Part 20
Ils causaient ainsi à voix basse, penchés l’un sur l’autre, tout entiers absorbés par cette lugubre facétie d’ivrognes. Cependant, assourdis par les murs, montaient de la salle à manger les accents d’un chant d’église, triste et harmonieux comme une lointaine lamentation funèbre.
Romachov leva les bras et se prit la tête dans les mains:
--Au nom de Dieu, laissez ce jeu: c’est effrayant! dit-il angoissé.
--Que le diable t’emporte! hurla Zolotoukhine. Non, attends, frère! avant de partir, il faut trinquer avec les galants hommes que nous sommes. Non, non... tu ne nous rouleras pas. Tenez-le, capitaine; moi, je vais fermer la porte.
Ils sautèrent tous deux de leurs lits et, dans un ricanement fou, se mirent en devoir d’attraper Romachov. Cette chambre sombre et puante, cette ribote secrète et fantastique dans l’obscurité nocturne, ces deux déséquilibrés, tout cela pris ensemble produisit sur Romachov une impression d’horreur, de mort et de démence. Il poussa un cri perçant, se débarrassa de Zolotoukhine et sortit de la «Morgue» en frissonnant.
Il sentait qu’il ferait bien de rentrer chez lui, mais un sentiment incompréhensible le poussa de nouveau dans la salle à manger. Beaucoup d’officiers sommeillaient, assis sur des chaises ou sur les rebords des fenêtres. La chaleur était insupportable, et malgré les fenêtres ouvertes, les lampes et les bougies brûlaient d’une flamme immobile. Les domestiques harassés dormaient debout, bâillant à chaque instant, mais des seules narines, sans desserrer les mâchoires. Cependant la lourde beuverie générale ne prenait pas fin.
Vietkine, debout sur la table, chantait de sa voix sentimentale de ténor:
Co-o-mme les flots rapi-i-des Les jou-u-rs de notre vi-i-e...
De nombreux officiers du régiment appartenaient à des familles ecclésiastiques, aussi chantait-on bien, même aux heures d’ivresse. Bien souvent un air touchant, simple et triste ennoblissait des paroles triviales. Alors chacun étouffait dans cette pièce sans air, à plafond bas, dans cette ambiance étroite, mesquine, stupide.
Tu mourras, on t’enterrera, Nul de toi ne se souviendra...
chantait avec expression Vietkine, et les accents émus de sa voix mêlée à l’ensemble harmonieux du chœur, faisaient venir des larmes dans ses bons yeux bêtes.
Artchakovskiï chantait avec soin les répons. Afin de faire vibrer sa voix, il secouait de ses deux doigts sa pomme d’Adam. De sa basse profonde et traînante Ossadtchiï accompagnait le chœur, et les autres voix paraissaient se noyer dans ces sons d’orgues comme en de sombres vagues.
Après cette complainte, il y eut un moment de silence. Tous, à travers les fumées de l’ivresse, se plongèrent dans leurs réflexions. Soudain, Ossadtchiï, les yeux baissés, entonna à mi-voix:
«Vous tous qui avez suivi la voie douloureuse et étroite à l’instar d’un joug...»
--Quand donc finirez-vous? observa quelqu’un d’un ton chagrin. Vous ne sortez pas de ce _Requiem_. C’est la dixième fois que vous le reprenez!
Mais les autres avaient déjà commencé l’accompagnement et dans l’infecte salle à manger enfumée, empestée, retentirent les accents purs et clairs de l’office des morts de saint Jean Damascène, empreints d’une si chaleureuse, si sensuelle tristesse, d’un si profond, si passionné regret de la vie!
«Vous qui avez cru en moi, venez et réjouissez-vous, car je vous ai préparé les honneurs et les couronnes célestes.»
Et aussitôt Artchakovskiï, qui connaissait la liturgie aussi bien qu’un diacre, chanta le répons:
«Prions tous de toute notre âme.»
Tous les morceaux du service funèbre y passèrent en entier. Et quand arriva le tour de la dernière imploration, Ossadtchiï, la tête baissée, le cou tendu, une lueur d’effrayante méchanceté dans ses yeux tristes, psalmodia d’une voix profonde, vibrante comme les cordes d’une contrebasse, les dernières paroles:
«Donnez, Seigneur, la vie et le repos éternels à votre défunt esclave Nicéphore...--ici Ossadtchiï lança un effroyable et cynique juron--et que son souvenir vive éternellement parmi nous!»
