Le duel

Part 19

Chapter 193,658 wordsPublic domain

Mais il ne sut pas refuser: il ne trouvait ni paroles assez décisives, ni d’intonations suffisamment énergiques. Tout en se reprochant sa lâcheté, il suivit mollement Vietkine qui, d’un pas mal assuré, zigzaguait à travers les potagers, foulait aux pieds choux et concombres.

Ce fut une soirée bruyante, folle et désordonnée. On but d’abord au mess; puis on alla en voiture avaler un punch au buffet de la gare, pour retourner ensuite au mess. Au début, Romachov se surveillait. Il s’en voulait d’avoir cédé et ressentait cette impression de dégoût et de malaise qu’éprouve tout homme sensé au milieu d’ivrognes. Les rires lui paraissaient peu naturels, les chants faux, les plaisanteries triviales. Mais le vin chaud qu’il but à la gare lui tourna subitement la tête et le remplit d’une joie bruyante, convulsive. Une nuée grise, faite de millions de paillettes scintillantes, lui couvrit le regard et tout lui parut amusant et parfait.

Les heures passaient comme des secondes: en voyant allumer les lampes, Romachov se rendit vaguement compte que la nuit était venue.

--Messieurs, si nous rendions une visite à ces demoiselles? proposa quelqu’un. Si nous allions tous chez la Schleifer?

--C’est cela, chez la Schleifer, chez la Schleifer! Hourra!

Tout le monde s’agita, dans un bruit de gros rires et de chaises renversées. Tout marchait à souhait ce soir-là. Des phaétons à deux chevaux étaient déjà à la porte, sans que personne sût qui les avait commandés. Depuis un certain temps déjà la raison de Romachov s’effondrait par moments en des gouffres d’ombre d’où elle remontait plus lucide que jamais. Il se vit subitement assis en voiture à côté de Vietkine. Sur la banquette de devant avait pris place un troisième individu dont Romachov dans l’ombre de la nuit n’arrivait pas à distinguer le visage, bien qu’il se penchât vers lui en chancelant. Ce visage sombre tantôt s’allongeait, tantôt devenait de la grosseur d’un poing; mais toujours il lui paraissait très familier. Soudain Romachov partit d’un rire d’automate dont il perçut les éclats comme si quelqu’un d’autre eût ri à ses côtés.

--Tu mens, Vietkine; je sais, frère, où nous allons, dit-il de l’air malin d’un ivrogne. Toi, mon vieux, tu me conduis chez les femmes. Je le sais, mon vieux.

Un autre équipage les dépassa dans un bruit assourdissant. Romachov aperçut vaguement, à la lueur des lanternes, les chevaux bais qui galopaient sans ensemble, le cocher qui faisait tournoyer son fouet au-dessus de sa tête, et quatre officiers qui, cahotés sur leurs sièges, criaient et sifflaient à l’envi.

Romachov eut un éclair de raison, d’une intense lucidité. Ainsi donc il se rendait dans un endroit où des femmes donnent au premier venu leur corps, leurs caresses, le grand mystère de leur amour. «Pour de l’argent, pour un instant! Oh! qu’est-ce que cela fait! Les femmes! les femmes!» criait au fond de son être une voix impatiente, douce et sauvage à la fois. Tel un son lointain à peine perceptible, la pensée de Chourotchka venait se mélanger à cette voix; dans cette coïncidence, il n’y avait rien de bas, d’offensant, mais au contraire quelque chose de réconfortant, de désiré, d’émouvant, qui lui caressait doucement, agréablement, le cœur.

Il allait arriver chez ces êtres inconnus, bizarres, mystérieux et attirants, chez les femmes! Et le rêve secret deviendrait une réalité, et il les regarderait, les prendrait dans ses bras, écouterait leur chant et leur rire tendre, et ce lui serait un incompréhensible, mais délicieux soulagement à cette passion délirante qui l’attirait vers une seule femme au monde, vers elle, vers Chourotchka! Mais il ne se fixait encore aucun but bien défini. Repoussé par une femme, il se sentait irrésistiblement entraîné vers l’amour simple, franc, sans voiles, comme dans les nuits froides les oiseaux de passage sont attirés par les feux d’un phare. Rien de plus.

