Le Feu sous la Cendre

Part 12

Chapter 123,774 wordsPublic domain

Mais, tout le jour, une sorte de joie brûla en elle, transfigurant son austère existence. Et, sans effort, elle fut, pour son beau-père, la lectrice et la causeuse charmante qui, seule, parvenait à le distraire de ses douleurs physiques et de la souffrance exaspérée d’avoir perdu son fils unique, malheur auquel il ne se résignait pas...

II

A la fin de l’après-midi, comme elle revenait de faire quelques courses dans le village et passait devant l’église, elle aperçut sa belle-mère qui en sortait, et, sur le seuil, parlait à une pauvre femme.

Aussitôt, elle arrêta sa course et se dirigea vers la plate-forme qui, sous les arbres, s’ouvrait devant le portail, sur le large horizon du fleuve et de la campagne.

Mᵐᵉ Noris venait de quitter son interlocutrice; et son mince visage--si triste...--s’éclaira un peu à la vue de la jeune femme.

--Tu rentres de te promener, Mireille?

--Non, mère, je reviens de la poste, de chez la mercière, etc., etc... Mais comment êtes-vous, à cette heure, à l’église?... Y avait-il donc un office?

--Non, chérie; mais je n’avais pu, ce matin, aller à la messe, parce que ton beau-père avait passé une très mauvaise nuit et me voulait près de lui.

Tendrement, Mireille passa son bras sous celui de la vieille femme. Elle avait une affection profonde pour cette créature qui était le dévouement incarné; à qui il était aussi naturel de se donner, qu’aux autres de s’occuper d’eux-mêmes.

--Mère, vous allez vous épuiser! Laissez-moi vous remplacer auprès de père. Vous savez qu’il accepte volontiers mes soins, et je puis être une très bonne garde de nuit.

--Et tu perdrais la belle mine que tu as rapportée de Bretagne! Max ne me le pardonnerait pas... Aujourd’hui, tu es aussi fraîche qu’une fillette!

Elle aussi--comme Mireille--avait cette tendre habitude de parler toujours de Max comme s’il était vivant. Ainsi, elle le gardait mêlé à son existence.

Mireille avait tressailli aux paroles de Mᵐᵉ Noris. Un frisson glaçait, en son cœur, la joie qui depuis le matin y rayonnait.

--Max ne voudrait pas non plus, mère chérie, vous voir fatiguée comme vous l’êtes. Vous vous laissez prendre toute, par père et vos œuvres... Et voilà le résultat!

--Ma petite fille, je t’assure que je ne suis pas autrement fatiguée.

--Mère, vous n’êtes plus que l’ombre de vous-même...

--Ce n’est pas la fatigue qui en est cause... Tu le sais bien, Mireille.

--Oui, je sais...

Plus étroitement encore, elle serra le bras de Mᵐᵉ Noris. Toutes deux suivaient, d’un pas distrait, la belle route en corniche qui ramenait à la _Commanderie_. De nouveau, à l’approche du crépuscule, la brume estompait les lointains. A travers le voile transparent, le couchant était de pourpre violacé... Ce n’était plus l’horizon de flamme et d’or, derrière Roscoff...

Et sourdement, Mireille se prit à murmurer:

--Oh! mère, que je voudrais avoir une âme comme la vôtre!... En la mienne, c’est le chaos! Comment faites-vous pour avoir le courage de vous résigner!

--Dieu m’aide, chérie. Prie, pour qu’il te secoure. Mireille baissa la tête, cessant de regarder l’infini du ciel.

--Je ne peux plus prier, mère. Je l’ai fait pendant des mois et des mois pour Max... et ç’a été en vain... Ma confiance est morte. Il me semble que le ciel est vide... Et si parfois, l’idée me revient qu’il ne l’est peut-être pas, je me sens alors... c’est mal, je le sais... une enfant révoltée, rebelle désormais à toute demande, devant Celui qui a permis que j’aie tant à souffrir... Moi et bien d’autres!

--Mireille, Mireille, ma pauvre petite! Ne pense pas ainsi des choses qui avivent ta peine! Tu reconnais toi-même qu’elles sont coupables, fit Mᵐᵉ Noris très tendre.

Et son doux regard enveloppa le jeune visage que l’angoisse ciselait.

--... Rappelle-toi plutôt ce qui t’a toujours été enseigné, Dieu sait ce qu’il nous faut...

