Le duel

Part 18

Chapter 183,683 wordsPublic domain

--On t’a battu? Oui? Mais dis-moi donc: oui! Assieds-toi ici, à côté de moi!

Il attira à lui Khliebnikov par la manche. Le soldat, comme un mannequin pliant, tomba gauchement et docilement sur l’herbe humide à côté du sous-lieutenant.

--Où allais-tu? s’enquit Romachov.

Khliebnikov se taisait, assis gauchement, les jambes allongées dans une pose peu naturelle. Sa tête retombait peu à peu sur sa poitrine par mouvements imperceptibles. Un son rauque et bref répondit encore au sous-lieutenant, qui se sentit de nouveau accablé d’une atroce angoisse.

--Tu voulais t’enfuir? Mets donc ta casquette. Ensuite, Khliebnikov, en ce moment je ne te parle pas en chef; moi-même, je suis malheureux, solitaire, exténué. Tu es à bout de forces. Tu souffres. Parle-moi donc franchement. Peut-être voulais-tu te tuer?--demanda Romachov en un murmure sans suite.

Un grouillement se fit entendre dans la gorge de Khliebnikov, mais il continuait à se taire. Romachov s’aperçut que le soldat était secoué d’un tremblement très vif, il hochait la tête et ses mâchoires se heurtaient dans un léger craquement. L’officier eut peur. Cette nuit fiévreuse et sans sommeil, le sentiment d’isolement, la lumière égale, mate de la lune, l’abîme noir que le déblai du chemin de fer ouvrait à ses pieds et enfin, auprès de lui, le soldat silencieux hébété de coups lui donnaient l’impression d’un cauchemar absurde, semblable à ceux qui hantèrent probablement le sommeil des hommes aux derniers jours du monde. Mais soudain une compassion infinie envahit son âme. Et considérant son chagrin comme une futilité en comparaison de ce pauvre être aux abois, Romachov enlaça tendrement Khliebnikov, l’attira sur sa poitrine et lui dit avec une chaude conviction:

--Khliebnikov, tu te sens mal? Moi aussi, je ne suis pas bien, mon pauvre ami, moi aussi, crois-moi. Je ne comprends rien à ce qui se passe. Le monde entier me semble absurde, cruel, insensé! Mais il faut se résigner, mon ami... il faut se résigner... C’est nécessaire.

La tête de Khliebnikov, se penchant toujours de plus en plus, heurta brusquement les genoux de Romachov. Et entourant de ses bras les jambes de l’officier, appuyant contre elles son visage, le soldat tremblait de tout son corps, en étouffant convulsivement ses sanglots.

--Je n’en peux plus!... balbutiait Khliebnikov... je n’en peux plus, _barine_[33]. Oh! Seigneur... on me bat, on se moque de moi... le chef de section demande de l’argent, le chef d’escouade crie... où en prendre?... J’ai attrapé un effort... je l’ai depuis mon enfance... j’ai une hernie... _barine_... Ah! Seigneur, Seigneur!...

[33] Monsieur, maître.--H. M.

Romachov s’inclina très près de la tête qui se débattait sur ses genoux. Il perçut l’émanation d’un corps malade et sale, de cheveux malpropres, mêlée à une odeur aigre de capote qui a longtemps servi de couverture. Une douleur infinie, une terreur sombre, une pitié profonde oppressèrent son cœur. Se penchant doucement sur la tête rasée, il murmura imperceptiblement:

--Frère!...

Romachov sentit sur sa main des pleurs et l’attouchement des lèvres froides et gluantes. Il ne la retirait pas et prononçait des paroles simples, touchantes et apaisantes, comme en adressent les grandes personnes aux enfants dans la peine.

Il reconduisit ensuite lui-même Khliebnikov au camp. Il fit appeler le sous-officier de jour de la compagnie: c’était Chapovalenko. Celui-ci vint en chemise, bâillant, clignotant et se grattant tantôt la poitrine, tantôt le dos. Romachov lui donna l’ordre de relever de garde Khliebnikov. Chapovalenko essaya bien de répliquer: «Votre Noblesse... ce n’est pas encore son tour d’être relevé.» Mais Romachov s’emporta: «Pas de rouspétance. Tu rendras compte demain au capitaine que c’est moi qui ai donné l’ordre. Tu viendras me voir demain?--fit-il ensuite à Khliebnikov qui lui répondit par un regard timide et reconnaissant.

