Le fameux chevalier Gaspard de Besse
Part 9
--En échange de la statue[5], je vous apporte la bénédiction des révérends pères. Cette bénédiction me paraît d’autant mieux convenante que le parc où nous campons est déjà lui-même, par excellence, ce qu’on peut appeler un endroit béni. On y trouve toutes sortes de commodités et d’agréments. Les ruines y sont accueillantes. Les traces d’incendie y sont roses et bleues. C’est un endroit féerique, un parc enchanté. Quant à la bénédiction des bons pères, qu’on pourrait trouver superflue, prenez-la comme une politesse, et sachez que votre statue a déjà fait un miracle.
[5] La statue de Mlle Clairon est, en effet, dans la grotte du Saint-Pilon, sans qu’on ait bien su, jusqu’à ce jour, comment elle y est venue.
--Et quel miracle? dit Sanplan.
--Celui d’arriver au sommet du Saint-Pilon par des chemins impraticables!... Seulement d’avoir vu une vingtaine de paysans porter, sur une civière improvisée, ce marbre si lourd jusqu’au sommet de la montagne par des sentiers étroits et raboteux, au risque de se le laisser choir sur les orteils ou sur les reins, rien que de les avoir vus gravir la montagne en geignant et suant, je suais moi-même, et je redoutais un rhume mortel!... Nous arrivâmes enfin dans la grotte, au-dessus de l’antique et merveilleuse forêt qui, de là, ne montrant que ses cimes moutonnantes, semble un vaste champ d’herbe fraîche. J’ai revu avec satisfaction ce site magnifique; là, j’ai vécu autrefois d’aumônes, pour mes péchés. Les moines m’ont reconnu et fêté, ignorant ma nouvelle profession... Et je me réjouis à l’idée que Mlle Clairon fera désormais des miracles, car elle ne saurait y manquer.
--Vous ne croyez donc pas aux miracles, pour en parler avec tant de légèreté? demanda Lecor.
--Comment ne croirais-je pas aux miracles, puisque j’en ai fait un moi-même, et non des moindres?
--Contez-nous donc votre miracle, frère Pablo, dit Sanplan. Je vous jure que j’y croirai; un miracle de votre façon est bien le seul auquel je veuille croire, et quelque chose de deux fois prodigieux.
--Vous riez? Pourquoi? dit Jean Lecor gravement; l’ordre habituel de la nature (et j’en vois la preuve dans les tremblements de terre) peut fort bien être dérangé par Celui qui en est le maître.
--Celui-là, dit Gaspard, n’a besoin de rien déranger, après coup, de tout ce qu’il a mis en ordre, puisqu’il sait d’avance quels seront les effets de l’ordre établi par lui.
--Mais, dit Bernard, il dérange l’ordre, puisqu’il laisse les méchants gouverner le monde.
--Et puisque, ajouta Sanplan, il laisse les parlements condamner aux galères les pauvres colporteurs.
--Je conclus, dit Gaspard, qu’il est selon le dessein de la Providence que les hommes cherchent à installer eux-mêmes la justice sur la terre.
--C’est là, affirma Sanplan, un mérite qu’elle veut leur laisser et auquel elle reconnaîtra les siens.
--Ainsi soit-il, murmura Pablo.
--Tout en croyant plaisanter, fit Gaspard gravement, tu pourrais bien, ô Sanplan, avoir dit la vérité.
--Dieu, conclut Pablo, fait bien tout ce qu’il fait. Et notre entendement n’est pas de taille à le contenir. Mon ami Garo découvrit un jour la raison pourquoi les chênes ne portent pas de citrouilles. Il fit cette importante découverte en dormant, réveillé qu’il fut par un gland qui lui tomba sur le nez et le lui eût aplati, si les glands eussent été citrouilles.
Sanplan proféra:
--M. de Voltaire a écrit que, lorsque, de deux individus causant ensemble, l’un ne comprend pas l’autre, c’est que cet autre fait de la métaphysique, c’est-à-dire s’occupe de choses qui ne peuvent être vérifiées par nos sens; et il ajoute que si, des deux interlocuteurs, aucun ne comprend l’autre, c’est alors que tous deux font de la haute métaphysique.
--C’est justement ce que l’autre jour je disais à mon âne, qui resta muet, confirma Pablo.
