemment attentive.

Était-ce enfin l’aveu qui échappait à Bernard parce qu’il lui avait paru insensé de continuer à se taire, par un vain scrupule, en cette heure si proche de celle qui va les séparer?

Alors j’ai compris que je devais attendre pour les aller retrouver... Et afin de les laisser vraiment seuls, je suis rentrée à l’intérieur de la chambre, j’ai passé dans celle des enfants, m’appliquant à m’occuper de mes bagages.

Les minutes fuyaient. Je suis revenue à la fenêtre. Cette fois, la main de Christiane était dans celle de Bernard, debout devant elle... Je pouvais redescendre près d’eux.

Il a fallu, pour qu’ils s’aperçoivent de mon retour, que ma voix prononce:

--Je vous ai abandonnés bien longtemps...

--Si longtemps?...

Tous deux avaient eu la même exclamation, tellement expressive, qu’ils se sont mis à rire, en me regardant, mi-confus, mi-radieux.

Ah! cette expression rayonnante des yeux de Bernard... Subitement, elle a fait jaillir, dans mon souvenir, l’image de Max qui me contemplait ainsi, les prunelles éblouies, quand, enfin! père et maman venaient de me promettre à lui... Et l’angoisse trop connue maintenant m’a déchiré le cœur, malgré ma joie d’entendre Bernard s’exclamer, avec allégresse, tout en m’embrassant:

--Quelle admirable idée, chérie, tu as eue de nous laisser!... Et quel beau jouet, je dois à Jean pour être venu te chercher!... Mireille, toi qui m’as toujours donné espoir, c’est toi qui sauras la première... Ce n’est pas seulement le portrait... mais l’original que je recevrai... Ce don sans prix m’est accordé!...

Et il s’est courbé sur la main qui tremblait un peu; cette main qui a tant soulagé de souffrances...

Les grands yeux se sont attachés aux miens, voilés d’une buée de larmes, tandis qu’elle m’attirait:

--Mireille, comme, malgré toute notre tendresse, nous sommes en ce moment cruels pour vous!

J’ai pu murmurer--et j’étais sincère--dans mon infini détachement:

--Non, ne croyez pas cela!... Je suis si heureuse que tout soit ainsi que je le désirais... J’aime la joie des autres, surtout de ceux qui me sont chers... Elle me console un peu...

Et puis j’ai caché ma figure sur l’épaule de Christiane, car je sentais des larmes brûler mes paupières. Mais, en même temps, avec un soudain réveil de ma ferveur d’autrefois, je pensais, de toute mon âme:

--O Dieu, donnez-leur toute la part de bonheur que vous m’avez prise!

TROISIÈME PARTIE

_Ce qui sera_...

I

Accourant sous la fenêtre, large ouverte, de sa mère, Jean appela d’une voix joyeuse:

--Maman! maman!... Le facteur est passé. Est-ce que vous voulez bien que je vous apporte votre courrier?

Mireille apparut dans le cadre de la croisée:

--Non, chéri, ne monte pas. Je descends dans quelques minutes. Je prendrai mes lettres. Ou plutôt, tu me les apporteras sur la terrasse!

Elle savait quel plaisir c’était pour l’enfant, de la servir.

Elle le regarda qui repartait en courant à travers la belle allée du parc où l’automne prochain dorait déjà les frondaisons superbes. Et après qu’il eut disparu, ses yeux errèrent sur le large horizon que, depuis quinze jours déjà, elle ne se lassait pas de contempler.

C’était bien la vraie campagne normande, après Pont-de-l’Arche, voisine de Moulineaux. La _Commanderie_ dominait la vallée de la Seine qui, large et paisible, couleur de jade, descendait vers la mer entre les prairies grasses que hérissaient, çà et là, des silhouettes d’arbres, le clocher effilé de quelque maison de plaisance enfouie dans la verdure.

Voilant encore le soleil matinal, la brume errait à l’horizon, fine comme le bleu gris, très doux, du ciel d’automne.

Ah! qu’elle était bienfaisante, la paix de cette vieille demeure, qu’animaient seuls les rires et les jeux de Jean depuis que Max n’y était plus... Mireille enveloppa d’un regard d’amie les pelouses veloutées autour des massifs en fleurs, les grands arbres dont les branches dessinaient sur le sable des ombres mouvantes...

Puis elle se détourna, et descendit. Dans le vestibule, se promenant de long en large, Jean l’attendait, très sage, le courrier dans ses deux mains.

--Voilà! maman, fit-il avec un bond de plaisir, en la voyant paraître.

Tout de même, l’attente lui avait semblé un peu longue.

Elle prit le paquet, lettres et journaux, tandis que Jean s’exclamait:

--Maman, je peux aller avec vous sur la terrasse?... Je ne vous dérangerai pas pendant que vous lirez vos lettres!