Pour rentrer chez lui, Romachov traversa le camp. Il entendit un chuchotement dans une tente et s’arrêta; quelqu’un racontait un conte d’une voix traînante et à demi étouffée:

--... «Et le diable en personne envoya son principal magicien vers le soldat... Voilà que le magicien arrive et dit: «Soldat, eh soldat! je te mangerai!» Mais le soldat de lui répondre: «Tu ne peux pas me manger, car moi aussi je suis sorcier!»

Romachov s’éloigna et atteignit bientôt la voie ferrée. La bêtise, la stupidité, l’inexplicabilité de l’existence l’angoissaient. S’arrêtant sur le bord du remblai il leva les yeux vers le ciel. Là-haut, c’était toujours la froide immensité et l’horreur infinie. Sans presque s’en rendre compte, il dressa brusquement les poings au-dessus de sa tête et, les secouant, s’écria furieux:

--Eh! vieil imposteur! Si tu le peux et si tu l’oses,... fais que je me casse une jambe!

Tête baissée et les yeux fermés, il dégringola le talus, traversa en deux bonds les rails et, sans s’arrêter, grimpa la pente opposée. Les narines gonflées, il respirait violemment; une folle, téméraire et criminelle audace enflait son cœur.

XVII

A dater de cette nuit, il se fit dans l’âme de Romachov un profond changement. Il évitait la société des officiers, dînait le plus souvent chez lui, n’allait plus aux soirées dansantes du mess et avait complètement cessé de boire. Il paraissait plus mûr, plus âgé, plus sérieux, et s’en apercevait lui-même à l’humeur égale et triste avec laquelle il considérait maintenant les hommes et les choses.

Il se rappelait souvent, à ce propos, avoir naguère lu ou entendu dire que la vie humaine se divisait en périodes de sept années pendant lesquelles l’homme renouvelait complètement ses tissus, son sang, ses pensées, ses sentiments, son caractère. Et justement il venait d’accomplir sa vingt et unième année.

Le soldat Khliebnikov était bien venu le soir, mais seulement après une deuxième invitation. Puis, insensiblement, il avait rapproché ses visites.

Les premiers temps, son visage rappelait celui d’un chien affamé, galeux, battu, fuyant même avec crainte le bras tendu pour le caresser. Mais les attentions et la bonté de l’officier réchauffèrent et amollirent peu à peu le cœur du soldat. Avec une douloureuse pitié, Romachov apprit les détails de son existence. Khliebnikov avait laissé au village sa mère avec un père ivrogne, un frère à moitié idiot et quatre sœurs en bas âge; la terre que la famille cultivait leur avait été injustement enlevée par le _mir_[34] qui consentait à les laisser s’abriter dans une izba tombée en déshérence; les aînés travaillaient chez les étrangers, les autres mendiaient par les chemins. Khliebnikov ne recevait pas d’argent de chez lui, et, comme il n’était pas bien fort, on ne voulait pas de lui pour les travaux supplémentaires. Sans argent, la vie du soldat est dure: on n’a pas de thé, pas de sucre, on ne peut même pas acheter de savon et, comme il est indispensable de régaler de temps à autre le sergent et le caporal à la cantine, la solde mensuelle--vingt-deux kopeks et demi--est tout entière employée à faire des politesses à ces «autorités». Tous les jours, il était battu, on se moquait de lui, on lui faisait des niches, on le commandait hors tour aux corvées les plus dures et les plus désagréables.

[34] Commune rurale, qui répartit périodiquement entre ses membres les terres possédées en commun.--H. M.

Avec une surprise angoissée, Romachov commençait à comprendre que le destin le mettait journellement en contact étroit avec des centaines d’humbles dont chacun avait ses douleurs et ses joies particulières, mais qui tous avaient perdu leur personnalité et succombaient sous le poids de leur ignorance native, d’un commun esclavage, de l’indifférence, l’arbitraire et l’abus d’autorité des chefs. «Et le plus effrayant, songeait Romachov, c’est que pas un officier--pas plus que moi jusqu’à présent--ne se rend compte que tous ces humbles Khliebnikov, avec leurs visages mornes, fermés et dociles, sont en réalité des hommes vivants et non des unités mécaniques appelées: compagnie, bataillon, régiment...»

