Le fameux chevalier Gaspard de Besse

Part 4

Chapter 43,741 wordsPublic domain

C’était là une injonction qui ne souffrait pas d’être discutée. Castagne disparut.

--Deux mots, et vite, mademoiselle, dit avec gravité Pablo. Assurément, je ne trahis pas le secret de la confession en vous répétant que Gaspard vous aime, car ses yeux ont dû vous le dire; ce beau jeune homme ne sera pas roué vif si vous ne voulez pas qu’il le soit!

--Parlez vite, bon père!...

--J’ai eu une vision, déclara le moine. Sainte Roseline m’est apparue et elle m’a dit: «Je veux délivrer ce beau prisonnier dont le malheur injuste a troublé mon cœur... Procure-lui une lime!»

--Je lui en porterai une, dit Louisette, puisque c’est la volonté de la sainte. Mais... Chut! voici mon père!

Castagne avait bu une gorgée à même le flacon, sous le nez de l’âne; il tendit la bouteille au moine.

--Elle est fameuse! fit-il.

--Elle est à vous! dit Pablo. Dieu aime les bons geôliers qui sont doux aux bons captifs.

Louisette prépara le service des grands jours, nappe sur la table.

Nos gens s’attablèrent. Pablo récita le _Benedicite_.

--Je ne l’oublie jamais, fit-il; ce sont les grâces que souvent j’oublie, c’est-à-dire la reconnaissance... Ah! pauvres pécheurs que nous sommes tous!

Il mit sur un plat une bonne part de son lièvre, et pria mademoiselle Louisette de la porter au prisonnier, avec la permission de Dieu et celle de son respectable père.

--Et n’oublions pas de joindre au lièvre une de nos bouteilles.

Louisette obéit volontiers. Elle descendit vivement, et ne dit à Gaspard que quatre mots bien simples: «Vous aurez la lime.» Gaspard leva sa main droite qui soulevait sa triste chaîne, et il envoya à la belle enfant, qui en fut toute émue, un baiser silencieux.

Elle revint se mettre à table, la quittant de temps à autre pour servir les deux hommes; mais la conversation languissait. Castagne, plus qu’à moitié ivre déjà, s’efforçait de ne point trop parler, et il y parvenait mal. Il avait cependant l’habitude de se gêner quelquefois en présence de sa fille. Le moine, lui, était tenté de respecter en elle une conquête du capitaine... Louisette avait entendu dire que les hommes entre eux aiment se raconter, coudes sur table, des histoires que ne doivent pas entendre les filles. Du reste, avec ces deux convives, elle s’ennuyait.

--Père, dit-elle, quand le lièvre fut dévoré,--notre voisine m’attend pour un travail de couture. Nous raccommodons du beau linge pour la femme du procureur.

--Va, dit le geôlier, va; tu me laisses ce soir en bonne compagnie.

Restés seuls, les deux hommes s’en racontèrent de salées; puis, de plus en plus animés, ils chantèrent chacun la sienne. En bas, derrière sa porte ferrée, Gaspard se réjouissait, comprenant que son aumônier était en train de corrompre son geôlier.

Saint homme, disait Castagne, ma cervelle s’embrouille, par la faute de ce vin qui n’a pas son pareil, et je ne retrouve plus un seul couplet des chansons de gaillard d’avant--que j’aime à chanter.

--Je vous en chanterai qui sont du gaillard d’arrière, répondait Pablo. Écoutez-moi, par exemple, celle-ci. Je la tiens d’un baron normand qui gardait les vaches d’un vacher breton.

--Il faut, dit Castagne, que ma cervelle soit joliment embrouillée, car je ne puis comprendre ceci. Il me semble que les mots que vous prononcez jouent aux quatre coins, et que les uns prennent la place qui conviendrait aux autres.

Mais déjà Pablo, à pleine gorge, chantait:

J’avions une grande vaque Qu’avait le musiau blanc; All’ se n’est allaie paître Dans le pré à Durand... Qu’all’ a d’ l’entendement, Not’ vaque! Qu’all’ a d’ l’entendement!

--Vous ne me ferez jamais croire, saint homme, qu’une vache ait de l’entendement; c’est réservé aux chrétiens.

--All’ se n’est allaie paître Dans le pré à Durand... All’ y a mangeai un chou Qui valait bien chent francs!

