Part 5
--Ne nous oubliez pas. Vous savez qu’ici on est toujours heureux de vous voir. Au lieu de vous griser avec votre Nazanskiï, venez plutôt chez nous. Seulement, rappelez-vous qu’avec vous nous ne nous gênons pas.
Il n’eut conscience de ces paroles et ne les comprit qu’une fois sorti dans la rue.
--Oui, avec moi on ne se gêne pas,--murmura-t-il avec cette susceptibilité amère et maladive à laquelle sont enclins les jeunes gens de son âge remplis d’amour-propre.
V
Romachov descendit le perron. La nuit semblait devenue encore plus noire, plus profonde et plus chaude. Le sous-lieutenant marchait à tâtons, se retenant des mains à la palissade en attendant que ses yeux fussent habitués aux ténèbres. A ce moment, la porte conduisant à la cuisine des Nicolaiev s’ouvrit soudain, jetant pour un instant dans l’obscurité un large rais de lumière jaunâtre. Des pas clapotèrent dans la boue et Romachov entendit la voix courroucée de Stépane, l’ordonnance des Nicolaiev.
--Il vient tous les jours, tous les jours. Et pourquoi diable vient-il?...
Un autre soldat inconnu du sous-lieutenant répondit avec indifférence, dans un long et paresseux bâillement:
--En voilà une affaire, frère... Et tout cela, c’est parce qu’ils vivent trop bien... Allons, au revoir, Stépane.
--Au revoir, Baouline. Viens me voir un de ces jours.
Romachov se colla à la palissade. Il rougit de honte, malgré l’obscurité; tout son corps se couvrit soudain de sueur et il crut que des milliers d’aiguilles lui piquaient la peau aux jambes et sur le dos: «C’est fini! je suis la risée même des ordonnances!» pensa-t-il avec désespoir. Immédiatement il repassa dans son esprit toute la soirée et dans différentes expressions dans le ton des phrases, dans les coups d’œil qu’avaient échangés entre eux les maîtres de maison, il vit subitement beaucoup de petits détails qu’il n’avait pas remarqués auparavant et qui maintenant lui semblaient prouver qu’on faisait peu de cas, qu’on se moquait et qu’on en avait assez de lui, visiteur importun.
--Quelle honte! quelle honte! chuchota le sous-lieutenant sans bouger de place. En être arrivé à ce point qu’on ait de la peine à te supporter quand tu viens... Non, assez. Maintenant je sais parfaitement qu’en voilà assez!
La lumière du salon des Nicolaiev s’éteignit:
«Les voilà dans leur chambre à coucher», pensa Romachov et avec une lucidité extraordinaire, il se les représenta s’apprêtant à se coucher, se déshabillant l’un à côté de l’autre avec l’indifférence habituelle et l’absence de pudeur de gens mariés depuis longtemps. Il crut les entendre parler de lui. Vêtue seulement d’un jupon, elle peigne, devant une glace, sa chevelure pour la nuit. Vladimir Éfimytch, assis sur le lit, en caleçon et en chemise, enlève ses bottes et, rougissant sous ses efforts, déclare d’un ton fâché et endormi: «Tu sais, Chourotchka, j’en ai plein le dos de ton Romachov. Je ne comprends vraiment pas quel intérêt tu éprouves à le fréquenter.» Mais Chourotchka, tout en conservant une épingle à cheveux à la bouche, lui rétorque dans la glace, sans se retourner: «Ce n’est nullement _mon_ mais _ton_ Romachov!...»
Cinq minutes s’écoulèrent avant que Romachov, angoissé par ces amères réflexions, se décidât à se remettre en marche. Il longea, en se glissant à pas de loup, la longue palissade qui entourait la maison des Nicolaiev, retirant avec précaution ses pieds de la boue, comme s’il craignait d’être entendu et surpris en train de commettre une mauvaise action. Il ne voulait pas encore rentrer chez lui, il se sentait pris de dégoût au souvenir de son étroite et longue chambre à fenêtre unique et de tous les hideux objets qui la meublaient: «Je vais aller chez Nazanskiï, exprès pour la mortifier», résolut-il inopinément, et sur-le-champ il en ressentit une certaine satisfaction de vengeance: «Elle m’a reproché mon amitié pour Nazanskiï, eh bien, tant pis, pour la narguer, je vais chez lui!...»