Romachov se dressa d’un bond, furieux et, de toutes ses forces, frappa du poing sur la table.
--Je ne tolèrerai pas cela! Silence!--cria-t-il d’une voix perçante, où vibraient des notes tristes.--Pourquoi se moquer? Capitaine Ossadtchiï, vous n’avez pas du tout envie de rire, vous souffrez, vous avez peur! Je le sais. Je sais ce que vous éprouvez dans votre for intérieur.
Au milieu du silence général, une voix s’éleva indécise:
--Il est ivre?
Mais ensuite, de même que, quelques heures auparavant chez la Schleifer, tous frémirent, hurlèrent, bondirent et se confondirent en une masse bigarrée, criarde et tourbillonnante. En sautant à terre, Vietkine heurta de la tête la suspension, qui se mit à décrire des zigzags dans l’espace, et les ombres des hommes affolés, tantôt s’allongeant démesurément, tantôt se rapetissant au point de disparaître sous le parquet, se mélangeaient dans un tremblotement sinistre le long des murs blancs et du plafond.
Les événements se précipitaient, absurdes et irréparables. On eût dit qu’un malin démon, stupide et gouailleur, se fût emparé de ces malheureux, ivres et surexcités, et les forçât à proférer des obscénités et à faire des gestes laids et inconvenants.
Au milieu de cet enfer, Romachov vit subitement à côté de lui, une face distorse et hurlante, qu’il ne reconnut pas tout d’abord, tant elle était déformée et enlaidie par la colère. C’était Nicolaiev qui, la bave aux lèvres, et un spasme nerveux à la joue gauche, lui criait:
--C’est vous qui déshonorez le régiment! vous n’avez pas le droit de parler! Vous et autres Nazanskiï! Sale blanc-bec!
Romachov sentit quelqu’un qui le tirait doucement en arrière. Il se retourna et reconnut Bek-Agamalov, mais pâlissant à l’idée de ce qui allait se passer, il dit d’une voix faible et enrouée avec un pauvre et douloureux sourire:
--Mais que vient faire ici Nazanskiï? Peut-être avez-vous des motifs secrets d’être mécontent de lui?
--Je vous taperai sur la gueule! lâche! crapule! mufle! aboya Nicolaiev.
Il leva brusquement le poing sur Romachov, roula des yeux terribles, mais n’osa pas frapper. Une glaciale nausée souleva le cœur de Romachov: il se crut prêt à s’évanouir. Jusqu’alors, il n’avait pas remarqué qu’il tenait un certain objet dans la main droite. Et subitement, d’un geste sec et rapide, il lança au visage de Nicolaiev le restant de bière de son verre.
Au même instant, il ressentit une douleur sourde à l’œil gauche, d’où s’échappèrent de blanches étincelles. Dans un long hurlement de bête fauve il se jeta sur Nicolaiev. Tous deux tombèrent lourdement à terre, les bras et les jambes enlacés, et ils roulaient dans tous les sens, renversant les chaises et avalant la poussière sale et puante du plancher. Ils se déchiraient, se meurtrissaient et se débattaient en poussant des mugissements étouffés.
Par la suite, Romachov se rappela que ses doigts ayant rencontré par hasard la bouche de Nicolaiev, il s’était efforcé de lui déchirer cette chose visqueuse et dégoûtante... Il en était arrivé au point de ne plus ressentir de douleur lorsque, dans cette lutte folle, sa tête et ses coudes heurtaient le plancher.
Il n’aurait pas su dire non plus comment elle prit fin. Il se retrouva debout dans un coin, où on l’avait placé après l’avoir séparé de Nicolaiev. Bek-Agamalov lui faisait boire de l’eau, mais ses dents claquaient si fort qu’il craignait de briser le verre.
Sa tunique était déchirée sous le bras et au dos; une de ses pattes d’épaule, arrachée, ballottait au bout d’un fil. Il avait perdu la voix et pourtant criait des lèvres, sans pouvoir émettre un son:
--Je lui... montrerai encore!... Je le provoque en duel!
Le vieux Lekh qui, jusqu’alors, avait doucement sommeillé au bout de la table, se réveilla; son ivresse tomba subitement, et d’un ton sévère et impérieux qu’on ne lui connaissait guère, il proféra:
--En ma qualité de plus ancien, je vous ordonne, messieurs, de vous séparer immédiatement. Vous entendez, messieurs, tout de suite. Demain matin j’aurai l’honneur de présenter au colonel un rapport sur ce qui vient de se passer.
Et tous se séparèrent honteux et confus, en évitant de se regarder les uns les autres. Chacun craignait de lire dans les yeux du voisin son propre effroi, sa peur servile et contrite, son angoisse de petite bête sale et méchante, dont une lueur de conscience vient enfin d’éclairer la pauvre intelligence.
Le jour se levait dans un ciel clair d’une pureté enfantine. L’air était frais et immobile. Les arbres humides estompés d’une imperceptible brume se réveillaient silencieusement de leur mystérieux sommeil nocturne. En retournant chez lui, Romachov regardait les arbres, le ciel, l’herbe grise de rosée et se sentait petit, lâche, laid et affreusement seul parmi cette délicieuse et souriante innocence du matin qui s’éveille.
XX
Le même jour--c’était un mercredi--Romachov reçut cette brève note officielle:
«Le tribunal des officiers du régiment d’infanterie de N... invite le sous-lieutenant Romachov à se présenter à six heures au salon du mess. Tenue habituelle.
«_Le Président du Tribunal_,
«Lieutenant-Colonel MIGOUNOV»
Romachov ne put retenir un pâle sourire involontaire; cette tenue «habituelle», qui comportait la tunique avec les pattes d’épaules et la ceinture de couleur, ne sert jamais que dans des circonstances officielles, comparutions désagréables devant les chefs.
Il arriva au mess à six heures et se fit annoncer par le planton au président du tribunal. On le pria d’attendre. Il s’assit dans la salle à manger près de la fenêtre ouverte, prit un journal, le parcourut machinalement sans comprendre, sans intérêt. Trois officiers présents dans la salle le saluèrent sèchement et engagèrent une conversation entre eux à voix basse de façon à ce qu’il n’entendît pas. Seul le sous-lieutenant Mikhine lui serra longuement et vigoureusement la main, les yeux humides, mais il ne souffla mot, rougit, s’habilla vivement, maladroitement, et partit!
Bientôt Nicolaiev entra par la porte de l’office. Pâle, les paupières noircies, une tumeur au-dessous de la tempe; il tremblait convulsivement de la joue gauche.
Romachov se rappela nettement la pénible scène de la veille: courbé, accablé, écrasé sous le poids de ces souvenirs ignominieux, il se renfrogna, rentra la tête dans ses épaules, ferma les yeux et se dissimula derrière son journal.
Il entendit Nicolaiev demander au buffet un petit verre de cognac, et faire ses adieux à quelqu’un. Puis il le sentit passer près de lui. La porte se ferma. Quelques instants après, il perçut derrière son dos un chuchotement circonspect venant de la cour.
--Ne vous retournez pas! Restez assis, tranquillement. Écoutez-moi.
C’était Nicolaiev qui parlait. Le journal trembla dans les mains de Romachov.
--En vérité, je n’ai pas le droit de vous parler. Mais au diable tous ces raffinements français! Il est impossible de réparer ce qui est arrivé. Je vous tiens néanmoins pour un galant homme. Je vous en prie, vous entendez? je vous prie: pas un mot au sujet de ma femme, au sujet des lettres anonymes. Vous m’avez compris?
Romachov, se cachant derrière son journal, acquiesça à cette demande d’un lent signe de tête. Des pas firent craquer le sable de la cour. Au bout de cinq minutes seulement Romachov se retourna et regarda dans la cour, Nicolaiev n’était déjà plus là.
--Votre Noblesse! lui dit le planton, surgi soudain devant lui, Sa Haute Noblesse vous prie d’entrer.
