Part 6
Il s’approcha de la fenêtre, appuya son front à l’angle de la muraille à côté de Romachov et, le regard perdu dans les chaudes ténèbres de la nuit printanière, il reprit d’une voix tremblante, profonde, inspirée:
--Oh! nous ne savons pas apprécier les charmes délicats et insaisissables de l’amour, nous, êtres grossiers, paresseux et bornés. Comprenez-vous tout le bonheur nuancé, toutes les délicieuses souffrances que contient en soi un amour non partagé, un amour sans espoir? Quand j’étais plus jeune, je n’avais qu’un rêve: m’éprendre d’une femme inaccessible et extraordinaire avec laquelle je n’aurais rien et ne pourrais jamais rien avoir de commun. Je me serais fait engager comme laquais, cocher, manœuvre, qu’importe? J’aurais eu recours à tous les déguisements, à toutes les ruses pour l’apercevoir une fois par an, baiser sur l’escalier les traces de ses pas et, suprême félicité, toucher sa robe, ne fût-ce qu’une fois dans ma vie!
--Et sombrer dans la folie, dit tristement Romachov.
--Ah, mon cher, qu’importe! s’emporta Nazanskiï, qui reprit nerveusement sa course sans fin à travers la chambre, qui sait! c’est peut-être justement alors que vous connaîtrez une féérique et bienheureuse existence. Mais, soit: ce sublime, cet incroyable amour vous rendra fou--tandis que la paralysie générale et les maladies secrètes feront perdre la raison au lieutenant Ditz: lequel vaut mieux? Mais réfléchissez donc au bonheur de rester toute une nuit posté de l’autre côté de la rue à regarder les fenêtres de sa belle. Elles s’éclairent tout à coup et une ombre se meut derrière les rideaux. Est-ce l’aimée? Que fait-elle? A quoi songe-t-elle? La lumière s’éteint. Dors paisiblement, mon tendre amour, dors, mon adorée. Et voilà la journée remplie: c’est déjà une victoire! Pendant des jours, des mois, des années, on dépense toutes les forces de son imagination, de sa persévérance, et enfin, joie délirante! l’on arrive à se procurer un mouchoir, un morceau de papier ayant enveloppé des bonbons, un programme de concert abandonné. Elle vous ignore complètement, elle n’entendra jamais parler de vous, ses yeux glissent sur vous sans vous voir, mais, vous-même, vous l’adorez toujours, vous êtes constamment prêt à sacrifier pour elle--non, pourquoi pour elle?--pour son caprice, pour son mari, pour son amant, pour son petit chien favori, votre vie, votre honneur, et tout ce qu’il est possible de donner! Romachov, ce sont là des joies que ne connaissent pas les beaux séducteurs.
--Oh! comme c’est vrai! comme ce que vous dites est beau! s’écria Romachov tout ému.--Depuis un certain temps déjà, il avait quitté la fenêtre et, comme Nazanskiï, marchait dans l’étroite et longue chambre, le heurtant à chaque instant et s’arrêtant.--Que de pensées vous viennent à l’esprit... Moi-même, je vais vous parler de moi. J’étais épris d’une... femme, oh! ce n’était pas ici, c’était à Moscou... alors que... j’étais _iounker_[15], mais elle n’en savait rien. J’éprouvais une exquise jouissance à rester assis auprès d’elle et, quand elle travaillait, à lui prendre son peloton de fil et à le tirer tout doucement à moi. Rien de plus. Elle ne remarquait nullement mon petit manège, et moi, j’étais tellement heureux que la tête me tournait.
[15] _Iounker_ (de l’allemand: _junker_): élève d’une école militaire.--H. M.
--Oui, oui, je comprends, dit Nazanskiï, hochant la tête et souriant joyeusement et affablement, je vous comprends. C’est comme un fluide électrique, n’est-ce pas? une douce et tendre communion d’âmes? Ah! mon cher, que la vie est belle!
Nazanskiï se tut, ému par ses pensées, et ses yeux bleus se remplirent de larmes brillantes. Romachov aussi se sentit envahi d’une indéfinissable mansuétude et d’un attendrissement quelque peu hystérique. Ces sentiments s’appliquaient identiquement à Nazanskiï et à lui-même.