--Il y a pourtant, reprit Sanplan, des choses qui tombent sous mes sens et que néanmoins je ne peux m’expliquer.
--Et quoi donc, par exemple?
--Mais... tout; simplement tout, dit Sanplan. T’expliques-tu qu’une femme fasse un enfant?
--Je n’y ai jamais beaucoup réfléchi, avoua Gaspard. Mais je puis affirmer que cela paraît réel, certain, indiscutablement vrai, prouvé, historiquement établi, chaque jour, par des faits bien connus et dûment enregistrés.
Sanplan reprit:
--Qu’une femme fasse un enfant, cela sans doute est surprenant, mais elle y met du temps; et il me paraît bien plus miraculeux que l’homme n’y ait jamais employé qu’une petite minute!
--Donc l’homme est bien plus étonnant que la femme, dit Jean Lecor qui riait copieusement.
--Qu’est-ce qui vous fait rire?
--C’est, dit le poète, de vous voir oublier si aimablement que nous sommes une modeste réunion de bandits! et c’est de nous voir érigés en cour d’amour, dans une gloriette qui fut, si je ne me trompe, dédiée à la déesse Vénus. Regardez le papier (un peu décollé par endroits) qui orne les murs. On y voit, répété cent fois,--ici, l’image de l’Amour qui, dans une barque, a pris comme passager le Temps en personne, armé de sa faulx, avec cette devise: _L’amour fait passer le temps..._
--C’est, ma foi, vrai! et le jeu de mots m’en plaît fort, fit Sanplan.
--Et là, poursuivit Lecor, les rôles sont renversés. Le passager, c’est l’Amour; et le Temps conduit la barque. Devise: _Le temps fait passer l’amour_.
--Le jeu de mots, cette fois, déclara Sanplan, me déplaît, parce qu’il est trop juste, et que, vu mon âge, je commence à en concevoir toute la rigueur!... Mais nous ne sommes pas ici pour parler d’amour. Que disions-nous donc?
--Tu philosophais à tort et à travers, dit Gaspard.
--Pablo, dit Sanplan, félicitait Dieu de n’avoir pas fait pousser les citrouilles sur les arbres, et cela dans le dessein, tout à fait providentiel, d’épargner au nez de son ami Garo un aplatissement fâcheux; mais, dans le pays des cocotiers, que dirait le même Pablo, en voyant que des noix, grosses comme des melons, sont suspendues aux rameaux des cocotiers?
--Tu devrais, Sanplan, écrire le recueil de tes pensées.
--J’y ai quelquefois songé, mais je me suis résisté.
--Et pourquoi donc?
--Parce que se faire auteur, c’est donner au premier imbécile venu le droit de déclarer hautement que vous êtes plus bête que lui. Je suis trop fier pour exercer un métier si humiliant.
--Hélas, dit Lecor, c’est à pareilles humiliations qu’on est quotidiennement exposé dans mon métier d’acteur. Je m’en console en pensant que Dieu lui-même doit subir la critique des sots, et qu’il n’est point d’action humaine, fût-ce la plus pure, qui n’y soit soumise; et pourtant, la crainte de la critique est peut-être le commencement de la sagesse et de la conscience. En tous cas, la critique tend à nous ramener à la modestie. Votre Voltaire, Monsieur Sanplan, n’a-t-il pas exercé ce métier, si humiliant, d’auteur dramatique?
--Sans doute, dit Sanplan, mais il le put faire avec fierté, parce qu’il fut en même temps critique lui-même. Et quel critique! Rien n’échappait à ses traits; il était capable, celui-là, de se défendre _unguibus et rostro_!... Quant au recueil de mes pensées dont, je le crains, notre capitaine ne me parle que par aimable moquerie, je crois qu’un libraire habile en pourrait retirer grand profit, surtout s’il s’occupait de bien faire savoir que l’auteur est un échappé de bagne; ou s’il s’avisait, tout simplement, de publier mon ouvrage sous forme d’almanach, attendu que les almanachs se vendront toujours. Ce sont les meilleurs des livres, parce qu’ils renseignent brièvement les honnêtes gens, et les autres, sur les saisons, sur la lune et le soleil, sur les foires et les travaux des champs. Or, il est plus sage de cultiver son jardin que de se battre contre un mahométan, parce qu’on est chrétien; ou contre un chrétien, parce qu’on est mahométan... Il est amusant de songer que ce qui divise les hommes, c’est leurs opinions sur des choses qu’on ne peut pas prouver; et voilà bien leur folie.