Les chevaux tournèrent à droite. Le heurt des roues sur le pavé et le grincement des essieux cessèrent subitement. La voiture était fortement cahotée dans les ornières d’un chemin en pente. Romachov ouvrit les yeux. Une profonde vallée s’ouvrait à ses pieds, dans laquelle errait une multitude de petits feux: ils s’évanouissaient derrière les arbres et les maisons invisibles pour réapparaître bientôt: on eût dit une fantastique procession aux flambeaux. Un moment, souffla une brise chaude parfumée d’absinthe; puis une grosse branche noire frôla les têtes et aussitôt les voyageurs sentirent tomber sur eux un froid humide, semblable à l’émanation d’une vieille cave.

--Où allons-nous? interrogea de nouveau Romachov.

--A Zavalié! cria l’officier assis sur la banquette de devant, et Romachov se dit tout étonné:

«Ah! mais, c’est le lieutenant Épifanov. Nous allons chez la Schleifer.»

--N’y êtes-vous donc jamais allé? s’enquit Vietkine.

--Que le diable vous emporte tous deux! cria Romachov.

Mais Épifanov dit en riant:

--Écoutez, Iouriï Alexéievitch, voulez-vous que nous leur disions que vous y venez pour la première fois? «Ah! pas possible! mon chéri! mon petit cœur!» Elles aiment ça. Qu’est-ce que cela peut vous faire?

D’impénétrables ténèbres enveloppèrent de nouveau la raison de Romachov. Et, subitement, sans interruption aucune, il se vit dans une grande salle parquetée, avec des chaises viennoises le long des murs, et deux grands trumeaux dorés. De longues portières d’indienne rouge avec des bouquets jaunes masquaient la porte d’entrée et trois autres conduisaient dans de petites chambres sombres. Des rideaux du même genre flottaient aux fenêtres ouvertes sur l’obscurité d’une cour. Des lampes étaient accrochées aux murs; la pièce était claire, mais enfumée et remplie d’une odeur âcre de cuisine juive, à laquelle se mêlait par instants une fraîche senteur d’herbe mouillée et d’acacia, qui pénétrait par les fenêtres avec des bouffées d’air printanier.

Il y avait là une dizaine d’officiers. Chacun d’eux paraissait chanter, crier, et rire en même temps. Romachov, un sourire de naïve félicité aux lèvres, errait de l’un à l’autre, reconnaissant avec une joyeuse surprise, comme s’il les voyait pour la première fois de la journée: Bek-Agamalov, Lbov, Vietkine, Épifanov, Artchakovskiï, Olizar, d’autres encore. Le capitaine Lechtchenko était présent; il se tenait près de la fenêtre avec son air éternellement humble et triste. Sur la table, apparurent comme par enchantement--tout dans cette soirée ne s’opérait-il pas par magie?--des bouteilles de bière et des flacons d’une épaisse liqueur de cerises. Romachov but, trinqua, embrassa son voisin et sentit que ses mains et ses lèvres étaient devenues visqueuses et sucrées.

Cinq ou six femmes se trouvaient au milieu des officiers. L’une d’elles paraissait avoir quatorze ans: habillée en page, sanglée dans un maillot rose, elle était assise sur les genoux de Bek-Agamalov et jouait avec ses aiguillettes. Une autre grosse blonde, en corsage de soie rouge et jupe foncée, dont le beau visage poudré s’ornait d’épais sourcils noirs, s’approcha de Romachov.

--Mon petit homme, pourquoi êtes-vous si triste? Venez dans ma chambre, dit-elle à voix basse.

Elle s’assit avec désinvolture sur le coin de la table, entrecroisant les jambes. Romachov discerna sous sa jupe les contours d’une puissante cuisse ronde. Ses mains tremblèrent et une sensation de froid lui vint à la gorge. Il demanda timidement:

--Comment vous appelez-vous?

--Moi? Malvina... Indifférente, elle se détourna de l’officier en balançant les jambes.--Offrez-moi une cigarette!

Deux musiciens juifs surgirent on ne sait d’où; l’un avec un violon, l’autre avec un tambourin. Aux accents fastidieux d’une polka mal jouée, Olizar et Artchakovskiï se mirent à danser le cancan. Ils sautaient l’un devant l’autre, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, claquaient des doigts, puis reculaient en écartant les genoux et en se mettant les pouces sous les bras. Avec de grossiers gestes cyniques, ils tortillaient les reins et penchaient indécemment le corps en avant et en arrière. Tout à coup, Bek-Agamalov sauta de sa chaise et cria d’une voix forte, cassante, exaltée:

--Au diable les civelots! Dehors, immédiatement! Filez... filez!