--Vassiliï Nilytch, vous me surprenez, dit-il en prenant les deux mains de Nazanskiï et les serrant vigoureusement. Comment vous, si intelligent, si fin, si profond, pouvez-vous ruiner, comme à dessein, votre santé? Oh! non, non, je n’ose pas vous faire de la morale banale... Moi-même... Mais pourtant, si vous rencontriez dans votre vie une femme qui saurait vous apprécier, et qui serait digne de vous? C’est une chose à laquelle je songe souvent!... Nazanskiï s’arrêta et regarda longtemps par la fenêtre grande ouverte.
--Une femme... traîna-t-il d’un air pensif.--Oui, je vais vous raconter, s’écria-t-il dans une soudaine résolution.--J’ai rencontré une seule et unique fois dans ma vie une femme extraordinaire et admirable... une jeune fille... mais, vous savez, comme dit Heine: «Elle était digne d’amour et il l’aimait, mais il était indigne d’amour et elle ne l’aimait pas.» Elle cessa de m’aimer parce que je bois... d’ailleurs, je ne sais pas, peut-être au contraire est-ce moi qui bois parce qu’elle a cessé de m’aimer. Cela ne se passait pas non plus ici... mais il y a longtemps. Vous savez qu’après avoir fait trois ans de service, j’ai passé quatre ans dans la réserve, et que je suis rentré de nouveau au régiment, il y a trois ans. Il n’y eut pas de roman entre nous. Nous eûmes en tout dix ou quinze entrevues, et cinq ou six conversations intimes. Mais avez-vous jamais pensé au pouvoir enchanteur, inéluctable du passé? Toutes ces innocentes bagatelles sont maintenant ma seule richesse. Je l’aime encore aujourd’hui. Attendez, Romachov... vous êtes digne que je vous lise l’unique lettre, la première et la dernière qu’elle m’ait écrite.
Il s’accroupit devant sa valise et commença à retourner sans se hâter différents papiers, tout en continuant de parler:
--En vérité, elle n’a jamais aimé que moi. Elle est dévorée d’ambition, possédée de je ne sais quel démon orgueilleux et méchant. Cependant elle est bonne, bien féminine et délicieuse au possible. On dirait qu’il y a en elle deux êtres: l’un à l’âme sèche et égoïste; l’autre, au cœur tendre et passionné. Voici la lettre, lisez-la, Romachov. Le commencement est sans importance,--Nazanskiï replia la partie supérieure du feuillet.--Lisez à partir d’ici.
Quelque chose d’étrange sonna dans la tête de Romachov, et toute la chambre vacilla devant ses yeux. Les caractères étaient grands, fins et nerveux; la lettre ne pouvait avoir été écrite que par la main nerveuse d’Alexandra Pétrovna, tant l’écriture était originale, irrégulière et élégante. Romachov, qui avait reçu fréquemment d’elle des billets d’invitation à un dîner ou à une partie de _vinte_, aurait pu reconnaître cette écriture entre mille.
«... Il est triste et pénible pour moi de le dire, lut-il sous la main de Nazanskiï. Mais c’est vous-même qui avez tout fait pour mettre à nos relations un terme aussi malheureux. Ce que je déteste le plus dans la vie c’est le mensonge, qui est toujours le résultat de la pusillanimité et de la faiblesse, et c’est pour cela que je ne veux pas vous mentir. Je vous aimais et je vous aime encore, et je sais que je ne pourrai étouffer ce sentiment ni vite ni facilement. Mais je finirai cependant par le vaincre. Qu’adviendrait-t-il si j’agissais autrement? Certes, j’aurais en moi suffisamment de force et d’abnégation pour servir de gouvernante, de bonne d’enfants ou de sœur de charité à un homme veule, déchu, et moralement décomposé; mais je hais les sentiments de pitié et le perpétuel pardon humiliant, et je ne veux pas que vous les éveilliez en moi. Je ne veux pas que vous vous nourrissiez d’une aumône de compassion et d’une fidélité de chien. Mais vous ne pouvez pas changer, malgré votre intelligence et votre belle âme. Avouez loyalement, sincèrement, que vous ne le pouvez pas. Ah! cher Vassiliï Nilytch, si vous pouviez! si vous pouviez! Tout mon cœur, toute ma volonté aspire à vous, je vous aime. Mais c’est vous-même qui n’avez pas voulu de moi. Pour l’être que l’on aime, on peut bouleverser l’univers, et je vous avais demandé si peu de chose. Vous ne pouvez pas? Adieu. Je vous baise par la pensée sur le front... comme un défunt, puisque, pour moi, vous êtes mort. Je vous conseille de détruire cette lettre, non pas que je craigne quelque chose, mais parce que, à la longue, elle serait pour vous une source de chagrins et de souvenirs douloureux. Encore une fois, je le répète...»
--La suite est sans intérêt pour vous,--dit Nazanskiï en retirant le papier des mains de Romachov.--C’est la seule lettre qu’elle m’ait adressée.
--Que se passa-t-il ensuite? demanda avec peine Romachov.
--Ensuite? Ensuite nous cessâmes de nous voir. Elle... elle partit je ne sais où et elle épousa, il me semble... un ingénieur. C’est d’un intérêt secondaire.
--Et vous n’allez jamais chez Alexandra Pétrovna?
Romachov prononça ces mots à voix très basse, mais les deux officiers frissonnèrent en les entendant, et pendant longtemps ils ne purent détourner leurs yeux l’un de l’autre. Pendant ces quelques secondes, toutes les barrières que la ruse, la dissimulation et l’impénétrabilité dressent d’ordinaire entre les hommes semblèrent se lever entre eux, et, réciproquement, ils déchiffrèrent, en toute liberté, leurs âmes. Instantanément, ils comprirent mille choses dont ils avaient jusqu’alors fait mystère, et toute leur conversation de ce jour prit soudain un sens particulier, profond et presque tragique.
--Comment? Et vous... aussi?--dit enfin tout doucement Nazanskiï, avec une expression de terreur folle dans les yeux.
Mais il se ressaisit aussitôt et s’écria avec un rire affecté:
--Fi donc, quel malentendu! Nous nous sommes, l’un et l’autre, éloignés de notre sujet. La lettre que je vous ai montrée a été écrite, il y a cent ans, et cette femme vit actuellement bien loin, bien loin... dans la Transcaucasie, je crois. Ainsi donc, où en étions-nous restés?
--Il est temps que je rentre chez moi, Vassiliï Nilytch, il est tard, dit Romachov en se levant.
Nazanskiï n’essaya pas de le retenir. Ils prirent congé, sans froideur, ni sécheresse, mais comme honteux l’un de l’autre. Romachov était maintenant plus convaincu que jamais que la lettre avait été écrite par Chourotchka. En retournant chez lui, il songeait sans cesse à cette lettre et ne pouvait démêler la nature des sentiments qu’elle avait éveillés en lui. Il était jaloux de Nazanskiï, jaloux du passé, il éprouvait une mauvaise et triomphante pitié à l’égard de Nicolaiev, mais en même temps il nourrissait un nouvel espoir indéfini, vague, mais doux et engageant. Cette lettre semblait le mettre en possession de quelque fil mystérieux, invisible, qui le conduisait vers l’avenir.
Le vent s’était calmé.
Un profond silence remplissait la nuit dont l’obscurité semblait chaude et veloutée. Une vie secrète et créatrice se devinait dans la vivacité de l’air, la tranquillité des arbres invisibles, l’odeur de la terre. Romachov marchait sans voir la route, et il s’attendait sans cesse à ce qu’un souffle chaud et puissant lui caressât le visage. Et son âme évoquait jalousement les clairs et irrévocables printemps de son enfance, enviait innocemment son pur et cher passé.
En arrivant chez lui, il y trouva une courte lettre de Raïssa Alexandrovna Peterson. Dans un style ridiculement ampoulé, elle lui reprochait sa noire trahison, prétendait tout savoir, et le menaçait des terribles vengeances dont est capable un cœur de femme meurtri.
