Part 8
On entendit le bruit de quelqu’un qui se dirigeait, d’un pas indécis, vers la porte du bureau en marchant sur la pointe des pieds et faisant crier ses chaussures. Mais, au même instant, la voix du colonel l’arrêta sur un ton qui était devenu instantanément trop rude pour qu’il fût naturel.
--Attends, arrive ici, poivrot du diable... Tu vas probablement courir chez les Juifs? Hein? Tu vas signer des billets? Imbécile, triple imbécile... Allons, prends cela... Un, deux... deux, trois, quatre... non, trois cents. Je ne puis donner davantage. Tu me rendras ça quand tu pourras... Fi donc, que faites-vous là, capitaine! hurla tout à coup le colonel sur une gamme ascendante. Ne vous avisez plus jamais de faire cela! C’est une bassesse!... Allons, en avant, marche! Décampez! diable! allez au diable! Je vous salue.
Dans l’antichambre apparut le petit capitaine Sviétovidov, tout cramoisi, la mine défaite, des gouttes de sueur perlant sur le nez et sur les tempes. Sa main droite froissait convulsivement dans sa poche des billets de banque tout neufs. En apercevant Romachov, il piétina sur place, partit d’un rire contraint de pitre, et mit sa main droite, chaude et tremblante, dans celle du sous-lieutenant. Ses yeux erraient hagards et semblaient en même temps sonder Romachov pour savoir s’il avait entendu ou non...
--Il est féroce comme un tigre! marmotta-t-il sur un ton humble et dégagé en montrant d’un signe de tête la porte du bureau. Mais je me suis tiré d’affaire! Gloire à toi, Seigneur! Grâces te soient rendues! Et il se signa deux fois d’un geste rapide et nerveux.
--Bon-da-ren-ko!--cria le colonel de l’autre côté de la paroi, et le son de sa grosse voix remplit tous les coins et recoins de la maison, semblant ébranler les minces cloisons de l’antichambre. Il ne se servait jamais de sonnette, se fiant à la puissance de son peu ordinaire gosier.--Bondarenko! qu’est-ce qui est encore là? fais entrer.
--Un véritable lion! chuchota Sviétovidov avec un sourire forcé. Adieu, lieutenant, je vous souhaite un doux tête-à-tête.
D’une porte surgit un soldat, le véritable type de l’ordonnance de colonel, à la mine noblement insolente, avec une raie de côté, des cheveux huilés et des gants blancs de filoselle aux mains. Il se permit un léger clignement d’yeux en fixant le sous-lieutenant, et dit sur un ton de respectueuse impertinence:
--Sa Haute Noblesse prie Votre Noblesse d’entrer.
Il ouvrit la porte du bureau en s’effaçant pour laisser passer l’officier. Romachov entra.
Le colonel Choulgovitch était assis à une table, à l’angle gauche de l’entrée. Il était vêtu d’une vareuse grise, laissant voir du linge d’une blancheur éclatante. Ses mains rouges et charnues s’appuyaient sur les bras d’un fauteuil en bois. Son gros visage de vieillard, avec les cheveux gris coupés en brosse et la barbe blanche en forme de coin, était rude et froid. Ses yeux clairs, incolores, lançaient des regards hostiles. Il répondit au salut du sous-lieutenant par un imperceptible hochement de tête. Romachov remarqua soudain à son oreille une boucle d’argent en forme de croissant surmonté d’une croix, et pensa: «Tiens, je ne lui ai pas encore vu ce bijou.»
--C’est mal, commença le colonel de sa rugissante voix de basse-taille, qui semblait s’élever des profondeurs de son estomac, et il fit une longue pause. C’est une honte! reprit-il en élevant la voix. Vous n’êtes que depuis très peu de temps au régiment et vous en faites déjà de belles. J’ai beaucoup de raisons d’être mécontent de vous. On n’a pas idée de choses pareilles! Comment, un misérable enseigne, un _fendrik_ se permet de répliquer je ne sais quelle stupidité quand son colonel lui fait une observation! C’est d’une inconvenance sans nom! glapit soudain le colonel sur un ton tellement assourdissant que Romachov en trembla. C’est incroyable! C’est du libertinage!
Romachov regardait de côté d’un air morne et il lui semblait qu’aucune force au monde ne pourrait l’obliger à porter ses yeux sur le visage du colonel. «Où est donc ton _moi_?--lui insuffla soudain une ironique voix intérieure, te voilà obligé de rester planté au garde à vous et de te taire.»
--Je ne vous dirai pas comment j’ai appris cela, mais je sais de source sûre que vous buvez. C’est dégoûtant. Un gamin, un blanc-bec à peine sorti de l’école qui se grise au mess comme le dernier des apprentis savetiers! Moi, mon cher, je sais tout; rien ne m’échappe. Je sais même beaucoup de choses que vous ne soupçonnez pas. Si vous voulez rouler jusqu’au bas de la pente, libre à vous de le faire. C’est le dernier avertissement que je vous donne; méditez bien mes paroles. C’est toujours ainsi que ça se passe, mon ami; on commence par un petit verre, puis on en prend deux, trois, et finalement on devient un ivrogne invétéré. Mettez-vous bien cela dans la tête. En outre, sachez que nous sommes patients, mais que même une patience d’ange finit par se lasser... Prenez garde, ne nous poussez pas à bout. Vous êtes seul, tandis que le corps d’officiers représente une véritable famille. Et une famille a bien le droit, n’est-ce pas? de chasser de son sein un membre indigne.
«Je reste immobile et silencieux», pensait Romachov avec tristesse en regardant constamment la boucle d’oreille du colonel, alors que je devrais lui dire que je n’estime pas cette famille, que je suis prêt à en sortir et à passer dans la réserve. Oserai-je parler?» Romachov sentit son cœur battre à tout rompre; il esquissa même un faible mouvement des lèvres, mais ravala sa salive et demeura immobile comme précédemment.
--Et d’une façon générale, votre conduite... reprit Choulgovitch sur un ton très dur. Ainsi, l’an dernier, avant même d’avoir achevé votre première année de service, vous avez demandé une permission. Vous avez prétendu que votre mère était malade, vous avez présenté une lettre d’elle... Je n’ose pas, vous comprenez, je n’ose pas ne pas croire ce que me dit un officier. Vous me dites que c’est votre mère, soit, je le veux bien, je n’insiste pas... Tout arrive, mais, vous savez, tout cela pris l’un dans l’autre, vous comprenez...
Depuis longtemps déjà Romachov sentait que son genou droit tremblait, d’abord presque imperceptiblement et ensuite de plus en plus fort. A la fin cet involontaire mouvement nerveux devint si sensible que tout le corps en frissonna. Romachov, très ennuyé et tout honteux, craignait que Choulgovitch n’attribuât ce tremblement à l’effroi qu’il inspirait à son inférieur. Mais quand le colonel se mit à parler de sa mère, un flot de sang chaud et enivrant afflua soudain à la tête du sous-lieutenant, et son tremblement cessa instantanément. Pour la première fois il leva les yeux et regarda Choulgovitch en face avec haine et avec une expression de défi, il le sentait lui-même, qui semblait détruire la distance hiérarchique qui sépare un infime officier subalterne d’un chef redouté. La pièce lui parut plongée dans l’obscurité comme si les rideaux avaient été soudain tirés. La grosse voix du colonel disparut dans un abîme muet. Il se fit en sa conscience un intervalle de silence et de ténèbres, sans pensées, sans volonté, sans impressions extérieures, sauf la terrible conviction qu’à l’instant même allait se produire quelque chose de stupide, d’irrémédiable et d’atroce. Une voix étrange lui chuchotait à l’oreille: «Je vais le frapper.» Et Romachov promena lentement ses yeux sur la large joue charnue du vieillard et sur la boucle d’oreille où une croix d’argent terrassait le croissant.
Puis il s’aperçut confusément et comme en songe que les yeux de Choulgovitch exprimaient tour à tour l’étonnement, l’effroi, l’anxiété, la pitié... L’irrésistible vague de démence qui avait si sauvagement déferlé dans l’âme de Romachov s’effondra subitement et se retira au loin. Il sembla se réveiller et poussa un profond soupir. Toutes choses lui parurent soudain simples et familières. Choulgovitch s’empressait, lui montrait une chaise et parlait sur un ton inattendu de bienveillante rudesse:
--Fi donc, diantre, que vous êtes susceptible!... Allons, asseyez-vous, que le diable vous emporte! Ah oui... vous êtes bien tous les mêmes. Vous me regardez comme un animal sauvage. Il crie, n’est-ce pas, à tort et à travers, sans rime ni raison, que le diable l’écorche! Mais oui, mon cher,--et des notes chaudes et émues tremblèrent dans sa grosse voix,--je vous aime tous comme mes propres enfants. Vous croyez que je ne souffre pas, que je ne me chagrine pas pour vous? Ah! messieurs, messieurs, vous ne me comprenez pas. Oui, c’est vrai, je me suis emporté un peu, j’ai dépassé les limites, mais peut-on en vouloir à un vieillard? Ah! la jeunesse! Allons, la paix est faite, votre main, et vous allez dîner avec nous.
Romachov s’inclina sans dire mot et serra la main large, bouffie et froide que lui tendait le colonel. Il ne se sentait plus offensé, mais il ne s’en trouvait pas mieux. Après les graves et fières pensées qu’il avait eues le matin même, il se considérait maintenant comme un misérable petit écolier, comme un gamin timide et abandonné, et ce changement d’état d’âme lui faisait honte. Tout en suivant le colonel dans la salle à manger, il s’appliqua mentalement cette phrase, en employant comme de coutume la troisième personne: «Une sombre irrésolution ridait son front.»
Choulgovitch n’avait pas d’enfants. Sa femme, grande, forte, imposante et taciturne matrone, dénuée de cou, mais dotée de plusieurs mentons, vint se mettre à table. Malgré son pince-nez et son regard arrogant, son visage était niais et semblait avoir été pétri à la hâte d’une pâte dans laquelle on aurait piqué, en guise d’yeux, des raisins de Corinthe. Dans son sillage glissait en traînant les pieds, la mère du colonel, petite vieille sourde, mais encore alerte, mordante et autoritaire. Elle toisa sans façon Romachov des pieds à la tête en le dévisageant par-dessus ses lunettes, puis lui tendit ou plutôt lui planta directement sur les lèvres, une petite main minuscule, ridée, froncée, ressemblant à une vieille relique. Elle se tourna ensuite vers le colonel et lui demanda comme s’il n’y avait eu personne qu’eux deux dans la salle à manger:
--Qui est-ce? Je ne me rappelle pas cette figure.
Choulgovitch, se faisant un porte-voix de ses mains, cria à l’oreille de la vieille:
--Le sous-lieutenant Romachov, maman, un excellent officier... un bon officier de troupe, un gaillard... qui est sorti du Corps des Cadets. Ah, oui! se rappela-t-il soudain, vous êtes comme nous du gouvernement de Penza, n’est-ce pas, sous-lieutenant?
--Parfaitement, monsieur le colonel, je suis du gouvernement de Penza.
--Ah oui, ah oui... je m’en souviens maintenant. Alors, vous êtes mon compatriote. Du district de Narovtchate, il me semble?
--Parfaitement, du district de Narovtchate.
--Ah oui... Comment l’avais-je oublié? _Narovtchate, kolychki tortchate_[20]. Nous, nous sommes du district d’Insar. Maman! corna de nouveau le colonel à l’oreille de sa mère, le sous-lieutenant Romachov est des nôtres, il est du gouvernement de Penza!... De Narovtchate!... un compatriote!...
[20] «Je suis né en 1870 à Narovtchat, ville entièrement construite en bois et qui brûle régulièrement tous les dix ans, d’où le dicton populaire: _Narovtchate, kolychki tortchate_--Narovtchate, il n’en reste que les pieux.» (Extrait d’une lettre de l’auteur).--H. M.
--Ah! ah! dit la vieille dame en remuant les sourcils d’une façon très expressive... oui, oui... c’est bien ce que je pensais. Mais alors vous êtes le fils de Serge Pétrovitch Chichkine?
--Maman, vous vous trompez! Le sous-lieutenant a nom Romachov et non Chichkine!
--C’est cela, c’est cela... c’est bien ce que je dis, je ne connaissais Serge Pétrovitch... que par ouï-dire. Mais Pierre Pétrovitch, je l’ai vu très souvent. Nos domaines se touchaient presque. Enchantée, très enchantée, jeune homme... C’est fort bien de votre part.
--Allons, voilà la vieille crécelle qui grince, dit le colonel à mi-voix avec une bonhomie bourrue, asseyez-vous, sous-lieutenant... Lieutenant Fédorovski! cria-t-il à la porte. Laissez votre travail et venez prendre la vodka!...
L’adjudant-major qui, selon un usage établi dans beaucoup de régiments, dînait toujours chez le colonel, entra rapidement dans la salle à manger. D’un air dégagé et faisant sonner doucement ses éperons, il s’approcha d’une petite table en majolique chargée de hors d’œuvre, se versa un verre de vodka, et sans se hâter, commença à boire et à manger. Romachov ressentait à son égard un sentiment confus d’envie et de considération méprisante.
--Eh bien, lieutenant, un petit verre? demanda Choulgovitch. Vous en usez, n’est-ce pas?
--Non, je vous remercie bien; je n’en désire pas, répondit d’une voix enrouée Romachov qui se mit à toussoter.
--C’est très bien, on ne peut mieux. Je souhaite qu’il en soit de même à l’avenir.
Le repas était copieux et excellent. On voyait que le colonel et la colonelle, n’ayant pas d’enfants, se passionnaient pour la bonne chère. On servit un excellent potage jardinière qui embaumait les légumes nouveaux, une brême grillée farcie au sarrasin, un canard engraissé à point et des asperges. Il y avait sur la table trois bouteilles, déjà entamées, il est vrai, et bouchées avec des bouchons à figurines d’argent, mais contenant des vins fins étrangers de bonnes marques: vin blanc, vin rouge et vin de Madère. Le colonel, dont la récente colère semblait avoir excité l’appétit, se régalait avec une telle ardeur que cela faisait plaisir à voir. Il ne cessait de se livrer à des plaisanteries spirituellement grossières. Quand on servit les asperges, il dit gaiement en enfonçant plus profondément derrière le collet de sa vareuse sa serviette d’une blancheur éclatante:
--Si j’étais tsar, je mangerais toujours des asperges!
Mais, pendant qu’on mangeait le poisson, il n’avait pu s’empêcher de crier à Romachov sur un ton de commandement:
--Sous-lieutenant! veuillez mettre votre couteau de côté. Le poisson et les côtelettes hachées se mangent exclusivement avec une fourchette. Ce n’est pas correct! Un officier doit savoir manger. Tout officier peut être invité à la table de Sa Majesté. Souvenez-vous-en.
Romachov, depuis le commencement du repas, était gauche et gêné; ne sachant pas où placer ses mains, il les conservait, la plupart du temps, sous la table, faisant de petites tresses avec les franges de la nappe. Depuis longtemps déjà, il avait perdu l’habitude de la vie de famille, de la bonne tenue à table, des convenances et du confort des maisons bourgeoises. Il était continuellement tourmenté par une seule et lancinante pensée: «C’est révoltant! Faut-il que je sois faible et poltron pour n’avoir pas eu le courage de refuser cette humiliante invitation à dîner. Je vais me lever sur-le-champ, je tirerai ma révérence à tout le monde et je filerai. On pensera de moi ce qu’on voudra. Il ne m’avalera pas! Il ne m’enlèvera pas mon âme, mes pensées, ma conscience! Si je m’en allais?» Puis, le cœur de nouveau glacé de crainte, pâlissant sous l’influence de son émotion intérieure, irrité contre lui-même, il se sentait incapable de mettre son projet à exécution.
Le soir tombait lorsqu’on servit le café. Les rayons rouges du soleil tombaient obliquement des fenêtres et mettaient des taches bronzées sur les sombres tentures, sur la nappe, sur les cristaux et sur les visages des dîneurs. Tous se taisaient, pris au charme mélancolique de l’heure vespérale.
--Quand j’étais encore enseigne, dit soudain Choulgovitch, nous avions pour commandant de brigade un certain général Fofanov. C’était un aimable vieillard, un officier expérimenté, mais il sortait, paraît-il, des enfants de troupe. Je me rappelle qu’il avait l’habitude, dans les revues, de s’approcher des tambours--il adorait le tambour--et il leur disait: «Allons, frères, jouez-moi une marche _mélancolique_.» Quand nous étions invités chez le général, il allait toujours se coucher à onze heures précises. Il s’adressait alors à ses hôtes en ces termes: «Allons, messieurs, mangez, buvez, amusez-vous; quant à moi, je vais me jeter dans les bras de Neptune.» On lui disait: «de Morphée, Votre Excellence?...--Eh qu’importe, Neptune ou Morphée, c’est toujours de la _minéralogie_.» Moi aussi, messieurs, je vais faire comme mon vieux général, ajouta Choulgovitch, se levant et mettant sa serviette sur le dos de sa chaise, je vais aller dans les bras de Neptune. Vous êtes libres, messieurs les officiers.
Les officiers se levèrent et prirent la position.
«Un ironique et amer sourire flotta sur ses lèvres fines», pensa Romachov, mais ce ne fut qu’une pensée, car en ce moment, son visage pâle et lamentable n’exprimait qu’une piteuse obséquiosité.
De nouveau Romachov s’en retournait chez lui, se sentant isolé, angoissé, perdu dans quelque pays inconnu, sombre et hostile. De nouveau, le crépuscule, d’un rouge ambré, flamboyait à l’occident dans un amoncellement de lourds nuages gris, et de nouveau Romachov crut apercevoir loin sur l’horizon, derrière les moissons et les champs, la ville fantastique, où la vie s’écoule dans la beauté, l’élégance et la félicité.
Dans les rues, la nuit tombait rapidement et, sur la chaussée, des enfants juifs couraient en glapissant. Par-ci, par-là, sur les bancs, devant les portes, dans les jardins, résonnaient des rires de femmes, incessants, nerveux, où frissonnaient des notes bestialement joyeuses, des rires chauds comme on n’en entend qu’au commencement du printemps. Dans l’âme doucement mélancolique de Romachov, surgissaient, confus et étranges, des souvenirs et des regrets de bonheurs qu’il n’avait jamais connus, de printemps d’autrefois encore plus beaux, et, dans son cœur, s’agitait, vague et doux, le pressentiment d’un amour prochain...
En rentrant chez lui, il trouva Gaïnane dans son réduit obscur, en contemplation devant le buste de Pouchkine, tout enduit d’huile. Une bougie allumée mettait des taches luisantes sur le nez, les lèvres épaisses et le cou musculeux du grand poète. Gaïnane, assis à la turque sur les trois planches qui lui servaient de lit, se dodelinait en marmottant une lente et monotone mélodie.
--Gaïnane, appela Romachov.
L’ordonnance tressaillit et, sautant à bas du lit, prit la position. Son visage décelait l’effroi et la confusion.
--Allah?--demanda amicalement Romachov.
Les lèvres imberbes et enfantines du Tchérémisse se détendirent en un large sourire qui découvrit ses admirables dents blanches, étincelantes à la lueur de la bougie.
--Allah! Votre Noblesse!
--C’est bien, c’est bien... Ne te dérange pas. Romachov caressa légèrement l’épaule de l’ordonnance. Peu importe, Gaïnane, tu as ton Allah comme moi j’ai le mien. Vois-tu, frère, il n’y a qu’un seul et même Allah pour tous les hommes.
«Brave Gaïnane! songea le sous-lieutenant en gagnant sa chambre. Et dire que j’ai honte de lui tendre la main. Oui, oui, je n’ose pas, je ne peux pas. Ah diable! Il faudra dorénavant que je m’habille et me déshabille moi-même. C’est une cochonnerie d’exiger de son prochain pareil service.»
Ce soir-là, il n’alla pas au mess, mais tira du tiroir de son bureau un gros cahier réglé, aux pages couvertes d’une écriture fine et irrégulière, et écrivit jusqu’à une heure très avancée. C’était son troisième roman, intitulé «_Fatal Début_». Le sous-lieutenant rougissait de ses occupations littéraires et pour rien au monde n’en eût fait l’aveu à qui que ce fût.
VIII
On venait de commencer la construction de casernes pour le régiment à l’extrémité de la petite ville, derrière le chemin de fer, en un endroit appelé le _pacage_ et, en attendant qu’elles fussent achevées, les soldats, ainsi que tous les services, étaient répartis un peu partout dans le pays. Le mess des officiers était installé dans une petite maison à un seul étage en forme de potence: le plus long pavillon, qui faisait face à la rue, comprenait la salle de danse et le salon; le plus petit, s’enfonçant dans une cour boueuse, renfermait la salle à manger, la cuisine et des chambres pour des officiers de passage. Ces deux pavillons étaient reliés entre eux par une sorte de corridor, ou plutôt de boyau tortueux et étroit, divisé en un certain nombre de minuscules petites pièces servant d’office, de salle de billard, de salle de jeux, d’antichambre et de boudoir pour les dames. Comme tous ces locaux, sauf la salle à manger, étaient habituellement inhabités et jamais aérés, ils sentaient l’aigre, le moisi, le renfermé, ainsi que l’odeur spéciale aux vieilles garnitures de meubles.
Romachov arriva au mess à neuf heures. Cinq ou six officiers célibataires y étaient déjà réunis pour la soirée, mais il n’y avait pas encore de dames. Depuis longtemps, il existait entre elles une singulière rivalité en matière de savoir-vivre; elles estimaient qu’il était de mauvais ton pour une dame d’arriver une des premières au bal. Les musiciens étaient assis à leurs places dans une galerie vitrée qui communiquait par une grande baie avec la salle de danse. Celle-ci était éclairée par des bras à trois branches appendus entre les fenêtres et par un grand lustre à pendeloques de cristal. Le brillant éclairage faisait paraître encore plus vide cette grande pièce aux murs nus, tapissés de papier blanc, aux fenêtres garnies de rideaux en tulle, et uniquement meublée de quelques chaises viennoises le long des murs.
Dans la salle de billard, deux adjudants-majors de bataillon jouaient une bouteille de bière en cinq billes; c’étaient le lieutenant Bek-Agamalov et le lieutenant Olizar, ou plutôt le _comte Olizar_, comme tout le monde l’appelait au régiment. Olizar, un vieillot long, élancé, léché, pommadé, la tête chauve et le visage rasé, ridé, ne cessait de lancer des plaisanteries, tandis que Bek-Agamalov perdait et se fâchait. Ils avaient pour spectateur le capitaine en second Lechtchenko, assis sur le rebord d’une fenêtre; c’était un morose personnage de quarante-cinq ans environ dont l’aspect seul pouvait porter à la tristesse. Tout en lui pendait lamentablement: son long nez rouge, flasque et charnu, pendillait comme un poivron; ses moustaches retombaient sur le menton en deux filets brunâtres; les sourcils descendaient jusqu’aux paupières et donnaient à ses yeux une éternelle expression pleurnicharde; sa vieille tunique elle-même paraissait suspendue à ses épaules tombantes et à sa poitrine creuse comme à un porte-manteau. Lechtchenko ne buvait pas, ne jouait pas aux cartes et ne fumait pas. Il se plaisait--chose incompréhensible pour les autres--à rester planté dans la salle de jeux, derrière les joueurs, ou dans la salle à manger quand on y faisait bombance. Il demeurait là, des heures entières, silencieux et lugubre, sans laisser tomber un seul mot. On était tellement habitué à ce taciturne original que l’on ne jouait ou ne buvait vraiment bien qu’en sa présence.
Après avoir souhaité le bonjour aux trois officiers, Romachov s’assit à côté de Lechtchenko qui se recula avec prévenance pour faire place au nouveau venu, soupira et regarda le jeune officier de ses yeux tristes de fidèle caniche.
--Comment se porte Maria Victorovna? lui demanda Romachov sur ce ton dégagé et très haut que l’on prend à dessein pour parler à des gens sourds ou obtus, ton que tout le monde au régiment, y compris les enseignes, employait en s’adressant à Lechtchenko.
--Merci, mon cher, répondit Lechtchenko dans un profond soupir. Ah! elle a ses nerfs... que voulez-vous, c’est l’époque.
--Mais pourquoi n’êtes-vous pas avec votre femme? Maria Victorovna ne viendra peut-être pas aujourd’hui?
--Si, elle viendra, elle viendra, mon cher. Seulement, il n’y avait plus de place pour moi dans le phaéton. Elle a loué un équipage, de compagnie avec Raïssa Alexandrovna, alors, vous comprenez, mon cher, on m’a dit: «Tes bottes sont remplies de boue, tu salirais nos robes.»
--Croisé au centre. Je la prends fine. Enlève la bille de la blouse, Bek!... cria Olizar.
--Commence par l’envoyer; ensuite, on verra!--le rembarra Bek-Agamalov.