Le fameux chevalier Gaspard de Besse

Part 8

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--Les soldats veulent choisir leurs officiers. Tu t’imposes à nous. Nous ne t’avons pas choisi. Nous ne voulons plus de toi. Ils désigneront pour chef qui bon leur semblera. Choisir, c’est être libres. Nous ne voulons pas rester tes esclaves.

--Je t’entends: tu leur as persuadé qu’ils en savent assez pour faire la différence entre les talents militaires d’un ignorant et ceux d’un homme capable de les conduire au succès. Tu cours sottement le risque de les mettre sous les ordres d’un chef inhabile qui les fera tomber, avant trois jours, au pouvoir des dragons royaux. C’est bien cela? Et ce chef ce sera toi, hein? Voyons, une fois leur chef, à quoi emploieras-tu ton armée?

Tornade s’écria rageusement:

--A des expéditions contre les demeures de certains riches que, toi, tu veux épargner.

--Je ne fais pas la guerre de rapine et de pillage, répliqua violemment Gaspard. J’épargne, quand je puis les distinguer, ceux qui, riches ou non, aiment le peuple et défendent ses intérêts.

--C’est la conduite d’un traître! hurla Tornade, épileptique. Oui! nous avons appris que tu te cachais au château de Lizerolles. Il y a, dans ce château-là, quelque chose à faire pour nous. Tu n’en profiteras pas seul. Nous le pillerons à notre heure; et, après quelques expéditions semblables, chacun de nous sera riche à son tour, et pourra vivre en paix, pendant le reste de ses jours, du fruit de son travail.

--Joli travail! et où donc, ensuite, serez-vous en sécurité?

--On passera la frontière, comme le fit souvent Mandrin qui, lui, n’était pas un traître comme toi!

--Tu n’es qu’une brute ignorante, Tornade; et je te dis que la première qualité pour mériter d’être un chef, c’est l’intelligence et la connaissance du métier de chef. Toi, tu sais manger et boire; et te battre, soit! mais rien d’autre! Je t’ai entendu dire que tu détestes les guerres; que ce sont des crimes; et pourtant tu ne rêves que massacres et pillages. Ce que tu veux piller d’abord, c’est surtout des cuisines et des caves, hein?

Dans cette caverne, les bandits faisaient silence; les uns adossés aux murailles; d’autres debout devant l’entrée; quelques-uns couchés; quelques autres assis, jambes pendantes, sur la galerie; et tous dardaient leurs regards interrogateurs, furieux ou inquiets, indécis ou assurés, sur le Chef qui, debout, au centre, demeurait calme, une main sur sa tribune de roche.

--Tu as des idées, toi, hé? ricanait Tornade; des idées que tu prends dans les châteaux? eh bien, j’en ai plus que toi, moi, des idées! et si j’étais à la tête des compagnons, j’en aurais, moi, des idées à moi!

--Dis-les-nous.

--D’abord, chacun de nous aurait les mêmes pouvoirs que tous les autres.

--Et quand il faudrait aller tous ensemble quelque part, pour assurer le salut commun, si chacun voulait aller de son côté, que ferais-tu?

--Eh bien, je laisserais faire! on est égaux! tous égaux! avec les mêmes primes! Dans ma troupe, à moi, voilà, tout serait en commun, tout! même et surtout les femmes. On ferait prisonnières toutes les marquises et princesses; et elles resteraient à la disposition de ma troupe. De quel droit un seul homme accapare-t-il une belle femme pour lui tout seul?... Ce n’est pas naturel... C’est injuste... Je suis pour la nature. Les belles femmes sont rares. J’en veux. Et puis quoi? Nous ne sommes pas chez le Grand Turc, qui les a toutes pour lui tout seul? Je suis pour la nature. Il faut un sérail pour le peuple.

--Ça existe déjà, s’écria Sanplan impatienté; y entre qui veut.

--Mais il faut payer pour en sortir! cria Tornade; le peuple établira le sérail gratuit pour les travailleurs.

Gaspard se voyait en face de la Brute, bornée, sourde, aveugle comme un mur de roche.

--Écoute, Tornade, dit-il. L’an passé, nous avions parmi nous un camarade qui avait les mêmes idées que toi. Je crois même que tu les as héritées de lui, incapable que tu es d’avoir par toi-même des idées, même mauvaises. Ce camarade s’appelait Vérigneux.