--Vous parlez d’or, ami Sanplan, dit Pablo. Les guerres les plus affreuses ont été faites au nom des plus belles religions, des plus douces, des religions de paix. Et cela démontre que les instincts sauvages, de meurtre et de guerre, seront toujours plus forts que l’esprit d’amour.
--Vous concluez un peu vite, ami Pablo, intervint gravement Gaspard... J’admire, mes amis, en vous écoutant parler folie et sagesse, que précisément j’aie lu, dans le château où je m’étais réfugié naguère, un petit ouvrage intitulé: _La loi du sens commun_[6].
[6] On chercherait en vain une édition de cet opuscule portant la date de 1780. Jean d’Auriol ne recule pas devant les anachronismes. Si ce petit livre a existé en 1780, il ne paraît pas qu’il ait été conservé dans les bibliothèques. Quoi qu’il en soit, le texte cité par Gaspard se retrouve dans _Les Ruines_ de Volney, publiées avant son voyage en Amérique, après la guerre de l’Indépendance.
--Et de qui cet ouvrage que je n’ai jamais eu dans ma balle? demanda Sanplan, l’ancien colporteur.
--Il aurait dû s’y trouver, répondit Gaspard. Il est d’un certain comte de Volney qui avait vingt ans en 1777, et qui, à cet âge-là, avait déjà appris les langues anciennes, les sciences naturelles et étudié l’industrie. Il a voyagé en Amérique et soutenu la cause de ce peuple qui a conquis sa liberté, un peu grâce à l’appui de M. de La Fayette. Ce Volney a donc publié _La loi du sens commun_. Or, les raisonnements qu’on y trouve aboutissent à la prédiction d’un avenir de sens commun et de justice qui est tout à fait selon nos désirs. J’ai copié de ce livre quelques passages, comme j’ai coutume quand un ouvrage me plaît... Écoutez-moi ça...
Il tira de sa poche un carnet qu’il feuilleta, y cherchant la citation annoncée...
--Je commence à croire, ricana Sanplan, que, dans ton château de Lizerolles, pour le moins aussi enchanté que notre parc de Vaulabelle, tu n’as pas perdu ton temps. Et la bibliothèque que tu m’as décrite était, à ce que je vois, une fontaine de Jouvence;... mais voyons ton grimoire.
--D’abord, dit Gaspard, ce Volney, ami du bon sens, déclare que les guerres, quand elles sont entreprises par des conquérants, sont des actes de brigandage, et qu’un conquérant est un voleur, au même titre, mais plus coupable des milliers de fois, que le pauvre diable qui coupe une bourse.
--C’est ce que j’ai toujours pensé, déclara Sanplan. Il n’y a d’honnête que de se défendre contre l’injustice.
--Ce Volney, poursuivit Gaspard, annonce que les peuples, enfin éclairés, en arriveront sûrement, un jour, à refuser l’obéissance aux princes de rapine et de meurtre, car rien n’est plus sot, de la part des peuples, que de consentir à faire leur propre malheur. On accuse Dieu des souffrances du monde? Accusons-nous plutôt nous-mêmes de nos malheurs! «Un peuple, dit Volney, s’affranchira bientôt.» Ce Volney voulait-il, lorsqu’il publia son petit livre, parler de la France? Je ne sais.
--Et alors?
--Je lis, continua Gaspard: «Il existera sur la terre de grands individus...»
--De grands hommes, veut-il dire?
--Mais non.
--Comment? Qu’est-ce, en ce cas, ces grands individus?
--Il appelle ainsi des nations unies au point de former comme un seul corps: «Il existera, dit-il, des corps de nations éclairées et libres... Il arrivera à l’espèce ce qui arrive à ses éléments; la communication des lumières d’une portion s’étendra de proche en proche et gagnera le tout. Par la loi d’imitation, l’exemple d’un premier peuple sera suivi par les autres; ils adopteront son esprit, ses lois. Les despotes même, voyant qu’ils ne peuvent plus maintenir leur pouvoir, sans la justice et la bienfaisance, adouciront leur régime par besoin, par rivalité; et _la civilisation deviendra générale_. Et il s’établira, de peuple à peuple, un équilibre de forces qui, les contenant tous dans le respect de leurs droits réciproques, fera cesser leurs barbares usages de guerre, et soumettre _à des voies civiles_ le jugement de leurs contestations; et l’espèce entière deviendra une grande société... jouissant de toute la félicité... dont la nature humaine est capable.»