Elle eut un sourire de tendresse vers le petit qui la regardait, suppliant.

--C’est bien sérieux, cette promesse? Tu joueras gentiment avec France que j’aperçois sur les genoux de Kate, sous le marronnier?

--Oui, maman, c’est très sérieux!

--Alors, viens.

Il se pencha, ravi, sur la main de sa mère qu’il embrassa; puis, câlinement, s’attacha à la robe de la jeune femme qui, tout de suite, en marchant, ouvrait le journal, en quête du _communiqué_.

En quelques minutes, elle fut sur la terrasse, une des beautés de la _Commanderie_ qui, de haut, surplombait la Seine, sinueuse entre ses rives charmantes.

--Et maintenant, mon chéri, va retrouver France! dit-elle à l’enfant, avec un baiser.

Il obéit aussitôt. Alors seulement, elle éparpilla les lettres sur ses genoux. Et aussitôt, un frémissement fit battre son cœur plus vite. Sur l’une des enveloppes, son nom était tracé par une écriture masculine, fortement accentuée, qu’elle avait vue à Carantec... Celle de Guisane.

Cette lettre, c’était la première qu’elle reçût de lui, dont elle ne savait rien depuis qu’elle avait quitté la Bretagne... Sinon ce que lui avaient appris quelques lignes, dans un billet de Maud. Il était allé peindre à Morgat et la jeune femme l’y avait rencontré.

«Je l’ai emmené prendre le thé, ajoutait Maud, et nous avons, comme à Carantec, devisé en contemplant la mer. Quel incomparable ami tu as en lui, Mireille... Et comme je te l’envie...»

Une complexe impression l’avait un instant troublée, en lisant ces lignes: obscur regret qu’ils se fussent rencontrés, impatience qu’ils eussent parlé d’elle, plaisir de savoir qu’elle comptait vraiment un peu pour lui.

Et voici qu’il lui écrivait. Pourquoi?

Entre ses doigts, qui tremblaient un peu, elle gardait l’enveloppe fermée. Une bizarre pensée traversait son âme:

--Pour l’amour de Max, en souvenir de lui, ne pas lire cette lettre!... la brûler...

Mais son bon sens tout de suite protesta devant le singulier scrupule. Pour quelle raison renoncer à savoir ce que lui écrivait un tel ami?... Parce que Maud lui avait, un jour, tenu des propos inconsidérés auxquels, résolument, elle s’était imposé de ne plus penser et que le calme de la _Commanderie_ l’aidait à oublier... La _Commanderie_ toute vivante du souvenir de Max à qui elle était si chère; où ils avaient connu les jours bénis qui avaient fermé sa dernière permission.

Elle déchira l’enveloppe et lut:

«Madame, pourquoi êtes-vous partie si vite et si soudainement, tandis que j’étais loin?... Est-ce pour me punir de vous avoir quittée? Si vous saviez comme je l’ai fait sans souci de mon propre plaisir qui, certes, m’eût gardé à Carantec; sourd au sentiment qu’il faut, sans scrupule, jouir pleinement des heures douces que la vie nous accorde, si nul n’en souffre.

«J’avais cru faire ce que je devais; et quand, à mon retour, j’ai trouvé vide le pays où vous n’étiez plus, j’ai pensé que ma sagesse avait été celle d’un insensé.

«Vous n’étiez pas fâchée, pourtant? De quoi auriez-vous pu l’être, amie très chère? De ce que votre malheur, supporté avec tant de courage simple, m’a donné pour vous une admiration que je ne voulais même pas vous laisser entrevoir? Car j’aurais craint de froisser votre délicate réserve et d’amener ainsi, dans vos yeux, un éclair de sévérité qui eût mis, ne fût-ce qu’un instant, de la froideur entre nous.

«Mon amie, j’avais si peu de jours encore à vivre près de vous!... Pourquoi m’en avoir privé?... Vous le savez bien, pourtant, vous qui avez l’âme si bonne, qu’il faut être généreux pour ceux qui vont partir, sans avoir la certitude du retour!...

«Carantec, vous absente, m’a paru intolérable; à ce point, que j’ai incontinent repris le chemin de Paris. Et c’est de là, qu’après avoir bien hésité, je vous écris parce que je ne puis plus supporter l’incertitude de savoir ce que vous pensez, le pourquoi de votre départ inattendu et inexpliqué.

«Madame, faites-moi la charité de quelques lignes. Dites-moi quand vous rentrez à Paris. Est-ce que je ne vous y reverrai pas, avant mon retour au front, bien proche maintenant?... Juste le temps d’inaugurer mon Exposition, le 3 octobre, et je repars. A cette date, serez-vous de retour?