--Vous ne me ferez jamais croire, saint homme, qu’un chou puisse valoir une somme aussi considérable; on ne m’en donne pas à garder, à moi, de ces vaches-là, non!

--All’ y a mangeai un chou Qui valait bien chent francs; Durand qui la regarde N’en paraît point content...

--Il a diablement raison, ce Durand, dit le geôlier. La propriété, c’est sacré!... On va mener cette vache-là en prison, je pense!...

Et Castagne s’indignait.

--Aimable geôlier, s’écria dom Pablo, vous ne comprenez donc rien? Vous n’êtes qu’une buse! Cette chanson est une gandoise, une galégeade, une moquerie salée contre les propriétaires de choux, les parlements, les commissaires, les procureurs du roi et les geôliers du diable! Cette chanson est un coup de pied au derrière des hommes de loi et de leurs suppôts! et la fin de la chanson vous le démontrera, quand vous seriez cent fois plus borné que vous n’êtes:

«Durand qui la regarde N’en paraît point content. Au parlement la mène Les deux corn’ en avant! Qu’all’ a d’ l’entendement, Not’ vaque! Qu’all’ a d’ l’entendement!»

--J’en ai pourtant, moi, de l’entendement; j’en ai assez pour trouver ta chanson stupide.

--Ces chansons-là, affirma le moine, sont faites expressément pour n’être pas comprises des imbéciles qu’elles tournent en ridicule!

«Au parlement la mène, Les deux corn’ en avant. All’ lève sa grand’ qüe Et s’assied sur un banc.»

--Moine! cria le geôlier en colère, je veux bien croire à vos sornettes de religion;--je croirai, si tu veux, pour te faire plaisir, que des santons de bois peuvent faire miracle; mais ne viens pas me raconter qu’une vache, qui s’assied sur un banc, prend soin de relever sa queue comme un de nos seigneurs relève la jupe d’un beau justaucorps de soie pour ne la point froisser. Ça, je ne le croirai jamais, jamais!... Moine! tu chantes comme ton âne!

--Ta jugeotte, cria Pablo, est celle du dernier des coïons! Tu es de ceux qui ont besoin, pour reconnaître qu’une lanterne est allumée, qu’on la leur fasse voir en allumant encore un lampion:

«All’ lève sa grand’ qüe Et s’assied sur un banc: All’ fait un pet pour l’ juge Et deux pour le sergent! Qu’all’ a d’ l’entendement, Not’ vaque! Qu’all’ a d’ l’entendement.»

Maintenant, Castagne écoutait d’un air sombre. Il était saoûl, si complètement saoûl qu’il ne pouvait supporter l’injure inouïe faite à ce juge, à ce sergent, personnages sacrés pour un homme de son état.

--Et sache, reprit Pablo d’un ton sacerdotal, sache que l’esprit, lorsqu’il veut railler l’épaisse matière des faibles d’esprit, leur jette au nez ce qui sort d’eux et ne sent pas bon! car ce qui souille l’esprit, ce n’est pas ce qui vient de l’esprit, c’est ce qui sort de la chair!

«All’ fait un pet pour l’ juge Et deux pour le sergent! Et pis une gross’ bousaille Pour tous les assistants!... Qu’all’ a d’ l’entendement, Not’ vaque! Qu’all’ a d’ l’entendement.»

Éclairé par les commentaires du moine, le geôlier, dans une hallucination d’ivrogne, reçut les éclaboussures de la grosse bousaille; et, sans crier gare, tombant sur Pablo à bras raccourcis, il l’eût assommé, si l’ivresse n’avait fait dévier ses coups. Pablo, prudent et moins titubant, s’était levé, et s’efforçait de lui démontrer à coups de poing la supériorité indiscutable de l’esprit sur la force brutale. Les escabeaux se renversaient, la table chancelait, les verres tintinnabulaient. Les deux hommes se rossaient consciencieusement. Dom Pablo prenait joyeusement conscience de ses forces à mesure que chancelaient davantage celles de Castagne; et la lutte continuerait encore, si un bruit de verre fracassé n’eût attiré vivement l’attention du plus ivre des deux compagnons. Castagne, en effet, à ce bruit connu, tourna la tête vers la bouteille d’aïguarden qui, inclinée, s’apprêtait à choir; il s’en saisit, la porta à ses lèvres, but une lampée qui acheva de l’abrutir; et il s’endormit bientôt, tête sur bras, bras sur table, en grognonnant:

Et pis un’ grosse bousaille Pour tous les assistants!

La chanson s’arrêta, remplacée par un ronflement significatif. Dom Pablo alors s’esquiva, fier d’avoir si bien rempli sa mission, réjoui à l’idée de conter un jour cette bataille aux bandits rassemblés en cercle autour de lui; et d’étonner son rival, le poète Jean Lecor.

En passant devant le cachot, il souffla trois mots par le trou de la serrure: «_Tout va bien_».

--Je m’en doutais au vacarme, répliqua Gaspard.

Pablo remonta sur son âne et rallia le monastère dans la nuit. Il n’avait, lui, de meurtrissures que sur le dos et les épaules; mais Castagne, pendant plusieurs jours, n’osa se montrer dans les rues: il soignait à domicile ses yeux pochés--et mettait à mal sans miséricorde les bouteilles que lui avait offertes la miséricorde du Seigneur.

CHAPITRE IV

Bons cœurs, lorsque j’étais malheureux, en prison, vous m’êtes venus voir.

Deux jours plus tard, un magistrat spécial, envoyé du Parlement, fut un peu mystérieusement introduit dans la prison; il s’informait de Gaspard, détenu de grande marque; il venait surtout recommander qu’on fît bonne garde. Et, enfin, il se fit ouvrir le cachot de Gaspard. Noblement campé sur le seuil, il mesura d’un regard prudent la longueur des chaînes qui retenaient le prisonnier... Monsieur le juge n’était pas sans quelque secrète méfiance.

Castagne, les yeux toujours en compote, s’arrêta, par ordre, dans le couloir, prêt à intervenir si besoin était.

Le juge, lui voyant les yeux enflés et rouges, la face tuméfiée, lui avait dit: «Avez-vous fait une chute?»

--J’ai roulé du haut de mon escalier, avait répondu le gardien... Il n’en sera que cela...

Sur le seuil du cachot, le juge donc examinait le bandit, en silence. Gaspard avait eu le temps d’éteindre son calèn et de le cacher, avec son livre, dans la paille.

--Gaspard Bouis, dit enfin le juge, je suis chargé de vous interroger avec une certaine bienveillance;... mais d’abord, puisqu’on vous dit intelligent, expliquez-moi comment vous avez pu concevoir et réaliser la pensée de rompre avec la société, de faire alliance avec des forçats, et finalement de devenir un bandit, un vulgaire voleur de grand chemin?

--Monsieur, dit Gaspard, je suis aujourd’hui estimé par mes concitoyens et même chéri par eux beaucoup plus qu’au temps où j’étais, comme tout le peuple, un simple honnête homme. Cela veut dire que mon peuple a pris vos lois en horreur. Voyez-vous, monsieur, il n’y aurait pas de grands révoltés, s’il n’y avait pas dans le monde de grandes injustices; allez demander au Parlement d’Aix, dont vous êtes l’aimable envoyé, s’il connaît les assassins de Teisseire, et pourquoi, les connaissant, car il les connaît, il ne les veut point punir? Y a-t-il en justice deux poids? deux mesures? hélas, oui! vous vendez, à faux poids, la justice même! Vos lois, monsieur, sont de très vieilles femmes, qui perdent leurs dents et vont branlant la tête. Elle déplaisent fort aux vigoureux jeunes hommes, dont je suis. Elles ont beau se farder, elles sont repoussantes. La torture--pour ne parler que de cela--est toujours inscrite dans vos lois, cette torture que vous appliquez à des innocents,--seulement présumés coupables, pour les obliger à avouer des crimes que rien ne prouve! Ce châtiment avant jugement est, monsieur, une chose monstrueuse; à proprement parler, c’est une invention du diable! Eh bien, je me suis fait bandit pour attirer l’attention des princes sur l’abomination de vos us et coutumes, et pour vous amener à changer de manières.

Le juge grimaça un sourire narquois.

--En vérité, jeune homme? Et comment vous y prendrez-vous?

--Cela, c’est mon affaire, et c’est mon secret. Je me promets, sinon d’y réussir, au moins d’y travailler.

--Bon! déclara le juge, nous y mettrons quelque empêchement.

--Monsieur, dit Gaspard, méditez ceci: il y a dans un livre d’histoire, que mon curé me fit lire quand j’étais enfant, une fort belle réplique d’un bandit. Le grand conquérant Alexandre, qui fut en même temps un fameux ivrogne, dit à un pirate qu’il avait capturé: «Ne rougis-tu pas de ton vil métier?»--«Je ne vois, répliqua le brigand, qu’une différence entre toi et moi. C’est que tu opères avec une grande flotte et moi avec un tout petit navire.» Et la réplique a du bon, monsieur. Un chef de peuple qui ambitionne le titre de conquérant, et rêve de voler aux peuples voisins leurs terres, leurs blés, leurs vignes et leurs foyers, est un plus grand bandit, oui, celui-là est plus coupable, infiniment, que le pire des humbles petits voleurs. A côté d’un grand conquérant, je me juge fort estimable. Oui, certes, je m’estime, monsieur, fort au-dessus d’un pirate et bien au-dessus d’un conquérant, attendu que je ne me suis pas mis en campagne pour accroître mes biens, à leur façon, par l’assassinat et le pillage,--mais pour essayer de rendre meilleures vos lois cruelles et injustes. Que ne les réformez-vous vous-même! je n’aurais plus de raison d’être; ou si, alors, je persistais dans ma révolte, je mériterais d’être le plus tôt possible pendu haut et court. Je suis, monsieur, un chef de parti; c’est ce qu’on ne voit pas encore assez clairement. Apprenez-le donc. Mes soldats eux-mêmes n’aperçoivent pas encore le but que je me suis proposé, parce que beaucoup de ces loups sont, au fond, de simples moutons ignorants qu’on a tondus longtemps et qui ont l’habitude de présenter aux tondeurs leur pauvre échine; mais il suffit que mes lieutenants et moi nous sachions où tendent nos actes, pour que nous préférions être à nos places qu’aux vôtres! Dès que le peuple aura compris, votre règne sera fini; et alors, monsieur, selon le mot de M. de Voltaire, vos petits-neveux en verront de belles! Et craignez, si vous ne vous résignez pas à faire de la vraie justice, que d’autres, après nous, se montrent plus redoutables que nous! Croyez-moi, n’irritez pas les hommes au point de les changer en bêtes féroces! Nous voulons de vraies lois, c’est-à-dire des lois où il entrera quelque humanité... Le contrebandier Mandrin, en vendant ses tabacs moins cher que ne les vend la Ferme, a démontré, par le fait, que les fermiers généraux sont de magnifiques voleurs. Je démontrerai, moi, que, sous le règne des Parlements, la justice n’est pas ce qu’elle doit être; je veux qu’elle devienne digne de respect, et c’est à quoi je me suis employé et m’emploierai encore, dès que je serai hors de vos griffes.

Le magistrat haussait les épaules:

--Je me charge de vous arrêter sur cette route, jeune homme. Il me paraît d’ailleurs que cela est déjà fait, car vous n’avez pas ici assez d’espace pour étendre vos bras bien loin.

--J’en ai du moins assez pour prendre quelque élan, dit Gaspard. Le peuple m’aime; et, de me savoir dans vos cachots, soyez sûr qu’il murmure, et se fâchera.

--Nous le contenterons bientôt, dit le juge près de sortir.

Au moment où le magistrat, sur le seuil du cachot, proférait cette menace, la gracieuse Louisette, s’étant glissée en silence dans le couloir, derrière son père, se mit à écouter.

Elle entendit la fin du dialogue.

--Je veux dire, continuait le juge, que vous ne resterez guère dans ce lieu malsain.

--J’entends, répliqua Gaspard. Vous me promettez la roue, et les jambes rompues après la torture?

--Nous aurons à revenir sur cette conversation, fit le juge; au plaisir de vous revoir.

--Au revoir? Non, dit Gaspard; adieu.

Quand le juge sortit, Louisette, inaperçue même de son père, s’était enfuie pour aller pleurer dans sa chambre.

Le magistrat fit au geôlier de suprêmes recommandations.

--Gardez-nous bien ce coquin-là... C’est l’instruction, ce sont les livres qui l’ont perdu et rendu dangereux... Nous l’enverrons chercher demain matin pour l’interroger mieux.

Ayant dit, M. le juge s’en alla, roidi dans sa dignité.

Louisette avait parfaitement compris l’affreuse menace. C’était la torture pour le lendemain matin. Il n’y avait plus à s’interroger; et, le soir même, elle s’arrangea pour porter l’eau et le pain au malheureux Gaspard.

Il y eut d’abord, entre elle et lui, un moment d’attente silencieuse. Il la considérait avec des yeux interrogateurs, mais brillants de plaisir amoureux. Elle le regardait d’un air sur lequel il ne pouvait se méprendre. Elle le trouvait «agradant», beau de jeunesse, touchant de malheur. Quoi! on gâterait ce beau corps de jouvent! Est-ce Dieu possible! Que sainte Roseline nous protège! j’empêcherai cette abomination... comme le désire la sainte!

--Tenez, dit-elle; combien vous faut-il de temps pour venir à bout de vos chaînes avec cette bonne lime?

--Pas très longtemps, si la lime est bonne, car la chaîne a un point faible que j’ai déjà usé moi-même... Votre père est-il là-haut?

--Oui; mais si occupé à boire!

--Il a l’oreille fine. Il entendra le grincement de la lime?

--Non, si vous travaillez le plus silencieusement possible, tandis que moi, devant la porte, je chanterai, comme il m’arrive souvent. Cela couvrira le bruit. Refermez votre porte, dont je vous laisse la clef. La voici; moi, j’oublierai de tirer les verrous. On ne s’étonnera pas trop de votre fuite, car beaucoup de prisonniers, à ce que dit souvent mon père, s’échappent journellement des prisons de France.

--Et, dit gentiment Gaspard, ne vous arrivera-t-il aucun mal à vous, pour m’avoir été charitable?

--Oh! dit-elle, soyez tranquille, je trouverai moyen de tenir caché ce qui doit l’être.

Elle le regardait toujours, et avec des yeux d’une si tendre expression, que ceux de Gaspard se noyèrent de désir.

Leurs regards à tous deux, à la fois troublés et lumineux, s’appelèrent. Leurs deux jeunesses, aimantées l’une par l’autre, s’attirèrent. La jeune fille se rapprocha lentement du jeune homme qui ouvrit ses bras... Il la tint un moment renversée sur son cœur et comme enveloppée de ses chaînes qu’elle allait rompre. Leurs lèvres se confondirent... Un bruit là-haut... Elle s’arracha à l’étreinte.

--Vite! dit-elle; c’est bien entendu, n’est-ce pas? je chanterai pendant votre travail.

Elle se plaça devant la porte refermée bruyamment. Là-haut, l’ivrogne chantait, lui aussi. Derrière la porte, la lime patiente commença son fin bruit de scie.

Louisette chanta:

Ma filho, té vouas maridar? Aven gès d’argènt per ti douna. --Qu’ès aco d’argènt? qu’appellas d’argènt? Empruntaren nouastrès parèns. L’ Antoni, Lou voli! Maridatz-mi per aquest an: Iou pouadi pus espèrar tan.

La lime crissait. La chanson reprit:

Ma filho, té vouas maridar? Aven gès de pan per ti douna. --Qu’ès aco dè pan? qu’appellas dè pan? Leis boulangiès cuisoun tout l’an. L’ Antoni, Lou voli! Maridatz-mi per aquest an Iou pouadi pus espérar tan! L’ Antoni, Lou voli! Maridatz-mi per aquest an: Iou pouadi pus espérar tan!

Gaspard, tout en limant d’un mouvement continu, écoutait la jolie voix.

Ma filho, ti vouas maridar? Aven gès d’anneou per ti douna. --Qu’ès aco d’anneou? qu’appelas d’anneou? Décèouclaren nouastré tounneou. L’ Antoni, Lou voli!

Ah! que Gaspard eût volontiers envoyé sa lime au diable! Elle crissait, la petite lime, et la voix continuait:

Ma filho, ti vouas maridar? Aven gès dè liech per ti douna --Qu’ès aco dè liech? qu’appelas dè liech? Si coucharen dins l’escarié! L’ Antoni, Lou voli! Maridatz-mi per aquest an: Iou pouadi pus espérar tan!

Cette impatience, exprimée par la chanson, gagnait, ma foi, le pauvre Gaspard... et d’autant plus ardemment il limait ses chaînes.

Quand Louisette eut cessé de chanter l’_Antoni_, la petite Provençale chanta une chanson normande, car tous les prisonniers qui faisaient connaissance avec la prison de Draguignan n’étaient pas nécessairement des Provençaux.

La chanson normande disait que l’amour doit être accepté comme une douce fatalité de nature:

Pernez en un, pernez en deux, Contentez votre envie; Mais, quand vous m’aurez ben bigée, N’allez point leux y dire, Car si mon père il le savait, M’en coûterait la vie Voyez-vous! . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quant à ma mère, alle le sait ben, Mais alle ne fait qu’en rire. Alle se rappelle ce qu’alle faisait Alors qu’alle était fille, Voyez-vous! . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mes petits enfants f’ront comme moi Ainsi veut dame Nature, Voyez-vous! J’aime lonla, landerirette, J’aime lonla, landerira!

--Ah! la coquine! pensa Gaspard, elle sait où le diable a fait feu.

La petite lime crissait, et la fillette commença une autre chanson; et, après celle-ci, une autre encore. Le concert dura longtemps, s’arrêta, puis reprit; la lime était bonne et les chaînes étaient usées... Le temps et l’amour viennent à bout des entreprises les plus difficiles...

CHAPITRE V

Où, après s’être étonné de la pratique singulière inventée par un vigneron pour remédier à la maladie de ses vignes, on verra une mère dévote apprécier sans indulgence les joies du paradis, ce qui pousse l’incrédule dom Pablo à révéler son inattendu dégoût des hypocrisies humaines.

Le soir même, à la brune, ses chaînes étant tombées et Castagne absent, Gaspard fut rendu à la liberté par la jeune fille toute tremblante.

--Je vous souhaite un bon mari, lui dit Gaspard, et jamais ne vous oublierai.

Deux heures après, il demandait, au portier du monastère Sainte-Roseline, le frère Boniface, c’est-à-dire Pablo. Présenté par lui, sous un nom d’emprunt, il fut traité en hôte de distinction, et admis au réfectoire.

Pablo lui conta comment, à cheval sur un âne, il avait prêché sur la grand’place de Draguignan pour conquérir la confiance générale; et que, en retour des bienfaits qu’il avait attirés sur le couvent, les bons pères, à sa demande, lui faisaient cadeau de l’âne. Ainsi, ajouta-t-il, j’aurai, à l’avenir, quelqu’un avec qui parler des choses que souvent, faute d’un compagnon intelligent, on rumine à part soi.

Le lendemain matin, à l’aube, il alla brider l’animal; et, dans l’écurie, il lui dit, tout en lui posant le bât sur l’échine:

--Mon frère, tu ne me quitteras plus désormais. O âne, tu devrais être offert en modèle à tous les hommes. Étant de bonne race, tu portes sur ton dos une divine croix dessinée par la nature; et aussi, tu portes, sans gémir, cette croix humaine qui s’appelle travail et chagrin... Tu es un être de paix. Jamais on ne vit deux armées d’ânes s’avancer l’une contre l’autre, en ordre de bataille; et jamais tu ne réponds à une parole injurieuse par des paroles empreintes de raillerie ou de méchanceté. Si tu te montres parfois contrariant en actes, on s’aperçoit bientôt, en y réfléchissant, que tes raisons de résistance sont très valables... Tu es ignorant, mais modeste. Sais-tu seulement pourquoi tu existes? non; ni tu ne prétends le savoir, en quoi tu te montres plus avisé que beaucoup de prétentieux philosophes. Viens, maintenant, viens jouir avec moi d’un bien mal acquis, sans même en soupçonner l’origine impure. Viens, mon frère d’élection; pardonne-moi le poids lourd de mon corps; et puissent tes paniers ne jamais t’être légers; et ce, grâce à la charité de mes tristes semblables.

Il dit; et, suivi de son âne, il alla présenter ses adieux et remerciements à ses hôtes qui l’embrassèrent; puis, il prit, à pied, avec Gaspard, en l’honnête compagnie du roussin, dont les paniers étaient gorgés de vivres, le chemin de l’avenir et des grandes aventures.

Pour dépister les gens qu’on devait avoir mis à leurs trousses, ils choisirent le chemin des écoliers, et gagnèrent d’abord le Muy en passant par les gorges de Pénafort.