Romachov obtint pour Khliebnikov un petit travail qui lui rapportait quelque argent. On s’aperçut à la compagnie de cette protection extraordinaire d’un soldat par un officier. Romachov constata souvent qu’en sa présence les sous-officiers traitaient Khliebnikov avec une politesse exagérée et moqueuse, et lui parlaient à dessein d’un ton doucereux. Le capitaine Sliva paraissait également renseigné à ce sujet; du moins, il grommelait parfois entre ses dents:

--Voyez!... des li-libéraux qui dé-débauchent maintenant la compagnie. Il fau-faudrait rosser nos gre-gredins! et ces mes-messieurs leur font des ma-mamours!

Maintenant que Romachov avait plus de liberté et pouvait s’isoler davantage, il se sentait de plus en plus envahi par des idées inaccoutumées, bizarres et compliquées, semblables à celles qui l’avaient tant bouleversé pendant ses arrêts le mois précédent. Elles l’accaparaient surtout après le service, quand au crépuscule il errait silencieusement dans son jardin sous les arbres touffus, et que, triste et solitaire, il prêtait l’oreille au bourdonnement des scarabées et contemplait le ciel rose et serein qui, lentement, s’assombrissait.

Cette nouvelle vie intérieure l’étonnait par sa richesse de sensations. Autrefois il n’eût jamais soupçonné quelles joies, quelle puissance, quel profond intérêt recèle cette chose si simple et si ordinaire qu’est la pensée humaine.

Il était maintenant décidé à ne plus rester dans l’armée et à donner sa démission, dès qu’il aurait terminé les trois années de service qu’il devait à l’État en échange de l’instruction gratuite reçue dans une école militaire. Mais il n’avait aucune idée de ce qu’il allait faire dans la vie civile. Il songeait successivement à l’accise, aux chemins de fer, au commerce, se demandait s’il pourrait remplir les fonctions de gérant de propriétés, ou bien entrer dans un ministère. Il se rendit ainsi compte pour la première fois de la diversité d’occupations et de professions auxquelles se livrent les hommes. «D’où nous viennent donc, pensait-il, toutes ces spécialités ridicules, stupides, dégoûtantes ou monstrueuses? Par exemple, comment a-t-on fait pour découvrir les métiers de geôlier, d’acrobate, de pédicure, de bourreau, de vidangeur, de tondeur de chiens, de gendarme, de prestidigitateur, de prostituée, d’étuviste, de vétérinaire, de fossoyeur, d’appariteur? N’y a-t-il donc aucun caprice humain,--si futile, si fortuit, si vicieux, si arbitraire qu’il puisse être--qui ne trouve tout de suite un servile exécuteur?

Ce qui le frappait encore, au cours de ses méditations, c’était que la plupart des professions libérales se fondaient uniquement sur le manque de confiance en l’honnêteté de l’homme et par conséquent servaient ses défauts et ses vices. A quoi bon des employés de bureau, des comptables, des fonctionnaires, des agents de police, des douaniers, des contrôleurs, des inspecteurs, des surveillants, si l’humanité était parfaite?

Il pensait aux prêtres, aux médecins, aux professeurs, aux avocats, aux juges, à tous ces hommes que leurs occupations obligent à entrer en communion intime avec les âmes, les idées, les douleurs de leurs semblables. Et Romachov arrivait à constater avec stupéfaction que les hommes de cette catégorie étaient justement les premiers à endurcir leur cœur, à se laisser aller, à se raidir dans un glacial formalisme, à s’engourdir dans une honteuse et routinière insouciance. Il songeait à l’autre catégorie: celle qui se charge de l’organisation du bien-être extérieur terrestre: ingénieurs, architectes, inventeurs, industriels. Mais ceux-là, dont la communauté d’efforts aurait pu rendre la vie humaine si facile et si merveilleuse, ne sacrifiaient qu’au veau d’or. Tous, ils tremblaient pour leur peau, tous se laissaient dominer par l’amour bestial de leurs enfants, de leur tanière; tous avaient peur de vivre, d’où leur pusillanime attachement à l’argent. Qui donc enfin prendrait en pitié la détresse des Khliebnikov, qui les nourrirait, les instruirait et leur dirait: «Donne-moi ta main, frère?»

