Le fameux chevalier Gaspard de Besse

Part 1

Chapter 13,244 wordsPublic domain

JEAN AICARD de l’Académie française

LE FAMEUX CHEVALIER GASPARD DE BESSE

SES DERNIÈRES AVENTURES

En France, la gaîté est une vertu.

PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, 26

Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays

Il a été tiré de cet ouvrage vingt exemplaires sur papier de Hollande tous numérotés.

ŒUVRES DE JEAN AICARD

Collection à 5 francs.

Alfred de Vigny 1 vol. Hollande, Algérie 1 vol. Théâtre, I. Molière à Shakespeare; William Davenant; Othello, le More de Venise 1 vol. Théâtre, II. Au clair de la Lune; Pygmalion; Le Pierrot de Cristal; L’Amour gelé; Smitis 1 vol. Le Dieu dans l’Homme 1 vol. Le Livre d’heures de l’Amour 1 vol. Poèmes de Provence. Les Cigales. Nouvelle édition. (Ouvrage cour.) 1 vol. Le Manteau du roi. Pièce en 4 actes en vers 1 vol. Maurin des Maures (17e mille) 1 vol. L’illustre Maurin (12e mille) 1 vol. Benjamine 1 vol. La légende du Cœur. Drame en 5 actes. Illustré 1 vol. Le père Lebonnard. Comédie en 4 actes, en vers. Illustré 1 vol. Tata 1 vol. Don Juan 1 vol. La Chanson de l’enfant (Cour.) 1 vol. Mélita (Roman bohème) 1 vol. Miette et Noré (Ouvr. cour.) 1 vol. Roi de Camargue. Roman 1 vol. L’âme d’un enfant. Nouvelle édition. Préface de Frédéric Passy 1 vol. Le pavé d’amour. Roman 1 vol. L’été à l’ombre. -- 1 vol. Notre-Dame d’amour. -- 1 vol. Diamant noir. -- 1 vol. L’Ibis bleu. -- 1 vol. Fleur d’abîme. -- 1 vol. Jésus. Poèmes. Nouvelle édition en un joli volume in-32 1 vol. Othello, le More de Venise, trad. en vers, 1 vol. in-8, sur papier de Hollande, avec portrait (Prix 10 fr.) 1 vol. Édition populaire illust. de Maurin des Maures en 9 vol. (à 75 cent.) 9 vol. Le Témoin (Prix 2 fr. 50) 1 vol. Des cris dans la mêlée 1 vol. Arlette des Mayons. Roman 1 vol. Le Sang du Sacrifice. Poèmes dédiés aux nations alliées 1 vol. Comment rénover la France 1 vol Gaspard de Besse (Un bandit à la française) 1 vol.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1919, by ERNEST FLAMMARION

TABLE DES CHAPITRES

Chapitre I.--Le prisonnier Gaspard, qui a tout le loisir de méditer sur sa vie passée et de songer à de nouveaux projets, pressent que, dans la gorgerette d’une chaste pucelle, il trouvera la clef des champs. 1

Chapitre II.--Sainte Roseline, patronne des prisonniers, étend sur Gaspard sa protection miraculeuse par l’intermédiaire d’un pauvre ermite. 21

Chapitre III.--Dom Pablo, avec des arguments frappants, démontre à Castagne que l’esprit vient toujours à bout de la force. 33

Chapitre IV.--Bons cœurs, lorsque j’étais prisonnnier, vous m’êtes venus voir. 49

Chapitre V.--Où, après s’être étonné de la pratique singulière inventée par un vigneron pour remédier à la maladie de ses vignes, on verra une mère dévote apprécier sans indulgence les joies du paradis, ce qui pousse l’incrédule dom Pablo à révéler son inattendu dégoût des hypocrisies humaines. 58

Chapitre VI.--Gaspard, hôte de Mme Lizerolles, met à profit le temps qu’il doit passer au château pour compléter son éducation politique 74

Chapitre VII.--Le chevalier Gaspard reçoit, à Lizerolles, un présent digne du sultan Saladin. Réveillé d’un beau rêve par les sourdes menaces de sa petite armée, il se voit forcé de reprendre la vie active du partisan. 90

Chapitre VIII.--Pour être un gouvernement, il faut connaître la science ou l’art de gouverner; pour monter à cheval il faut avoir appris; les démocraties ignorantes courent à leur perte; toutes vérités que démontre un apologue en action, imaginé par le malin Gaspard. 98

Chapitre IX.--Où l’on verra Mlle Clairon, de la Comédie-Française, honorée comme une sainte et comment, à la suite d’une conversation à la fois populaire et hautement métaphysique, Gaspard annonça, sur la foi d’un livre qu’il venait de lire, la fin des guerres, à jamais assurée par l’entente des peuples, au nom du sens commun. 118

Chapitre X.--Pablo raconte un miracle qu’il a lui-même accompli, et Bernard pense à Thérèse. 132

Chapitre XI.--L’oie de frère Anselme. 142

Chapitre XII.--La visite extraordinaire de Gaspard au château de Fontblanche;--et comment la peur des voleurs jeta dans les bras de Gaspard une jeune et belle marquise; et comment l’infortune du marquis fut, à bon droit, imputée à l’abbé de Chaulieu. 153

Chapitre XIII.--Pablo redevient ermite. 174

Chapitre XIV.--Où l’on verra comment Thérèse découvrit que Gaspard était un voleur, mais que, étant voleur sans l’être, il se montrait sévère envers ceux qui méritent ce nom méprisable; et comment cette découverte impressionna l’intéressante fiancée de Bernard. 194

Chapitre XV.--Gaspard invite un évêque à bénir les fiançailles de Thérèse et de Bernard. 204

Chapitre XVI.--La mémorable entrevue de l’évêque de Castries et du faux moine dom Pablo. 212

Chapitre XVII.--Le diable se sert subtilement d’un innocent évêque pour encourager un amour profane; et Gaspard, avec la femme qu’il aime, contemple les pierres, encore vivantes, qui furent l’Arc de Triomphe de Marius. 224

Chapitre XVIII.--En attendant la chute du Parlement, Gaspard, usurpant les fonctions de cette haute assemblée, rend, à sa façon, et à l’exemple de saint Louis, la justice sinon sous un chêne, du moins sous un pin parasol. 235

Chapitre XIX.--M. de Paulac, représentant du lieutenant général de police et envoyé de Paris, par ordre royal, pour informer aussi bien sur les agissements du Parlement que sur les actes de Gaspard de Besse, est arrêté et conduit en prison sur l’ordre non moins royal du bandit populaire. 246

Chapitre XX.--Où l’on verra M. Marin devenu président à deux mortiers, le mortier populaire étant l’ustensile sans lequel on ne saurait confectionner un des deux plats nationaux de Provence: l’aïoli. 255

Chapitre XXI.--M. de Paulac, ayant pris des libertés avec les soubrettes et avec les conseillers au Parlement, s’élève avec vivacité contre l’enjouement que montrent les femmes du beau monde en faveur du bandit Gaspard. 273

Chapitre XXII.--Où l’on assistera à la deuxième rencontre de Gaspard avec Séraphin Cocarel et aux remontrances royales de M. de Paulac au Parlement d’Aix-en-Provence. 287

Chapitre XXIII.--Comme quoi M. de Paulac, tout représentant qu’il fût de M. le lieutenant de la police royale, n’hésita pas à recevoir de Séraphin Cocarel une somme fort honorable, en échange d’un service qui ne l’était pas. 299

Chapitre XXIV.--Le poète Jean Lecor fait recevoir une pièce en un acte et en vers par la troupe de Gaspard de Besse. 307

Chapitre XXV.--Jean Lecor, prince des poètes, prince des conteurs, prince des acteurs,--conquiert le droit d’être proclamé prince des avocats. 315

Chapitre XXVI.--Gaspard, en prononçant son réquisitoire contre le Parlement, n’échappe pas à ce défaut chéri des orateurs, qui est d’être prolixe, tandis que Sanplan, au contraire, motive l’arrêt com-pen-di-eu-se-ment. 329

Chapitre XXVII.--Le dernier acte du bandit gentilhomme. 349

Chapitre XXVIII.--La fin de la grande galégeade et les prodromes de la Révolution française. 354

La Postérité. 371

LE FAMEUX CHEVALIER

GASPARD DE BESSE

SES DERNIÈRES AVENTURES[1]

[1] Les premières aventures de Gaspard forment un volume publié, chez le même éditeur, sous ce titre: UN BANDIT A LA FRANÇAISE: GASPARD DE BESSE, _raconté aux Poilus de France_, par JEAN D’AURIOL.

CHAPITRE PREMIER

Dans la prison, Gaspard qui a tout le loisir de méditer sur sa vie passée et de songer à de nouveaux projets, pressent que, dans la gorgerette d’une chaste pucelle, il trouvera la clef des champs.

La prison de l’Observance est encore visible dans la partie haute du vieux Draguignan, et assez voisine de la maison dite Maison du Bourreau.

Elle a quelque chose de naïf, cette prison historique où fut enfermé Gaspard de Besse.

Bien qu’ayant un judas, la porte qui donne sur la rue est assez semblable à toutes les portes massives des maisons voisines: mêmes dimensions, même aspect paisible, innocent. La porte ouverte, on se trouve dans un étroit vestibule; et, à trois pas devant soi, on a l’entrée du cachot principal, à vrai dire un simple cabinet noir; mais un reste de ferrures, scellé dans les murs, atteste que, tout de même, les prisonniers devaient être, en un tel réduit, assez misérables pour satisfaire la vindicte publique. Seulement, du cachot à la rue, il n’y avait littéralement qu’un saut. Et ce saut, tout prisonnier le faisait en rêve nuit et jour. Beaucoup s’évadaient, pour peu qu’ils pussent récompenser les complaisances du geôlier. Et les procès-verbaux d’évasion étaient remarquablement nombreux dans toutes les villes de France.

Si le mur de son cachot eût été seulement percé d’un fénestron donnant sur la verte campagne, Gaspard eût considéré le temps de sa captivité comme une halte reposante, favorable à la lecture et à la réflexion.

C’est à la lueur d’un calèn qu’il lisait tout le jour.

M. de Tervieille, en lui faisant parvenir divers ouvrages d’histoire, avait, à prix d’or, obtenu du geôlier que le prisonnier pût s’éclairer de la pauvre petite lampe de fer, suspendue à un clou et qui donnait une lamentable mais suffisante clarté au lecteur assidu. Quand il ne lisait pas, Gaspard réfléchissait, la nuit surtout.

Non sans guetter l’occasion de s’évader, il prit ainsi son mal en patience.

Il médita sur son existence passée et sur son avenir; se raconta plus d’une de ses propres aventures, s’interrogea sur ses sentiments. Il vécut un peu à la façon d’un novice sincère qui, tout de suite, du fond de son couvent, juge plus librement et mieux les conflits humains, les méprise même, et, en vérité, s’élève à des pensées qui lui étaient étrangères au temps où il vivait dans le siècle.

Il y a toute une littérature qui, au XIXe siècle, s’est appliquée à montrer le paysan de France comme étant toujours un être sordide, uniquement préoccupé de s’arrondir, incapable de s’élever à une vraie vie morale, une sorte de végétal-animal, n’ayant d’autre souci que celui de satisfaire ses appétits. Cette figure du paysan a passé pour rigoureusement ressemblante, jusqu’au jour où, lancé dans la guerre pour la défense du sol, le paysan français a été proclamé un héros, compréhensif et conscient. Peut-être est-il juste de dire que la nécessité d’être héroïque a paru transfigurer l’homme de France; les circonstances n’ont fait que mettre en lumière des sentiments qui existaient en lui virtuellement; ces sentiments, les circonstances ne les ont pas créés mais seulement fait éclater; l’homme de la terre ne s’est élevé à la hauteur des événements qu’en se relevant de toute sa taille, courbé qu’il était sous les fardeaux d’une vie quotidienne qui exigeait cette attitude. Ce n’est pas devenir grand tout à coup que montrer soudainement toute sa stature, en se redressant.

* * * * *

Quelque opinion que l’on ait sur Jean-Jacques Rousseau, on est bien forcé de convenir que ce valet n’était pas un sot. Épictète fut un esclave, ce qui prouve que pour penser noblement, il n’est pas nécessaire d’être empereur comme Marc-Aurèle. Tous les apôtres n’étaient que de pauvres diables, de très humbles pêcheurs; et ils comprirent mieux que les princes des prêtres la plus sublime des paroles que l’âme humaine ait jamais entendues. Gaspard, fils de paysan, avait, nous le savons, une intelligence des plus vives, servie par une mémoire infaillible. Il avait beaucoup lu; il s’appliqua à lire beaucoup dans sa prison, car il croyait en son étoile et il ne doutait pas de sa prochaine libération.

Dans l’ombre de ce cachot sans air, où il passa bien des semaines, ses bras, chargés d’une chaîne assez légère quoique solide, soulevaient le livre vers la clarté fumeuse de son calèn; et il s’instruisait avidement.

Le _Voyage de Provence_, écrit par M. l’abbé Papon, tout particulièrement l’intéressa. Il y retrouvait ses itinéraires de coureur des bois, de routier; les paysages familiers de sa province; des anecdotes sur ses plus célèbres compatriotes, parmi lesquels deux surtout lui apparurent comme dignes d’attention et de sympathie: le marseillais Adraman et le toulonnais Paul qui, de ce pauvre prénom, fit un nom illustre.

Adraman tout enfant, fut, par des parents qui vivaient dans la misère, embarqué comme moussaillon sur un petit navire armé en course. Pris par les Turcs--tout comme devait l’être un jour l’ami Sanplan--Adraman ne fit ainsi que changer de misère. A bord du bateau pirate tunisien, il reçut des coups de garcette turque, des coups de pieds turcs et des gifles turques. Or, les mêmes traitements lui avaient d’abord été prodigués par ses concitoyens d’Europe; en sorte que, ne pouvant établir aucune différence entre chrétiens et musulmans, il se fit Turc sans remords et bon serviteur d’Allah. Il avait du goût pour l’état de pirate et le fit bien voir, si bien voir que, dit Papon, «dans un pays où tous les hommes sont égaux par la naissance, et où ils ne sont estimés qu’en raison de leurs services (où diable, se trouve ce pays-là?) Adraman ne tarda pas à être élevé aux premiers emplois... La mer devint son élément... Il y fit des expéditions dignes des plus grands capitaines... Le Grand Seigneur le nomma Bacha de Rhodes, ensuite amiral et général des Galères, à la place du fameux Mezomorvo!»

Voilà une belle carrière d’aventurier; mais, plus que tout autre, un trait de cette curieuse existence charma Gaspard.

Adraman était accoutumé à une discipline sévère.

Un jour, ce Bacha de Rhodes, suivi de quelques soldats «faisait la patrouille à Scio». A la porte d’une maison, il vit, attachés à l’anneau du mur, trois ou quatre bourricots dont les doubles paniers de sparterie étaient chargés de pierres. Un enfant les gardait.

--Où donc sont les maîtres de ces ânes?

--Ils sont allés prendre nourriture.

Le Bacha ne répondit rien et continua sa tournée; mais, une heure après, repassant par là, et voyant les mêmes animaux toujours à l’attache et toujours chargés, sous la garde du même enfant:

--Va me chercher les maîtres de ces ânes, et me les amène.

Et quand les âniers furent en sa présence, Adraman leur dit:

--Avez-vous mangé de bon appétit?

--Oui, Seigneur.

--Il est donc juste que vos ânes mangent à leur tour. Je regrette _pour vous_ que vous ayez cru bon de leur laisser ces lourdes pierres sur l’échine pendant que vous faisiez durer plus que de raison le temps de votre repas.

Là-dessus, il leur ordonna de se tenir immobiles devant lui, à quatre pattes; et à ses chaouchs de leur mettre sur le dos les paniers des ânes avec leur chargement de pierres, dont, à vrai dire, le poids portait en partie sur le sol mais les retenait captifs.

--A présent, leur dit ce Turc très chrétien, vous attendrez patiemment qu’à leur tour vos ânes aient mangé à leur faim... Il ne faut pas faire à autrui ce que vous ne voulez pas qui vous soit fait!...

«Quelque étrange et dure que fût la punition, dit Papon, il fallut la subir.»

Cette histoire, donc, enchantait Gaspard, le faisait à la fois rire et pleurer de satisfaction, et, bien des fois, plus tard, il la conta à sa bande.

Il est absurde de prétendre que les livres n’ont aucune influence sur la moralité des hommes. C’est avec des paraboles simples que l’Évangile a transformé la pensée humaine.

La sévérité d’Adraman lui fit des ennemis; sa grandeur, des jaloux. Faussement accusé d’avoir voulu incendier Constantinople, il fut «condamné à perdre la vie par le cordon» et fut exécuté en 1706. L’excellent Papon déclarait qu’il était mort victime d’un «gouvernement arbitraire».

La vie de ce Toulonnais, demeuré illustre sous le nom de _chevalier Paul_ n’enchantait pas moins Gaspard.

Paul, simple mousse comme Adraman le Marseillais, s’éleva de cet humble état au grade de «chevalier de justice dans l’ordre de Malthe» et de vice-amiral de France. Il était fils d’une blanchisseuse. Elle était fort avancée dans sa grossesse lorsque, allant de Marseille au Château d’If, par mauvais temps, tangage et roulis la délivrèrent brusquement. Ainsi son enfant, le futur amiral, fut un peu le fils de la mer et de la tempête, ou de «Neptune, dieu des flots».

Paul commandait la Marine à Toulon, quand Bachaumont et Chapelle visitèrent la ville; et leur voyage, en vers de huit pieds, lui rend hommage en ces termes:

C’est ce Paul dont l’expérience Gourmande la mer et le vent; Dont le bonheur et la vaillance Rendent formidable la France A tous les peuples du Levant.

Louis XIV, en 1660, fut reçu à Toulon par le chevalier Paul, qui lui donna une fête dans son jardin, à Dardennes.

Pour amuser les belles dames de la Cour, Paul fit suspendre, dans ses orangers, parmi les _bigarrées_, d’excellentes oranges confites, attachées aux branches par des fils menus, habilement dissimulés:

--Oh! voyez, chère marquise, les belles oranges, extraordinaires d’être si douces, parmi les autres si amères!

--C’est une merveille!

--Cela ne vous étonne point?

--Un peu sans doute; mais les fruits du dattier, dit-on, ne sont pas moins mielleux, collants et sucrés, et se peuvent dire naturellement confits par les soins de la nature!

On se croyait dans cette Ile des Plaisirs que M. de Fénelon devait plus tard imaginer pour la joie de Monseigneur le Dauphin.

Un jour, le chevalier Paul rencontra, sur le quai de Toulon, un pauvre batelier qui, à sa vue, parut vouloir se dissimuler parmi d’autres. Paul le reconnut pour un de ses anciens camarades. Il l’appela par son nom; et, l’homme s’étant approché, l’amiral se tournant vers ses officiers:

--Je vous présente un de mes anciens camarades de jeunesse et de misère. Souffrez, messieurs, que je m’entretienne un instant avec lui.

Il l’interrogea en particulier sur sa famille, sur ses besoins, lui témoigna beaucoup d’amitié et lui fit accorder un bon petit emploi... Paul mourut en 1667, laissant toute sa fortune aux pauvres, parmi lesquels il voulut être enterré.

--Voilà un homme! s’écriait Gaspard qui, en lisant, dans son cachot, ce trait de la vie de Paul, versait des larmes. Nobles larmes, comme celles que firent verser à Condé, Corneille et la clémence d’Auguste.

Ces émotions de Gaspard, la préférence qu’il eut pour Adraman et le chevalier Paul--la simple et touchante bonté des actions qui leur valurent cette préférence--suffiraient à nous révéler la qualité de son grand cœur populaire; et à nous faire comprendre pourquoi le peuple de Provence a fait de Gaspard un de ses favoris.

Gaspard, aidé par les circonstances, aurait pu avoir une destinée égale à celle des héros dont il admirait la fortune, dont il aimait surtout la bienveillance envers les existences des plus humbles.

Comme le bandit Mandrin, qui fut un vrai capitaine, Gaspard, sur un champ d’action plus vaste, eût sans doute acquis une renommée universelle; et, dans le rang des réguliers, il eût conquis l’admiration du monde, grâce à des qualités heureuses qui ne furent pas toujours celles des chefs de peuples. Avant tout, il aimait, autant que la justice, la bonté. Et voilà déjà qui n’est pas commun. Son curé lui avait appris à faire son examen de conscience; il le fit dans la solitude du cachot.

Il regrettait de s’être fait bandit. L’idée du juste mépris où l’on tient les voleurs lui était difficile à supporter. Cependant, si sa condition de chef de bande le mettait un jour à même de faire comprendre aux puissants que le peuple exigeait la réforme de la juridiction pénale, n’y avait-il pas quelque chose de respectable dans sa condition? C’est du moins ce qu’il se disait. Les vols à main armée opérés _courtoisement, sans violence inutile_, n’étaient à ses yeux qu’un impôt prélevé par lui pour l’entretien de sa troupe, à laquelle il ne permettait aucun pillage. Des tributs volontaires rendaient les vols de jour en jour moins nombreux. On vivait, on ne thésaurisait pas. Il poursuivait un but hautement politique: il voulait humilier le parlement, le ridiculiser, le dénoncer à tous les yeux comme une institution qu’il fallait ou changer ou rendre à elle-même, c’est-à-dire aux principes dont elle se prétendait issue et que pourtant elle paraissait mettre souvent en oubli.