Levant les yeux vers le ciel et serrant fortement sa main sur sa poitrine, il se dit avec chaleur en lui-même: «Je jure, oui, je jure que je suis allé chez eux pour la dernière fois. Je ne veux plus subir une pareille humiliation. Je le jure!»
Et immédiatement, à son habitude, il ajouta mentalement: «Ses yeux noirs expressifs étincelaient de résolution et de mépris»,--bien que ses yeux ne fussent pas noirs, mais tout banalement jaunâtres et cerclés de vert!
Nazanskiï occupait une chambre dans l’appartement d’un de ses camarades, le lieutenant Zegrjt. Ce Zegrjt était très probablement le plus ancien lieutenant de toute l’armée russe, bien qu’il fît son service d’une façon irréprochable et qu’il eût pris part à la campagne des Balkans. Par une fatalité inexplicable, il n’avait pas eu d’avancement. Il était veuf avec quatre petits enfants et arrivait pourtant à joindre les deux bouts avec sa solde de quarante-huit roubles. Il occupait de grands appartements dont il sous-louait les chambres à des officiers célibataires; il tenait une pension, élevait des poules et des dindons et savait acheter, à bon marché et en temps opportun, le bois de chauffage. Il faisait prendre lui-même des bains à ses enfants dans des auges, les soignait avec les médicaments d’une petite pharmacie domestique, et leur confectionnait, à la machine à coudre, des blouses, des culottes et des chemises. Avant son mariage, Zegrjt, ainsi d’ailleurs que de nombreux officiers célibataires, aimait beaucoup à faire de petits ouvrages de dames, et aujourd’hui c’était la dure nécessité qui l’obligeait à s’en occuper. Les mauvaises langues prétendaient même qu’il tirait profit de ses ouvrages manuels en les vendant secrètement.
Mais, malgré tous ces petits expédients Zegrjt se trouvait dans une situation précaire. Ses volailles mouraient de maladies épizootiques, ses chambres restaient sans locataires, ses pensionnaires se plaignaient fortement de la mauvaise nourriture et ne payaient pas. Périodiquement quatre fois par an, on pouvait voir l’efflanqué et barbu Zegrjt, le visage défait et couvert de sueur, courir de par la ville dans l’espoir de trouver à emprunter quelque argent: il portait alors sur l’oreille sa casquette et le collet de son antique raglan,--modèle Nicolas Ier, datant d’avant la guerre des Balkans,--flottait sur ses épaules comme une aile déployée.
Cette fois, les chambres de Zegrjt étaient éclairées, et à travers une fenêtre, Romachov l’aperçut, assis à une table ronde au-dessus de laquelle était suspendue une lampe. Il tenait très bas inclinée sa tête chauve au visage doux, fané et sillonné de rides, et brodait au coton rouge, une pièce de toile--sans doute un devant de chemise petite-russienne. Romachov tambourina sur les vitres. Zegrjt tressaillit, mit son ouvrage de côté, et s’approcha de la fenêtre.
--C’est moi, Adam Ivanovitch. Ouvrez-moi pour une seconde, dit Romachov.
Zegrjt grimpa sur le rebord de la fenêtre et passa son crâne dénudé et sa barbe rare à travers le vasistas:
--C’est vous, sous-lieutenant Romachov? Qu’y a-t-il?
--Nazanskiï est-il chez lui?
--Oui, oui. Où voulez-vous qu’il aille? Ah! Seigneur! (la barbe de Zegrjt commença à s’agiter dans le vasistas) il se fiche de moi, votre Nazanskiï. Voici plus d’un mois que je lui envoie son dîner, et au lieu d’argent il ne me donne que des promesses. Quand il a emménagé, je l’ai instamment prié, pour éviter des malentendus...
--Oui, oui, oui... parfaitement... interrompit distraitement Romachov. Mais, dites-moi, dans quel état est-il? Peut-on le voir?
--Je pense que oui... Il se promène toujours dans sa chambre.--Zegrjt écouta un instant. Tenez, je l’entends marcher. Vous comprenez, je lui ai dit catégoriquement: pour éviter des malentendus, nous conviendrons que le paiement...
--Pardon, Adam Ivanovitch, un instant, interrompit de nouveau Romachov. Si vous le permettez, je reviendrai une autre fois; aujourd’hui je suis très pressé...
Il poussa plus avant et disparut derrière une encoignure. Au fond d’un petit jardin, la chambre de Nazanskiï était éclairée. L’une des fenêtres était grande ouverte. Nazanskiï, sans tunique, en chemise, le col déboutonné, allait et venait dans sa chambre à pas rapides; sa silhouette blanche et sa tête aux cheveux roux apparaissaient et disparaissaient alternativement. Romachov enjamba la clôture du petit jardin et appela son camarade.
--Qui est là? demanda en se penchant à la fenêtre Nazanskiï, fort tranquillement et comme s’il s’attendait à cet appel. Ah! c’est vous, Iouriï Alexéitch? Attendez: la porte est éloignée et il fait très sombre. Escaladez plutôt la fenêtre. Donnez-moi la main.
La chambre de Nazanskiï était encore plus misérable que celle de Romachov: entre les fenêtres, le long du mur, un méchant lit de fer, bas et étroit, courbé en arc et dont toute la literie paraissait consister en une unique couverture rose; contre un autre mur, une table de bois blanc et deux grossiers tabourets. A l’un des angles de la chambre, était solidement fixée une très étroite armoire, en forme de vitrine à icones; aux pieds du lit, s’étalait une valise en cuir fauve entièrement recouverte d’étiquettes de chemin de fer. En dehors de ces objets, à l’exception d’une lampe posée sur la table, il n’y avait aucun autre meuble dans la chambre.
--Bonjour, mon cher,--dit Nazanskiï, en serrant et secouant fortement la main de Romachov, et en le fixant de ses beaux yeux bleus rêveurs.--Asseyez-vous donc, là, sur le lit. Vous avez appris que j’ai demandé un congé pour cause de maladie?
--Oui, Nicolaiev vient de m’en parler.
De nouveau Romachov se rappela les affreuses paroles de l’ordonnance Stépane, et son visage se fronça douloureusement.
--Oh! vous êtes allé chez les Nicolaiev?--demanda soudain Nazanskiï avec une vivacité et un intérêt visibles.--Vous y allez souvent?
Par un sentiment instinctif de prudence que provoquait le ton insolite de cette question, Romachov se crut obligé de mentir et répondit négligemment:
--Non, pas du tout. J’y suis allé par hasard, en passant.
Nazanskiï, qui marchait toujours en long et en large dans la chambre, s’arrêta devant l’armoire et l’ouvrit. Sur un rayon, il y avait une carafe de vodka et une pomme découpée en tranches minces et régulières. Tournant le dos à son hôte, il remplit précipitamment un petit verre et l’avala. Romachov vit son dos frissonner convulsivement sous la toile légère de sa chemise.
--Voulez-vous quelque chose?--demanda Nazanskiï en montrant l’armoire. Je ne suis pas riche en provisions, mais, si vous avez faim, on peut faire une omelette.
--Je vous remercie, je mangerai plus tard.
Nazanskiï, les mains dans les poches, reprit sa promenade. Après avoir traversé deux fois la chambre, il se mit à parler comme s’il continuait une conversation interrompue un instant auparavant.
--Oui, je ne cesse de marcher et de réfléchir. Et vous savez, Romachov, je suis heureux. Demain, au régiment, tout le monde dira que j’ai la maladie de l’ivrognerie. Ma foi, c’est vrai si l’on veut, mais ce n’est pas tout à fait exact. En ce moment, je suis heureux, je ne suis nullement malade et je ne souffre pas. En temps ordinaire, mon intelligence et ma volonté sont étouffées. Je me trouve alors misérable, peureux, et je deviens sot, chagrin, prudent et raisonnable. Je déteste, par exemple, le service militaire, et pourtant je sers. Pourquoi est-ce que je sers? Le diable le sait, pourquoi! Parce que, dès mon enfance, on m’a ressassé et qu’aujourd’hui tout le monde autour de moi répète que dans la vie, l’important, c’est de servir, de bien manger et d’être bien vêtu. Quant à la philosophie, dit-on, c’est une chose idiote, bonne pour celui qui n’a rien à faire, et à qui sa maman a laissé de la fortune. Et je fais des choses qui me répugnent, j’exécute, par peur de mourir de faim, des ordres que je trouve parfois cruels et parfois stupides. Mon existence est monotone comme une palissade et grise comme le drap des capotes de soldat. Impossible--je ne dis pas de raisonner à haute voix--mais seulement de méditer sur l’amour, la beauté, la nature, sur l’égalité et le bonheur des hommes, sur la poésie, sur Dieu. On se moque de moi; ha, ha, ha! toujours de la philosophie! Il est ridicule, grotesque et illicite à un officier de ligne de penser à des choses élevées. C’est de la philosophie, que diable, et par conséquent, un absurde galimatias, un bavardage oiseux et stupide.
--Et cependant, c’est la chose capitale dans la vie, déclara d’un air pensif Romachov.
--Mais voici venir cette heure qu’ils appellent d’un nom si dur, continua, sans l’écouter, Nazanskiï qui marchait toujours en long et en large et, par moments, faisait des gestes persuasifs, en se tournant d’ailleurs, non pas vers Romachov, mais vers les deux angles opposés de sa chambre, sur lesquels il se dirigeait alternativement.
--Cette heure, c’est celle de ma liberté, Romachov, de la liberté de mon âme, de ma volonté et de mon intelligence. Je vis alors d’une vie étrange peut-être, mais en tous cas, profonde et merveilleuse. Tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai lu, tout ce dont j’ai entendu parler, s’anime soudain en moi, revêt un extraordinaire éclat, acquiert un sens profond, insondable. Ma mémoire devient comme un musée de précieuses découvertes. Comprenez-vous, je suis alors un véritable Rothschild! Je prends le premier sujet qui me vient à l’esprit et je le scrute longuement, profondément, voluptueusement: personnes, rencontres, caractères, livres, femmes,--ah! surtout les femmes et l’amour...! Parfois, je songe aux grands hommes disparus, aux martyrs de la science, aux sages, aux héros ainsi qu’à leurs paroles sublimes. Parfois aussi, et bien que je ne croie pas en Dieu, je songe aux saints, aux ascètes, aux martyrs et me remémore d’édifiants canons et de touchantes litanies. J’ai passé par le petit séminaire, mon cher, et possède une mémoire étonnante! Eh bien! quand je réfléchis à toutes ces choses, il m’arrive de ressentir si violemment la joie ou le chagrin d’autrui, ou encore l’éternelle beauté d’une belle action que je me mets à marcher solitaire, comme en ce moment, et à pleurer... à pleurer à chaudes larmes...!
Romachov se leva doucement du lit et vint s’asseoir sur le rebord de la fenêtre ouverte, le dos et les pieds appuyés sur les jambages opposés de la croisée. L’éclairage de la chambre faisait paraître l’obscurité de la nuit plus dense et plus mystérieuse. Un vent chaud, impétueux, mais sourd, agitait sous la fenêtre le noir feuillage des buissons. Et dans cet air doux, saturé d’étranges aromes printaniers, dans cette silencieuse obscurité, dans ces trop brillantes et quasi chaudes étoiles, on sentait une fermentation secrète et passionnée, on devinait la soif de la maternité et la prodigue volupté de la terre, des plantes, des arbres, de tout un monde.
Nazanskiï continuait sa promenade et ses discours, sans regarder Romachov et comme s’adressant aux parois et aux angles de la pièce:
--Durant ces heures, mes pensées courent capricieuses, variées, inattendues. Mon esprit devient vif et subtil, mon imagination, un véritable torrent! Toutes les choses, toutes les personnes que j’évoque se dressent devant moi avec autant de relief et de précision que si je les observais dans une chambre noire. Je sais, je sais, mon cher, que cette exacerbation des sens, cette illumination spirituelle n’est, hélas! pas autre chose que l’action physiologique de l’alcool sur le système nerveux. Tout d’abord, lorsque je connus, pour la première fois, cette admirable poussée de vie intérieure, je fus tenté d’y voir l’Inspiration elle-même. Mais non, elle n’est ni créatrice, ni même durable. Ce n’est qu’un processus maladif, un afflux soudain qui, chaque fois, ronge de plus en plus le fond de l’âme. Cependant cette démence m’est douce et... au diable soient la prudence salvatrice et la sotte espérance de vivre cent dix ans et d’être signalé dans les échos de quelque journal comme curieux exemple de longévité... Je suis heureux, et tout est dit!
