Le fameux chevalier Gaspard de Besse

Part 7

Chapter 73,861 wordsPublic domain

Gaspard lui parla; à sa voix le cheval parut se calmer un peu; et le cavalier, ayant saisi la bride et mis le pied dans l’étrier, fut tout de suite en selle. Le cheval se mâta d’abord tout debout, comme s’il eût espéré faire un bond en plein espace. Gaspard lui parlait. La bête, de nouveau, voulut s’élancer; il la retint, et, d’une main lui flatta l’encolure. Les quatre pieds trépidants battirent le sol, puis un pied de devant creusa la terre, fit voler des graviers... Gaspard rendit doucement la main. Ils partirent, flèches vivantes; s’enfoncèrent, disparurent sous l’ombre de la longue allée. Peu de temps après, on les vit revenir au pas. Kalife semblait se complaire à danser sa promenade, virevoltant vingt fois au gré du cavalier, reprenant un pas tranquille, l’abandonnant tout à coup pour un trot régulier; puis, à l’ordre du maître, avec qui il avait fait alliance, il quittait la terre des quatre pieds à la fois, et, en retombant, se clouait au sol comme un cheval de bronze.

--Sellez-moi l’alezan! commanda la comtesse enthousiasmée.

Un quart d’heure plus tard, la dame et le cavalier s’éloignaient côte à côte.

--En vérité, comment avez-vous fait sa conquête? interrogea-t-elle.

--Comme vous avez fait la mienne, madame; par la bonté.

Elle leva, sur l’étrange ami qu’elle s’était donné, un regard où se lisait un attendrissement.

--Allons voir, dit-elle, pas très loin d’ici, les ruines du château des Vaulabelle. Il fut à demi détruit par un incendie, il y a quatre ans; je ne l’ai pas revu encore, car mes amis l’ont quitté sans espoir de retour, leur fortune ne leur permettant pas de le relever.

Le château des Vaulabelle se dressait à une lieue de Brignoles, sur le flanc nord des collines au bas desquelles court la route d’Aix. De la route jusqu’au pied des collines, s’étendait un beau parc qu’entouraient des murailles surchargées de lierres. Le portail de fer forgé[3] s’ouvrait non loin de la route. Cette grille était, en son milieu, surmontée des armes des Vaulabelle, heaume creux et panache, de fer léger. Les allées du parc empruntaient à l’antiquité des arbres une majesté de mystère. Çà et là des statues, dont quelques-unes déjà avaient été mutilées par les enfants, que nulle muraille n’arrête. Au milieu d’un large rond-point, s’élevait une gloriette enfouie dans des chèvrefeuilles. Là-haut, sur les premières pentes de la colline sauvage, chargée de pins, les ruines, au soleil, semblaient roses et dorées. Des rosiers grimpants envahissaient les fenêtres. On les voyait, d’en bas, se mirer dans les hautes glaces, à demi-brisées, d’un salon effondré. Les salles du rez-de-chaussée et les sous-sols avaient été respectés par le feu. Dans la muraille, au nord, derrière les ruines, une porte dérobée permettait l’entrée directe dans le bois le plus fourré, le plus inextricable de tous ceux qu’on peut voir en Provence, et que défendait une armée de genêts épineux. Admirable lieu de retraite! pensait Gaspard,--pour des gens qui auraient à fuir trop souvent messieurs de la maréchaussée.

[3] Ce portail en fer forgé a été transporté à Signes, et orne l’entrée d’un enclos où il subit malheureusement l’injure des intempéries et l’insulte des gamins.

Quand les deux cavaliers revinrent de leur excursion:

--Eh bien, que dites-vous, monsieur, des ruines de Vaulabelle?

--Ma foi, madame, le respect me clôt les lèvres.

--Allons, hardi! beau cavalier!... En vérité, vous êtes bien le brigand le plus déconcertant du monde! Vous, un dompteur de chevaux sauvages, vous voilà embarrassé pour répondre à une question si simple!

--Ce dompteur, madame, recule à la seule idée de provoquer le froncement de sourcil d’une femme! Je peux du reste dire ce que je voulais taire et qui n’est, après tout, qu’une pensée sans application possible à la déesse dont la bonté me confond... Eh bien, je trouve de pareils lieux tout à fait propres à l’amour; et ils semblent inutiles dès qu’ils ne sont plus habités par Adam et Ève--ou par les nymphes chères à M. de Fénelon.

--C’est très gentil, dit-elle. Vous parlez comme M. de Florian, et il faudrait être de bien maligne complexion pour reprendre quelque chose à de si poétiques paroles... Mais prenez garde que voici là-bas un passant que je soupçonne être un homme de police, car il s’est déjà présenté chez moi, il y a deux jours, demandant à vous voir; et j’ai chargé mes gens de l’éconduire. Aujourd’hui, il paraît à la fois se dissimuler et faire en sorte qu’on le voie.

Gaspard tressaillit en reconnaissant l’ami Sanplan.

--Hélas! madame, je comprends qu’à la seule vue il vous soit suspect, mais c’est un loyal ami de Gaspard de Besse. J’avais, bien entendu, gardé jalousement le secret de ma retraite chez vous. Il l’aura deviné, car mes hommes sont des limiers incomparables; celui-ci surtout. Souffrez, je vous prie, que, vous ayant accompagnée jusqu’à votre seuil, je revienne parler à ce diable, meilleur qu’on ne croirait à le voir.

Il fit signe à Sanplan de l’attendre, reconduisit la comtesse, et revint au galop vers son lieutenant.

Sanplan, à l’approche de Gaspard, secoua tristement la tête:

--Tu as trouvé, paraît-il, tes délices de Capoue! Cela nous sera funeste, ami Gaspard! Il y a huit jours que, d’après tes promesses, tu devrais avoir rejoint la troupe. Bernard et moi, Lecor et Pablo, nous nous efforçons en vain de contenir les mécontents. Tornade a, cette fois, presque partie gagnée. On t’appelle du joli nom de traître; et, je dois l’avouer, les apparences sont contre toi. Il faut me suivre à l’instant. Arriverons-nous encore assez à temps pour remettre les choses en ordre? Je ne sais, j’en doute... Ah! les femmes!

--Attends-moi là. Es-tu venu à pied?

--Non, Pablo m’a prêté son âne,--qui broute, caché près d’ici.

Gaspard, en un temps de galop, arriva chez la comtesse, à qui il expliqua l’incident.

--Si cette révolte de vos gens vous libère, je la bénirai, dit-elle.

--Ne l’espérez pas, madame. M. de Mirabeau m’a fait comprendre qu’on peut dominer, diriger même, une grande révolution: je compte bien venir à bout d’une mutinerie. J’ai réussi une fois déjà; je réussirai encore, en pensant à lui... et à vous. Mais permettez-moi d’ajouter un mot: je jure de renoncer à ma vie aventureuse, le jour où, étant parvenu à infliger un affront public et sévère aux parlementaires, je pourrai me croire libéré des engagements pris envers moi-même. Vous m’aiderez à rendre à la vie régulière, en les faisant pardonner par le roi, les hommes qui, sur mes ordres, auront travaillé à lui montrer comment sa magistrature est parfois indigne de Sa Majesté.

--Et alors, en ce cas, monsieur, que deviendrez-vous vous-même?

--Ce qu’il plaira à Sa Majesté, dit Gaspard. Si le Parlement d’Aix était mon otage, je demanderais pour sa rançon, à mon roi, le châtiment de certains criminels que le Parlement criminel ne poursuit pas; et si un châtiment ne m’atteignait pas moi-même... peut-être... Qui sait?

Il se tut, puis baissant la voix:

--Il y a, dans bien des couvents, des pénitents plus coupables que moi.

Elle parut très émue; et, lui tendant la main pour la seconde fois:

--N’exagérons rien, lui dit-elle; il est très vrai que je réprouve vos moyens d’action, mais je n’irai pas jusqu’à dire que je vous condamne.

Gaspard eut un mouvement de joie.

--J’entends fort bien, poursuivit-elle, que, dès l’instant où vous vous êtes décidé à agir, à lever et à entretenir une armée sans aucun subside,--il fallait bien avoir recours à de fâcheux moyens. Ce fut la conséquence criminelle d’une révolte pardonnable.

--Quelle joie, madame, de vous l’entendre dire, murmura Gaspard.

--Ne vous excusez pas trop en cela; ne vous condamnez pas non plus vous-même trop sévèrement...

Il la regarda d’un air de détresse, de reconnaissance et d’étonnement profond. A ce regard elle répondit:

--Vous vous étonnez, je le vois, de trouver en moi un partisan si déterminé de vos entreprises. C’est que, comme vous et depuis mon enfance, je m’indigne, et plus passionnément que vous ne sauriez l’imaginer, contre les déportements de certains gentilshommes; et je crois qu’il serait temps de leur donner une grande leçon. Vous vous attaquez à la législation pénale? J’en veux, moi, aux coupables haut placés qui se permettent toutes les fantaisies, sans qu’on les en fasse repentir... Je suis une petite-nièce de cette grande dame qui, vers le milieu du dernier siècle, fut enlevée de vive force par un grand seigneur, avec l’aide d’une poignée de complices non moins titrés que lui. Elle fut enlevée, portée de vive force dans un carrosse, et malmenée, et pourquoi? Parce que M. de Bussy était épris de sa grande beauté. Du carrosse lancé au galop, elle se jeta dans les buissons d’épines qui bordaient la route et s’y déchira cruellement le visage; reprise, elle se débattit; elle n’échappa que par miracle à ce rapt, à ces odieux malappris qui se piquaient de belles manières; et tous ces misérables restèrent impunis. Ma grand’tante, leur victime, n’est autre que Mme de Miramion, amie de Mme de Sévigné, et qui termina sa vie en pratiquant de si pures vertus, que l’histoire la regardera comme une sainte. Voilà pourquoi, monsieur, je suis l’amie des philosophes, celle de M. de Mirabeau, le prisonnier du château d’If. Et voilà pourquoi je suis l’amie de Gaspard de Besse, vengeur d’un paysan assassiné par des gentilshommes plus dignes que personne du nom de bandits... Moi-même, monsieur, ajouta-t-elle avec un air de suprême dignité, moi-même j’ai connu des offenses assez semblables à celles qu’eut à subir ma grande aïeule; et cela de la part du gentilhomme dont, à seize ans, je devins, sans amour, la femme, parce qu’il sut m’y contraindre en usant des moyens les plus perfides et les plus lâches... Allez donc, monsieur Gaspard, et que Dieu vous protège!... Allez à vos destinées. Vous êtes le maître de les rendre plus dignes de la justice que vous rêvez de servir. Adieu. Remontez à cheval, car Kalife est à vous. Je vous l’offre en souvenir vivant. Puisse-t-il vous conduire vers une fin plus heureuse que celle que vous bravez.

Gaspard, sur Kalife, rejoignit Sanplan qui l’attendait, confortablement assis sur l’âne de dom Pablo, et qui, à la vue de Gaspard, retrouvant sa bonne humeur, s’écria:

--Mort de ma vie! cette fois, les bornes de la route, pour peu qu’elles aient lu de bons livres, doivent reconnaître en nous la folie et le bon sens, l’immortel don Quixotte et l’immortel Sancho!

CHAPITRE VIII

Pour être un gouvernement, il faut connaître la science ou l’art de gouverner; pour monter à cheval il faut avoir appris; les démocraties ignorantes courent à leur perte; toutes vérités que démontre un apologue en action, imaginé par le malin Gaspard.

--Ne trouves-tu pas singulier, dit Gaspard, qu’ayant sous moi, au lieu d’un Rossinante, un cheval tel que celui-ci, j’aie en même temps pour écuyer un gros homme monté sur un âne?

--En effet, répliqua Sanplan narquois, j’ai remarqué l’animal, et je te félicite de ton acquisition. Pour peu que tu l’aies payé, ce doit être encore une assez ronde somme... Et, dans ce sens, c’est aussi, dirai-je, une bête de somme... eh! eh!

--Je te prie, Sanplan, de ne pas oublier que je suis ton chef, et nullement d’humeur, aujourd’hui surtout, à supporter, de qui que ce soit, la plus inoffensive raillerie.

--J’entends, j’entends, grogna Sanplan; monsieur aura pris, dans la compagnie des femmes, cette sorte de maladie qu’on appelle les vapeurs, lesquelles ne vont guère à un homme... Quant à ce cheval, c’est, je pense, un cadeau de princesse; et la dame qui a offert le cheval n’a pas manqué, je parie, de nipper le cavalier. Notre Gaspard a maintenant la mine d’un colonel qui a acheté son régiment à beaux écus comptants; et me voici le cornette du colonel de Besse! Mais je ne sais trop comment ton régiment, qui n’est pas de bonne humeur, lui non plus, recevra son beau colonel.

--Assez! répliqua sèchement Gaspard... Je disais donc qu’un cheval impatient comme celui que j’ai sous moi--et entends-le comme tu voudras--n’est pas fait pour suivre le pas d’un âne. Tu me rejoindras à ton heure. D’après tes rapports, ma présence au camp est urgente... Tu aurais pu te déguiser autrement qu’en ridicule ânier.

--Il est urgent, mon cher capitaine, que, avant tout, je vous explique en détail où en sont les choses au camp; et je m’étonne que vous ne l’ayez point déjà demandé... mais tu es encore pareil à un homme qu’on tire d’un lourd sommeil, et qui reste mal débroussaillé d’un enchevêtrement de visions chimériques. Quant à me précéder au camp, je t’engage à n’en rien faire, car tu n’auras peut-être pas trop d’un ami de plus, tel que ce trouble-fête de Sanplan, pour te défendre contre Tornade et ses acolytes. Ses principaux complices sont Mïus et Gustin..., le diable emporte Morillon chez qui nous fîmes leur connaissance!

--Enfin, que veulent-ils?

--Ce qu’ils veulent, ils te le diront mieux que moi. Ils veulent... mériter le bagne.

--Mais encore?

--D’abord, ils sont indignés de ton absence inexplicable; ils te traitent de tyran et veulent se débarrasser de toi. Tornade alors deviendrait leur chef. Vols, assassinats et pillages. Tu t’es, disent-ils, imposé à eux. Ils veulent des chefs élus. Après Lecor, qui t’a vainement défendu, et que j’ai soutenu, comme tu penses, de toutes mes forces, Pablo, resté fidèle, mais qu’on m’a changé aussi, car il est moins amusant que jadis, leur a fait un discours sérieux et, il faut le confesser, fort ennuyeux; ce qui, de sa part, tu en conviendras, est impardonnable. On l’a hué.

--Pauvre Pablo!... Et qu’a-t-il répondu?

--Il a répondu: «Vous ne pouviez pas me comprendre; je m’en doutais! Voilà ce que c’est que de compter sur l’intelligence du peuple! Que puis-je vous répondre, sinon que ceci: _stultorum numerus infinitus est_, ce qui veut dire, en style de clerc, que Tornade est un coïon, et coïons sont ceux qui le suivent. _Meâ culpâ, meâ maximâ culpâ..._» Et il se frappait la poitrine. Ce geste le perdit. Tes ennemis le sifflèrent; et Tornade s’étant précipité sur lui, les amis de Tornade tombèrent sur tes amis, c’est-à-dire sur moi, sur Bernard et Lecor. Nos archers fidèles se rangent à nos côtés. La mêlée est épouvantable; et c’est finalement notre aumônier qui nous sauve. En un clin d’œil, il jette aux orties sa robe d’ermite, prend Tornade à la gorge, le renverse; et, lui mettant sur la figure un pistolet qu’on ne lui avait jamais vu, il l’eût tué, sans notre intervention trop généreuse. Il se releva, mais en remettant debout son adversaire qu’il tenait toujours d’une main par le collet; dans l’autre main il avait son pistolet à deux coups; et il cria aux mutins de sa plus belle voix de prédicant: «Faisons un accord. Vous voyez que la vie de votre Tornade est entre mes mains. Je le laisserai sauf, si, vous et lui, vous vous engagez à attendre le retour de notre chef. Vous vous expliquerez avec Gaspard. Il n’est pas juste de le condamner sans l’entendre... Acceptez-vous mes conditions?»

--Pour sauver la vie de Tornade, ses amis crièrent _oui!_ Et, là-dessus, je quittai cette véritable caverne de brigands, et me mis à ta recherche.

--Et pourquoi sur un âne?

--C’est que, tu l’as dit tout à l’heure: cet âne me déguise. Un bandit ne chemine pas sur un âne. Il fallait aller à ta recherche de bastide en bastide, de château en château, d’un air bonhomme; recueillir des renseignements sans donner l’éveil à la maréchaussée. Avisée de ton absence et de la mienne, elle aurait pu tomber sur nos gens, qui sont incapables de se défendre utilement sans les lumières de leurs chefs. Chose que, bien entendu, ils ne veulent pas admettre...

L’esprit de Gaspard piaffait d’impatience comme piaffait son cheval:

--Je vais en avant! s’écria-t-il.

--Pour l’amour de Dieu, n’en fais rien, Gaspard! tu peux avoir besoin de mon bras, là-bas. Nous n’avons plus qu’une petite demi-lieue pour atteindre la Roquebrussane. Je trouverai là, peut-être, chez un ami ou à prix d’argent, un cheval qui me permettra d’allonger mon allure et de me mettre à ton pas,... si tu consens à raccourcir le tien.

Ce parti prévalut; le cheval fut trouvé. C’était un cheval épais mais trottant ferme, assez vite pour un cheval de roulier, mais lent comme tortue à côté du cheval ailé que montait Gaspard. Et Sanplan, littéralement écartelé sur la vaste échine du pesant animal, criait de loin à Gaspard:

--Pas si vite!... il faut arriver ensemble... Qui m’aurait dit que je me mettrais entre les jambes la toiture d’une maison!... Je suis à cheval sur une toiture! Et que dira Pablo, quand il verra, entre mes jambes trop courtes, cette toiture au lieu de son âne! Attends-moi, Gaspard, attends-moi!

* * * * *

En dépit des difficultés que présentait un voyage entrepris dans ces conditions, Gaspard n’abandonna point son ami.

Les deux cavaliers traversèrent Méounes au galop; et, après Méounes, Belgentier et Solliès; ils arrivèrent le soir à la Valette, où ils s’arrêtèrent.

Sanplan avait dit: «La bande est réunie dans notre caverne d’Evenos.» Bien qu’en état d’anarchie, et à cause même de cet état, elle avait su choisir, pour s’y réfugier, la plus inaccessible de ses retraites.

Gaspard et Sanplan, pour s’y rendre, comptaient gagner la route qui escalade le _Bàoú de quatre heures_, au nord de Toulon; elle aboutissait à la plus fameuse de leurs cachettes. De la Valette, ils prirent, pour n’avoir pas à traverser la ville, le chemin qui contourne le Faron, au nord, et rejoint la vallée de Dardennes.

Par des sentiers montants, tortueux, pierrailleux et sonores, au flanc du Bàoú, ils parvinrent en peu de temps sur des plateaux où, entre les roches d’un gris bleu, pousse une végétation sèche, kermès, romarins, cystes et thyms, dévorés de soleil. De cette hauteur, dont ils suivaient la crête en se dirigeant vers le nord-ouest, ils dominaient un paysage incomparable et changeant. Ce fut d’abord, dans le sud, à leurs pieds, le port de Toulon, l’arsenal avec les cales de Vauban; les grands navires à l’ancre, voiles carguées et lourdement festonnantes; les bateaux de pêche sous le triangle de la voile latine; l’immense cadre de la rade fermé au sud par l’isthme des Sablettes, et par la presqu’île de Saint-Mandrier que termine le cap Cépet, la pointe la plus méridionale de la France; au sud-ouest, la colline de Six-Fours, postée en sentinelle dans la plaine; au sud, Notre-Dame du Mai; les rochers égaux des _Deux-Frères_, debout dans la mer; et, sur tout cela, une «escandilhado», c’est-à-dire, un resplendissement de soleil, que la mer renvoyait au ciel par des milliards de facettes mobiles.

Puis, à mesure que nos cavaliers avançaient, des collines s’interposèrent entre leurs yeux et ce prestigieux tableau; mais il fut aussitôt remplacé par un autre. Ils descendaient un peu maintenant vers l’ouest; et ils découvrirent tout à coup un paysage non moins vaste. La chaîne de la Sainte-Baume apparut sur leur droite, longue ligne qui se brise, en un certain point, pour figurer le profil d’un fauteuil gigantesque, que Gaspard appelait la _Chaise du Pape_. Devant eux, au loin, par delà Sanàri, se profilait le Bec-de-l’Aigle; des îlots flamboyaient, baignés dans l’azur d’un ciel terrestre... Derrière la barre de la Sainte-Baume, Gaspard voyait en esprit Azaï, la ville du Parlement maudit; et le château de Lizerolles, l’asile qu’il chérissait.

Sa pensée d’homme actif ne s’attardait pas aux impressions de beauté qu’il recevait de ce vaste cirque de cultures et de forêts, de mer et de montagnes; mais, de ces étendues, une joie singulière lui venait, qui gonflait ses espérances de révolté, comme le vent gonfle les voiles des grands vaisseaux. Ce qu’il éprouvait le plus fortement, c’était une ivresse de future victoire, de juste conquête et de liberté. Il respirait l’enivrant effluve à pleins poumons et de toute sa jeunesse. Sur la vaste étendue de ces horizons, il avait ses voies secrètes, ses retraites, ses affidés connus de lui seul, son peuple; d’un coup d’œil, il embrassait tout son royaume. Ses traces étaient partout marquées, dans ces sentiers, dans ces drayes rocailleuses, sur ces cimes hardies; et, aujourd’hui encore, le voyageur provençal, qui parcourt ces vallées et ces montagnes, retrouve, sur tout le territoire qui va de l’Estérel à Sainte-Victoire-d’Aix, le nom de Gaspard répété par toutes les pierres, et résonnant encore dans toutes les cavernes.

Ils approchaient de leur grotte farouche, dont les abords avaient été naguère dévastés par un incendie. Ils trouvèrent, sous un bouquet de pins parasols, qu’avait épargnés le feu, deux sentinelles postées par Bernard; ils leur confièrent leurs chevaux. «Toute la bande est dans la grotte», dirent les sentinelles.

Ils y allèrent. Quittant le chemin frayé, ils se mirent à descendre une pente assez inclinée pour être presque impraticable, et qui, plus bas, le devient tout à fait. En face d’eux, se dressaient maintenant la pointe et le château d’Evenos. Sous eux, serpentait, au fond d’un ravin à peu près inaccessible, le torrent du Destéou qui va rejoindre puis côtoyer la route royale, au fond des gorges, en tout temps fameuses, et dont on ne prononce plus le nom sans évoquer celui de Gaspard de Besse. Surplombant la pente qu’ils descendaient en faisant glisser sous leurs pieds des pierrailles concassées par les siècles, une masse calcaire s’érige, dont la forme est à peu près celle d’une gigantesque fenêtre de mansarde faisant saillie au flanc d’une toiture très inclinée; sous cette masse s’ouvre la grotte. C’est une salle de quarante pieds de large sur vingt de profondeur. L’ouverture est un grand arc surbaissé; la hauteur du sol à la voûte est de quinze pieds; à l’intérieur, le sol s’abaisse vers l’ouverture. Une galerie, balcon naturel, règne, suspendue à mi-hauteur, contre la muraille du fond. Au milieu de cette salle, se dresse une roche en forme de table naturelle ou de tribune, et où Pablo voulait voir un autel druidique. Au plafond, sous l’action des eaux suintantes, l’effritement calcaire a façonné des figures de chimères que Puget eut le désir de transporter à Toulon, dans sa maison de la rue Bourbon. Les Provençaux lui attribuent semblable projet, à propos de bien d’autres sculptures naturelles.

La caverne est imprenable. Le regard n’y peut plonger que d’Evenos, juché sur la cime qui lui fait face; mais à Evenos Gaspard avait des amis. Telle est la grotte dans laquelle Gaspard avait établi la principale de ses caches à munitions de guerre et à provisions de toute nature.

Sanplan, dans son sifflet de maître d’équipage, siffla selon un rythme convenu; et, après une courte descente parmi les pierrailles qui se dérobaient sous leurs pas mal assurés, les deux hommes contournèrent la masse rocheuse qui recélait dans ses flancs la grotte, à l’entrée de laquelle ils se dressèrent subitement sous les yeux de la troupe grondante.

Par un escalier fait de moellons branlants, ils se hissèrent dans la vaste caverne. Gaspard vit tout de suite que Tornade était là, désarmé et surveillé. Cependant il comprit aussi que les mutins étaient les plus nombreux. Tornade était comme prisonnier sur la foi des traités, étant resté le vaincu de Pablo. Les bandits, une fois encore, avaient su se plier volontairement aux disciplines qui faisaient leur force.

Gaspard, sous des huées menaçantes, gagna paisiblement l’espèce de tribune qui se dresse au milieu de la grotte; d’un regard, il jugea les dispositions des groupes séparés.

Puis, se tournant vers les anciens archers qui gardaient Tornade:

--Laissez aller cet homme du côté de ses amis, commanda-t-il, et rendez-lui d’abord ses armes...

Les archers hésitèrent.

--Donnez l’exemple de l’obéissance, vous qui êtes mes amis. Rendez à Tornade ses armes.

Quand Tornade fut délivré:

--Tu entraînes pour la seconde fois tes compagnons à la révolte. Que veux-tu? Que désires-tu? Que veulent tes amis? Réponds.

La réponse eut le mérite d’être brève et claire: