Le fameux chevalier Gaspard de Besse

Part 3

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Fort judicieusement le malin Pablo s’était dit ceci: à se présenter inconnu chez Castagne qui, étant geôlier, ne pouvait être que soupçonneux, il courrait, lui, Pablo, grand risque de se faire jeter en prison comme présumé complice de Gaspard. Au contraire, un moine, qui aurait prêché publiquement sur la place principale de la ville, et qui, là, en un instant, aurait conquis sympathie et célébrité,--ce moine ne pourrait être, du moins de prime abord, soupçonné de manœuvres suspectes.

C’est pourquoi, le lendemain, aux premières heures du jour, dom Pablo se mit en route, corps lourd mais âme légère, sur son âne trottinant. Du haut d’une éminence, il découvrit tout à coup la ville de Draguignan, les maisons aux toits roses groupées autour de son clocher et de son beffroi, comme troupeau autour des pâtres. D’un cœur sincère, le biblique Pablo admira la ville antique, jeune de beauté dans la lumière matinale. Couchée au fond de la vallée, elle s’éveillait avec des murmures, dans le parfum balsamique de ses collines caressées d’une brise languissante.

Le païen dom Pablo était latin comme un vrai moine, et sensible à toutes les caresses de la beauté.

Et donc, apercevant tout à coup, au fond de la vallée, la cité charmante vers laquelle descendaient en chantant les collines rangées en cercle autour d’elle et chargées d’oliviers aux retroussis argentés, il fut saisi d’admiration sincère, et béatement il s’écria:

--O ville, que je maudis à cette heure parce qu’elle retient dans un noir cachot le plus vaillant des chevaliers du siècle, sois néanmoins saluée dans ta grâce incomparable! Tu t’éveilles, étincelante comme une perle d’Orient au fond d’une coupe d’onyx! comme une rose entre les seins de la terre qui sont les collines de Provence! Tu es pareille à la Sulamite couchée aux pieds de Salomon. Je t’aimerai sans réserve quand tu m’auras rendu mon maître précieux!

Après cette effusion lyrique, le moine, toujours dédaigneux des transitions, dit à son âne ou plutôt à l’âne du monastère: «Hue donc! et me mène où je veux aller. Et que Dieu bénisse notre entreprise!»

* * * * *

Seul, le marché de Toulon peut lutter, par l’animation et l’éclatante diversité des couleurs, avec celui de Draguignan. Sur la place longue, ombragée, les marchandes avaient ouvert les larges parasols multicolores plantés en terre; et, assises derrière leurs éventaires, elles appelaient familièrement les ménagères connues. Le violet des aubergines, la verdure des légumes variés, l’or des oranges, le rouge vif des pommes d’amour, tout cela, poudré d’étincelles d’aurore, flamboyait; et des milliers de fleurs chatoyantes mêlaient leur parfum de rêve voluptueux à l’odeur appétissante des légumes et des fruits.

--Par ici, ma belle! J’ai tout ce qu’il vous faut.

--Combien les oranges?...

--Allons, venez; que je vous arrange; c’est bien pour vous que je les laisse à ce prix-là.

--... Non!... Mais regardez-moi cette madame!... Ça porte le sautoir, et ça marchande pour une dardenne! Vous n’avez pas crainte, qué?...

--A cinq sous la douzaine, les belles oranges!...

--Allons, beau calignaire, prenez-moi ces roses pour la «drôle» qui vous agrade.

--Bonjour, Louisette! tu ne me prends rien aujourd’hui.

A travers ces cris, ces murmures, ces fruits et ces fleurs, circulent les ménagères aux fichus roses, bleus ou écarlates. Et c’est au milieu de ces papotages, et de cet éblouissement de couleurs vivantes, que tout à coup surgit, souriant, bedonnant, assis, à la façon des femmes, entre deux larges ensarris vides, sur un âne à mine éveillée, un moine inconnu, au bon visage émerveillé et vermillonné.

Il s’arrêta au beau milieu de la place; et tous les regards ne tardèrent pas à se tourner vers lui. C’est ce qu’il attendait.

--Qui c’est, celui-là? Qu’est-ce qu’il veut? Vous le connaissez?

--Non!

Dom Pablo, de sa voix éclatante, entonna alors un refrain improvisé:

«_Magnificat anima mea civitatem dracenam!_

Il chantait d’une voix si magistrale qu’elle domina tous les murmures et tous les bruits. Un vaste silence se fit. Alors, il prononça un sermon, dont le souvenir ne s’est pas encore perdu:

--Mes très chers frères, et mes chères sœurs, je suis venu à vous, sur cette douce monture, qui sied à l’humilité d’un bon chrétien, pour vous apporter des paroles de paix et d’amour!--Vous vous demandez, tournés les uns vers les autres: «Quel est celui-ci? Qui de nous le connaît?... Personne.» Et lui-même vous répond: «Connaissez-vous Sainte Roseline? Oui, vous la connaissez, ou plutôt vous la connaissiez jadis, mais vous l’avez oubliée! oubliée et délaissée! Vous la négligez--et je suis, moi, un envoyé de Sainte Roseline. Les moines qui conservent dans leur chapelle, pour votre gloire, son corps miraculeux, vous les oubliez comme vous oubliez la sainte!--Et c’est pour vous rappeler à vos devoirs envers elle et envers eux que j’ai bâté et bridé mon âne; et tous deux nous sommes venus vous dire: _Memento quia pulvis es!_ Souvenez-vous que vous êtes poussière, et que, à l’heure finale de votre vie, vous ne serez reçus dans le saint paradis que si vous avez accompli de bonnes œuvres sur la terre. Or, des bonnes œuvres que vous devez accomplir ici-bas, vous les voisins de Sainte Roseline, les plus belles ne sont-elles pas le pèlerinage au lieu où elle repose, et l’entretien du monastère qui a la garde de son glorieux corps? O mes frères, lequel d’entre vous est sûr, dites-moi, de n’être pas un jour traîné devant les juges de ce bas monde et jeté dans un noir cachot; soit, s’il est innocent, par le faux témoignage des méchants; soit,--et ce sera justice la plupart du temps,--s’il est coupable de concussion, de simonie, de forfaiture, de prévarication ou de vente à faux poids,--ce qui est le crime honteux de la plupart d’entre vous, ô vendeurs effrontés assis au seuil du temple! Lequel de vous, ô malheureux, lequel de vous se sent la conscience parfaitement pure et nette? Pas un! car le commerce c’est le vol qui se cache, honteux, sous un masque d’hypocrisie! Et donc, quand la justice des hommes aura mis la main sur vous, qui invoquerez-vous à l’heure de calamité, du fond de votre geôle sans jour, entre la cruche d’eau trouble, et le morceau de pain noir et dur? Qui invoquerez-vous, dans vos angoisses, sinon Sainte Roseline? Oh! alors, alors, vous vous souviendrez du miracle qui a fait sa gloire!... Écoutez-en le récit: son frère, le chevalier Hélion de Villeneuve, avait suivi le conseil de mon illustre et vénéré collègue Pierre l’Ermite, et il était parti pour la Terre Sainte. Il y fut fait prisonnier par Saladin, Saladinus, Saladina, et jeté dans un étroit cachot. Là, _in carcere duro_, il gémissait et pleurait, songeant avec amour à la chère terre provençale, aux vallées dracénoises, à son pays enchanté, qui est le vôtre! Et il ignorait que sa sœur Roseline était morte en son absence. Et voilà qu’une nuit, la morte, passant à travers les murailles, par la permission de Dieu, entra dans le cachot; et le fantôme de la sainte ouvrit la porte de la geôle et délivra miraculeusement son frère Hélion!... O mes très chers et très coupables frères, quand vous serez vous-mêmes au fond d’une prison, en expiation de vos péchés, alors vous regretterez amèrement de n’avoir pas été plus dévots à Sainte Roseline, libératrice des prisonniers qui l’invoquent et se repentent. O marchands et marchandes! engeance vile! trafiquants méprisables! levez vos âmes vers Dieu, et abaissez vos regards sur les ensarris vides de mon âne! La bonne bête ne demande qu’à les remporter tout à l’heure, pleins à crever, vers le couvent où m’attendent les bons serviteurs de Sainte Roseline. Gonflez, gonflez les paniers de mon âne, âmes charitables, ô estimables, respectables marchands! et quand ils seront gonflés et débordants, non pas de fleurs, mais de fruits, de légumes pour les jours maigres, de lourdes andouilles et de porc salé pour les jours gras, de fraîches viandes succulentes, pour aujourd’hui même,--et de bons vins pour longtemps,--oh! alors, ne vous tenez pas encore pour rachetés et sûrs de votre salut éternel!... Quand mon âne, trop faible pour porter vos générosités, vous remerciera en son langage, chargez-vous vous-mêmes de bonnes et saintes choses à boire et à manger, présents du Ciel, dons du Seigneur, sacrifices offerts par vos âmes assoiffées de pardon; et suivez mon âne, suivez-moi, en chantant de sacrés cantiques. Suivez-nous jusqu’au cher couvent, où vous serez reçus à bras ouverts, c’est moi qui vous en fais la solennelle promesse. Là, vous vous agenouillerez devant la sainte; vous lui demanderez le pardon de vos péchés innombrables; et ce pardon, je vous l’accorderai en son nom. Et, beaucoup plus légers de corps et d’esprit, baignés d’allégresse, vous reviendrez dans vos logis, accompagnés de mes bénédictions et de la miséricorde céleste, dont je suis le représentant trop indigne. Amen.

Le succès de dom Pablo fut immense, car, de tout temps, le fin peuple de Provence--on pourrait dire le peuple de Gaule--s’est complu à mener de front son respect sincère des causes sacrées et une spirituelle irrévérence à l’adresse de ses propres superstitions. En un clin d’œil, l’âne fut surchargé de carottes, de navets, de choux, de poireaux, d’aubergines, d’oranges, de gibiers, et même de fleurs, inutile mais gracieuse parure des dons substantiels. Et l’âne titubait. Et le faux moine, à pied, amena au monastère toute une longue procession de pénitents chargés comme des ânes, et suivis d’enfants qui agitaient des branches de romarin. Tels sont les miracles de l’éloquence. Les discours sont des chaînes mystérieuses que lance aux foules captivées la bouche d’or des orateurs que Dieu inspire.

Maintenant, Pablo se sentait sûr d’être reçu par le geôlier Castagne, au jour qu’il lui plairait de choisir, comme un hôte illustre, bienfaisant et révéré.

C’est pourquoi, après trois jours de monacale bombance, il se rendit à la prison de l’Observance, toujours monté sur son âne, dont, cette fois, les ensarris contenaient assez de victuailles alléchantes et de boissons capiteuses pour qu’en effet Castagne reçût avec faveur un âne si bien monté.

CHAPITRE III

Dom Pablo, avec des arguments frappants, démontre à Castagne que l’esprit vient toujours à bout de la force.

Toc, toc. De deux coups secs, le marteau fit vibrer la porte de la prison.

La glissière du judas ayant crissé, la figure du geôlier Castagne apparut dans l’étroit encadrement, sous le masque du grillage. Elle était sévère, de ton bilieux, avec des rides sèches et profondes; les coins de la bouche retombaient avec une expression de dureté triste; l’homme n’avait de barbe que sur les joues, et courte à la façon des marins, lèvre et menton rasés.

--Qui va là? dit-il.

Et, voyant un moine juché sur un âne:

--On ne donne pas ici aux mendiants.

--Bonne âme, proféra doucement l’hypocrite dom Pablo, si vous me connaissiez, votre porte s’ouvrirait vite et toute grande; et, vite, vous auriez refermé votre lucarne soupçonneuse, qui, s’appelant un judas, porte un nom maudit de tout bon chrétien. Mais, puisqu’il est ouvert, ne le refermez pas avant d’apprendre qui je suis. Je suis ce moine qui, bienfaiteur de la ville, a entraîné, voici trois jours, tout un peuple à sa suite vers les reliques sacrées de Sainte Roseline, patronne des pauvres prisonniers dont le seul désir--comme de juste,--est d’être délivrés; et donc, vous n’avez rien à craindre de moi qui vais distribuant en son nom, de ville en ville, aux incarcérés, les dons de sa pitié céleste, sans oublier toutefois d’en réserver une part pour les braves geôliers dont le pénible métier est de garder sous les verrous les égarés, condamnés par la justice terrestre, mais qui ont le droit et même le devoir d’espérer en la miséricorde de Dieu. Maintenant, vous savez qui je suis. J’apporte, autant pour vous que pour les malheureux enchaînés sous votre garde, un pâté, un gros, très gros, un énorme pâté de gibier et quelques fiasquettes d’un vin généreux, digne de réjouir des gueules plus fines que la vôtre. Ne refusez pas pour vous-même la manne céleste qui vous arrive sous cette forme et dont est chargé mon âne; et de cette nourriture salvatrice, agréable et fortifiante, vous donnerez par charité une pauvre part à vos prisonniers, car il faut qu’ils se conservent en bonne santé; il faut qu’ils puissent atteindre sains et saufs l’heure d’un juste châtiment. Le châtiment mérité leur sera d’autant plus dur qu’ils auront joui davantage des biens terrestres. Telle est la pensée de la sainte corporation dont je suis un serviteur indigne, plus indigne mille fois que vous ne pourriez le penser.

