Part 7
«Et me voici là, comme un écolier, comme un gosse attaché par le pied--songeait Romachov en faisant les cent pas.--La porte est ouverte. J’ai envie d’aller où bon me semble, de faire ce qui me plaît, de causer, de rire, mais je suis attaché à un fil. C’est «_moi_» qui suis attaché. _Moi._ C’est bien _moi_. Mais c’est _lui_ seul qui en a décrété ainsi. _Moi_, je n’ai pas donné mon consentement.
«_Moi!_--Romachov s’arrêta au milieu de la chambre et, les pieds écartés, la tête penchée, médita longuement. _Moi! Moi! Moi!_--prononça-t-il soudain à haute voix, tout surpris et comme saisissant pour la première fois le sens de ce petit mot.--Qui est planté là et considère cette fente noire dans le plancher? C’est _moi_. Oh! comme c’est curieux. _Mo-o-i_--modula-t-il lentement en cherchant à bien se pénétrer du sens de ce mot.
Il eut un sourire gauche et distrait, mais se renfrogna aussitôt; la tension d’esprit le fit pâlir. Depuis cinq ou six ans déjà il éprouvait souvent semblable sensation, que connaissent presque tous les jeunes gens dans la période de maturation. Un simple lieu commun, un adage banal, un aphorisme rebattu dont il connaissait depuis longtemps l’acception courante, acquéraient soudain, grâce à une subite illumination intérieure, une profonde signification philosophique, et il croyait alors les avoir entendus pour la première fois, les avoir presque inventés. Il se souvenait même de la première manifestation de ce phénomène. C’était au Corps des Cadets, pendant une leçon de catéchisme. L’aumônier commentait la parabole des ouvriers qui transportent des pierres. L’un d’eux commença par les plus légères et passa ensuite aux plus lourdes, mais il ne put venir à bout des dernières; l’autre agit tout au rebours et mena sa tâche à bien. Romachov avait soudain entrevu un abîme de sagesse pratique dans cette naïve parabole qu’il connaissait et comprenait depuis qu’il savait lire. Bientôt après, une minute heureuse d’inspiration lui découvrit toute la sagesse:--raison, clairvoyance, prudence, économie, calcul--cachée dans ce dicton populaire: «Mesure sept fois et ne coupe qu’une»--dont les quelques mots décèlent une énorme expérience de la vie. Tout de même il se sentait maintenant étourdi, bouleversé, en prenant inopinément une conscience nette de son individualité.
«_Moi_--c’est quelque chose d’intérieur--songeait Romachov,--et tout le reste, c’est quelque chose d’étranger, ce n’est pas _moi_. Par exemple, ma chambre, la rue, les arbres, le ciel, le colonel, le lieutenant Androussévitch, le service, le drapeau, les soldats, tout cela ce n’est pas _moi_. Non, non, ce n’est pas _moi_. Mes mains et mes pieds--il éleva ses mains à la hauteur du visage et les considéra avec étonnement comme s’il les voyait pour la première fois--mes mains et mes pieds ne sont pas non plus _moi_. Mais, si je me pince le bras, comme cela, alors c’est mon _moi_ qui agit. Je vois ma main, je la lève en l’air--c’est encore mon _moi_. Ce que je pense en ce moment--c’est aussi mon _moi_. Et, quand je veux marcher ou m’arrêter--c’est toujours mon _moi_.
«Comme tout cela est simple et surprenant. Est-ce que tous les hommes ont un _moi_? ou d’aucuns n’en auraient-ils pas? peut-être suis-je le seul à en avoir un? Mais s’ils ont aussi un _moi_? Alors quand je commande aux cent hommes de ma compagnie «Les yeux à droite[17]», ces cent individus, qui possèdent chacun leur _moi_, et me considèrent comme étranger à leur _moi_, tournent tous en même temps la tête à droite. Et je ne puis parvenir à les distinguer les uns des autres: c’est une masse uniforme. Alors il est possible que pour le colonel Choulgovitch, Vietkine, Lbov, moi, tous les lieutenants et capitaines se fondent également en un seul individu, que nous lui soyons également étrangers et qu’il ne nous distingue pas les uns des autres.
[17] Ce commandement n’a pas d’équivalent dans l’armée française.--H. M.
La porte claqua, Gaïnane entra en coup de vent et cria, piétinant sur place et haussant les épaules:
--Votre Noblesse, le tenancier du buffet refuse de donner des cigarettes: il prétend que le lieutenant Skriabine a défendu de te faire crédit.
--Ah! diable! s’écria Romachov... que vais-je faire sans cigarettes?... Ah! après tout, tant pis... tu peux t’en aller, Gaïnane.
«A quoi songeais-je donc à l’instant?--se demanda Romachov une fois seul. Il avait perdu le fil de ses idées et ne le retrouva que difficilement, peu habitué qu’il était à réfléchir méthodiquement.--A quoi songeais-je? A quelque sujet important. Voyons, voyons... il me faut revenir en arrière. Ah! oui, j’étais aux arrêts... des gens se promenaient dans la rue... étant enfant, ma mère m’attachait... C’est _moi_ qu’elle attachait... Le soldat a aussi son _moi_... Le colonel Choulgovitch... Ah! je me rappelle... Continuons.
«Je garde la chambre. Je ne suis pas enfermé. Je désire sortir et, pourtant, je ne le puis pas! Pourquoi? Ai-je donc commis quelque crime? Un vol? Un meurtre? Non: en parlant à un autre homme, je n’ai pas réuni les genoux, et j’ai dit quelque chose. Mais peut-être devais-je réunir les genoux? Pourquoi? C’est donc bien important, c’est donc une chose capitale dans la vie? Vingt ou trente années passeront--une seconde dans ce temps qui s’est écoulé avant ma naissance et s’écoulera après ma mort. Une seconde! Mon _moi_ s’éteindra comme une lampe dont on a baissé la mèche. Mais on peut toujours rallumer la lampe, tandis que mon _moi_ aura cessé d’être à jamais. Plus de chambre, plus de ciel, plus de régiment, plus d’armée, plus d’étoiles, plus de globe terrestre... parce que mon _moi_ n’existera plus...
«Oui, oui... c’est cela... enchaînons... Mon _moi_ n’existe plus. Il faisait sombre, quelqu’un a allumé ma vie pour l’éteindre aussitôt après et l’obscurité a régné à nouveau au siècle des siècles...
Et qu’ai-je fait pendant un aussi court moment? je suis resté les mains sur la couture du pantalon et les talons joints, j’ai tenu en marchant la pointe du pied baissée, j’ai crié à tue-tête: «Portez armes», j’ai juré, je me suis emporté à cause d’une crosse de fusil «tenue trop loin du corps», j’ai tremblé devant des centaines d’hommes... Pourquoi? Ces fantômes qui disparaîtront avec mon _moi_, m’ont obligé à faire des centaines de choses inutiles et désagréables, et c’est pour cela que l’on a outragé et humilié mon _moi_. Pourquoi donc mon _moi_ s’est-il soumis à des fantômes?»
Romachov s’assit à sa table, s’y accouda et se prit la tête entre les mains. Il retenait avec peine ce flot de pensées si insolites: «Hum! mais tu as donc oublié ta patrie, ton foyer, les cendres de tes pères, les autels... l’honneur militaire et la discipline? Qui défendra ton pays, s’il est envahi par l’ennemi?... Oui, mais je mourrai et il n’y aura plus ni patrie, ni ennemis, ni honneur. Tout cela ne vivra qu’aussi longtemps que vit ma conscience. Mais, si la patrie, l’honneur, l’uniforme et autres grands mots disparaissent, mon _moi_ demeurera inviolable. Par conséquent, mon _moi_ est plus important que toutes ces conceptions du devoir, de l’honneur, de l’amour... Je suis militaire... et soudain mon _moi_ dit: je ne veux pas! non pas, mon _moi_ seul, mais... tout un million de _moi_ qui constituent l’armée... non encore davantage, tous les _moi_ qui peuplent la terre, s’écrient: je ne veux pas! et sur-le-champ la guerre deviendra impossible, et disparaîtront à tout jamais les «doublez les rangs», les «demi-tour à droite», parce qu’on n’en aura plus besoin. Oui, oui, oui, c’est certain, c’est certain! exultait une voix triomphante dans l’intérieur de Romachov. Vaillance militaire, discipline, subordination, honneur de l’uniforme, art de la guerre... tout cela n’existe que parce que l’humanité ne veut pas, ou ne sait pas, ou n’ose pas dire: «Je ne veux pas!»
«Que représente donc en fait l’édifice si ingénieusement construit du métier militaire? Rien, un _bluff_. Il ne tient debout que parce que ces quatre mots: _je ne veux pas_ n’ont été, jusqu’à présent, prononcés par personne. Bien entendu, mon _moi_ ne dira jamais «je ne veux pas manger, je ne veux pas respirer, je ne veux pas voir». Mais si on lui propose de mourir, il s’écriera très certainement: «Je ne veux pas!» Eh bien alors, qu’est-ce que la guerre avec ses morts inévitables? Qu’est-ce que cet art militaire qui étudie les meilleurs moyens de tuer? Une erreur universelle? Un aveuglement?
«Non... un instant... C’est sans doute moi qui suis dans l’erreur. Il est impossible que je ne me trompe pas, parce que ce «je ne veux pas» est une phrase si simple, si naturelle, qu’elle devrait venir à l’idée de tout te monde. Soit, réfléchissons. Supposons que demain, supposons qu’à l’instant cette pensée s’insinue à l’esprit des Russes, des Français, des Allemands, des Anglais, des Japonais... aussitôt il n’y a plus de guerre, plus d’officiers, plus de soldats; tous ont regagné leurs foyers. Qu’adviendra-t-il? Oui, qu’adviendra-t-il alors? Je sais que Choulgovitch me répondra: «Alors les ennemis envahiront notre patrie à l’improviste, ils nous prendront nos terres et nos maisons, fouleront aux pieds nos champs, enlèveront nos femmes et nos sœurs.» Et les insurgés? Et les socialistes? Et les révolutionnaires?... Mais non, ce n’est pas vrai. Quand toute l’humanité aura dit: «Je ne veux plus d’effusion de sang», qui donc voudra avoir recours aux armes et à la violence? Personne. Qu’adviendra-t-il alors? Tout le monde se réconciliera-t-il? Se fera-t-on des concessions mutuelles? Se partagera-t-on les biens? Se pardonnera-t-on? Seigneur, Seigneur, que se passera-t-il?»
Romachov, plongé dans ses pensées, n’avait pas remarqué que Gaïnane s’était approché sans bruit derrière lui. Apercevant soudain le bras de l’ordonnance allongé par-dessus son épaule, il sursauta et eut un léger cri d’effroi:
--Que diable veux-tu?...
Gaïnane déposa sur la table un petit carton brun.
--C’est pour toi! dit-il d’un ton familier et doux, et Romachov devina que Gaïnane souriait amicalement derrière son dos. Voilà des cigarettes, tu vas pouvoir fumer!
Romachov regarda le petit paquet sur lequel il lut l’inscription: «Cigarettes _Troubatch_ (Le Trompette), prix 3 kopeks les 20.»
--Qu’est-ce que c’est que cela? Pourquoi? fit-il tout surpris. Où as-tu pris cela?
--J’ai vu que tu n’avais pas de cigarettes, j’en ai acheté avec mon argent. Fume, je te prie, fume; je t’en fais cadeau.
Tout confus Gaïnane se sauva à toutes jambes, en faisant claquer la porte avec fracas. Le sous-lieutenant alluma une cigarette. Une odeur de cire à cacheter et de plumes brûlées se répandit dans la chambre.
«Oh! le brave garçon! pensa Romachov très ému. Je m’emporte contre lui, je crie, je l’oblige tous les soirs à m’enlever non seulement mes bottes, mais aussi mes chaussettes et mon pantalon; et il m’a acheté des cigarettes avec les pauvres derniers kopeks de sa solde. «Fume, je te prie!» En quoi ai-je mérité qu’il agisse ainsi à mon égard?»
Il se leva de nouveau et arpenta la chambre, les mains derrière le dos.
«Il y a cent hommes dans notre compagnie; chacun d’eux est un être qui a des pensées, des sentiments, un caractère particulier, une certaine expérience de la vie, des sympathies et des antipathies personnelles. Que connais-je de ces hommes? Rien, hormis leurs physionomies. Voyons; en commençant par le flanc droit, voilà Soltys, Riabochapka, Védénéiev, Iégorov, Iachtchichine... uniformes et monotones silhouettes grises. Qu’ai-je fait pour mettre mon âme en communication avec leurs âmes, pour rapprocher mon _moi_ de leur _moi_? Rien.»