Nazanskiï s’approcha de nouveau de l’armoire, l’ouvrit, lampa un verre et la referma soigneusement. Paresseusement, presque inconsciemment, Romachov se leva et l’imita.
--A quoi songiez-vous lorsque je suis arrivé, Vassiliï Nilytch? demanda Romachov en reprenant sa place sur le rebord de la fenêtre.
Mais Nazanskiï ne sembla pas entendre sa question.
--Ainsi, par exemple, quelle jouissance de songer aux femmes! s’exclama-t-il en adressant un large geste persuasif à l’angle devant lequel l’amenait sa promenade.--Et lorsque je songe à elles, aucune mauvaise pensée ne salit ma rêverie. Pourquoi? Il ne faut jamais--même en pensée, rendre quelqu’un complice d’une méchanceté ou, ce qui est pire, d’une malpropreté. Bien souvent, je songe aux femmes pures, tendres et délicates, à leurs larmes sereines et à leurs délicieux sourires, je songe aux jeunes et chastes mères, aux amantes qui affrontent la mort par amour, aux belles, innocentes et fières jeunes filles dont l’âme, d’une blancheur de neige, n’ignore ni ne redoute rien. Il n’y a pas de femmes semblables. Ou plutôt, je me trompe. Il doit y en avoir, mais ni vous ni moi ne les connaîtrons jamais. Vous encore, peut-être, mais moi, jamais.
Arrêté devant Romachov, il le regardait fixement, mais l’expression rêveuse de ses yeux et le sourire indécis qui errait autour de ses lèvres, prouvaient qu’il n’apercevait pas son interlocuteur. Jamais encore, même à ses meilleures minutes de sobriété, Nazanskiï n’avait montré à Romachov un visage aussi beau, aussi séduisant. Ses cheveux blonds tombaient en grosses boucles autour de son grand et beau front pur, sa barbe rousse de forme rectangulaire ondulait comme gaufrée; sa tête élégante et massive, au cou découvert et d’un noble dessin, rappelait celle d’un de ces héros ou de ces sages grecs que Romachov avait admirés quelque part sur des gravures. Ses yeux bleus, clairs, légèrement humides, pétillaient d’esprit et de bonté. Il n’était pas jusqu’à la couleur de ce beau visage régulier, d’un rose tendre, qui ne fût un sujet d’émerveillement et seul un œil très exercé eût pu deviner dans cette fraîcheur apparente, ainsi que dans une certaine bouffissure des traits, un résultat de l’inflammation alcoolique du sang.
--L’amour! Quel abîme de mystère! Quelle jouissance, quelle souffrance aiguë et douce à la fois! s’enthousiasma soudain Nazanskiï.
Dans son agitation, il s’empoigna par les cheveux et se lança de nouveau vers un angle de la pièce, mais avant de l’atteindre, s’arrêta brusquement, se retourna vers Romachov et partit d’un joyeux éclat de rire. Le sous-lieutenant l’observa avec inquiétude.
--Je me rappelle une bien amusante histoire,--reprit Nazanskiï d’un ton simple et bon enfant. C’est curieux comme mon esprit saute d’un sujet à l’autre. Je me trouvais un beau jour près de Riazan à l’embarcadère des vapeurs de l’Oka. Comme j’avais vingt-quatre heures à attendre--c’était à l’époque de la crue printanière--je m’installai confortablement au buffet. Au comptoir trônait la fille du tenancier, gamine de dix-huit ans environ, pas jolie, marquée de petite vérole, charmante pourtant avec ses yeux noirs, ses manières prestes et son ravissant sourire. Nous n’étions que trois dans la salle: elle, moi et un petit télégraphiste blondasse. Car je ne compte pas le père de la belle, grosse tête rouge de vieux dogue rageur, qui ne sortit guère de la coulisse. Il se montrait rarement, bâillait, se grattait le ventre sous son gilet, n’arrivait pas à se déciller les yeux et au bout de deux minutes retournait à son somme. Mais le télégraphiste, lui, apparaissait continuellement. Je le vois encore, appuyé des deux coudes sur le comptoir et gardant le silence. Elle aussi se taisait et regardait par la fenêtre le fleuve débordé. Tout à coup, le jouvenceau entonnait avec volubilité:
«Dis-moi ce qu’est l’amour, Ce sentiment céleste Qui nous trouble les sens...»