Deux civils se tenaient dans l’encadrement de la porte d’entrée: tous les officiers du régiment les connaissaient, car ils venaient souvent aux soirées du mess. C’étaient des jeunes gens bien élevés, l’un fonctionnaire des finances, l’autre frère de l’huissier du tribunal, petit propriétaire des environs.

Le fonctionnaire eut sur son visage pâle un sourire forcé et insinua poliment en s’efforçant de prendre un ton dégagé:

--Permettez-nous, messieurs, de rester en votre compagnie. Vous me connaissez, messieurs... Je suis Doubetskiï... messieurs... Nous ne vous gênerons pas, messieurs!

--Plus on est de fous, plus on rit! ajouta le frère de l’huissier en riant gauchement.

--A la porte! cria Bek-Agamalov. Marche!...

--Messieurs, débarrassez-nous des civelots! ricana Artchakovskiï.

Un brouhaha s’éleva. Dans la pièce, ce fut un hurlement, un trépignement, un remue-ménage général. Des nuages de poussière tournoyaient. Les lampes lancèrent en fumant de petites langues de feu vers le plafond. L’air frais du dehors entrait à flots et fouettait les visages. Les civils étaient déjà dans la cour, d’où s’élevaient leurs voix apeurées, pleurnichardes, tremblant de rage impuissante:

--Nous n’en resterons pas là! Nous irons nous plaindre au colonel du régiment. Nous écrirons au gouverneur...

--Hou... hou... hou... taïaut, taïaut, taïaut! beuglait Vietkine à la fenêtre.

Il semblait à Romachov que les incidents de la journée se succédaient sans interruption et sans aucun lien; il croyait voir dérouler sous ses yeux une bande bigarrée sur laquelle on aurait collé des images stupides, monstrueuses, cauchemaresques. Le violon reprit son grincement monotone, et le tambourin son tremblement sourd. Un officier, tunique bas, en chemise, dansait au milieu de la pièce; il tombait à chaque instant sur ses talons et se retenait de la main au plancher. Une belle petite femme maigre, que Romachov n’avait pas encore remarquée, aux cheveux dénoués et aux clavicules saillantes, enlaçait de ses deux bras nus le cou du sombre Lechtchenko et s’efforçait de dominer la musique et les cris en lui chantant dans l’oreille d’une voix criarde:

Si jamais un jour tu meurs de langueur, Effroyable alors sera ta pâleur, Ta chambre sera remplie de docteurs...

Bobétinskiï s’amusait à jeter la bière de son verre par-dessus la cloison basse d’une des petites chambres sombres, et la voix mécontente d’un homme à moitié endormi disait en grognant:

--Mais... messieurs... cessez... cessez donc! Qui fait cela?... Quelle cochonnerie!...

--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? demanda Romachov à la femme au corsage rouge et, à la dérobée, d’un geste craintif, il lui posa la main sur sa jambe tiède et ferme. Elle lui répondit quelque chose qu’il n’entendit pas. Son attention fut attirée par une scène sauvage. Le sous-enseigne Lbov poursuivait à travers la salle un des musiciens qu’il frappait sur la tête à coups de tambourin. Le Juif poussait de petits gémissements plaintifs et, lançant derrière lui des regards terrifiés, se jetait d’un coin dans un autre, en ramassant les longs pans de sa redingote. Tout le monde riait. Artchakovskiï, à force de pouffer, tomba à terre et, les larmes aux yeux, il se roulait en tous sens. Puis, on entendit les cris perçants de l’autre musicien. Quelqu’un venait de lui arracher des mains son violon et de le jeter violemment contre le parquet. La table de l’instrument se brisa en miettes avec un fracas sonore, dont les sons se mêlèrent bizarrement aux cris désespérés du Juif. Puis ce fut pour Romachov une nouvelle période d’oubli. Et soudain il eut une vision de délire: toutes les personnes présentes couraient, gesticulaient, vociféraient. Un cercle étroit pressait Bek-Agamalov, puis s’ouvrait précipitamment.

--Tout le monde à la porte! Je ne veux personne! hurlait rageusement Bek-Agamalov.

Il grinçait des dents, secouait les poings et tapait des pieds. Son visage était cramoisi: deux veines, grosses comme des lacets, se gonflaient sur son front. Il baissait la tête d’un air menaçant et ses yeux ronds sortis de l’orbite brillaient d’un éclat terrifiant. Il semblait avoir perdu l’usage de la parole et rugissait comme une bête furieuse d’une voix féroce et vibrante:

--A-a-a-a-a!...

Tout à coup, d’un geste rapide et inattendu, penchant adroitement le corps à gauche, il sortit son sabre du fourreau et, dans un sifflement aigu, le fit tournoyer au-dessus de sa tête. Les assistants s’enfuirent par les portes et les fenêtres. Les femmes poussaient des glapissements hystériques. Les hommes se bousculaient les uns les autres. Romachov fut entraîné rapidement vers la porte, où quelqu’un, en fuyant, lui écorcha la joue jusqu’au sang avec un bouton ou l’extrémité d’une patte d’épaule. Aussitôt retentirent dans la cour des voix inquiètes et précipitées qui s’interrompaient mutuellement. Romachov resta seul près de la porte.

--Je vais sabrer!... criait Bek-Agamalov entre ses dents.

La vue de la terreur générale augmentait son ivresse. Dans sa frénésie il mit, en quelques coups de sabre, une table en miettes, puis, se jetant sur la glace, la fit voler en éclats qui s’éparpillèrent, pluie scintillante irisée, dans tous les coins. D’un seul coup il abattit les bouteilles et les verres qui se trouvaient sur une autre table.

Mais, tout à coup, s’éleva une voix perçante, effrontée:

--Imbécile! goujat!...

C’était la petite femme aux cheveux défaits qui, tout à l’heure encore, enlaçait Lechtchenko de ses bras nus. Romachov ne l’avait pas encore aperçue. Elle se tenait dans le coin, derrière le poêle, les poings sur les hanches, penchée en avant et criait sans s’arrêter, d’une voix de poissarde:

--Imbécile! goujat! mufle! A qui fais-tu peur? Imbécile! imbécile! imbécile!...

Bek-Agamalov fronça les sourcils et, tout décontenancé, baissa son sabre. Romachov vit son visage blêmir peu à peu, et, dans ses yeux, une sinistre lueur jaune s’allumer. Cependant il fléchissait de plus en plus les jambes, rentrait le cou et se repliait sur lui-même, comme une bête fauve, prête à bondir.

--Tais-toi! cracha-t-il d’une voix enrouée.

--Imbécile! Butor! Sale Arménien! Je ne me tairai pas! Imbécile! Imbécile!... criait la femme, frissonnant de tout le corps à chaque exclamation.

Romachov se sentait lui-même pâlir de plus en plus à chaque minute. Il éprouva dans la tête son habituelle sensation de vide et d’impondérabilité. Un étrange mélange de frayeur et d’allégresse souleva son âme, telle une vague écumante. Il voyait que Bek-Agamalov ne quittait pas la femme du regard et relevait lentement son sabre. Un élan subit de hardiesse entraîna Romachov. Il se jeta résolument en avant; il entendit Bek-Agamalov prononcer furieusement:

--Tu ne te tairas pas? Pour la dernière fois, je te...

Romachov saisit Bek-Agamalov par le poignet avec une force qu’il ne soupçonnait pas. Durant quelques secondes, les deux officiers se regardèrent sans broncher, les yeux dans les yeux. Romachov entendait la respiration bruyante de Bek-Agamalov semblable à l’ébrouement d’un cheval; il voyait ses terribles prunelles étincelantes, ses mâchoires blanches qui se heurtaient en grinçant, mais il sentait que la flamme de démence s’éteignait peu à peu sur ce visage déformé. Et il éprouvait une délicieuse angoisse à se sentir entre la vie et la mort et à savoir qu’il sortirait victorieux de la lutte. Tous ceux qui, de l’extérieur, assistaient à cette scène, se rendirent compte du danger qu’il courait. Dans la cour, derrière les fenêtres, le silence tomba, et soudain, tout à côté, dans l’ombre proche, un rossignol modula ses trilles insouciants et sonores.

--Lâche-moi! laissa enfin échapper Bek-Agamalov d’une voix sourde.