Dans le salon, plusieurs tables de jeu avaient été réunies et recouvertes d’un tapis vert. Les juges avaient pris place le dos tourné à la fenêtre, ce qui laissait leur visage dans l’ombre. Au centre siégeait le président, le lieutenant-colonel Migounov, gros homme hautain, court de cou et de carrure épaisse. Il avait pour assesseurs les lieutenants-colonels Rafalskiï et Lekh, et plus loin, du côté droit, les capitaines Ossadtchiï et Peterson et, du côté gauche, les capitaines Duvernois et Dorochenko. La table était complètement nue; seul Dorochenko, en tant que greffier du tribunal, avait devant lui une main de papier. Il faisait sombre et presque froid dans cette grande salle vide, sentant le moisi, le vieux bois, et les tapisseries usées.
Le président posa à plat sur le tapis vert ses deux grosses mains blanches et les considérant l’une après l’autre commença d’une voix d’automate:
--Sous-lieutenant Romachov, le tribunal des officiers, réuni sur les ordres du colonel, est chargé d’établir dans quelles circonstances a eu lieu l’altercation regrettable survenue hier entre le lieutenant Nicolaiev et vous. Je vous prie de vouloir bien nous exposer l’affaire dans ses moindres détails.
Romachov se tenait devant le tribunal, les bras ballants et chiffonnant sa casquette. Il se sentait maladroit, décontenancé, désemparé, comme jadis à l’école, lorsqu’il ratait un examen. D’une voix entrecoupée et mugissante, avec des phrases embrouillées, sans lien, et ponctuées de stupides interjections, il se mit à exposer les faits. En même temps, il promenait son regard sur ses juges et analysait l’impression qu’il produisait sur chacun d’eux. «Migounov est indifférent; on le dirait en pierre, mais il est très flatté de son rôle inaccoutumé de président et de la puissance que cette charge lui confère. Le lieutenant-colonel Brehm a le regard chargé de pitié, un regard presque féminin. Ah! mon cher Brehm, te rappelles-tu que je t’ai emprunté dix roubles? Le vieux Lekh joue à l’homme sérieux. Il n’est pas ivre aujourd’hui. Il a sous les yeux des poches profondes comme des cicatrices. Il ne m’est pas hostile, mais il a tant fait de scandales au mess pendant sa longue carrière qu’il croira devoir jouer le rôle de défenseur sévère et inflexible de l’honneur des officiers. Quant à Ossadtchiï et Peterson, ce sont de véritables ennemis. La loi m’autorise à faire relever Ossadtchiï, l’affaire ne s’est produite qu’à cause de son office des morts, mais tant pis! Qu’est-ce que cela peut faire? Peterson sourit légèrement d’un seul coin de la bouche; il y a quelque chose de mauvais, de bas, de reptilien dans ce sourire. Est-il possible qu’il soit au courant des lettres anonymes? Duvernois a un visage endormi et des yeux comme de grosses boules troubles. Duvernois ne m’aime pas. Dorochenko non plus. Un sous-lieutenant qui émarge sa solde sans jamais la toucher! Vos affaires ne sont pas brillantes, mon cher Iouriï Alexéievitch.»
--Pardon, une minute, dit soudain Ossadtchiï, monsieur le colonel, m’autorisez-vous à poser une question?
--Je vous en prie, faites! acquiesça Migounov avec une altière inclinaison de tête.
--Sous-lieutenant Romachov, commença Ossadtchiï, en scandant les mots, veuillez nous dire où vous avez passé votre soirée hier, avant de venir au mess dans l’état où vous étiez?
Romachov rougit et sentit instantanément des gouttes de sueur perler à son front.
--J’ai été... j’ai été... dans un certain endroit... et il ajouta presque en chuchotant... dans une maison publique.
--Ah! vous êtes allé dans une maison publique? reprit Ossadtchiï, avec une insistance cruelle et en haussant à dessein la voix; il est probable que vous avez bu quelque chose dans cet établissement.
--Oui, j’ai bu, répondit brièvement Romachov.
--Bien. Je n’ai plus rien à demander, dit Ossadtchiï se tournant vers le président.
--Je vous prie de continuer votre exposé, dit Migounov. Vous nous disiez, je crois, que vous aviez jeté de la bière au visage du lieutenant Nicolaiev... Continuez!
Romachov raconta avec incohérence, mais sincèrement et sans omettre aucun détail, toute l’histoire de la veille. Il commençait déjà à dire, non sans une raideur timide, combien il regrettait sa conduite, lorsque le capitaine Peterson l’interrompit. Se frottant, comme s’il les essuyait, ses mains osseuses et jaunes aux ongles bleus et aux longs doigts inertes, il dit sur un ton de politesse exagérée, presque caressant et insinuant:
--Oui, évidemment, tout cela est très bien et fait honneur à vos beaux sentiments. Mais, dites-nous, sous-lieutenant Romachov... avant cette triste et regrettable histoire... n’avez-vous jamais fréquenté la maison du lieutenant Nicolaiev?
Romachov se tint sur ses gardes, et sans regarder Peterson, répondit assez sèchement en se tournant vers le président:
--Si! mais je ne vois pas le rapport que cela peut avoir avec notre affaire.
--Attendez. Je vous prie de ne répondre qu’aux questions posées, observa Peterson. Je veux vous demander si, en dehors du service, il n’existait pas entre le lieutenant et vous des raisons d’hostilité particulières, de caractère privé, intime?
Romachov se redressa et lança un regard haineux à Peterson.
--Je n’allais pas plus souvent chez les Nicolaiev que chez mes autres connaissances, dit-il sèchement, aucune haine n’existait auparavant entre nous. Tout cela est arrivé par hasard et à l’improviste, parce que tous deux nous étions ivres.
--Hé!... hé!... hé!... Nous en avons déjà entendu parler de votre ivresse, interrompit Peterson, mais je veux vous demander si vous n’aviez pas eu déjà tous deux une altercation? Non, pas une dispute, comprenez-moi bien, mais simplement un malentendu quelconque, à propos... disons d’une différence d’opinion ou peut-être... d’une intrigue. Hein?
--Monsieur le Président, puis-je ne pas répondre à certaines questions? demanda subitement Romachov.
--Oui, vous le pouvez, répondit froidement Migounov. Vous pouvez même, si vous le jugez à propos, ne pas répondre du tout, ou bien donner vos réponses par écrit. C’est votre droit.
--Dans ce cas, je déclare que je ne répondrai pas aux questions posées par le capitaine Peterson, ajouta Romachov. Cela vaudra mieux aussi bien pour lui que pour moi.
On l’interrogea encore sur certains détails insignifiants, et ensuite le président lui annonça qu’il était libre. Cependant on le fit revenir deux fois pour donner des renseignements complémentaires: la première fois, le soir même; la seconde, le jeudi suivant au matin. Malgré son peu d’expérience, Romachov se rendait bien compte que le tribunal menait l’affaire très négligemment, d’une façon très imparfaite, commettant une quantité de fautes et de maladresses. Et ce qui était surtout grave, c’est que, malgré l’article 149 du règlement sur la discipline qui prescrivait expressément le secret des délibérations, les membres du Tribunal ne se gênaient pas pour bavarder. Ils racontaient les événements de chaque séance à leurs femmes qui en parlaient aux dames de leur connaissance; celles-ci, à leur tour, tenaient au courant les couturières, les sages-femmes et jusqu’aux domestiques. En vingt-quatre heures, Romachov devint le héros du jour. Quand il passait dans la rue, on le regardait des fenêtres, par les portes entr’ouvertes, par les fentes des clôtures. Les femmes se le montraient du doigt et il entendait constamment chuchoter son nom derrière son dos. En ville, on était certain d’un duel entre Nicolaiev et lui. On engageait même des paris à qui serait vainqueur.
Le jeudi matin, il allait au mess quand, passant devant la maison des Lykatchev, il s’entendit appeler:
--Iouriï Alexéievitch, Iouriï Alexéievitch, venez ici. Il s’arrêta et releva la tête. Katia Lykatchev était debout, derrière la palissade sur un banc du jardin. Elle était vêtue d’un peignoir japonais dont l’échancrure triangulaire laissait voir sa fine et ravissante gorge de jeune fille. Elle était si fraîche, si rose, si appétissante que Romachov se sentit, pour un instant, tout joyeux.
Penchée par-dessus la palissade, elle lui tendait la main encore froide et humide de ses ablutions matinales, et jacassait en zézayant:
--Pourquoi ne venez-vous plus? C’est honteux de négliger ses amis. Méchant... méchant... méchant... ts...ts...ts... je sais tout... tout... tout...
Subitement, elle fit des yeux effrayés:
--Prenez cela et pendez-le à votre cou, je le veux, je le veux, pendez-le à votre cou.
Elle sortit de sa poitrine un sachet de soie bleue retenu par des cordons et le mit vivement dans la main de Romachov. Le sachet conservait encore la tiédeur de son corps.
--Une amulette! préserve-t-elle au moins? demanda en plaisantant Romachov. Qu’est-ce au juste?
--C’est un secret. Je vous défends de vous moquer, vilain mécréant.
«Comme je suis en vogue maintenant!... Charmante gamine!» pensa Romachov, en prenant congé de Katia. Mais il ne put se retenir cette fois encore de s’adresser mentalement une belle phrase à la troisième personne: «Un débonnaire sourire passa sur le visage sévère du vieux bretteur.»
Le soir de ce jour-là on le convoqua de nouveau devant le tribunal, mais cette fois avec Nicolaiev. Les deux ennemis se tenaient debout, devant la table, presque à côté l’un de l’autre. Ils ne se regardèrent pas une seule fois, mais chacun sentait la disposition d’esprit de l’autre et s’en montrait troublé. Tous deux regardaient fixement le président quand il leur lut le jugement du tribunal:
«Le tribunal des officiers du régiment d’infanterie de N...--suivaient les grades et les noms des juges--réuni sous la présidence du lieutenant-colonel Migounov, ayant étudié l’affaire concernant l’altercation survenue au mess entre le lieutenant Nicolaiev et le sous-lieutenant Romachov, a décidé qu’étant donné les offenses graves échangées, cette altercation ne pouvait finir autrement que par un duel, seul moyen permettant de donner satisfaction à l’honneur offensé. L’avis du tribunal est confirmé par le colonel.»
Ayant terminé la lecture du jugement, le lieutenant-colonel Migounov enleva ses lunettes et les remit dans leur étui.
--Il ne vous reste plus, messieurs, dit-il d’un ton solennel et dur, qu’à choisir vos témoins, deux pour chaque adversaire, et de les envoyer ce soir à neuf heures, ici, au mess, où ils discuteront avec nous les conditions du duel. Cependant, ajouta-t-il en se levant, et en remettant son étui à lunettes dans sa poche de côté, cependant la décision du tribunal n’a pas pour vous force de loi. Chacun de vous est libre de se battre ou de...--il fit une pause et un grand geste avec les bras--ou de quitter le service. Et maintenant, messieurs, vous êtes libres. Encore deux mots... mais ce n’est plus en ma qualité de président du tribunal, mais en tant que camarade plus ancien. Je vous conseille de vous abstenir de revenir au mess avant le duel. Ceci pour éviter des complications... Au revoir.
Nicolaiev se tourna brusquement et sortit de la salle à pas rapides. Romachov le suivit d’une allure plus lente. Il n’avait pas peur, mais il se sentait affreusement seul, séparé du reste du monde. En sortant du mess, il contempla, dans un muet étonnement, le ciel, les arbres, les vaches dans l’enclos voisin, les moineaux qui se roulaient dans la poussière au milieu de la route, et il songeait: «Tout cela vit, pousse, se remue, s’agite, tandis que moi, je n’ai plus besoin de rien et ne m’intéresse plus à rien. Je suis condamné... je suis seul...»
Mollement, comme à regret, il se mit à la recherche de Bek-Agamalov et de Vietkine qu’il avait décidé de prendre comme témoins. Tous deux acceptèrent volontiers: Bek-Agamalov avec une sombre retenue, Vietkine avec de chaleureux serrements de mains.
Romachov ne voulait pas rentrer chez lui. Dans ces pénibles moments d’impuissance morale et d’isolement, il avait besoin d’un ami sincère, compatissant, au cœur tendre et à l’esprit fin.
Et soudain il pensa à Nazanskiï.
XXI
A son habitude, Nazanskiï était chez lui. Il se réveillait à peine d’un lourd et profond sommeil d’ivrogne; il demeurait étendu sur son lit en chemise de nuit et en caleçon, les mains sous la tête. Son regard était trouble, vague et fatigué. Son visage ne changea même pas d’expression lorsque Romachov, s’étant penché sur lui, l’eut salué avec une inquiète timidité:
--Bonjour, Vassiliï Nilytch: je ne vous dérange pas?
--Bonjour, répondit Nazanskiï d’une voix faible et enrouée. Qu’y a-t-il de nouveau? Asseyez-vous.