et retombait dans le silence. Au bout de cinq minutes, elle fredonnait à son tour: «Dis-moi ce qu’est l’amour?», motif archi-rebattu, souvenir sans doute de quelque opérette qu’ils étaient allés--à pied probablement--entendre ensemble à la ville. Donc ils chantaient et se taisaient alternativement. Puis, tout en regardant par la fenêtre, elle oubliait, comme par mégarde, sa main sur le comptoir, et lui la pressait dans la sienne et lui caressait les doigts les uns après les autres. Ensuite la chanson reprenait: «Dis-moi ce qu’est l’amour.» Et cela dura une journée entière. J’avoue qu’alors cet «amour» finit par me porter singulièrement sur les nerfs, tandis que maintenant je suis ému en l’évoquant. Songez que leurs galanteries duraient sans doute depuis quinze jours et se prolongèrent probablement un mois encore après mon passage. Et je ne compris que longtemps après quel joyeux rayon de lumière jetait cette amourette dans leur pauvre vie mesquine, cent fois plus médiocre encore que notre stupide existence!... Au reste... Attendez, Romachov. Mes idées s’embrouillent. A quel propos ai-je amené ce télégraphiste en mon discours?
De nouveau Nazanskiï s’approcha de l’armoire, mais cette fois il ne but pas et, tournant le dos à Romachov, il se frotta douloureusement le front et serra fortement ses tempes dans sa main droite. Ce geste nerveux avait quelque chose de pitoyable, d’impuissant, d’humilié.
--Vous parliez de l’amour, cet abîme, ce mystère, cette joie, lui fit ressouvenir Romachov.
--Oui, l’amour!--s’exalta Nazanskiï. Il avala rapidement un petit verre, se détourna de l’armoire, les yeux enflammés et s’essuya rapidement les lèvres à la manche de sa chemise.--L’amour! qui comprend ce sentiment? On en a fait, ou plutôt, nous autres officiers en avons fait un thème d’ordurières opérettes, d’infâmes cartes postales, de scabreuses anecdotes et d’exécrables poésies. J’ai eu hier la visite de Ditz. Assis à la place que vous occupez en ce moment, il parlait des femmes en jouant avec son pince-nez d’or. Romachov, mon cher, si les animaux, les chiens par exemple, avaient le don de comprendre la parole humaine, et que l’un d’entre eux eût entendu hier les discours de Ditz, je vous assure qu’il se serait sauvé de honte. Vous savez, Ditz est un excellent garçon--comme tout le monde d’ailleurs--mais il se gêne de parler autrement des femmes, dans la crainte de perdre sa renommée de cynique, de débauché et de séducteur. C’est là une sorte de duperie générale, de fanfaronnade, de présomptueux mépris à l’égard de la femme. Et tout cela provient de ce que la plupart de nous voient dans l’amour, dans la possession, oui, je dis bien, dans la possession définitive de la femme, une sensation grossièrement bestiale, bassement égoïste, une honteuse polissonnerie--ah diable! je ne sais trop comment m’exprimer. Et voilà pourquoi, dans la plupart des cas, la froideur, le dégoût, l’inimitié ont tôt fait de suivre la possession. Voilà pourquoi les hommes ont réservé la nuit à l’amour tout comme au vol et à l’assassinat... Soyez assuré, mon cher, que dans cette affaire, la nature leur tend un piège avec appât et nœud coulant.
--C’est exact, acquiesça tristement Romachov.
--Non, c’est faux--s’emporta Nazanskiï. Je vous dis que c’est faux. La nature en a, comme toujours, génialement ordonné. Il est juste que l’amour soit, pour le lieutenant Ditz, suivi du dégoût et de la satiété, tandis que, pour Dante, il n’est que charmes, que délices, qu’éternel printemps! Et croyez bien que j’ai en vue l’amour dans le sens propre du mot, l’amour purement physique. Mais il est, lui aussi, l’apanage de quelques élus. Voulez-vous un exemple? Tout le monde est doué--plus ou moins--du sens musical, mais des millions de gens n’ont pas ce sens plus développé qu’un poisson, ou que le capitaine Vassiltchenko--et parmi eux, il n’y a qu’un Beethoven. Il en va de même en tout: poésie, art, sagesse... L’amour aussi, je vous l’affirme, a ses sommets accessibles seulement à quelques êtres choisis entre mille millions de mille!