--Bek, tu ne vas pas frapper une femme! dit tranquillement Romachov. Bek, tu le regretterais toute ta vie. Tu ne frapperas pas!...

Les dernières lueurs de la folie s’éteignirent dans les yeux de Bek-Agamalov. Romachov eut un rapide battement de paupières et soupira longuement comme après une syncope. Son cœur se mit à battre à coups rapides et irréguliers comme pendant une frayeur et sa tête s’alourdit.

--Lâche-moi!--cria encore une fois Bek-Agamalov en retirant violemment son bras.

Romachov sentait qu’il n’avait plus la force de résister à Bek, mais il ne le craignait plus: il dit d’une voix pleine de douceur et de compassion, en touchant à peine l’épaule de son camarade:

--Pardonnez-moi... mais, plus tard, vous me remercierez.

Bek-Agamalov remit brusquement son sabre au fourreau.

--Bien! Que le diable l’emporte! cria-t-il toujours avec colère, mais aussi avec un peu d’affectation et de confusion. Nous règlerons cela ensemble. Vous n’avez pas le droit!...

Tous les spectateurs de cette scène comprirent que le danger était passé. Avec des éclats de rire forcés, ils rentrèrent en foule dans la salle et avec une amicale familiarité entreprirent d’apaiser Bek-Agamalov. Mais le beau feu de celui-ci était tombé; son visage assombri prenait une expression de fatigue et de dédain.

La Schleifer apparut: une grosse dame, aux énormes seins, aux yeux durs, sans cils, cernés de poches sombres. Elle courait de l’un à l’autre, tirant chaque officier par la manche ou par les boutons de sa tunique, et disait d’une voix pleurarde:

--Mais, messieurs, qui va me payer tout cela: la glace, la table, les boissons et les demoiselles?

Et de nouveau, il se trouva, comme par enchantement, quelqu’un pour discuter avec elle. Tous les autres officiers partirent ensemble. L’air pur et frais de cette nuit de mai entrait doucement dans la poitrine de Romachov, emplissait tout son être d’un frais et joyeux frémissement. Il lui sembla que toutes traces d’ivresse disparaissaient de son cerveau comme effacées par une éponge humide.

Bek-Agamalov s’approcha et le prit par le bras.

--Romachov, proposa-t-il, vous montez avec moi?

Et, pendant qu’assis à ses côtés, Romachov regardait les chevaux qui, leurs larges croupes rejetées en arrière, enlevaient, dans un galop irrégulier, la voiture le long de la côte, Bek-Agamalov trouvait à tâtons la main de son camarade et la lui serrait fortement, longuement, jusqu’à lui faire mal. Il n’y eut pas entre eux d’autre explication.

XIX

Mais les officiers, encore mal remis de leur récente émotion, se montraient nerveux et surexcités. En cours de route, pour retourner au mess, leur conduite fut scandaleuse. Ils hélaient les Juifs qui passaient, les obligeaient à s’approcher, leur enlevaient leur casquette et laissaient partir le fiacre; puis ils jetaient plus loin la casquette sur un arbre. Bobétinskiï rossa le cocher de sa voiture. Tous chantaient et criaient stupidement. Seul Bek-Agamalov, assis à côté de Romachov, se tut tout le long du chemin.

Malgré l’heure avancée, le mess était encore éclairé et plein de monde. Dans la salle de jeu, dans la salle à manger, au buffet, au billard, partout se pressaient des hommes saturés de vin et de tabac, la tunique déboutonnée, les yeux mornes et les gestes mous. Romachov, en saluant plusieurs officiers, fut surpris d’apercevoir parmi eux, assis près d’Ossadtchiï, Nicolaiev, ivre et tout rouge, mais maître de lui. Quand Romachov, en contournant la table, s’approcha de lui, Nicolaiev lui jeta un coup d’œil rapide, et détourna la tête pour ne pas être obligé de lui serrer la main, affecta de prendre un grand intérêt à la conversation de son voisin.

--Vietkine, venez chanter! cria Ossadtchiï, par-dessus la tête de ses camarades.

--Chan-t-ons quel-que cho-se! entonna Vietkine sur un motif d’antienne.

--Chan-t-ons quel-que cho-se! Chan-t-ons quel-que cho-se!... répétèrent les autres en chœur.

--Derrière l’enclos de mon curé, psalmodia Vietkine.

Derrière l’enclos de mon curé Pope et diacre se sont chamaillés, Et le sacriste s’en est mêlé... Tape dessus, Nitchipor, tape dessus...

--Tape dessus, Nitchipor, tape dessus! reprit avec un ensemble parfait le chœur soutenu et comme réchauffé par la basse chantante d’Ossadtchiï.

Vietkine dirigeait, debout sur une table, les bras étendus sur la tête des chanteurs. Il roulait des yeux tantôt terribles, tantôt caressants et approbateurs, s’emportait contre ceux qui chantaient faux et retenait les emballés d’un imperceptible tremblement de sa main tendue.

--Capitaine Lechtchenko, vous chantez faux! Un ours a dû vous marcher sur l’oreille! Taisez-vous!--cria Ossadtchiï!--Messieurs, taisez-vous donc! Ne hurlez pas quand on chante autour de vous.

La fumée du tabac irritait les yeux. La toile cirée de la table était gluante et Romachov se rappela qu’il ne s’était pas lavé les mains de la soirée. Il sortit, traversa la cour et se dirigea vers la pièce appelée «_chambre des officiers_» dans laquelle il y avait un lavabo. C’était un réduit nu et froid à une seule fenêtre. Deux lits s’y faisaient face, séparés par une table de nuit, comme dans les hôpitaux. On n’en changeait jamais les draps, pas plus qu’on ne balayait ni n’aérait la chambre. Aussi y respirait-on une odeur lourde de renfermé, de linge sale, de tabac et de vieilles bottes. Cette pièce était destinée aux officiers des détachements éloignés, que des affaires de service appelaient pour quelques jours à la portion centrale du régiment. Mais d’ordinaire elle ne servait que pour y déposer pendant les soirées les officiers par trop ivres, deux ou trois sur chaque lit. Aussi l’appelait-on encore la «Morgue»: ironie involontairement cruelle, car depuis que le régiment était en garnison dans cette ville, plusieurs officiers et une ordonnance s’étaient suicidés précisément sur ces deux lits. Il ne se passait d’ailleurs pas d’année sans qu’il y eût au régiment quelque suicide d’officier.

Lorsque Romachov entra à la «Morgue», deux hommes étaient assis à la tête des lits, près de la fenêtre. La chambre n’était pas éclairée: Romachov ne s’aperçut de leur présence que par le léger bruit qu’ils faisaient, et ne les reconnut qu’après s’être approché tout près d’eux. C’étaient le capitaine en second Klodt, un alcoolique et un voleur, relevé du commandement de sa compagnie, et le sous-enseigne Zolotoukhine, grand diable d’âge mur, déjà chauve, le type de l’éternel enseigne, grand joueur, grand jureur, grand buveur et faiseur d’esclandres. Sur la table entre eux deux miroitait faiblement une bouteille d’eau-de-vie flanquée d’une assiette vide et de deux verres pleins. Il n’y avait pas trace d’autres victuailles. Tous deux se taisaient, comme désireux de cacher leur présence au camarade qui venait d’entrer et, quand Romachov se pencha pour les reconnaître, ils sourirent d’un air malin en regardant le plancher.

--Mon Dieu! que faites-vous ici? demanda Romachov effrayé.

--Chut! dit Zolotoukhine d’un air mystérieux, en l’arrêtant du doigt levé. Attendez, ne nous troublez pas.

--Doucement, murmura sèchement Klodt.

Soudain on entendit le roulement lointain d’une charrette. Aussitôt les deux compères levèrent vivement leurs verres, les choquèrent l’un contre l’autre et les vidèrent simultanément.

--Mais enfin, qu’est-ce que cela signifie? s’écria Romachov inquiet.

--Mon cher... chuchota d’un air important Klodt: chaque roulement de voiture nous sert de hors-d’œuvre. _Fendrik_, continua-t-il en s’adressant à Zolotoukhine, maintenant comment allons-nous boire? Veux-tu que nous vidions notre verre chaque fois que la lune apparaîtra? Veux-tu?

--Nous l’avons déjà fait, répliqua sérieusement Zolotoukhine en regardant l’étroit croissant qui, bas sur le ciel, poursuivait au-dessus de la ville sa marche ennuyée.--Attendons. Peut-être qu’un chien aboiera... Alors, au premier aboiement, un verre. Tais-toi.