«Vais-je maintenant, pour finir, vous avouer un désir que j’éprouve trop vif pour vous le taire, puisqu’il vous appartient de le réaliser... Petite amie, écoutez-le avec votre cœur, voulez-vous?... Il me paraît tellement impossible de m’éloigner sans vous avoir revue, n’ayant pour dernier souvenir que nos banales paroles d’adieu, sur la place de Carantec; tellement impossible que, si vous ne revenez pas bientôt à Paris, permettez-moi d’aller à la _Commanderie_, vous faire une brève visite d’adieu.

«Est-ce très indiscret de vous demander cette grâce qui me serait bien douce à recevoir?...

«Avec mon plus affectueux respect, je vous confie ma prière, madame. Vous êtes devenue pour moi une si précieuse amie, que je ne puis accepter de vous quitter comme je quitte les indifférents... Écrivez-moi vite que vous consentez... ou que vous revenez!»

Les yeux seuls de Mireille lurent les lignes d’adieu qui fermaient la lettre. En tout son être, frémissait l’écho des paroles que ses lèvres murmuraient:

--Oui... Maud avait raison, il m’aime... Que c’est bon d’être aimée!

A pleines lèvres, elle aspira l’air frais qui frôlait son visage.

Le soleil avait-il donc triomphé de la brume?... Devant elle, autour d’elle, sur l’eau fuyante, sur les arbres cuivrés, dans le ciel limpide, rayonnait une telle lumière!...

Et encore une fois, elle murmura:

--Ah! que c’est bon d’être ainsi chère à quelqu’un!

Cette douceur, elle la savourait sans la discuter, sans réfléchir ni penser, bouleversée par la révélation que la destinée jetait tout à coup en elle, dont tressaillait son pauvre cœur esseulé, toujours avide de tendresse... Aujourd’hui, comme jadis...

--Que c’est bon! que c’est bon! répéta-t-elle encore tout bas.

L’impression éprouvée avait été si forte qu’elle en gardait la sensation d’un choc reçu dont, peu à peu, elle se remettait. Un soupir souleva sa poitrine. Ses yeux éblouis revirent les enfants qui jouaient, la vieille demeure que le soleil illuminait; d’instinct, son regard chercha les fenêtres de sa chambre,--la chambre qu’elle avait toujours occupée avec Max, depuis qu’elle y était entrée, amenée par lui, le premier soir de leur vie d’époux...

Guisane l’aimait... Oui... Mais comment l’aimait-il?... D’amitié?... D’amitié seulement?... Alors, c’était, ce serait exquis! D’amour?... Le mot que sa pensée précisa la secoua d’un frisson.

Alors, quel malheur il y avait là! A quoi aboutirait Guisane, sinon à souffrir, s’il ne pouvait se contenter de voir en elle une «précieuse amie», comme il l’appelait.

Car elle ne voulait pas, elle n’admettait pas que, pour elle, il pût être autre chose. Et il fallait qu’elle lui en donnât l’absolue conviction.

Comme une réponse au dilemme qui se formulait en elle, ses lèvres tremblantes articulèrent:

--Je voudrais tant le garder comme ami! Tel qu’il était pour moi à Carantec!...

Serait-ce possible?... Toute jeune fût-elle, si bien, elle savait à quel écueil se heurte, presque fatalement, l’amitié entre un homme et une femme jeunes. D’abord apparaît l’amoureuse amitié... Et puis...

Elle secoua les épaules, comme pour faire tomber, derrière elle, la pensée qui la troublait.

Pourquoi ne pas tenter de réaliser la belle chimère?... Elle, qui n’avait plus rien, ne pouvait-elle essayer au moins de mettre, dans sa vie dévastée, le réconfort d’une amitié sûre? Elle pensait:

--Il est si délicat, si clairvoyant, il a tant d’expérience, il comprendra bien, tout le premier, ce qui doit être, seulement.

Et maintenant, il fallait lui répondre... Quoi?... Quand serait-elle à Paris?... Elle n’en savait rien encore. Tout dépendait de ses beaux-parents que sa présence rendait moins tristes. Pour elle, c’était un devoir de demeurer près d’eux; et, avec joie, en souvenir de Max, elle le remplissait, récompensée par la tendresse qu’ils lui montraient.

Mais, à elle aussi, après avoir lu la lettre de Guisane, il paraissait impossible de le laisser repartir au front sans un dernier adieu.

Le recevoir à la _Commanderie_?... Oui, c’eût été exquis de causer avec lui, sur cette terrasse, devant ce large et beau paysage de France!...

Mais... mais... En elle, d’obscures délicatesses se refusaient à ce qu’il vînt dans la maison de Max; la maison où demeuraient errantes les ivresses de leur jeune bonheur, à son aube, de leurs dernières heures d’amour... Elle aurait eu le sentiment d’une profanation en y accueillant Guisane...

Alors quoi?... La sagesse, c’était d’attendre pour décider quelque chose.