--Tu m’insultes, Gaspard, interrompit Tornade; tu me paieras cela.

--C’est entendu; quand tu seras mon chef... Or, Vérigneux pensait, comme toi, qu’il fallait, en toute occasion, piller, voler,... assassiner. Un jour, ayant quitté la bande avec l’intention de _travailler seul, pour son compte_, comme il disait, il assassina lâchement une vieille femme, sur la route, entre Cuges et Aubagne. Puis il crut bon--souviens-t’en--de revenir se réfugier parmi nous. Les gens d’Aubagne me firent savoir que s’ils parvenaient à s’emparer de Vérigneux, ils le pendraient. Tu sais ce que je fis? Je le leur fis livrer; je l’accompagnai moi-même à Aubagne, où il fut pendu, sur la place publique, par un peuple indigné; et sa tête fut plantée à la cime d’une bigue, à l’endroit même où le crime avait été commis. Cet endroit, qu’on appelle déjà _le Vallon de la Bigue_, restera célèbre sous ce nom; et, longtemps après notre mort à tous, ce nom apprendra aux gens de chez nous que la bande de Gaspard de Besse ne fut pas une bande de méchants hommes, cruels et pillards, mais une troupe armée pour la justice, sous un chef qui condamnait la lâcheté et le meurtre... Tornade, tu connais le Vallon de la Bigue[4]?

[4] Le Vallon de la Bigue a gardé son nom.

--Je le connais, dit Tornade. Et après?

La bande se taisait, cherchant à deviner pourquoi Gaspard, avec insistance, rappelait ce souvenir menaçant. Où voulait-il en venir?... Beaucoup croyaient deviner, et s’apprêtaient à défendre Tornade par tous les moyens.

Gaspard continuait:

--Ce que tu ne sais pas, Tornade, c’est que, pas loin d’ici, habitent le père et la mère de Vérigneux. Ce père et cette mère, ayant appris quel supplice allait être infligé à leur fils, demandèrent eux-mêmes aux gens d’Aubagne que la tête de leur fils fût tranchée et exposée à la cime d’une bigue. Et cette bigue, le père alla l’abattre de sa main dans la forêt: «Je veux, dit-il, qu’on sache bien que nous avons renié notre fils; cette bigue, plantée par moi-même, en témoignera.» Ainsi fut-il fait; et il en résulta que ces pauvres gens, au lieu d’être méprisés et montrés au doigt, comme parents d’un infâme, excitèrent la compassion de tout le pays; et que le crime de leur fils n’est pas une honte pour eux.

--Et alors? dit effrontément Tornade, qui comprenait enfin.

--Alors, cela signifie que je suis prêt à renier toute la bande, à la combattre et à la désigner moi-même à l’indignation publique, si elle devient une bande de lâches et d’assassins.

Une sourde rumeur de mécontentement fut la réponse à ces paroles.

--Mais, dit Gaspard, j’ai confiance en vous tous, en votre intelligence; vous n’êtes pas encore et vous ne deviendrez pas cela. Votre erreur n’est que la folie d’un moment.

Le sourd grondement de révolte reprit--un peu plus accusé.

--Pour conclure, attendez, mes amis, la fin de ce que j’ai à dire. Vous verrez que je n’ai nullement l’intention de vous résister, tant que vous ne passerez pas à l’action.

Il se tut un moment; et, voyant qu’on attendait sans protester:

--Tornade, reprit Gaspard, tu es le plus dangereux des fous; un sot devenu fou; et le plus dangereux des fous parce que tu ignores ton ignorance. Tu n’es qu’un misérable imbécile, et tu serais le pire des tyrans. Écoute-moi bien: un chef doit avoir la prudence qui protège ceux dont il a la charge; la modestie, qui l’empêche de se dire fort quand il est faible, de se croire instruit quand il ne sait rien, spirituel quand il est stupide. Il doit avoir la bonté, qui cherche la raison des fautes pour pouvoir les pardonner si elles méritent pardon; l’énergie, pour être sans pitié au crime prouvé. Toi, tu es faible et tu te prétends fort; tu es haineux et tu ne pardonnes rien; tu es bête et tu te crois fin; tu es orgueilleux de toi-même et tu ne sais pas distinguer un A d’un B. Tu es d’une ignorance sans prudence, qui mènerait à l’échafaud--avant trois jours, je te le répète--ceux à qui tu promets la fortune, car tu ne hais l’homme riche que pour devenir riche à sa place, sans avoir travaillé! Je sais, je vois tout cela, je te juge. Eh bien, cependant, si tes amis sont assez bêtes pour confier leur avenir à un dément exaspéré, qu’ils le fassent! Je les combattrai ensuite, loyalement. Une première fois tu t’es révolté et j’ai eu raison de toi. Cette fois-ci, je suis de nouveau prêt à m’effacer devant toi, à te laisser prendre ma place, mais à une condition que je vais dire: puisque tu sais tout ce que doit savoir un chef d’armée, tu dois savoir monter à cheval? hein?

--Ce ne sera pas la première fois, dit Tornade.

--Mais, entends-moi bien, tu dois pouvoir monter n’importe quel cheval?... Le mien est à deux cents pas d’ici...

La bande se mit à rire; on commençait à s’amuser... «Il a de l’esprit, notre Gaspard!... il est malin... Pauvre Tornade!... ça va mal tourner pour lui... Gaspard y perdra son cheval... Je parie pour Tornade!... Moi, contre!»

Tornade sentit venir l’impopularité; et que, s’il reculait, c’en serait fait de son prestige... Ses amis doutaient déjà de lui. Il le sentait. Son orgueil répliqua, le poing tendu vers Gaspard:

--Vous tous, qui vous arrogez le commandement des hommes, vous prétendez tout savoir! et pour nous mieux tromper sur vos mérites, vous prétendez qu’il est très difficile d’apprendre, dans des livres, ce qu’un enfant peut apprendre tout seul, de la nature. Je suis pour la nature, moi!... Je n’aurais peut-être pas, à cheval, l’air d’un général à la parade;--mais je tiendrai sur la bête par ma volonté et mon courage naturels! j’y tiendrai aussi bien que toi, et sans mépriser comme toi ceux qui vont à pied! Sortons. Où est-il, ton cheval? Sortons tout de suite. Aide-moi seulement à enfourcher ta bête; et si je ne tiens pas collé sur son dos comme «arapède» au rocher, je veux perdre mon nom de Tornade, et je promets de renoncer à l’honneur de conduire des hommes!

Mïus et Gustin, les deux inséparables de Tornade, applaudirent les premiers. Les autres mutins, impressionnés, attendaient, avec une curiosité ardente, la fin de l’incident; mais leur foi en Tornade chancelait: «Comment va-t-il s’en tirer? c’est vrai qu’il nous faut un chef qui sache aussi bien faire figure à cheval que commander la manœuvre.»

Toute la troupe sortit de la caverne et gagna le plateau.

Tornade marchait à côté de Gaspard et ne cessait de discourir, en le coudoyant à chaque pas, par esprit de provocation.

Ce qu’on distinguait le mieux, dans cette nature trouble, c’était l’envie et un orgueil têtu. Tornade avait en lui, ardente comme une soif, l’ambition; il était impatient de dominer, non pour tenter de conduire son clan vers des destinées, les meilleures possibles, mais pour être oppressif et cruel, et venger ainsi sa prétendue grandeur, selon lui méconnue. Cet ami des hommes et de la liberté rassemblait donc en lui toutes les qualités qui font les tyrans les plus intolérables. En créant ici-bas un enfer à l’usage des incrédules, les inquisiteurs sincères pensaient faire, en même temps que leur propre salut, celui de leurs victimes. Ils voulaient partager avec elles un bonheur éternel! Tornade, lui, prétendait aimer les hommes, et c’était avec férocité, en bourreau. Ce qu’il y avait en lui de plus redoutable, c’était sa foi en soi-même. Cet imbécile croyait en son génie, exactement comme certains fanatiques croient en leurs dieux. La foi dans le mal conçu comme étant le bien est une puissance qui n’a plus de mesure, et proprement satanique. Il avait cette puissance. Il croyait à l’excellence du mal. Tornade était implacable à la façon de la brute élémentale, parce qu’il était stupide de très bonne foi.

Il dit à Gaspard, tout en le poussant du coude:

--Je ne vois pas pourquoi je ne serais pas un meilleur cavalier que toi.

--Moi non plus, répliqua Gaspard... Aussi bien es-tu libre de le devenir.

--Je suis ton égal, fit Tornade, rageur.

--Pas encore, répliqua Gaspard avec calme. Vois-tu, nous sommes tous égaux avant de nous mesurer, comme le sont les _targaïrés_ (joûteurs) avant la lutte; mais, après, on est bien forcé de se reconnaître différents par le mérite.

Sanplan, ayant entendu ces mots, fredonna l’antique chant populaire:

Qu’a gagna la targo? Lou patroun Vincèn, Qu’émé sa lancetto N’a fa toumbar cent!

On était arrivé sur le plateau.

Gaspard détacha son cheval, qui hennit de joie à son approche.

Gaspard le prit par la bride et le caressa; puis il présenta lui-même l’étrier au pied ferré de Tornade qui s’enleva gauchement, le poing dans la crinière. Gaspard flatta, une fois encore, l’encolure de la noble bête, en lui parlant avec douceur.

--Tiens bon, Tornade! cria-t-on de toutes parts.

--_Benedicat te, Deus omnipotens!_ officia Pablo.

--Quel idiot, ce Tornade! murmurait Bernard.

--On va rire, disaient les archers.

Gaspard tenait toujours la bride dans sa main immobile.

--Largue l’écoute! commanda Sanplan.

Gaspard ouvrit la main. Tornade, nerveux, essaya d’envelopper avec ses jambes le ventre de Kalife; en même temps, au lieu de rendre la main, il prit appui sur la bride. Les deux ordres, contraires et violents, firent comprendre à Kalife qu’il n’avait pas sur l’échine une intelligence mais une autre sorte de bête. Il bondit. Tornade s’accrocha à la crinière.

La politique était oubliée. La bande entière n’avait plus sous les yeux qu’un spectacle de cirque. Qui serait vainqueur, de l’homme ou de l’animal? Les plus féroces par nature, étant les amis de Tornade, c’était eux justement qui souhaitaient sa chute avec une sorte d’avidité.

Au bord du plateau, et non loin, commençait la pente abrupte aux flancs de laquelle pas une ronce ne poussait dans les pierrailles concassées, comme ruisselantes. Le plateau, çà et là, se hérissait de troncs de pins noircis, calcinés naguère par l’incendie.

Sur ce sol semé d’embûches, le cheval, au galop, bondissait à tout instant pour franchir quelque obstacle, un roc éboulé, un pin entier couché en travers de sa course folle. On vit Tornade, tout à coup projeté en l’air, retomber à califourchon sur l’encolure du cheval qui, relevant la tête aussitôt, d’un mouvement brusque, renvoya son cavalier sur la selle. «Bravo, Tornade!» Ses amis feignaient de croire à un tour d’acrobate. Arrivé à l’extrémité du plateau, le cheval syrien fit un écart soudain, puis se cabra, puis rua; et son cavalier, lancé sur la pente, roulant sur lui-même, la descendit dans une formidable avalanche de pierrailles, et disparut au fond du Destéou. Alors, le cheval sauvage, tête haute, queue haute, comme fier d’un exploit, revint se placer sous la main de Gaspard.

Le cri de la troupe résonna dans les formidables échos des gorges d’Ollioules, comme un tonnerre cent fois répété:

--Vive Gaspard de Besse!

Les mutins étaient maintenant les plus ardents à soutenir que Tornade n’était qu’un sot. La plupart d’entre eux se sentaient libérés d’une tyrannie, et déjà s’étonnaient d’avoir pu la subir un moment.

--Mes amis, dit Gaspard, Tornade est allé où il vous aurait conduits. Vous êtes tous témoins que j’ai laissé ce fou pleinement libre d’agir seul, comme il l’entendait. Réfléchissez bien que, pour vivre libre, il faut apprendre à se servir de la liberté.

Les amis de Gaspard le félicitèrent.

--Capitaine, dit Jean Lecor, vous avez une façon à vous de manier l’apologue! Celui-ci vaut la fable des _Membres et de l’Estomac_.

--Et le capitaine est mon élève, dit glorieusement Sanplan.

--Mïus et Gustin, avancez! commanda Gaspard.

Et quand les deux traîtres furent devant lui, avec une mine à la fois déconfite et insolente:

--Mes garçons, leur dit Gaspard, allez retrouver Morillon; et dites-lui que vous ne faites plus partie de ma troupe. Vous y seriez trop malheureux en l’absence de Tornade, laquelle menace d’être éternelle.

C’était un ordre. Les deux acolytes disparurent.

--Moi, maître, dit dom Pablo, j’irais volontiers partout où il vous plairait de me conduire, et quand ce serait à la mort; car je suis sûr que le diable, vous sachant aussi malin que lui, jamais ne voudra vous tolérer en enfer; et je suis sûr, d’autre part, que, connaissant vos intentions, jamais le bon Dieu n’aura le courage de vous damner... Ainsi soit-il.

* * * * *

Ce soir-là, dans la caverne d’Evenos, il y eut grand’liesse et chansons joyeuses:

Buvons à Gaspard de Besse, A tire, tire-larigot!

On fêtait la fin des querelles intestines.

Trois jours après, la troupe, heureusement réduite de trois vilains compagnons, s’installait dans les ruines du château de Vaulabelle.

CHAPITRE IX

Où l’on verra Mlle Clairon, de la Comédie-Française, honorée comme une sainte; et comment, à la suite d’une conversation à la fois populaire et hautement métaphysique, Gaspard annonça, sur la foi d’un livre qu’il venait de lire, la fin des guerres, à jamais assurée par l’entente des peuples, au nom du sens commun.

Dom Pablo dut aller reprendre son âne à la Roquebrussane où, pestant et sacrant, il se rendait à cheval sur la «toiture» que l’on sait. Il pestait surtout contre la nécessité d’abandonner, le lendemain même de son arrivée à Vaulabelle, le parc si agréable, et le château, à demi-ruiné, mais où les cuisines, restées en bon état, lui promettaient des joies paradisiaques, quoique purement humaines.

* * * * *

L’âne accueillit son maître avec un long braiement de satisfaction, car Pablo avait pour lui toutes sortes de gâteries, d’égards et de caresses; il le flattait souvent de la main, et le comblait de poétiques éloges en même temps que d’herbe fraîche et d’avoine.

Ayant rendu le cheval-toiture à ses maîtres de la Roquebrussane, le moine, sur son âne, reprit le chemin du paradis terrestre, c’est-à-dire de Vaulabelle, non sans avoir garni les «ensarris» de bonnes choses comestibles, dues à la pieuse sympathie des Roquebrussanois ou des Roquebrussanais.

Et, chemin faisant, Pablo disait: «Je regrette, ô mon âne, que tu n’aies point assisté à l’assemblée tenue, il y a cinq jours, par notre chef, sous la voûte de notre merveilleuse grotte, qui est pleine de bons vins; et où, d’ailleurs, tu n’aurais pu accéder, malgré l’adresse et la fermeté de tes mignons sabots... Si tu avais été là, nous pourrions aujourd’hui rire ensemble au souvenir de l’impertinence de Tornade et de sa chevauchée comique, et de sa tragique fin! Il dort à présent au fond du Destéou, bien couché dans le lit à sec du torrent: mais, aux premières pluies, l’eau roulera sur lui, avec un joli bruit de gargoulette qui se vide ou mieux de tonneau débondé... Ah! l’imbécile! figure-toi! il voulait réformer à sa façon notre société et le monde! Et d’abord, il prétendait créer un sérail pour le peuple, autant dire un haras populaire! Que dis-tu de cela? Et pareille idée aurait-elle jamais pénétré dans ton crâne, heureusement épais? O cher bourricot, toi pour qui une fleur de chardon, avec les épines de sa tige, est un mets suffisant, tu allies à la sobriété la chasteté, qui est la sobriété des amoureux. Tu es une créature bénie. Sans doute, quand passe, près de nous, par les sentiers de colline, une jolie ânesse, tu te sens frémir d’un naturel désir, et tu lances vers le ciel un aimable braiement qui retentit dans les échos charmés, mais ton chant reste un platonique hommage à la beauté, un hymne à la fécondité de la terre...; tu braies et tu passes... La jolie, la désirable ânesse est déjà loin; et tu l’oublies jusqu’à ce qu’une autre réveille en toi le vain souvenir de toutes celles qui furent tour à tour l’objet de tes rêves fugitifs. Jamais je ne te vis te rapprocher d’aucune pour la réalisation du vœu charnel! Tu as bien d’autres choses à faire! Tu es tout à tes humbles devoirs, dont la pensée absorbe tes facultés; tu ne demandes à la vie qu’un peu de grain et beaucoup de paille, le chardon pour dessert. Tu es un sage virginal, et tu m’as l’air de ne point ignorer que l’amour est haïssable, car la passion amoureuse détourne de leur salut les créatures. Et si tu n’étais pas hongre et tu ne l’es que trop, c’est-à-dire contraint à tant de sagesse, je te proclamerais le roi des ânes continents!... Allons, i! puisque tu comprends le latin, i, mon âne! et retournons vers cet éden de Vaulabelle où nous aurons nos aises, moi dans une vraie cuisine, toi dans une véritable écurie.»

Avec des propos semblables, Pablo charmait la longueur du chemin et réjouissait son âne qui aimait le son de sa voix.

* * * * *

Dans le parc de Vaulabelle, Gaspard avait découvert, presque enfouies sous les feuillages, quatre statues dont le socle était comme enseveli sous des lierres, et qui, toutes quatre, représentaient, en diverses attitudes, Mlle Clairon. Gaspard qui, à Besse, sous les yeux du curé, avait joué Joas et Assuérus, dans _Athalie_ et dans _Esther_, n’ignorait pas que Mlle Clairon, tragédienne, avait triomphé, à la Comédie-Française, dans la _Phèdre_ de M. Jean Racine. Les socles des quatre statues portaient cette inscription: MLLE CLAIRON, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE; et, sur chacun des piédestaux, on lisait, suivi d’une date, le titre de l’une des pièces où la tragédienne avait excellé: _Phèdre_, _Sémiramis_, _Zulime_, _Iphigénie en Tauride_.

Gaspard se rappela que les Chartreux de Montrieux, le jour où il avait reçu leur hospitalité, lui avaient exprimé le désir de voir un jour, à la Sainte-Baume, la statue de Sainte Madeleine orner la grotte légendaire. Une des statues lui parut propre à cet office. Cette statue représentait Mlle Clairon, à demi couchée, dans une attitude qui était celle de Phèdre languissante d’amour:

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent! ... Oh! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts!

Après tout, Phèdre n’était-elle pas une pécheresse?... Or, un roulier, porteur d’une assez forte somme, ayant été arrêté par les bandits, Gaspard lui dit: «Nous allons faire un marché. Je te laisse ton magot, mais, en échange, tu porteras, de ma part, cette statue aux moines de la Sainte-Baume.» Le roulier accepta gaîment; et, sous le contrôle de Pablo, qui suivit son âne, attelé en flèche, il transporta la statue de marbre au sommet du Saint-Pilon, à quelques pas de la chapelle. Et dom Pablo rapporta à Gaspard la bénédiction des pères.

Et lorsque, assis bien confortablement sur sa bête, il eut quitté le couvent, il disait à maître Roussi: «Ainsi vont les choses humaines; et voilà que, d’une comédienne, dont la vie n’a pas été celle d’une nonne, nous avons fait, avec ton aide, une sainte; et, à ses pieds, désormais, on déposera des missives comme celles que j’ai vues amoncelées à terre, dans cette grotte du Saint-Pilon, et ces lettres cachetées portent cette adresse: «A Sainte-Madeleine, pour remettre à notre Seigneur Jésus, au ciel.» Espérons que Mlle Clairon sera un commissionnaire fidèle. Elle avait, dit-on, de l’esprit; elle comprendra et remettra l’épistole sans la lire; voilà Gaspard béni et moi avec lui, et toi, mon âne, avec moi! Au train dont je vois aller les choses d’ici-bas, qui sait si, en souvenir de ma chevauchée d’aujourd’hui, sur ma bête évangélique, dom Pablo--oui, qui sait?--n’aura pas, un jour, en quelque endroit de Provence, ou dans la grotte d’Evenos, par exemple, sa statue équestre ou asinestre? i donc! que Gaspard nous attend. Dans la nature, au fond, tout est supernaturel!» Après cette réflexion, plus profonde qu’elle ne paraît, dom Pablo n’ajouta rien.

Le lendemain au soir, il faisait son rapport à Gaspard, en présence de Sanplan, de Bernard et de Jean Lecor; et cela se passait dans la gloriette du parc où se voyaient encore quelques chaises et un large divan oriental, restes oubliés d’un riche ameublement. Une lanterne éclairait Gaspard et son état-major. Pablo disait: