Le fameux chevalier Gaspard de Besse

Part 2

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Le Parlement avait étouffé l’affaire de l’assassinat de Teisseire parce que les coupables étaient _des puissants_ selon l’expression du bon La Fontaine; et Gaspard voulait que les coupables fussent atteints; que la mort du père de Bernard fût expiée; et que, dans le châtiment des coupables, les paysans, les petits, vissent le signe de la protection des lois étendue sur eux. Le but qu’il se donnait lui avait paru jusqu’alors une satisfaisante excuse à ses actes de rebelle; toutefois il les sentait en contradiction permanente avec l’idée d’obéissance aux lois, qu’il eût voulu servir, et de cela il souffrait étrangement. Mais, s’il souffrait ainsi, est-ce que ce tourment ne donnait pas à sa mission un goût de sacrifice qui la rendait honorable, ne fût-ce qu’à ses propres yeux? En tous cas, il ne pouvait plus rien changer aux contradictions dont il gémissait: il s’était engagé dans une voie où, à sa suite, il avait engagé d’autres existences; il se devait à elles; il poursuivrait sa tâche. Toutefois, et cela était nouveau en lui, il se répétait souvent: «Il est malheureux que, pour servir mon désir de justice, j’aie cru pouvoir m’entourer de coquins!» L’état d’humiliation où il se voyait réduit, les chaînes qui l’attachaient aux murs de son cachot, éveillaient en lui ces poignants regrets. Il se sentait sous le coup de la réprobation publique! Il combattait ce regret en se répétant qu’un grand bien sortirait peut-être de sa révolte condamnable. Et, tout d’abord, n’allait-il pas donner une vie heureuse à Bernard, son frère d’adoption, en lui faisant épouser la fille de l’usurier Cabasse, cet ancien valet de fermier général, qui avait dépouillé tant de pauvres gens, et par qui il avait été dépouillé lui-même de son patrimoine?

A l’idée du bonheur qu’il préparait à Bernard et à la pupille de Cabasse, malgré toutes les résistances du tuteur usurier, Gaspard s’attendrissait.

Le bonheur d’amour, dans la paix, selon la loi et selon Dieu, l’amour dans le devoir, une famille laborieuse et respectée,--c’est ce que lui, Gaspard, n’aurait jamais!--Donner ce bonheur à deux jeunes êtres qui en étaient dignes, n’était-ce pas une bonne œuvre qui lui serait comptée comme une touchante excuse aux exactions qu’il était en train d’expier? Il ne parvenait pas à en être sûr et à s’absoudre pleinement... Ainsi la solitude de la prison lui montrait les choses sous un jour nouveau, formait en lui comme une conscience neuve.

Assis dans l’étroite cellule, les poignets pris dans des bracelets de fer, attaché aux murs comme un chien à sa niche, Gaspard rêvait. Le chien enchaîné, lui du moins, voit, du seuil de sa cabane, la lumière du jour. Gaspard n’avait que la clarté de son calèn fumeux et qui s’éteignait souvent faute d’huile; il fallait alors attendre le bon plaisir du geôlier Castagne. Un grillage épais, au-dessus de la porte, barrait la mince ouverture rectangulaire par où lui arrivait un peu de la lumière naturelle. Et cela s’appelait un jour de souffrance.

Dans cette ombre, Gaspard rêvait aussi d’amour; et c’est là que, pour la première fois, il se prit à reconnaître que l’image de Mme de Lizerolles était en lui comme vivante et attirante.

Quoi! osait-il espérer d’elle autre chose qu’une pitié hautaine? Il ne savait pas. Profiterait-il de l’ignorance où elle était de son nom? Il se refusait à cette pensée comme au plus criminel des abus de confiance.

Or, Gaspard avait un secret d’amour, enfoui profondément dans son cœur. A Aix, il avait trompé, séduit, sous un nom d’emprunt, une douce et humble petite bourgeoise, misé Brun, la femme d’un modeste horloger. Celle-là n’avait-elle pas pour lui oublié tous ses devoirs? Quelle honte, quelle douleur pour elle, le jour où elle apprendrait que son amant n’était autre que Gaspard de Besse, un chef de voleurs!

... Ainsi, il aimait assez Mme de Lizerolles pour vouloir lui épargner une souffrance que, bien malgré lui, mais fatalement, il infligerait tôt ou tard à misé Brun. Et la noblesse de son amour pour la comtesse lui reprocha la bassesse de son acte vis-à-vis de la plébéienne, en sorte qu’il prit, dans sa prison, la résolution de ne plus revoir misé Brun. Elle pleurerait un infidèle, mais ignorerait à jamais--il l’espérait du moins--la qualité de son déplorable séducteur. Il éprouva un grand bien-être à s’affermir dans cette résolution; il se sentit un peu réconcilié avec lui-même, et, d’ailleurs, libéré en même temps, d’une dangereuse intrigue.

Y avait-il d’autres figures de femmes dans ses souvenirs? Sans doute; mais toutes comme voilées et lointaines. Il était si «agradant», si plaisant, que, pour s’expliquer ses qualités de séducteur, les paysans de Besse (et il ne l’ignorait pas) prétendaient qu’il était un enfant de l’amour. Il était fils, disait-on, du marquis de X... qui avait séduit sa mère misé Bouis. Facilement ému par la grâce féminine, il se reconnut troublé par la fille de son geôlier, Louisette, qui, parfois, remplaçant son père, lui apportait l’eau et le pain. Quand c’était Louisette qui ouvrait la porte du cachot, un rayon du joyeux soleil entrait avec elle; et, elle aussi, était lumière et joie... Essaierait-il de troubler le cœur de cette fillette pour obtenir d’elle la liberté? Il souriait malgré lui à cette idée. On racontait dans le peuple que la fille d’un geôlier séduite par M. de Mirabeau, enfermé au château d’If, avait favorisé l’évasion du gentilhomme. Donc, il imiterait M. de Mirabeau...; mais, là encore, Mme de Lizerolles intervenait, apparaissait à Gaspard avec un visage sévère: «Vous laisserez en repos cette fille»...

Comment! n’était-il donc plus libre de cœur et d’esprit? Tout caprice galant lui était-il interdit par une ombre? Pauvre Louisette! qu’arriverait-il de cette enfant?... Mais, quoi! ne pourrait-elle le servir sans en être si mal récompensée? Serait-elle la première qui l’aurait ému de désir sans être mise à mal?

Cette question réveilla en lui le souvenir d’une gentille aventure qui lui était arrivée naguère. Il en revit les moindres détails. Elle l’égaya tout un jour dans sa misérable geôle...

HISTOIRE D’UNE GORGERETTE.

... Il avait, un matin, rencontré une femme qui, à pied, s’en allait à-z-Aï (à Aix) avec sa fille, une mignonne de seize à dix-sept ans, un peu frêle, mais d’autant plus gracieuse.

--Eh, bonjour, bonne dame! Où allez-vous comme ça, avec une si jolie fille? et si bien attiffées toutes les deux? Les chemins ne sont pas sûrs.

--Pas sûrs, les chemins! dit la femme. Oh! que si!... Gaspard de Besse rôde par là, et nous protégerait de «mauvais rencontre». Il est doux au pauvre monde!

Gaspard fut charmé.

--Vous pouvez, en effet, dit-il compter sur lui. Il aime les pauvres gens. Mais tout cela ne me dit pas où vous allez?

--A Aix, mon gentilhomme, consulter un avocat.

Gaspard n’aimait pas les avocats parce qu’indifféremment, disait-il, ils plaident pour ou contre l’innocent, ce qui, ainsi présenté, est une fausse conception de la profession d’avocat. La défense est une garantie de justice; et il n’est pas vrai de dire que la culpabilité ou l’innocence n’émeuvent pas fort différemment les défenseurs.

--Un avocat, dit Gaspard, vous prendra beaucoup d’argent. Expliquez-moi votre affaire. J’ai appris à connaître les lois parce que je les voudrais changer.

--Et qu’êtes-vous donc? dit la femme.

--Gaspard de Besse lui-même.

--Bou-Diou! s’écria-t-elle sans montrer d’autre trouble qu’une surprise joyeuse. La Bonne Mère vous envoie! Pour sûr que je vous consulterai! Je le sais bien que vous êtes de bon conseil, et que souvent, de très loin, les gens viennent à vous, pour vous demander ça ou ça... Eh bien, donc, je vais vous expliquer. Ma fillette était fiancée, il y a peu de temps, avec un matelot de la marine du Roi, dans Toulon. Il faut vous dire qu’à Toulon je tiens un cabaret, rue de l’Arme à Dieu, mais en tout bien tout honneur.

--Et pourquoi, dit Gaspard, ne consultez-vous pas à Toulon?

--Pour pas qu’on sache nos affaires, pardi!... Et puis, dans Aix, où j’ai des parents qui nous recevront, et où se trouve le Parlement, chacun sait qu’on a tout ce qui se fait de mieux en fait d’avocats.

--Oui, dit Gaspard, à Toulon on a le bagne; à Aix, le Parlement...

--Pour lors, dit la cabaretière, le matelot, fiancé de ma Mïette, a, tout en un coup, rompu les accords. Il ne la veut plus. Et je voudrais, moi, savoir si, pour le tort qu’il fait à notre réputation, nous n’avons pas droit à quelque avantage, tel qu’une ronde somme d’argent qu’on le forcerait à nous payer?

--Hum! fit Gaspard, je dois, bonne mère, vous poser une question indiscrète... Mais, j’aperçois là-bas un rocher en forme de banc, au bord du chemin. Allons nous y asseoir un moment, on y causera plus à l’aise.

Et quand tous trois furent assis sur la roche, un peu au-dessus du bord de la route exhaussée en talus:

--Voilà, dit la mère. Le matelot prétend que ma fille, en été, porte une gorgerette trop ouverte, et que, par ce jour de souffrance, elle montre trop d’elle-même! Il est jaloux cet homme. Bien mal à propos! Il ne veut pas comprendre qu’en été on ne peut pas se cacher toute la poitrine, comme il se doit en hiver; ni être, dans sa maison, toute couverte comme aujourd’hui sur le grand chemin.

--Diable! dit Gaspard, la question est des plus graves, et un curé y répondrait peut-être mieux que moi.

--Oh! dit la femme, si on écoutait les curés, on ne montrerait jamais rien à personne, pas même à l’époux qu’on a choisi devant Dieu! J’ai, en mon temps, porté gorgerette bas ouverte, qui me laissait voir bien rédoune comme j’étais; et c’est justement la raison pourquoi feu mon cher mari, qui avait l’œil bien voyant, me choisit entre beaucoup d’autres. Tout le monde à la foire n’aime pas acheter une ânesse sans lui avoir tâté la croupe, ni une vache dans un sac.

--Raison vous avez, dit Gaspard riant; et sans doute votre marin est bien sot... Toutefois il pourrait avoir raison, au cas, par exemple, où la gorgerette serait véritablement trop échancrée.

Aussitôt la mère commanda:

--Lèvo-ti, Mïette; ote ton fiçu.

La fillette se leva et ôta son fichu.

--Descends sur la route, et te place bien devant nous.

Cela fut fait. Et la fillette, fichu ôté, se trouva toute gracieuse, avec sa cotte rayée de blanc et de bleu, son casaquin à fleurs, à petites basques étroites, en saillie sur les hanches; jolie sous son large chapeau, et montrant des jambes fines à bas rouges, telles les pattes fluettes d’une alerte perdrix.

La gorgerette échancrée montrait un cou flexible et le haut d’une poitrine qui n’avait jamais vu le soleil des paysans; c’est dans une ombre fraîche que les doux fruits se formaient, sous le corsage, et d’ailleurs, dans une des rues les plus obscures du vieux Toulon.

Au soleil, à présent, la peau blanche resplendissait.

--Eh bien? interrogea la mère.

--Eh bien, dit Gaspard malicieux, je ne vois pas grand’chose.

--J’en étais sûre! s’écria la mère triomphante... Alors, le procès sera bon pour nous, hé?

--Pas si vite! dit Gaspard, regardant le pied de la petite, sa cheville et son mollet, qui apparaissaient sous la cotte haut troussée.--Pas si vite! ne serait-elle pas, des fois, trop décolletée par en bas?

--Jamais plus qu’aujourd’hui, mon bon monsieur Gaspard, dit la mère. Elle a joué, des fois qu’il y a, la comédie pour Noël, mais elle n’est pas danseuse... Seulement...

--Seulement, quoi? dit Gaspard.

--Seulement il se peut faire que, lorsqu’elle verse à boire à la pratique, elle se penche un peu de trop; et le matelot a prétendu qu’en ce cas on lui voit trop au fond.

--Et que voit-on alors? demanda Gaspard.

A ce mot:

--Miette, ordonna la mère, penche-toi comme si tu donnais à boire à M. Gaspard; il jugera notre affaire.

La gracieuse petite, tenant en main une fiasquette imaginaire, fit le geste d’emplir pour le matelot la coupe des voluptés permises.

Elle s’inclina. La gorgerette bailla. Gaspard regarda.

--Je ne vois toujours rien, dit-il, naïvement déçu.

--Penche-toi un peu plus, ma fille.

La fille obéit.

--Je ne vois rien, répéta Gaspard.

Peut-être n’était-il pas tout à fait sincère.

La mère, pour la seconde fois, poussa un cri de triomphe.

--Il ne voit rien! cria-t-elle. Monsieur Gaspard lui-même, qui est jeune et qui a, comme mon pauvre homme en avait, pechère! de bons yeux bien voyants et qui ne demandent qu’à voir,--ne voit rien du tout, ma belle Mïette! Je te le disais bien, que nous gagnerions notre procès!

Et, changeant de ton, après cet éclat de voix qui chantait victoire, elle reprit avec calme:

--Et puis, vous savez, que je vous dise un peu! C’est bien naturel que vous ne voyiez rien, monsieur Gaspard, pourquoi personne ne pourrait rien voir; bien entendu que le diable lui-même y perdrait son latin d’Église, par la raison que ma belle petite n’a pas encore d’estomac, pechère! pas plus que sur la main!... C’est plat comme un ange; et vous pourriez, si vous n’aviez pas peur des juges, déposer au procès comme témoin _aquilère_.

Gaspard riait de bon cœur.

--Et que voulez-vous dire par témoin aquilère?

--Un témoin _qui y était_, pardine! un témoin dont on peut dire: _aqui, l’éro!_... Et alors, que vous nous conseillez? Ce que vous nous conseillerez, nous ferons, pourquoi en vous nous avons confiance; et j’aime mieux vous, qui êtes un bandit bien honnête, que beaucoup d’hommes honnêtes qui sont de véritables bandits; et, surtout, j’aime mieux conseil de vous que d’un avocat à qui, d’avance, il faudrait donner un bel argent qu’on risquerait de tout perdre.

Gaspard, devenu grave, cherchait sa sentence.

Il rêva un temps; les deux femmes le regardaient, toutes réjouies d’espérance.

--Votre matelot a bien tort, prononça enfin Gaspard. Je devine la raison pourquoi il ne veut plus de votre jolie fille.

--Et quelle est-elle, sainte Vierge! la raison pourquoi?

--C’est que, bonne dame, votre jeune homme ne sait pas que, sur la terre, il faut savoir se contenter de peu. C’est là, pourtant, la sagesse, qui seule donne le bonheur. Et maintenant, pour vous bien prouver que je ne suis pas un avocat, mais un voleur qui aime à rire, voici un bel écu, en souvenir de moi... Adesias; ma route va de ce côté, au rebours de la vôtre...

* * * * *

Seul au fond de son triste cachot, Gaspard, en se remémorant cette aimable rencontre, riait tout haut; et Louisette, la fille du geôlier, survenant tout à coup pour lui présenter la cruche d’eau et la miche de pain quotidiennes, le trouva tout riant encore. Elle lui demanda la cause de cette gaîté, singulière en un tel lieu.

--Je ris, dit Gaspard, d’un souvenir que je vous puis conter.

Parler directement aux filles de ce qu’elles doivent cacher n’est pas convenable, mais le souvenir qui égayait Gaspard restait aimablement chaste, après tout, avec tout juste la petite pointe de malice galante que personne ne condamne. Il se complut donc à narrer son historiette, et si gentiment le fit que Louisette y prit un plaisir extrême. Elle écoutait, un peu rougissante; et le jouvent pensait qu’une prison où l’on reçoit de temps à autre une si plaisante visite n’est point cruelle autant qu’on le pourrait croire.

Avec sa coquine d’histoire, il n’offrait pas la fleurette à la fille, mais il lui montrait la fleurette.

Parler d’amour, c’est déjà appeler l’amour; et c’est justement ce que faisait Gaspard, et de quoi il se sentait tout ranimé, dans un vague espoir d’obtenir quelque chose sans rien demander. C’est bien ce qui advint, car il se sentit tout à coup regardé avec des yeux dont le brillant humide se noyait dans un trouble communicatif.

Vivement sortit Louisette, pour cacher ce trouble léger. Ce fut assez. Gaspard comprit qu’à la fille du geôlier il ouvrait, lui, le captif, une fenêtre sur l’amour; et qu’en échange elle lui ouvrirait la porte qui donnait sur la liberté. C’est dans la gorgerette de Louisette qu’il trouverait la clef des champs.

CHAPITRE II

Sainte Roseline, patronne des prisonniers, étend sur Gaspard sa protection miraculeuse par l’intermédiaire d’un pauvre ermite.

Pendant qu’ainsi rêvait, lisait et souffrait Gaspard, non sans garder confiance en son étoile,--que devenaient sa bande et ses amis?

La bande s’était prudemment dispersée, et chacun des bandits, chez quelque paysan affilié, vivait en «travailleur de terre».

Bernard revoyait de temps à autre sa Thérèse. «J’ai trouvé, à Marseille (lui disait-il), un bon emploi chez un armateur, et j’amasse un joli pécule qui sera ta fortune un jour.» Pourquoi l’aurait-elle soupçonné de mensonge? Elle l’aimait.

* * * * *

Lorsque Sanplan et Bernard se rejoignaient, ils combinaient avec Pablo et Lecor, des plans d’évasion, toujours modifiés, car on ne voulait agir qu’avec une certitude de réussite.

A ces conciliabules assistaient souvent deux affidés qui étaient l’âme secrète de «l’administration» créée par Gaspard pour assurer la vie de sa bande. C’était Jean Bouilly, de Vidauban, et Joseph Augias, de la Valette, dont les noms ne furent connus du peuple que plus tard, lorsqu’ils figurèrent dans l’arrêt du Parlement.

Donc les amis de Gaspard, Sanplan et Bernard, ne songeaient qu’à délivrer le prisonnier; mais, prudents, ils laissaient mûrir leurs projets. La capture de Gaspard était trop importante, croyaient-ils, pour que le captif ne fût pas gardé jalousement. D’autre part, si Sanplan se laissait prendre à son tour, la bande resterait sans chef et désorganisée. Il fallait donc manœuvrer avec la plus grande prudence. Bernard était bien novice pour tenter à lui seul une opération aussi difficile. Lecor s’offrit pour aller aux informations; mais Sanplan, en fin de compte, ne se fiant qu’à lui-même, décida qu’il irait en simple éclaireur à Draguignan; il y aurait les renseignements nécessaires sur la prison et les gardiens de la prison; à son retour, on aviserait. Il se rendit à Draguignan, en effet; il y apprit avec satisfaction que la geôle dracénoise n’était pas ce qu’il craignait qu’elle fût, mais simplement un pauvre cachot dans une maison assez mal défendue par le geôlier, un bon vivant nommé Castagne, veuf et père d’une jolie fille fort sage. Cette enfant exerçait, sur un père un peu trop amoureux de la bouteille, l’influence heureuse d’une fille vainement courtisée par les plus jolis gaillards de la ville. C’est par elle, songea Sanplan, que nous devons arriver à nos fins, mais il ne faut pas l’effaroucher. Gaspard d’ailleurs--je le connais--a dû commencer déjà, en faisant un brin de cour à la fillette, l’œuvre de sa délivrance.

Enfin, tout bien examiné, il fut décidé que, muni de ces premiers renseignements, dom Pablo irait à son tour à Draguignan; et, livré à ses inspirations, trouverait la «combinazione» la meilleure pour pénétrer dans la prison, y voir Gaspard, lui parler, s’entendre avec lui. Pour cela, Pablo devrait ou s’assurer les bonnes dispositions de Louisette, la fille du geôlier; ou apprivoiser celui-ci.

«Un ami de Bacchus! déclarait Pablo; je m’en charge!»

La bande était dans l’Estérel.

Le moine s’achemina vers Draguignan. Chemin faisant, il chercha, dans son sac à malice, la combinazione la plus favorable. Il était parti trop tard dans la matinée pour atteindre Draguignan le soir même; et il suivit la grand’route de préférence aux chemins de collines, où les habitations, trop rares, ne lui promettaient aucune hospitalité réjouissante.

Protégé par sa robe religieuse, il chemina allègrement en chantonnant maints couplets joyeux, comme: «_Laudate Bacchum omnipotentem_», et: «Dans Avignon, l’y a un père blanc».

La nuit tombante, il arriva à Trans, tout près du monastère de Sainte-Roseline où, dans une noble chapelle, est conservé, intact miraculeusement, le corps de la sainte[2]. Au XIIe siècle les chevaliers du Temple eurent là un de leurs établissements, qui devint plus tard une maison de religieuses appartenant à l’ordre des Chartreux. Le monastère passa ensuite aux Observantins...

[2] Roseline naquit aux Arcs, en 1263, d’Arnaud II, sire de Villeneuve, baron des Arcs et de Trans. Sa mère était Sibile de Sabran, fille du comte de Forcalquier.

Ces moines furent hospitaliers à dom Pablo. La robe que portait Pablo lui avait valu bon accueil; on le fit manger et boire à sa satisfaction. On lui fit visiter la chapelle où dort la sainte au visage découvert, noir d’être dans la mort depuis 800 ans. Ses mains noires sont jointes sur sa poitrine; elle dort dans une tunique aux plis rigides... telle une maigre et sombre statue de bronze. Un bon père avait accompagné Pablo et l’éclairait d’une lanterne.

Le bon père était vieux et marchait courbé. Pablo en conclut distraitement qu’il était sourd et ne lui parla qu’en criant à tue-tête; d’où l’autre, de son côté, conclut que Pablo, pour crier si fort, était sourd lui-même; en sorte que ce fut un retentissant dialogue dont tremblaient les antiques voûtes du cloître.

--Vous avez là un trésor! cria Pablo dans l’oreille du moine; les dévots doivent abonder par ici, et remplir vos coffres?

--Ne m’en parlez pas, répondit l’autre en hurlant. La religion s’en va! On oublie Sainte Roseline! Rares sont au contraire les pèlerins. Nous devrions, grâce à elle, ne manquer de rien. Des visiteurs tels que vous et qu’il faut nourrir, c’est là tout ce que la sainte nous rapporte! Elle fait pourtant des miracles, mais pas pour nous... _Sic vos non vobis..._

Ici se révéla le génie improvisateur de Pablo:

--Avez-vous un âne? vociféra-t-il.

Cet âne arrivait là sans nul souci des transitions, qui sont les pont-aux-ânes des esprits lents. Si saugrenue parut la question aux oreilles excellentes du prétendu sourd, qu’ayant parfaitement entendu, il ne comprit pas:

--Vous dites? cria-t-il éperdûment.

Pablo, qui avait une voix de stentor, pensa: «Il n’entendrait pas Dieu tonner! Il n’y a pas deux sourds pareils dans le vaste monde!» Et déchaînant sa voix de tempête:

--Pouvez-vous me prêter un âne?

L’autre le regarda d’un air effaré; et, posant sa lanterne à terre, il se fit un porte-voix de ses deux mains, criant:

--Et pour quoi faire?... oui, que nous avons un âne! mais ce n’est pas une bête de nuit.

--Pas si fort! Je ne suis pas sourd! gronda Pablo.

--Moi non plus, grommela l’autre.

Alors Pablo, à demi-voix et se parlant à lui-même: «Il appelle ça ne pas être sourd!» L’autre entendit et dit tout bas: «J’appelle ça... j’appelle ça comme ça doit s’appeler.» Ils reconnurent alors qu’ils avaient l’un et l’autre l’ouïe en parfait état; et le dialogue put continuer sur un ton mieux convenant à la silencieuse majesté d’un lieu sacré.

--Voici ce que je pourrai faire de votre âne, disait Pablo. Assis sur le dos de la bonne bête, j’irai à Draguignan, j’arriverai, à l’heure du marché, sur la place publique; et, du haut de cet âne, comme du haut d’une sainte tribune, je prêcherai la foule; je lui ferai honte de l’oubli dans lequel elle laisse tomber Sainte Roseline; j’exciterai le peuple à la dévotion envers elle; je sais les paroles qu’il faut dire. Je les dirai avec onction et componction, vigueur et sévérité, violence et enthousiasme... Comptez que l’on m’écoutera et qu’on me suivra. Vous aurez, le jour même et les jours suivants, et toujours, des visiteurs en grand nombre; et, si vous savez vous y prendre, si vous savez demander à chacun d’eux, en termes insinuants, une obole pour l’entretien de la chapelle et pour les œuvres à quoi vous employez vos peines, vous obtiendrez facilement, et en toute justice au total, une somme respectable.

--Saint homme! s’écria le père, encore essoufflé d’avoir tant crié, votre idée vous est certainement inspirée par la sainte elle-même. L’âne sera bâté et bridé demain matin au point du jour; et que la bénédiction du Ciel vous accompagne tous deux, l’un portant l’autre.