«Je sais ce qu’il me reste à faire!--écrivait-elle. Si je ne meurs pas de consomption à la suite de votre lâche conduite, soyez sûr que je me vengerai cruellement. Vous croyez peut-être que personne ne sait où vous passez toutes vos soirées. Aveugle! Les murs ont des oreilles. Je suis chacun de vos pas. D’ailleurs, malgré vos belles manières et toute votre éloquence, vous n’obtiendrez rien là-bas, et vous n’aboutirez qu’à vous faire mettre à la porte comme un chien par N... En tout cas, je vous conseille d’être plus circonspect avec moi. Je ne suis pas de ces femmes qui pardonnent les outrages qu’on leur fait.
Je sais manier le poignard. Je suis née près du Caucase!!!
RAÏSSA.
«Autrefois vôtre et maintenant à personne.»
«_P.-S._--Ne manquez pas de venir samedi au mess. Il est nécessaire que nous ayons ensemble une explication. Je vous réserve le troisième quadrille, mais, cette fois, ce n’est plus selon nos conventions!
«R. P.»
Telle une émanation marécageuse, la lecture de cette lettre idiote rappela à Romachov la stupidité et la trivialité de la vie de province avec ses cancans pleins de méchanceté. Il lui semblait qu’il était couvert de la tête aux pieds de la boue gluante et inlavable dont l’avait souillé cette liaison avec une femme qu’il n’aimait pas, liaison qui durait depuis près de six mois. Il se jeta sur son lit, accablé et pour ainsi dire écrasé par les incidents de cette journée, et, s’assoupissant, il se remémora, en se les appliquant à lui-même, les paroles qu’avait prononcées Nazanskiï pendant la soirée: «Ses pensées étaient grises comme le drap des capotes de soldat.»
Il s’endormit bientôt d’un lourd sommeil, et revit en rêve les jours bénis de son enfance, ce qui depuis quelque temps lui arrivait chaque fois qu’il éprouvait une grosse contrariété. Les laideurs, les chagrins et la monotonie de la vie disparaissaient. Son corps redevenait vigoureux, son âme lumineuse et pure exultait d’une joie inconsciente. Au centre du monde, lui aussi pur et lumineux, les chères et familières rues de Moscou resplendissaient de ce merveilleux éclat que l’on ne perçoit qu’en songe. Mais, quelque part, au bout de ce monde radieux, tout là-bas à l’extrême horizon, demeurait une sinistre tache sombre; la petite ville morne et grise, avec les fatigues du service, l’ennui des écoles de compagnie, la bassesse des saouleries au mess, le dégoût d’une liaison fastidieuse, la détresse de la solitude. La vie entière bruissait et étincelait de joie, mais tel un noir fantôme, l’hostile tache sombre guettait Romachov et attendait son tour. Et solitaire, le petit Romachov, innocent, pur, insouciant, versait des larmes de rage sur son double qui semblait se diluer dans cette maligne obscurité.
Au milieu de la nuit il se réveilla et s’aperçut que son oreiller était humide de larmes. Il ne réussit pas tout de suite à les retenir et, longtemps encore, elles coulèrent chaudes et rapides le long de ses joues.
VI
A l’exception de quelques ambitieux et intrigants, tous les officiers faisaient leur service comme une corvée obligatoire, désagréable et répugnante, qui les accablait et qu’ils n’aimaient pas. Les officiers subalternes, tels des écoliers, arrivaient en retard à l’exercice, et s’esquivaient en catimini dès qu’ils pouvaient le faire sans risquer d’être punis. Les commandants de compagnie, pour la plupart chargés de famille, absorbés dans les inquiétudes domestiques et les romans de leurs femmes, écrasés par une misère noire et par une existence au-dessus de leurs ressources, gémissaient sous le poids des dépenses excessives et des traites. Ils cherchaient des expédients pour payer leurs dettes, creusant un trou pour en boucher un autre. Beaucoup d’entre eux se décidaient--et la plupart du temps sur les instances de leurs femmes--à faire des emprunts à la caisse de la compagnie ou aux salaires dus aux soldats pour des travaux effectués en dehors du service; d’autres retenaient pendant des mois et même des années les lettres chargées adressées aux soldats, lettres que, d’après le règlement, ils devaient décacheter. Quelques-uns vivaient avec les gains qu’ils faisaient en jouant au _vinte_, au pharaon, au lansquenet; d’aucuns trichaient au jeu; on le savait, mais on fermait les yeux. En outre, tous s’adonnaient fortement à l’ivrognerie, soit au mess, soit dans les réunions qu’ils organisaient, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre: certains même, dans le genre de Sliva, se grisaient seuls.