Mireille tressaillit. Guisane, dans le bois de Carantec, avait eu la même pensée que cette croyante. Penchant plus encore la tête, elle écoutait la voix qui continuait avec une conviction fervente:

--Chérie, pour l’amour de notre Max, pour que, dans l’inconnu où il est entré, il connaisse un bonheur que jamais la terre ne lui aurait donné, acceptons le sacrifice qui nous est imposé, sans en chercher la raison...

Mireille dressa la tête et répéta:

--Pour qu’il connaisse le bonheur?... Mais, mère, ce qui me soutient, c’est cette foi qu’il a reçu la récompense de son dévouement! Si je pensais qu’il souffre, je crois bien que je me tuerais pour aller souffrir avec lui! Oh! mère, c’est atroce, votre dogme d’une expiation inévitable!

--Mireille, mon enfant, calme-toi! Pense avec moi que nous pouvons confier celui que nous avons tant aimé, à la Bonté juste et miséricordieuse... Prie pour que l’offrande de ta douleur soit acceptée... Et tu verras quelle consolation c’est de supporter pour lui... Puisque nous ne pouvons plus rien d’autre...

--Oui, mère, je vous comprends, dit tout bas Mireille, dominée par la beauté du sentiment qui soutenait cette mère désolée.

Et en silence, serrées l’une contre l’autre, elles achevèrent leur route vers la _Commanderie_ toute proche, dont la façade grise apparaissait entre les arbres.

Au-devant d’elles, accourait Jean qui faisait sa promenade quotidienne avec l’Anglaise:

--Bonjour! grand’mère... Bonjour! maman. J’ai bien tenu compagnie à grand-père, comme vous me l’aviez recommandé. Mais il disait toujours que ses douleurs lui faisaient très mal.

--Il souffre encore! s’exclama Mᵐᵉ Noris, tout de suite inquiète. Je crois qu’il a raison. L’automne est trop humide pour lui, ici. Il va falloir regagner Paris bien vite.

--Vous le regrettez, mère?

Elle eut un sourire résigné.

--Pour moi, oui... J’aime à vivre dans la maison où Max a joué tout petit... Et puis j’étais bien heureuse de vous avoir, toi et les enfants... Mais bien entendu, ce sont là des sentiments très secondaires... Avant tout, nous allons voir l’avis du docteur.

Mireille inclina la tête. Alors bientôt peut-être, les circonstances allaient la ramener à Paris... La pensée de Guisane se raviva dans son souvenir. Mais elle n’éprouvait plus la radieuse allégresse qui l’avait soulevée hors d’elle-même... Plutôt une sorte de remords d’avoir été heureuse que, si vivement, il souhaitât la revoir...

Cependant, lui n’était pas responsable de cette défaillance de son cœur, trop altéré d’affection. Il attendait sa réponse, avec une impatience dont elle avait l’intuition...

Aussi, le soir, quand elle eut regagné sa chambre, elle s’assit devant son bureau; elle songea, puis se mit à écrire:

«Non, certes, je n’étais pas fâchée, mon ami. De quoi aurais-je pu l’être?... Vous avez été si bon avec moi!

«Je suis partie soudainement, c’est vrai... Mais parce qu’il le fallait... Vous me croirez sur parole, n’est-ce pas?

«Sûrement, nous nous reverrons avant votre départ. A Paris, sans doute. La date de mon retour n’est pas encore fixée. Mais je pense bien qu’avec les tout derniers jours de septembre, je regagnerai mon gîte personnel,--le _home_ de jadis...--où j’ai la consolation, douce et poignante, de me réinstaller, père ayant pu décider maman à me laisser suivre mon désir.

«Vous viendrez m’y faire votre visite, n’est-il pas vrai? pour savoir où me trouver quand, au front vous pourrez vous souvenir de votre amie; et aussi plus tard, quand la guerre finie, vous aurez un instant à me consacrer.

«Car il ne faudra pas me délaisser. Votre compréhensive sympathie m’est si bienfaisante! L’amitié et le souvenir fidèle que vous gardez à mon cher disparu font qu’il me semblerait triste infiniment de redevenir pour vous une dame étrangère, à qui vous devez seulement des politesses d’homme du monde. A travers le temps, il faut que nous restions de vrais amis, sûrs l’un de l’autre... Vous voulez bien?