Romachov se rappela soudain une soirée pluvieuse de l’arrière-automne. Plusieurs officiers, au nombre desquels lui, Romachov, étaient attablés au mess et buvaient de la vodka, quand entra en courant le sergent-major Goumeniouk, de la 9e compagnie, qui, tout essoufflé, cria à son capitaine:
--Votre Haute Noblesse, on vient d’_amener_ les jeunes soldats!...
En effet, on les avait bien _amenés_, comme un troupeau de bestiaux; ils étaient groupés en tas dans la cour de la caserne, sous la pluie, tels de paisibles animaux effarés, et jetaient du coin de l’œil des regards inquiets et méfiants. Mais tous avaient des physionomies particulières. Peut-être cela paraissait-il ainsi parce qu’ils étaient différemment vêtus? «Celui-là est, à coup sûr, un serrurier, pensait alors Romachov, en passant devant ces hommes et considérant leurs visages, mais celui-là doit être un farceur et exceller en l’art de jouer de l’accordéon. Cet autre, à la mine éveillée et friponne n’était-il pas garçon de café?» On voyait qu’en effet, on les avait _amenés_ à la caserne comme des animaux, que, quelques jours auparavant, les femmes et les enfants les avaient accompagnés de leurs gémissements et lamentations en guise d’adieux, tandis qu’eux-mêmes faisaient les braves et se raidissaient pour ne pas fondre en larmes à travers les vapeurs de l’ivresse... Un an à peine s’est écoulé et les voilà alignés en une longue file inerte de mannequins uniformément gris et rigides, des _soldats_ pour tout dire!... Ils ne voulaient pas venir au régiment; leur _moi_ s’y refusait. Seigneur, quelles sont donc les causes de cet étrange malentendu? Quelle est la clef de cette énigme? A moins que tout cela ne soit la répétition de l’expérience bien connue: si l’on penche la tête d’un coq sur une table, il se débat, mais si on lui trace sur le nez une ligne à la craie que l’on prolonge, il se figure qu’on l’a attaché sur la table et demeure coi, écarquillant les yeux, en proie à quelque terreur surnaturelle.
Romachov alla se jeter sur son lit:
«Alors, que me reste-t-il à faire?--se demanda-t-il à lui-même sur un ton rude et presque courroucé. Oui, que vais-je faire? Quitter le service? Mais que suis-je capable d’entreprendre? A ma sortie de pension je suis entré au Corps des Cadets, puis à l’École Militaire, et enfin j’ai mené l’existence bornée des officiers... Ai-je connu le besoin? Non, j’ai toujours vécu, défrayé de tout, en petite pensionnaire qui s’imagine que les brioches poussent toutes chaudes sur les arbres. Si j’essaie de quitter le service, je me ferai duper, je m’adonnerai à la boisson, je trébucherai dès mes premiers essais de vie indépendante... En est-il un, parmi les officiers que je connais, qui ait quitté volontairement le service? Non. Il n’y en a pas. Tous se cramponnent à leur épaulette, parce qu’ils ne sont bons à rien et ne savent rien. Et s’ils quittent l’armée, ils errent coiffés d’une casquette crasseuse, en disant comme des mendiants: «_Ayez la bonté_... je suis un noble officier russe... _Comprenez-vous_[18]?» Ah! que faire, que faire!... Quelle issue trouver?
[18] Les mots en italique sont en français dans le texte russe.--H. M.
--Le prisonnier, le prisonnier!--cria sous la fenêtre une voix de femme.
Romachov sauta à bas du lit, courut à la fenêtre et aperçut Chourotchka. Protégeant ses yeux contre la lumière avec ses mains, elle colla son visage frais et riant aux vitres et implora, traînant les syllabes:
--Fa-aites l’aumô-ône à un pau-uvre prisonnier.
Romachov se rappela que la fenêtre n’avait pas encore été dégagée de sa gaine hivernale[19]; pris d’un accès soudain d’allègre résolution, de toutes ses forces, il tira à lui le châssis qui céda et s’ouvrit avec fracas, laissant tomber sur sa tête des morceaux de chaux et de mastic sec. Un air frais, embaumé du doux et joyeux parfum des fleurs blanches, s’engouffra dans la chambre.
[19] En Russie, les doubles fenêtres sont hermétiquement closes pendant toute la mauvaise saison au moyen de mastic et de ouate.--H. M.
«Voilà comment on trouve une issue», exulta en son âme une voix intérieure.
--Romotchka! vous êtes fou! que faites-vous?
Il prit la petite main gantée qu’elle lui tendait à travers la fenêtre, la baisa hardiment d’abord en haut, ensuite plus bas près du poignet, dans la petite ouverture ronde au-dessus des boutons. Jamais il n’avait encore osé cela, mais la jeune femme, comme subissant inconsciemment l’attirance de cette vague d’audacieuse exaltation qui avait si subitement écumé en lui, ne s’opposa pas à ses baisers, se contentant de sourire et de le regarder avec un étonnement confus.
--Alexandra Pétrovna! comment vous remercier! que vous êtes charmante!
--Romotchka, qu’avez-vous? De quoi vous réjouissez-vous? dit-elle en riant, mais en fixant sur lui des regards curieux. Vos yeux sont brillants. Je vous ai apporté des friandises comme à un prisonnier. Aujourd’hui nous avons de délicieux chaussons aux pommes. Stépane, donnez donc le panier.
Il la contemplait de ses yeux luisants et amoureux en gardant, sans qu’elle s’y opposât, sa main dans la sienne, puis il lui dit précipitamment:
--Ah! si vous saviez à quoi j’ai pensé pendant toute la matinée d’aujourd’hui... Si vous pouviez le savoir! Mais ce sera pour plus tard...
--Oui, pour plus tard... Voici mon mari, mon maître qui vient... Laissez ma main. Comme vous êtes étrange aujourd’hui, Iouriï Alexéievitch. Vous avez même embelli.
Nicolaiev s’approcha de la fenêtre. Fronçant les sourcils, il souhaita le bonjour à Romachov sur un ton plus ou moins aimable et pressa aussitôt sa femme.
--Viens, Chourotchka, viens, ta conduite est ridicule. Ma parole, vous êtes fous tous les deux. Si le colonel apprenait cela, ce serait du joli! Tu sais bien qu’il est aux arrêts. Adieu, Romachov, venez nous voir.
--Oui, venez nous voir, Iouriï Alexéievitch, répéta Chourotchka.
Elle quitta la fenêtre, mais y revint aussitôt et chuchota rapidement:
--Écoutez, Romotchka, franchement, ne nous oubliez pas. Vous êtes le seul homme que je considère comme un ami. Vous m’entendez? Seulement, ne me faites pas des yeux de mouton comme cela, sinon je cesserai de vous voir. Je vous en prie, Romotchka, ne vous en faites pas accroire. Vous n’êtes pas encore tout à fait un homme.
VII
A trois heures et demie, le lieutenant Fédorovski, adjudant major du régiment, entra chez Romachov. C’était un jeune homme de taille élevée et, comme disaient les femmes d’officiers, de belle prestance. Il avait le regard glacial et ses moustaches retombaient sur ses épaules. Il affectait une courtoisie exagérée, mais strictement officielle, à l’égard des officiers subalternes, ne se liait avec aucun d’eux et avait une haute opinion de son emploi. Les commandants de compagnie recherchaient ses bonnes grâces.
A son entrée dans la chambre, il jeta en clignant des yeux un regard rapide sur la misérable installation de Romachov. Le sous-lieutenant qui, en ce moment, était étendu sur son lit, se leva vivement et s’empressa de boutonner, en rougissant, les boutons de sa vareuse.
--Je suis venu vous chercher par ordre du colonel, dit Fédorovski d’un ton sec, veuillez vous habiller et me suivre.
--Pardon... tout de suite... dois-je prendre la tenue de jour? Excusez-moi d’être en costume négligé.
--Ne vous gênez pas, je vous prie. Mettez une tunique. Si vous le permettez, je vais m’asseoir.
--Oh! pardon! Je vous en prie. Vous offrirai-je du thé? s’empressa Romachov.
--Non, je vous remercie, faites au plus vite.
L’adjudant-major s’assit sur une chaise, conservant son manteau et ses gants, tandis que Romachov s’habillait, agité, se démenant sans nécessité et honteux de sa chemise qui n’était pas d’une blancheur irréprochable. Le lieutenant Fédorovski demeurait immobile, le visage impassible, les mains appuyées sur la poignée de son sabre.
--Vous ne savez pas pour quel motif le colonel me fait appeler?
L’adjudant-major haussa les épaules.
--Vous me posez une étrange question. Comment voulez-vous que je le sache? Il me semble que vous devez le savoir mieux que moi... Vous êtes prêt?... Je vous conseille de passer votre baudrier sous l’épaulette et non par-dessus. Vous savez que le colonel n’aime pas cela. Bien... allons, partons.
Devant la porte était arrêtée une calèche attelée d’une paire de chevaux du régiment, de haute taille et très gras. Les officiers s’assirent et la voiture partit. Romachov s’efforça, par politesse, de se tenir sur le côté, pour ne pas gêner l’adjudant-major, mais celui-ci parut ne pas s’apercevoir de cette attention. En route, les deux officiers rencontrèrent Viétkine. Celui-ci échangea le salut avec l’adjudant-major et, quand la voiture fut passée, il fit à Romachov, qui s’était retourné, un intraduisible geste humoristique qui semblait dire: «Eh bien, frère, tu vas te faire laver la tête?» Ils rencontrèrent encore des officiers qui regardaient, les uns avec attention, les autres avec étonnement, et quelques-uns avec un air railleur, Romachov qui se crispait malgré lui sous leurs regards.
Le colonel Choulgovitch ne reçut pas immédiatement Romachov; il avait quelqu’un dans son bureau. Le jeune sous-lieutenant dut attendre dans une antichambre à demi obscure, sentant les pommes, la naphtaline, les meubles fraîchement vernis, et cette odeur spéciale et point désagréable qu’exhalent les vêtements et les objets dans les familles allemandes aisées et soigneuses. Se promenant avec impatience dans la pièce, Romachov se regarda plusieurs fois dans un trumeau enchâssé dans un cadre de frêne, et chaque fois son visage lui paraissait blafard, laid et peu naturel, sa tunique par trop usée et ses pattes d’épaule excessivement fripées.
Du bureau ne parvenait tout d’abord dans l’antichambre que le son monotone et sourd de la voix de basse-taille du colonel. On n’entendait pas les paroles, mais les intonations courroucées et grondantes comme des roulements de tonnerre laissaient deviner que le colonel donnait libre cours à une violente et implacable colère. Il en fut ainsi pendant environ cinq minutes, puis Choulgovitch se tut subitement; une voix tremblante, suppliante s’éleva, puis après un instant de silence, Romachov perçut très distinctement--sans en perdre la moindre nuance, ces mots, prononcés avec une expression terrible d’arrogance, d’indignation et de mépris:
--Qu’est-ce que vous me chantez? Vos enfants? Votre femme? Je me moque de vos enfants! Avant d’en faire, vous auriez dû vous demander avec quoi vous pourriez les nourrir... Hein? Et maintenant, n’est-ce pas, «excusez-moi, Monsieur le colonel»? Le colonel n’est pas responsable de ce qui vous arrive. Sachez, capitaine, que si, moi, colonel, je ne vous traduis pas devant le conseil de guerre, je commets, en agissant ainsi, un crime contre le service. Quoi? Veuillez vous taire! Je dis bien: un crime et non pas une faute. Votre place n’est pas au régiment, mais où vous le savez vous-même. Hein?
De nouveau retentit la voix timide et suppliante, si plaintive qu’elle semblait n’avoir rien d’humain. «Seigneur, de quoi s’agit-il?» pensa Romachov, collé au trumeau, considérant sans le voir son visage blême, et se sentant prêt à défaillir.
La voix plaintive parla assez longtemps. Quand elle se tut, la voix du colonel gronda de nouveau, mais, cette fois, plus calme, plus adoucie, comme si Choulgovitch avait apaisé sa colère en criant, et étanché sa soif d’autorité en voyant l’humiliation de son subordonné.
--Soit, dit-il, par saccades, mais c’est la dernière fois. N’oubliez pas que c’est la dernière fois. Vous entendez? Marquez-vous bien cela sur votre nez rouge d’ivrogne. Si j’apprends encore une fois que vous vous êtes enivré... Hein?... Vos promesses... je les connais. Préparez-moi votre compagnie pour la revue. Ce n’est pas une compagnie, mais un b...l! J’irai l’inspecter moi-même dans huit jours... Et maintenant, voici un conseil que je vous donne: restituez l’argent que vous avez pris sur la solde de la troupe et mettez votre comptabilité en ordre. Vous entendez? Que cela soit fait demain! Hein? Vous ne savez pas où prendre l’argent? Que m’importe! Faites-en si vous voulez... Et maintenant, capitaine, je ne vous retiens plus. J’ai l’honneur de vous saluer.