Dans ces conditions, les officiers n’avaient même plus le temps de remplir sérieusement leurs devoirs professionnels. Ordinairement, le mécanisme intérieur de la compagnie était mis en mouvement et réglé par le sergent-major; il dirigeait toute la comptabilité et, par suite, tenait imperceptiblement, mais solidement son commandant de compagnie dans ses mains musculeuses et expertes. Les capitaines faisaient leur service avec le même dégoût que les officiers subalternes, et «serraient la vis aux _fendrik_» uniquement pour sauvegarder leur prestige ou manifester leur autorité.
Les chefs de bataillon ne faisaient absolument rien, surtout pendant l’hiver. Il existe dans l’armée deux emplois intermédiaires, celui de commandant de bataillon et celui de commandant de brigade, dont les titulaires ont une situation des plus vagues et des plus inactives. Pendant l’été, les chefs de bataillon devaient, il est vrai, s’occuper de l’instruction de leur unité, participer aux exercices de régiment et de division, et partager les fatigues des manœuvres. Ils passaient leurs loisirs au casino, lisant l’_Invalide_[16] avec assiduité, se disputant au sujet de l’avancement et jouant aux cartes. Ils se laissaient volontiers régaler par les officiers subalternes, organisaient chez eux de petites soirées, et faisaient leur possible pour trouver des maris à leurs nombreuses filles.
[16] Le _Rousskiï Invalid_ (Invalide Russe), journal militaire, organe du Ministère de la Guerre.--H. M.
Cependant, avant les grandes revues, tous les officiers, grands et petits, déployaient plus de zèle et se secouaient les uns les autres. Alors, on ne connaissait plus de repos; on cherchait à rattraper le temps perdu en augmentant la durée des exercices et en déployant une énergie aussi intensive que ridicule. On ne tenait plus aucun compte des forces physiques des soldats, que l’on obligeait à manœuvrer jusqu’à épuisement. Les capitaines traitaient durement les officiers subalternes et les invectivaient; ces derniers lançaient gauchement des jurons d’une obscénité outrée, et les sous-officiers, devenus aphones à force de tempêter, tapaient sur leurs hommes. Ils n’étaient d’ailleurs pas les seuls à lever la main sur les soldats.
Durant cette période d’angoisse, tout le régiment, depuis le colonel jusqu’au plus houspillé et au plus harassé des ordonnances, aspirait au repos du dimanche avec ses heures supplémentaires de sommeil comme à une félicité paradisiaque.
En ce moment le régiment se préparait très activement à la revue de printemps. On savait d’une façon certaine qu’elle serait passée par le commandant du corps d’armée, général très exigeant, dont les écrits sur la guerre des carlistes et sur la campagne franco-allemande de 1870-1871--auxquelles il avait pris part en qualité de volontaire--faisaient autorité parmi les spécialistes. Ses ordres, rédigés dans un style lapidaire à la Souvorov, jouissaient d’une notoriété encore plus grande: il y cinglait ses subordonnés en faute de grossiers et cuisants sarcasmes, que les officiers redoutaient plus que n’importe quelle peine disciplinaire. Aussi depuis quinze jours, travaillait-on dans les compagnies avec une activité fébrile, et le dimanche était impatiemment attendu aussi bien des officiers épuisés de fatigue que des soldats hébétés de mauvais traitements.
Ses arrêts gâtaient à Romachov tout le charme de ce doux repos. Il se réveilla de grand matin et, malgré ses efforts, il ne parvint pas ensuite à se rendormir. Il s’habilla avec nonchalance, but son thé avec dégoût et, une fois même attrapa grossièrement Gaïnane qui, comme toujours, était gai, pétulant et maladroit comme un jeune chien.
En vareuse grise déboutonnée, Romachov tournaillait dans sa chambre, heurtant de ses pieds son lit et de ses coudes l’étagère vacillante et poussiéreuse. Pour la première fois depuis dix-huit mois--et cela par suite d’une circonstance malheureuse et fortuite--il restait en tête à tête avec lui-même. Il en avait jusqu’alors été empêché par les exercices, le service, les soirées au mess, les parties de cartes, ses assiduités auprès de la Peterson, et ses visites chez les Nicolaiev. Quelquefois, quand il lui arrivait d’avoir une heure entièrement libre, Romachov, accablé par l’ennui et par le désœuvrement, semblait avoir peur de lui-même et s’empressait de se rendre au mess ou chez des amis, ou simplement de sortir dans la rue, jusqu’à ce qu’il rencontrât quelque camarade célibataire avec lequel il finissait toujours par aller boire. Ce matin-là, il se sentait angoissé à la pensée d’avoir en perspective une journée entière d’isolement, et il ne lui venait à l’esprit que de baroques, d’inopportunes, de futiles idées.
En ville, les cloches sonnaient la dernière messe, et Romachov entendait leurs tintements mélancoliques. La fenêtre donnait sur un jardin rempli d’un grand nombre de merisiers en fleurs, arrondis et touffus, donnant l’illusion d’un troupeau de moutons blancs comme neige, ou d’un essaim de petites filles tout de blanc habillées. Parmi eux de sveltes peupliers dressaient çà et là leurs branches qui semblaient implorer le ciel, et de vieux châtaigniers déployaient leurs larges cimes en forme de coupoles: ces grands arbres paraissaient encore noirs et dénudés, mais commençaient pourtant à se couvrir d’un tendre et joyeux duvet jaunâtre presque imperceptible à l’œil. La matinée était claire, splendide, baignée d’une clarté mouillée. Les branches frissonnaient et se balançaient lentement. On les devinait caressées par un souffle frais qui se jouait avec elles et batifolait avec les fleurs.
De sa fenêtre, Romachov apercevait à droite, à travers la grande porte du jardin, une partie de la rue boueuse et noire, avec une palissade la bordant de l’autre côté. Le long de cette clôture passaient lentement des gens posant avec précaution leurs pieds aux endroits les plus secs: «Ils ont toute une journée devant eux, pensait l’officier en les suivant du regard avec envie, c’est pour cela qu’ils ne se pressent pas. Toute une journée de liberté!»
Et soudain il se sentit pris du désir irrésistible, exacerbant jusqu’aux larmes, de s’habiller sur-le-champ et de sortir de sa chambre. Il ne se sentait pas comme d’habitude attiré par le mess, mais éprouvait simplement le besoin de se promener, de respirer. Il paraissait apprécier, pour la première fois, tout le prix de la liberté et s’étonnait du bonheur que peut procurer la simple possibilité d’aller où l’on veut, d’enfiler la première ruelle venue, d’arpenter la place ou d’entrer à l’église, sans craindre les conséquences de ses actes. Cette liberté de mouvements lui apparut soudain comme une des plus grandes fêtes de l’âme.
En même temps il se rappela que dans sa tendre enfance, avant son entrée au Corps des Cadets, sa mère le punissait en l’attachant à son lit au moyen d’un fil ténu. Elle s’en allait et le petit Romachov demeurait docilement dans cette position pendant des heures entières. D’autres fois il n’eût pas hésité une seconde à se sauver pour toute la journée de la maison, en dégringolant s’il le fallait du second étage le long d’une gouttière. Souvent il s’était ainsi échappé et avait emboîté le pas jusqu’à l’autre bout de Moscou à quelque musique militaire ou à quelque enterrement. Plus d’une fois il avait chipé à sa mère, à l’intention de camarades plus âgés, du sucre, des confitures et des cigarettes. Mais en l’occurrence le fil exerçait sur lui une influence bizarre. L’enfant se sentait hypnotisé et craignait de le tirer trop fort de peur qu’il ne se rompît. Il n’agissait pas par crainte du châtiment, ni encore moins par honnêteté ou sous l’impulsion du remords, mais bien sous l’empire d’une véritable hypnose: terreur superstitieuse inspirée par les actes surnaturels, incompréhensibles, des grandes personnes, et semblable à la respectueuse épouvante du sauvage devant le cercle magique du sorcier.