--Hum! dit Sanplan, nous ne verrons pas ça demain!
Gaspard reprit sa lecture:
--«Ce grand travail sans doute sera long, parce qu’il faut qu’un même mouvement se propage dans un corps immense... qu’un peuple puissant et juste paraisse... La terre attend un peuple législateur; elle le désire, elle l’appelle... _et mon cœur l’entend!_... Encore un jour, une réflexion,--et un mouvement immense va naître; un siècle nouveau va s’ouvrir! siècle d’étonnement pour le vulgaire, de surprise et d’effroi pour les tyrans, d’affranchissement pour un grand peuple, et d’espérance pour toute la terre!...»
--Diable! mais, si je comprends bien, dans ce siècle-là, dit Pablo le sceptique, il n’y aura plus de bandits?
--Rassurez-vous! Il y en aura toujours, dit Gaspard, mais ceux-là seront, dans un temps pareil, sans excuse, et aussitôt mis hors d’état de nuire; il en existera; et il y aura encore des essais de guerres, mais qui, aussitôt que tentées par une nation retardataire, barbare, rebelle à la vraie justice, seront étouffées par les peuples alliés.
* * * * *
Il se fit un grand silence, entre ces pauvres brigands, traversés d’un grand rêve...
* * * * *
Gaspard, le premier, rompit ce silence.
--C’est peu croyable, mais c’est beau, dit-il... L’enthousiasme de ce savant homme vient, pour un moment de passer en nous, mes amis. Nous avons compris avec son intelligence et senti avec son cœur.
--Et qu’on vienne à présent me dire, fit Sanplan, que le peuple n’entend rien aux belles pensées!
--Je ne peux m’empêcher, en effet, reprit Gaspard, de trouver bien sots les princes de la terre, les puissants du monde, qui s’imaginent que le peuple _ne pense pas_, parce qu’il est muet. Le peuple a l’air de ne point penser, parce qu’il ne sait pas s’exprimer avec des mots savants, des mots de livres, mais sa pensée s’agite dans son cœur;--et quand il la reconnaît dans la parole des grands hommes, il comprend qu’elle est juste et il sent se délier sa langue... Or çà, je vois que l’ami Pablo donne des signes d’impatience. N’oublions pas qu’il a un miracle à nous conter et qu’il brûle de faire briller son éloquence à nos yeux.
CHAPITRE X
Pablo raconte un miracle qu’il a lui-même accompli; et Bernard pense à Thérèse.
--La vue de mauvais chrétiens hypocrites, dit Pablo, m’a fait perdre tout respect pour ma religion; mais, après avoir entendu les choses neuves et admirables que notre capitaine vient de nous lire, mes bouffonneries vous paraîtraient fades. J’aime mieux me taire, car je dois reconnaître que ces belles pensées dont vous parlez n’auraient pas été écrites, si notre religion ne les avait pas engendrées.
--Pablo, dit Gaspard, vous pouvez rire et nous égayer. Le rire est sain et les critiques sont utiles. Quelque facétieux que puisse être le récit que vous allez faire, il ne nous empêchera pas d’être de vrais chrétiens à notre façon, c’est-à-dire religieusement amis des cœurs charitables et justes. Notre religion, quand on la professe sans hypocrisie, est la plus respectable du monde. Ce n’est pas avec des simagrées qu’on gagne le ciel, c’est avec de la bienfaisance...