«Moi, je sais que, fidèlement, à jamais, je demeurerai la Mireille dont vous avez compris et plaint la peine et qui ne pourra l’oublier... Croyez-en l’assurance que je vous envoie, avec le meilleur de mon amitié.

«MIREILLE.

«Jean vous regrette bien souvent; et, ne devenez pas orgueilleux! j’avoue que plus d’une fois, sa maman l’a imité.

«De sa part, une poignée de main, toute masculine et très affectueuse.

«Après lui, je mets à mon tour ma main confiante dans la vôtre. A bientôt, mon ami.

«M.»

III

Au moment d’entrer dans la salle de la rue de Sèze, Mireille eut un coup d’œil sur la montre que le bracelet retenait sur son gant.

Dix heures et demie à peine.

Elle avait un bon moment pour voir l’exposition de Guisane, ouverte depuis l’avant-veille,--le jour même où elle rentrait à Paris,--et dont elle avait déjà lu d’enthousiastes comptes-rendus. Mais elle n’avait pas vu Guisane lui-même. La veille, il avait passé chez elle. Elle était sortie. Ce matin, il n’y avait guère de chance pour qu’il fût rue de Sèze.

Pourquoi donc ne lui avait-elle pas écrit, comme il l’en avait priée, pour qu’il vînt lui faire les honneurs de son exposition? Quel absurde scrupule l’avait arrêtée?... Voici que, maintenant, un sourd regret l’obsédait...

Elle entra dans la salle où, devant les _Croquis de guerre et de paix_, s’immobilisaient les visiteurs, invinciblement retenus par leur puissance évocatrice.

Et, au premier regard, la même impression la domina, devant ces visions saisissantes qui étaient la vie même.

Tout de suite, elle eut le sentiment que cette Exposition était plus qu’un succès, un vrai triomphe pour Patrice Guisane. Ah! comme elle comprenait qu’il adorât son art, conscient des dons qu’il avait reçus!... Comme elle comprenait sa terreur--la seule qu’il connût...--qu’une blessure pût, en une seconde, éteindre à jamais son regard!

Dans son intuition d’artiste, il avait prodigieusement discerné ce que devaient être les images de la guerre moderne... Ces images que lui-même avait notées sur le vif, ces scènes qu’il avait intensément vécues, qu’il avait contemplées, non seulement avec ses yeux, son cerveau de peintre, mais aussi avec son âme de soldat, de penseur doublé d’un psychologue aigu; et qu’ensuite, il avait transcrites dans leur terrible et superbe désolation.

Lentement, elle avançait, frémissante d’émotion devant cette révélation, pour elle, de ce qu’était la guerre.

Campagnes dévastées, avec des coins que le hazard avait laissés délicieusement paisibles et verts sous un ciel de bataille taché par la fumée des obus; une terre creusée, bosselée, soulevée, que hérissaient des ruines informes, qui ne trahissaient plus rien de ce qu’elles avaient été; arbres déchiquetés, tordus, desséchés, douloureux à voir autant que des squelettes.

Et il y avait aussi de tragiques visions de la nuit, où luisaient le pinceau lumineux des projecteurs, l’éclair des fusées, les flammes de Bengale, la lueur du canon, de l’obus incendiaire, des fermes, des villages entiers qui brûlaient.

Plus loin, c’était la pénombre morne des tranchées où les formes se confondaient avec la glaise... Formes couchées, écrasées dans la boue, par le sommeil, la fatigue, le froid... Formes assises sur le talus qui servait de banc... Formes dressées dans le jet de l’assaut... Et encore c’étaient des types de toute sorte, notés au passage, avec un souci de leur individualité qui en faisait des figures inoubliables: _poilus_ bien français, _tommies_ juvéniles et imberbes, Américains râblés, Cingalais aux noires prunelles rêveuses...

En face de la poignante évocation sur l’autre panneau de la salle, les _Croquis de paix_, annonçait le catalogue; superbement lumineux, dont le coloris était une fête pour les yeux; paysages ou marines de Carantec qu’elle reconnaissait, et d’autres qu’elle ignorait, souvenirs de Morgat, quelques silhouettes exquises de Maud... Et son portrait, à elle, que, craignant de désobliger Guisane, elle avait laissé exposer.

Certes, si rapidement qu’il eût été fait, il lui était devenu bien familier à Carantec. Mais l’avait-elle donc oublié?