Ainsi, à pas encore indécis, Romachov avançait progressivement sur le chemin de ses méditations. Il approfondissait de plus en plus les problèmes de l’existence. Autrefois, tout lui semblait si simple. Il divisait le monde en deux parties inégales: dans la première, il rangeait les officiers, caste peu nombreuse, à qui le prestige magique de l’uniforme semblait conférer le monopole de l’honneur, de l’autorité, de la bravoure, de la force physique et de la fierté arrogante; la deuxième, la plus nombreuse, comprenait la foule impersonnelle des civils, des _pékins_, des _civelots_. On les méprisait, on considérait comme très crâne de les injurier ou de les battre à propos de rien; de les insulter en leur éteignant, par exemple, une cigarette contre le nez, ou bien en leur enfonçant le haut-de-forme jusqu’aux oreilles, et dès l’école pareils exploits excitaient l’enthousiasme de ces blancs-becs de _iounkers_. Et maintenant qu’il s’éloignait un peu de la réalité, et l’observait comme à travers quelque secret judas, Romachov commençait à se rendre compte que la vie militaire et sa gloire illusoire reposaient sur un cruel et honteux malentendu.

«Comment, se demandait Romachov, peut-il exister une classe d’individus qui, sans être d’aucune utilité en temps de paix, mange le pain et la viande d’autrui, se sert des vêtements d’autrui, habite les demeures d’autrui, et qui, en temps de guerre, s’en va stupidement tuer ou estropier ses semblables?»

Et il constatait de plus en plus nettement que l’homme n’a que trois grandes et fières vocations: la science, les arts et le travail physique libre. Il eut de nouveau des velléités de se tourner vers la littérature. Parfois, quand il lui arrivait de lire un livre où se manifestait une réelle inspiration, il s’écriait: «Mon Dieu, que c’est simple: c’est justement ce que je pense, ce que j’éprouve, je pourrais en faire autant!» Il méditait d’écrire une nouvelle ou un grand roman qui aurait eu pour sujet l’horreur et l’ennui de la vie militaire. Dans sa tête, tout s’arrangeait le mieux du monde: les peintures étaient colorées, les types vivants, le récit se développait suivant une trame capricieusement harmonieuse; nul travail n’était plus gai ni plus captivant. Mais sur le papier, son œuvre ressortait pâle, enfantine, maladroite, ampoulée, banale. Dans le feu de la composition, il ne remarquait pas ces défauts, mais dès qu’il comparait ce qu’il écrivait à la moindre page d’un grand auteur russe, il se sentait envahi par le découragement, la honte et le dégoût de son art.

Hanté de ces idées, il errait souvent à travers la ville pendant les tièdes nuits de la fin mai. Sans qu’il s’en rendît compte, il choisissait toujours la même route, qui le conduisait du cimetière juif à la digue, puis au remblai du chemin de fer. Parfois, absorbé par ce passionnant travail de tête si nouveau pour lui, il ne s’apercevait pas du chemin parcouru, puis, revenant subitement à lui, et comme s’éveillant, il était très étonné de se voir à l’autre bout de la ville.

Chaque nuit, il passait sous les fenêtres de Chourotchka. Il glissait furtivement le long du trottoir d’en face, retenant sa respiration, et sentant battre son cœur, comme s’il commettait quelque secret et honteux délit. Quand la lumière s’éteignait au salon des Nicolaiev et que les vitres noires des fenêtres réverbéraient les rayons de lune, il s’approchait contre la palissade, les mains serrées sur la poitrine, et murmurait cette invocation:

--Dors, ma beauté; dors, mon amour. Je suis tout près. Je veille sur toi!

A ces instants, il sentait des larmes sourdre à ses paupières, mais des profondeurs de son être, une aveugle et bestiale jalousie de mâle surgissait, mêlée à des flots de tendresse, d’abnégation et de dévouement.

Un soir, Nicolaiev fut invité à jouer au _vinte_ chez le colonel. Romachov était au courant de cette invitation. En faisant sa promenade habituelle, il sentit monter d’un jardin voisin une odeur épicée, voluptueuse, l’odeur des narcisses. Il sauta la palissade et, dans l’ombre, cueillit dans une plate-bande en se salissant les mains une grosse poignée de ces fleurs blanches, délicates et humides. La fenêtre de la chambre à coucher de Chourotchka était ouverte; elle donnait sur la cour et n’était pas éclairée. Avec une hardiesse qu’il ne se connaissait pas, Romachov entr’ouvrit la petite porte grinçante, se glissa dans la cour, s’approcha du mur et jeta les fleurs dans la pièce. Rien ne bougea. Durant trois minutes, Romachov attendit: le battement de son cœur eût pu s’entendre de la rue. Puis, se rapetissant, rouge de honte, il sortit dans la rue sur la pointe des pieds.

Le lendemain, il reçut de Chourotchka un petit mot bref et mécontent:

«Ne recommencez plus jamais. Les tendresses dans le goût de Roméo et Juliette sont ridicules surtout dans un régiment de ligne.»

Pendant le jour Romachov faisait son possible pour l’apercevoir, ne fût-ce qu’à distance; mais il n’y réussissait jamais. Souvent, lorsqu’il voyait de loin une femme dont la silhouette, la démarche, le chapeau lui rappelaient Chourotchka, il accourait vers elle, le cœur serré, la respiration entrecoupée, sentant ses mains froides et moites d’émotion. Et, chaque fois, après avoir constaté son erreur, il éprouvait en son âme une sensation de désespoir, de solitude, de vide mortel.

XVIII

A la fin du mois de mai, une recrue se pendit à la compagnie du capitaine Ossadtchiï. Par une coïncidence bizarre, le même fait s’était produit l’année précédente à la même date. Le jour où l’on découvrit le suicide, Romachov était adjoint au capitaine adjudant-major et il fut obligé d’assister à l’autopsie: le soldat n’était pas encore décomposé. Romachov sentit s’élever de ce corps disséqué une émanation de viande fraîche semblable à celles qui sortent des boucheries. Il vit les intestins bleuis, visqueux et luisants, le contenu de l’estomac, la cervelle d’un gris jaunâtre, toute en circonvolutions, et qui, déposée sur la table, tremblotait comme une gelée qu’on vient de sortir du moule. Ce spectacle nouveau, effroyable et répugnant lui inspirait une dédaigneuse irrévérence envers l’être humain.

De temps à autre, il y avait au régiment des périodes de débauche, d’orgie générale. Cela se produisait sans doute à ces moments étranges où ces hommes, réunis ensemble par le hasard, mais tous condamnés à croupir dans une même inactivité fastidieuse, à exercer une même cruauté stupide, discernaient mutuellement dans leurs yeux une mystérieuse étincelle d’horreur, de désespoir et de démence. Alors leur existence calme de bœufs à l’engrais leur pesait.

Pareil phénomène survint après le suicide de la recrue. Ce fut Ossadtchiï qui donna le branle. Plusieurs jours fériés s’étant succédé, il les passa tous au mess, jouant un jeu d’enfer et se soûlant royalement. La volonté extraordinaire de ce solide gaillard, de cette robuste bête fauve, entraîna tout le régiment comme dans un tourbillon. Et pendant toute la durée de cet accès quasi organique de débauche, Ossadtchiï ne cessa d’insulter par des obscénités la mémoire du suicidé, cyniquement, d’un ton provocateur, comme s’il cherchait un contradicteur.

Il était six heures du soir. Romachov était assis dans sa chambre, les pieds sur la barre d’appui de la fenêtre et sifflait la valse de _Faust_. Dans le jardin, des moineaux piaillaient et des pies jacassaient. Le soir tombait: des ombres légères flottaient déjà, pensives, entre les arbres. Tout à coup, il entendit près de la maison une voix fausse chanter avec entrain:

Les chevaux piaffent, écument, s’emportent, Hennissent, s’ébrouent et rongent leurs mors...

La porte d’entrée s’ouvrit avec fracas et Vietkine se précipita dans la pièce. Gardant difficilement l’équilibre, il acheva son couplet:

Mainte demoiselle, au pas de sa porte, Suit d’un œil d’envie les sonneurs de cors.

Il était ivre d’une ivresse lourde et aveugle qui datait de la veille. Il n’avait pas dormi et ses paupières étaient rouges et gonflées. Il portait sa casquette rejetée en arrière. Ses moustaches humides pendaient comme celles d’un phoque.

--R...romuald! Anachorète de Syrie!... Viens... Viens que je t’embrasse! hurla-t-il de toutes ses forces. Qu’as-tu à moisir ici? Allons, frère, allons! On s’amuse là-bas: on joue, on chante. Allons!

Il embrassa longuement et fortement Romachov sur les lèvres, lui mouillant le visage avec ses moustaches.

--Eh bien! assez! assez! Pavel Pavlytch,--résistait faiblement Romachov.--A quoi bon cet emballement?

--Ami! ta main! Petite pensionnaire. J’aime en toi les souffrances de jadis et ma jeunesse envolée. Ossadtchiï vient de nous chanter un _Requiem_ à faire trembler les vitres. Romachovitch, mon ami, mon frère, je t’adore. Viens que je t’embrasse d’un vrai baiser, à la russe, sur les lèvres!

Le visage bouffi et les yeux vitreux de Vietkine, la mauvaise odeur qui se dégageait de sa bouche, le contact de ses lèvres et de ses moustaches humides n’inspiraient à Romachov que de la répulsion. Mais, comme toujours en pareils cas, il se défendait mollement et se contentait d’un vague sourire contraint.

--Mais, attends! Pourquoi suis-je donc venu te voir?... criait Vietkine à travers des hoquets, en se balançant sur ses jambes... J’avais quelque chose de très important à te communiquer... Ah! voilà, j’y suis. Apprends, frère, que j’ai complètement nettoyé Bobétinskiï. Comprends-tu... jusqu’au dernier kopek. Finalement, il voulait jouer sur parole. Mais je lui ai dit: «Non, mon petit, non, non, pour cela, _attendez_; choisissez autre chose...» Alors il a joué son revolver. Le voici, Romachov, le voici.

Vietkine sortit de la poche du pantalon dont il oublia de rentrer la doublure un élégant petit revolver dans un étui en peau de chamois.

--Frère, c’est un Merwin. Je lui ai demandé: «Pour combien le joues-tu?--Vingt-cinq roubles.--Dix.--Quinze.--Soit, que le diable t’emporte!»--Il misa sur dame et couleur. Dès le cinquième coup son compte était réglé. Il me doit même encore quelque chose, je crois... Un superbe revolver... avec des cartouches. Prends-le, Romachevitch. Je te l’offre en souvenir et signe d’amitié; rappelle-toi toujours en le regardant la bravoure de Vietkine...

--Pourquoi cela, Pavel Pavlytch? Cachez-le.

--Alors, tu crois que ce revolver ne vaut rien? On peut avec lui tuer un éléphant. Attends, nous allons l’essayer tout de suite. Où perche ton esclave? J’irai lui demander une planche. Eh, esssclave!... écuyer!

Il se dirigea en titubant vers le vestibule où se tenait habituellement Gaïnane, y fourragea quelques instants et reparut bientôt portant sur son bras droit le buste de Pouchkine.

--Inutile! Pavel Pavlytch. Laissez cela, objecta timidement Romachov.

--Des blagues! C’est un pékin! Attends! Nous allons le poser sur ce tabouret! Ne bouge pas, canaille!--et il menaçait le buste du doigt.--Entends-tu? sans cela, je...

Il s’éloigna un peu, s’appuya contre la fenêtre à côté de Romachov et arma le revolver. Il le fit si maladroitement en agitant l’arme avec des gestes si peu assurés que Romachov, craignant un malheur, clignotait et faisait la grimace.

La distance qui les séparait du buste ne dépassait pas huit pas. Vietkine visa longuement, décrivant de grands cercles avec son revolver. Enfin le coup partit et un grand trou noir irrégulier apparut sur la joue droite du buste.

--Tu as vu! s’écria Vietkine. Eh bien alors, tiens, prends-le. Conserve-le en souvenir de mon amour pour toi. Et maintenant, hop! hop! mets ta capote et filons au mess. Nous boirons un verre à la gloire des armées russes.

--Pavel Pavlytch! vraiment cela ne vaut pas la peine; vraiment je préférerais rester--suppliait Romachov.