--Il est vrai que les pharisiens sont les seuls à ne jamais rire, dit Pablo. Eh bien, donc, voici mon miracle, un miracle, je le répète, que j’ai fait moi-même, par ma propre volonté, sans être saint ni même bienheureux... Lorsque je résolus de m’établir ermite, pour vivre grassement sans rien faire qu’exploiter la crédulité des ignorants, je pensai d’abord à me loger au sommet des montagnes Maures, auprès de la chapelle dédiée à _Notre-Dame des Anges_. Vous savez qu’elle reçoit fréquentes visites de pèlerins, et je comptais sur eux pour avoir à ma suffisance de quoi manger et boire. Malheureusement, un autre fainéant m’avait prévenu; la place était prise; et cet ermite, mon rival, était, comme moi, jeune et fort; il n’y avait pas apparence qu’il me devançât en paradis pour me laisser exercer seul ici-bas sa profession parfois lucrative. Je m’installai néanmoins dans la plaine, au bas de la colline dont il habitait le haut plateau, aux abords de Gonfaron, un pays fameux par sa façon de rire des ânes et des âneries. De là, je surveillais l’ermite dont j’étais jaloux, et dont la réputation était grande dans le pays. Au moins, pensais-je, j’apprendrai, en le surveillant avec attention, par quels moyens il arrive à gagner la faveur populaire. Je sus bientôt que, depuis l’arrivée de cet ermite, la statue de Notre-Dame-des-Anges affirmait par un miracle singulier la sainteté du gredin. Cette statue de bois sculpté versait parfois des larmes, de véritables larmes, sur la misère ou la douleur des suppliants,--ce qui équivalait à leur promettre sa pitié et par suite son intercession auprès de son fils.--«Mon frère, dis-je à l’ermite, comment t’y prends-tu pour obtenir ce miracle ingénieux?... Que fais-tu de mal à la sainte Vierge pour la faire pleurer, pechère?» Obstinément, il se refusa à répondre, se contentant de hocher la tête: «Dieu est si grand!» murmurait-il. Cependant nous avions quelque amitié l’un pour l’autre; et tantôt il descendait me voir dans ma plaine, et tantôt je montais le voir sur sa colline.
Un soir d’été, assez tard, il me quitta, après quelques pieuses libations faites en commun, et il se trouva que ce fut par une pluie torrentielle. «Couchez ici», lui avais-je dit. Pour une raison quelconque, il n’y consentit point, et partit sur sa bonne mule. (Il avait une mule, l’heureux coquin!) Or, la pluie battante et bruyante ne discontinua pas de toute la nuit, accompagnée de tonnerres ininterrompus. Ne pouvant dormir, j’employai mon insomnie à chercher un stratagème pour obtenir la révélation du secret de mon confrère. Et voici ce que j’imaginai. N’ayant point de mule ni même d’âne, en ce temps-là, je partis à pied, une heure avant le jour, pour rejoindre là-haut l’homme au miracle.
«--Attends un peu, pensais-je, je vais t’en servir un de ma façon!»--Grâce à celui que je lui préparais, je comptais l’étonner à mon tour, et me faire considérer décidément comme un rival redoutable...
--Que comptiez-vous faire?
--Je prétendais tout simplement cheminer à pied, dans la nuit,--sous la pluie qui tombait en déluge,--et arriver chez mon confrère sans avoir mouillé un fil de mes vêtements! C’était vouloir accomplir un miracle et des plus difficiles!--Je le fis. J’avais à marcher une bonne lieue par des sentiers montants et rocailleux, sous le grand ciel ruisselant et sous des rafales terribles qui m’envoyaient au visage de véritables trombes d’eau.
«Et mon miracle s’accomplit, vous dis-je, puisque j’arrivai, comme je l’avais voulu, à Notre-Dame, au seuil de la chapelle, sans que ma robe eût reçu seulement une gouttelette de l’eau du ciel... Voilà comment je fis, tel que vous me voyez, un miracle, et point niable.
--Et le mot de l’énigme? dit Sanplan, car je conviens qu’il est impossible à un sacripant tel que toi d’obtenir, de Dieu ou des Saints, l’ombre de l’ombre d’un pareil prodige!
--Le mot de l’énigme, c’est, dit Pablo, que j’avais voyagé tout nu.
Un éclat de rire accueillit cette explication incomplète.
--Il faisait nuit, remarqua Sanplan, par bonheur pour les passantes.
--De passantes, je n’en rencontrai point... La pluie tombait drue et me lavait du col jusqu’aux pieds.
--Une fois n’est pas coutume, ami Pablo, mais tes sandales étaient mouillées?... et tes cheveux aussi? Et puis, il te fallait paraître habillé de vêtements bien secs devant ton collègue?
--J’avais abrité ma tête sous un large morceau d’écorce, creux, arraché à une énorme verrue de suve (chêne-liège), une de ces rusques dont nos liégeurs font des baquets. J’avais mis, au fond de ce bouclier vaste et profond, ma robe bien pliée, serrée et bien au sec, et aussi mes sandales. Arrivé au seuil de la chapelle, je jetai ma rusque au loin... Je m’arrêtai sous l’arcade d’entrée pour enfiler ma robe; je mis mes sandales; et aussitôt, je tirai la corde de la cloche. L’ermite accourut. Et alors un autre grand miracle se produisit; je n’y fus pour rien: juste à ce moment, sous ses yeux, la pluie torrentielle brusquement cessa.
«--Il m’a été miraculeusement permis, par Notre Dame, lui dis-je, de te rejoindre sous ce déluge sans être mouillé, afin de te bien prouver que je suis digne d’apprendre le secret de ton faux miracle.»
«Il crut au mien et, se jetant à mes pieds: «Hélas! s’écria-t-il, je confesse mon imposture!» Il me montra alors que, par un petit trou bien caché dans la muraille de la chapelle, derrière la statue de Notre-Dame, il avait fait entrer les fines extrémités d’une verte tige de vigne; chacune de ces extrémités, par de fins pertuis correspondants, pénétrait dans la tête jusqu’au coin des yeux de la statue de bois qui, au printemps, pleurait, tout naturellement, de petites larmes miraculeuses!
--Et vous prîtes la place de ce brave homme? demanda sévèrement Sanplan.
--Vous ne me connaissez pas encore! dit Pablo avec une certaine tristesse... mais je l’ai mérité!--Non, je ne pris pas la place de l’homme ingénu que j’avais trompé.--«Écoute, lui dis-je, ta simplicité sera respectée. J’aurais voulu croire à ton miracle. Je regrette d’avoir été déçu; mais que tu aies pu voir par tes yeux que le mien du moins est véritable, cela me console...» _Alleluia_, mes amis! Il existe, ô miracle! des hommes rusés qui sont en même temps des naïfs! Il y a des athées qui sont des gobeurs! il y a des imposteurs qui ont de la sincérité!... Il y a de faux prophètes qui croient aux sorciers!...--«Va, dis-je à l’ermite imposteur, va, mon frère, et ne pèche plus; et vis en paix. J’aurais honte et remords de troubler ton innocence prodigieuse!... Par ta candeur parfaite, je te trouve non seulement digne de respect, mais digne aussi d’exploiter la sottise des bonnes gens qui croient à ton pouvoir bienfaisant! Ne les détrompe donc pas, et que leur erreur consolante soit désormais la récompense de ton aveu sincère et de ta contrition!» Ce disant, je le laissai à genoux, priant Dieu et invoquant mon saint nom, à moi, pauvre pécheur! Pour lui, je suis resté un saint, et cela vaut mieux que bien des gloires plus mal acquises.
--Après celle-là, s’écria Sanplan émerveillé, il faut tirer l’échelle... Vous avez, frère Pablo, le génie le plus génial qui ait jamais étonné mon infime génie... et je baiserais le bas de votre robe... si vous la décrottiez plus souvent.
--Ma foi, conclut Gaspard, l’histoire est édifiante et le conteur n’est pas trop méchant;... mais est-ce que notre mélancolique Bernard ne nous conte rien, à son tour?
--Excusez-moi, maître, dit Bernard; ma jeunesse gagne plus à écouter vos sagesses qu’à entrer avec elles en rivalité d’éloquence.
--J’entends, j’entends, dit Gaspard avec un bon sourire; tu as une pensée unique, que je connais bien, bel amoureux, et tu préfères ne pas t’en distraire... A ton aise! Tu n’as peut-être pas tort.
--Alors, à toi, Sanplan! conte-nous une histoire.
--Ceci, dit Sanplan, n’est pas un conte à plaisir inventé; c’est bel et bien une aventure à laquelle j’ai pris une part glorieuse, au temps de ma belle jeunesse.
«... J’étais matelot à bord du _Saint-Magloire_, un beau brick marseillais, et nous faisions route pour la Guadeloupe. Nous étions une centaine de marins, à bord, sous les ordres d’un fameux capitaine, mes amis! un homme qui jamais n’eut peur de rien.