Saisie, presque troublée, elle regardait la forme svelte qui était la sienne, la figure fine, si claire sous les cheveux sombres, où songeaient de grands yeux veloutés... Alors, c’était ainsi que Guisane la voyait?...

Une sensation, si pareille à du plaisir, la frôla, que, vivement, elle se détourna et revint vers les _Croquis de guerre_. Mais, derrière elle, une voix s’élevait:

--Alors, vraiment, tout cela vous intéresse, madame?

Un sursaut lui jeta aux joues une onde pourpre. Elle n’avait pas besoin de regarder pour savoir qui, soudain, lui parlait avec l’accent inoublié. Son cœur eut un battement plus rapide; et ses yeux, alors, rencontrèrent ceux de Guisane qui la contemplaient avec une telle joie qu’elle eut la sensation d’une brûlante clarté dont son être était pénétré.

Il lui tendait la main,--comme il l’eût appelée, irrésistiblement;--et elle donna la sienne, avec la même confiance heureuse qu’elle avait éprouvée le jour de leur aventureuse promenade en mer, quand elle se reposait sur sa protection. Avant qu’elle eût parlé, il disait, sans détacher d’elle ce regard qu’elle connaissait bien:

--Enfin! enfin! je vous retrouve! ô fuyante amie... Je commençais à croire que cette bienheureuse minute me serait refusée!... Car je pars dans deux jours... Et vous ne reveniez pas!

--Et je suis revenue!... Et aussitôt me voici chez vous!... fit-elle, d’un ton voulu de badinage, avec un sourire, sa volonté raidie contre le charme dont l’envoûtait le plaisir de Guisane, en la retrouvant.

C’était donc bien vrai ce que Maud disait? Comme à la _Commanderie_, cette pensée traversa en éclair son cerveau; et, une seconde, toute sa jeunesse tressaillit d’une allégresse ardente.

Les yeux toujours fixés sur elle, comme s’il eût été insatiable de la contempler, il lui répondait avec un joyeux sourire:

--Oui, c’est vrai, vous voilà!... Et je bénis le hasard qui m’a obligé à venir ici, ce matin, pour prendre un renseignement... Sans quoi, il y avait bien des chances pour que cette journée s’achevât encore sans que je puisse vous joindre! Et j’en ai si peu encore!... Hier, ayant appris par votre père que vous étiez arrivée, je me suis risqué à passer chez vous... quitte à me voir refuser votre porte, comme trop pressé!... Et puis, vous étiez sortie!

--Oui... J’avais été voir mère. Mais votre visite a ravi Jean, plus privilégié que sa maman.

--Plus privilégié!... C’est gentil de dire cela à votre ami... J’espère que vous le pensez un peu! Que ce n’est pas une politesse de dame très aimable. Ah! que c’est donc délicieux de vous retrouver, madame mon amie...

Lentement, elle articula, comme si, malgré elle, la vérité s’échappait de son âme même:

--A moi aussi, cela fait bien plaisir!

--Vrai?

Son accent était presque grave. Et, un peu, il penchait vers elle sa haute taille, pour mieux lire dans les prunelles veloutées, au fond desquelles une intense clarté luisait.

--Vrai! très vrai! homme de peu de foi. Et maintenant que vous êtes convaincu, n’est-ce pas? montrez-moi vite, avant que je parte, celles de vos œuvres que vous préférez... J’ai très envie de savoir si j’ai bien jugé!... O mon ami, que je suis fière de vous!...

--Tant mieux! et merci de me le dire!... Mais pourquoi parlez-vous de partir, madame? J’espère bien que vous n’allez pas disparaître, juste quand j’arrive!

Elle le regarda, avec un sourire où tremblait un regret aigu:

--C’est qu’il y a déjà longtemps que je suis ici! Et c’est bientôt l’heure du déjeuner de mes poussins. Je ne puis me mettre en retard!

--Qu’est-ce que cela fait, madame? protesta-t-il avec une vivacité gamine. Ils ont Kate pour leur faire prendre patience... C’est une très mauvaise habitude de se rendre esclave de ses enfants!

Puis, changeant de ton, il pria:

--Madame, soyez bonne, très bonne!... Oui, nous regarderons tout ce que vous voudrez... Mais d’abord, venez, un instant, vous asseoir sur ces sièges hospitaliers, que nous causions un peu... comme à Carantec!

Elle hésitait, effrayée du désir qu’elle avait de consentir. Mais sans attendre sa réponse, il lui avançait un fauteuil. Vaincue, elle s’assit avec une soumission joyeuse. Il semblait que sa volonté lui échappât, laissant ressusciter l’ardente Mireille de jadis, dans la veuve fidèle qu’elle prétendait demeurer. Et cette mystérieuse allégresse, voici qu’elle ne pouvait l’étouffer... Elle la sentait grandir, envahir son cœur... Ainsi qu’elle avait vu, tant de fois, la mer s’emparer du sable...

Heureusement, Guisane ne savait pas; et il s’exclamait d’un ton de reproche:

--Pourquoi ne m’avoir pas écrit que vous viendriez ce matin?... Je serais accouru pour vous recevoir. Honnêtement, je ne puis dire «pour vous montrer mes croquis...» Car, vous présente, c’est incroyable comme mon exposition me devient indifférente!

--Merci bien!... glissa-t-elle, amusée.

--Je n’ai plus le moindre désir de m’en occuper, mais, seulement, le besoin de savourer votre présence, si longtemps perdue... Un grand mois!... De bavarder avec vous, de savoir de vous tout ce que vous ferez à votre ami l’honneur de lui confier... puisque nous ne sommes pas brouillés!...

--Brouillés? Quelle singulière idée vous avez là!

--Pas plus singulière que votre inexplicable départ. Quand je suis revenu de Morgat, que votre mère m’a annoncé que vous l’aviez quittée, j’ai cru à une très mauvaise plaisanterie. Hélas! c’était la vérité... J’ai tout de suite découvert que Carantec sans vous, ce n’était plus Carantec. Mais, bon gré, mal gré, il m’a fallu me passer de votre présence qui m’était devenue une exquise habitude... Et je vous retrouve pour vous perdre de nouveau... Cette fois, pour combien de temps!...

Elle devina qu’il pensait, «peut-être pour toujours». Et une telle angoisse l’étreignit, qu’elle ne sentit plus la mystérieuse joie qui la bouleversait... Parce qu’elle comprenait qu’il était vraiment bien à elle...

Il priait:

--Petite amie, racontez-moi beaucoup de choses de votre séjour à la _Commanderie_ afin que j’aie, plus encore, des souvenirs de vous... pour supporter les heures sombres.

Elle dit doucement, avec un chaud et mélancolique sourire:

--Ah! si je pouvais vraiment quelque chose pour vous, en échange du bien que vous m’avez fait!

Il l’enveloppa d’un étrange regard. Ses lèvres s’entr’ouvrirent. Mais il ne prononça pas les mots qu’il ne fallait pas dire...

Et changeant de ton il s’exclama, d’un accent d’amicale gaieté:

--Avec tout cela, vous ne me racontez rien!

--Et il est midi moins cinq!... Comme je vais être en retard! Mon ami, mon ami, où avez-vous entraîné une mère de famille!

Elle avait un sourire contrit, mais dans le regard lumineux où le sien plongeait, il lisait bien qu’elle n’était pas fâchée... Jamais, peut-être, il ne lui avait vu cet éclat qui le faisait tressaillir d’une sorte de bonheur douloureux,--puisqu’il ne devait rien attendre d’elle...

Il allait dire:

--Heureusement, ce soir, nous pourrons causer, car nous dînons ensemble chez Mᵐᵉ votre mère.

Mais elle semblait l’ignorer, et une intuition lui révéla qu’il valait mieux qu’elle n’en fût pas avertie. Il la devinait effarouchée un peu par l’ivresse de la retrouver qu’il ne lui avait pas assez cachée. Et, farouche comme elle l’était, dans sa réserve, elle eût été capable de trouver un prétexte pour rester à l’écart.

L’accompagnant vers la sortie, il demanda, cela seul qu’il pouvait espérer recevoir:

--Quel jour, madame, voulez-vous bien m’indiquer, pour que j’aille vous faire mes adieux?

Elle eut une hésitation. Était-ce très sage de le recevoir?... Mais comment lui refuser alors que c’était pour le front qu’il repartait... Et elle répondit:

--Demain, vers cinq heures, si cela vous convient. Les enfants seront là; Jean sera ravi de vous revoir...

--Merci, madame, demain cinq heures; c’est chose entendue.

--Bien! Alors je me sauve... Comme nous avons bavardé!... J’avais bien fait de regarder votre œuvre avant votre arrivée, car vous ne m’avez rien montré du tout!

--Pardonnez-moi, mon amie... La douceur de vous revoir m’a fait oublier tout ce qui n’était pas vous...

Elle s’exclama, mi-rieuse, mi-confuse:

--Je ne peux pas faire autrement que de vous pardonner, puisque le mal est irrémédiable!... Mais tout de même...

--Ne finissez pas!... Ne me gâtez pas mon plaisir!... A demain, madame. Attendez une seconde, que je vous fasse avancer une voiture.

Il était sur le seuil, avec elle, et d’un signe, appela une auto.

Vite, elle monta. Encore une fois, dans le cadre de la portière, il aperçut la douce figure--grave et passionnée--qui lui souriait à l’ombre de la capeline de deuil.

IV

--Maman, vous me promettez que vous m’appellerez pour dire adieu à M. Guisane? demanda Jean, très sérieux.

--Oui, je te le promets. Va jouer en attendant, mon chéri.

Docile, le petit sortit du salon où Mireille arrangeait les fleurs splendides qu’elle venait de trouver en rentrant de sa quotidienne visite chez sa mère; des fleurs qu’une carte accompagnait avec ces simples mots: «Remerciements du peintre, et son adieu, à son complaisant modèle.»

C’était une vraie moisson qu’il lui avait envoyée là; des fleurs librement réunies pour qu’elle pût les disposer à son gré... D’abord, des roses et encore des roses... Et puis la fleur d’automne, des chrysanthèmes admirables dont la senteur un peu âpre heurtait l’arôme délicat des roses.

La veille, ensemble, ils avaient dîné chez Mᵐᵉ Dabrovine, où elle avait été saisie de le voir entrer dans le salon, quelques minutes après qu’elle-même venait d’arriver. Et aussitôt, en elle, avait bondi une si vive impression de plaisir que, plus tard, allongée sans pouvoir dormir dans son grand lit solitaire, revivant la soirée trop tôt finie, elle s’en était sentie confuse au point de cacher, d’un geste d’enfant, son visage dans l’oreiller.

Durant cette soirée, où ils n’avaient pas eu un instant d’aparté, elle l’avait retrouvé tout différent de ce qu’elle l’avait vu le matin. C’était le Guisane, homme du monde, qui lui avait dit adieu devant l’hôtel, à Carantec; amical, certes, mais à la façon d’un étranger courtois; dans son regard, surpris plusieurs fois sur elle, seulement, elle l’avait retrouvé tel qu’elle aimait. Il s’était montré le brillant causeur qu’il savait être dans les milieux qui lui agréaient, parmi des hôtes de choix. La conversation dirigée par sa mère, maîtresse de maison consommée, avait fui le sujet exécré de la guerre que tous savaient redouté par elle. Et la causerie animée, spirituelle, variée, avait été celle de gens libres de tout souci... N’eût été le regard de M. Dabrovine, qui s’assombrissait dès qu’il se posait sur Guisane; n’eût été la robe de deuil de Mireille, l’expression mélancolique de ses yeux profonds, nul n’aurait pu soupçonner que cette mère avait un fils au front, très exposé; que cet homme qui dissertait si alertement de littérature et d’art, allait, deux jours plus tard, repartir au-devant du danger certain.

Comme ils s’étaient mal vus, en cette soirée, la dernière où ils se rencontraient... Maintenant, pour la visite d’adieu, il allait venir chez elle--la première fois; entrer dans le petit salon qui était vraiment sien, avec ses livres, ses bibelots favoris, les gravures qu’elle préférait. Et en elle, se ravivait la violente impression, pareille à de la joie, qui la troublait un peu...

Le timbre d’entrée résonna. Il était cinq heures. Sûrement, c’était Guisane.

La porte s’ouvrait. Le domestique annonça. Et ses yeux aperçurent la haute silhouette bleu clair, rencontrèrent le même regard qui l’avait saluée, dans la première minute de leur rencontre, là-bas, devant les _Croquis de guerre_.

C’était bien le Guisane qu’elle avait souhaité, celui qui entrait, et se courbait pour baiser sa main, avec une exclamation toute vibrante d’une allégresse jaillie du cœur même, semblait-il.

--Enfin, madame, je vais peut-être vous voir bien à mon gré!

--C’est-à-dire?...