Ce disant, dom Pablo, tira de chacun des ensarris, puis éleva, dans chacune de ses mains, une bouteille qui scintillant au soleil, fit s’allumer de convoitise les yeux et tout le visage, déridé soudain, du méfiant geôlier.

La glissière grinça. Le judas s’était refermé. La porte s’ouvrit. Le geôlier parut sur le seuil.

--Vous êtes donc ce moine bienfaisant dont parle toute la ville? Attachez votre âne à l’anneau.

--Frère geôlier, dit Pablo, saint François vous bénisse! Je vous appelle frère par humble imitation du grand saint François d’Assise qui appela de ce nom un loup dévorant. Et le loup, par la grâce de Dieu, fut touché de tant d’amour: il obéit au Saint, car Dieu confond dans la distribution de ses bienfaits, la brebis égarée et le loup lui-même!... Voici donc le pâté, mon frère. Et voici les flacons. Et le pâté, vous pouvez le garder tout entier pour demain, car, pour aujourd’hui, voici un lièvre ou une hase. Ce lièvre (qu’il soit mâle ou femelle, n’importe--car son sexe ne lui peut plus servir de rien) la bonté céleste l’avait fait tomber dans un lacet de laiton, tendu par un méchant braconnier, mais Dieu a permis que, suivant un sentier dans le bois voisin du couvent, je visse la pauvre bête. Je voulus la délivrer... Elle était morte, hélas! Qu’en faire? sinon la nourriture d’un chrétien, fût-il, ce chrétien, condamné par la justice des hommes, sujette à tant d’erreurs!... Et si vous ignorez l’art culinaire, je pourrai, de mes propres mains, vous faire un civet mémorable... Et voici encore deux bouteilles.

Ces trésors achevèrent d’attendrir le garde-voleurs.

--Nous en donnerons à mon prisonnier le moins possible, de ces bonnes choses, dit-il.

--Sans doute, répliqua dom Pablo... Vous n’en avez donc qu’un seul? tant mieux; j’aurai moins de besogne, car, j’ai dessein, avec votre permission, de le confesser; et il m’est toujours pénible d’entendre, de la bouche des maudits, le récit de leurs exécrables péchés. C’est pour les miens sans doute que m’est imposé ce triste ministère!

Il attacha sa bête à l’anneau du mur; et, tirant des paniers une brassée d’herbes en fleurs:

--Et voici pour votre frère l’âne, car toute créature est notre sœur et a droit, au moins, à la nourriture que Dieu ne refuse point au passereau perché sur nos toits. L’âne d’ailleurs est sacré, car un de ses ancêtres était dans la crèche où vagissait le Dieu de l’Évangile; et c’est là une noblesse plus ancienne d’un millier d’années que les plus vénérables des noblesses humaines, celles qui se croisèrent pour la délivrance du tombeau divin.

A cela Castagne n’avait rien à répondre. Et Castagne ne répondit rien, si ce n’est:

--Entrez, saint homme!

Dom Pablo était dans la place. Sachant, pour l’avoir bien examinée du dehors, la maison peu vaste, et la devinant sonore, il chantonna:

Tôt ou tard, il faut qu’on laisse La bouteille--et le magot!--

Cela suffisait: Gaspard était averti de la présence de dom Pablo; il avait reconnu sa voix; il pouvait le revoir sans le trahir par un cri de surprise.

--Chut! dit le geôlier; que vient faire ce _de profundis_? Je n’aime que les chansons gaies.

--La pensée de la mort, répliqua Pablo, doit nous être à toute heure présente, parce qu’elle nous invite à jouir mieux de la vie. C’est d’ailleurs tout à la fin de la vie, remarquez-le, que la Providence a placé la mort, afin de nous donner le temps de nous y préparer.

A cela non plus, il n’y avait rien à dire, et Castagne parla d’autre chose.

--Ainsi, dit-il, vous vous chargez, saint homme, de nous faire vous-même un civet?

--Dans cette vallée de larmes, répliqua Pablo, rien pour moi n’est facile comme de faire un civet; mais, aujourd’hui, il y faut deux conditions: la première est d’avoir le lièvre et le voici...

--Et la seconde?

--La seconde dépend de vous d’abord et de moi ensuite; et c’est que j’aie, avant de remplir ma fonction de cuisinier, l’assurance que vous me donnerez le moyen d’accomplir mon devoir de confesseur... Où sont vos prisonniers?

--Je n’en ai qu’un,--je vous l’ai déjà dit. Et vous le confesserez.

--Ah! vous n’en avez qu’un? Tant mieux, car ainsi nous ne serons que trois contre mon civet!

Le rusé Pablo feignait d’ignorer l’existence de Louisette.

--Avec votre permission, bon moine, nous serons quatre: j’ai une fille qui nous servira; et, quant à mon prisonnier, on lui offrira (et, bien entendu, ce sera dans sa cellule), on lui offrira par exemple la tête du lièvre.

Pablo, manches retroussées, dépouillait le lièvre.

--La tête, dit-il, est la partie la plus noble du corps; néanmoins on y joindra une patte par charité. Ainsi le veut l’inflexible règle de mon ordre.

--Va pour la jambe! mais... si nous buvions? dit Castagne.

--Volontiers. Le civet en sera meilleur car il boira aussi.

Les deux hommes trinquèrent.

--Dès que mon lièvre sera sur le feu, j’irai confesser votre homme.

Castagne, réjoui, regardait Pablo, tout en buvant ferme.

Et, tout à coup:

--Moine, vous avez, paraît-il, conté, l’autre jour, au peuple, sur la grand’place, que Sainte Roseline facilite l’évasion des prisonniers? Vous ne nourrissez pas, je pense, l’intention de m’enlever le mien?

Et avec un gros rire:

--Je dois vous prévenir qu’il a, aux deux poignets, des bracelets de fer où s’accrochent des chaînes qui l’attachent à la muraille... Eh! eh!

--Homme, dit le moine, les complots ne nous regardent en rien; nous n’apportons que pitié du cœur. Et si la Sainte voulait protéger une évasion, nous n’aurions qu’à nous soumettre. Elle a seule--et pas nous--la puissance de rompre les chaînes et les bracelets de fer; et d’ouvrir sans clef toutes les portes les mieux verrouillées.

--Vous ne voudriez pas me faire perdre ma place, saint homme? gémit Castagne, un peu troublé déjà par le vin du monastère.

--Si telle était la volonté de la Sainte, ni vous ni moi n’y pourrions rien, dit Pablo; et ce serait pour vos péchés... que je n’aimerais pas entendre; mais les volontés du ciel ne regardent ni vous ni moi.

--C’est juste, dit Castagne; venez donc confesser votre prisonnier. Suivez-moi, puisque le gibier mijote dans le poêlon.

Quand Pablo, en bas, dans le couloir, vit que la porte du cachot n’était séparée de la porte donnant sur la rue que par la distance de deux ou trois pas à peine, il en éprouva une très grande satisfaction. Et pendant que la clef grinçait, rouillée, dans l’énorme serrure:

--Il n’est pas méchant, du moins, l’unique prisonnier?

--Lui, méchant? dit Castagne, lui méchant? pechère! c’est Gaspard de Besse!

A ce nom, Pablo, simulant un grand effroi et reculant d’un pas:

--Peut-être ferais-je bien de renoncer à le voir. J’ai entendu ce nom-là. Ce Gaspard est un terrible!

--On voit bien que vous vivez loin des choses de ce monde, dit Castagne, puisque vous ignorez que Gaspard de Besse est le meilleur des hommes. C’est un grand voleur devant l’Éternel; et s’il est en prison, c’est justice; mais c’est, pas moins, un homme sans méchanceté; et si les juges l’acquittent, m’est avis qu’avec deux sentences contraires, ils lui auront rendu justice deux fois.

--Vous me rassurez.

Là-dessus, Castagne tira deux pesants verrous, et la porte du cachot s’ouvrit.

Gaspard, qui avait entendu ce dialogue avec joie, feignit, couché sur sa paille, de gronder tout bas, se plaignant d’être dérangé dans son repos, après une nuit sans sommeil.

--Maintenant, dit Pablo au geôlier, laissez-nous.

En refermant la porte, il mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence à Gaspard; précaution inutile, Gaspard devinant bien que Castagne se tiendrait aux écoutes derrière la porte.

«Nous allons voir s’il a l’oreille au trou de la serrure»,--se disait Pablo de son côté. Dans cette pensée, il rouvrit si subitement la porte et la poussa avec une telle violence que le malheureux Castagne, puni de son indiscrétion, fut marqué en plein front par le fer de la grosse serrure anguleuse.

Il saignait un peu et jurait abondamment.

--Oh! pardon, excuses! disait mielleusement Pablo; je ne pouvais pas deviner que vous étiez encore là! et je voulais simplement vous dire que la confession est un secret que personne ne doit pénétrer... Montez chez vous, mon frère, et mettez un peu d’eau fraîche et d’eau-de-vie sur votre estimable front. Ce ne sera rien. Dans quinze jours, il n’y paraîtra plus.

Castagne, ahuri, étourdi par la force du choc, accepta le conseil; et, songeant aux bouteilles délaissées là-haut, remonta volontiers chez lui, sans répondre autrement que par des sons confus et plaintifs. Il préféra d’ailleurs se mettre de l’eau-de-vie dans l’estomac que sur le crâne. Pablo, ainsi délivré du geôlier, dit au captif:

--Capitaine, tout peut se dire en peu de paroles. J’ai vu et je vois ce qu’il fallait voir pour travailler efficacement à votre délivrance. Nous abreuverons ce butor, nous le saoûlerons de victuailles, nous l’étourdirons de paroles, nous l’égaierons de chansons à boire; mais comment rompre vos chaînes?

--Une lime! dit Gaspard, à voix basse.

--Bon, fit Pablo sur le même ton; mais quand ce vieux singe me reverra, rien ne dit qu’il ne se méfiera point... Je serai fouillé... et peut-être pendu.

--Il a une fille, dit Gaspard.

--Je sais, dit Pablo. Et Sanplan qui ne pense, comme nous tous, qu’à vous délivrer, suppose que vous avez déjà conté fleurette à la petite.

--Elle me sourit, dit Gaspard.

--Alors, on peut lui confier la lime?

--Oui.

--N’oublions-nous rien?

--Où rejoindrai-je Sanplan?

--Chez notre associé de Brignoles. Mais mieux serait que, à peine libre, vous me vinssiez demander au monastère de Sainte Roseline. On m’y appelle dom Boniface; et je vous conterai pourquoi j’y suis bien accueilli et même fêté.

--C’est entendu, fit Gaspard, j’irai tout d’un trait au couvent.

Alors, ayant rouvert la porte et songeant que Castagne pouvait s’être remis aux écoutes sur le palier supérieur, dom Pablo, à voix haute, prononça, à la façon d’un confesseur qui ajoute de bonnes paroles à l’absolution:

--Adieu, mon fils! Bon courage. La vie est un calvaire; mais la palme des bienheureux attend les victimes de l’injustice humaine. Ainsi soit-il. _Benedicat te omnipotens Deus. Amen._

Et il referma bruyamment la porte.

Castagne descendit; il rouvrit le cachot, visita les chaînes de son prisonnier, referma à double tour la lourde porte bardée de fer; et, accompagné du moine, il regagna l’agréable cuisine qui sentait le roussi, comme de juste.

Là-dessus, Louisette arriva. Elle passait la plus grande partie de ses journées et soirées chez une bonne commère du voisinage. La compagnie de son père manquait d’agrément.

--Voici ma fille, dit Castagne.

Dom Pablo sourit.

--Ma fille, ce saint homme est venu nous visiter et confesser notre prisonnier.

--La demoiselle, insinua Pablo, était sans doute, l’autre jour, au marché, quand j’ai prêché ma pacifique croisade? Ne m’a-t-elle pas accompagné au couvent?

--Mais si, bon père, murmura la fillette.

--Castagne, mon ami, déclara tout à coup Pablo, je ne peux vraiment pas lâcher, en ce moment, la queue du poêlon; courez vite prendre, dans un des paniers de mon âne, tout au fond, un flacon de vieille aïguarden, le plus précieux de tous les flacons, et que je vous offre. Quelques gouttes encore de cet élixir dans mon civet sont indispensables, croyez-moi, au parfait contentement de ceux qui le mangeront.