Part 15
Ils se turent. Les premières étoiles, scintillants points verts, s’allumèrent au firmament. On percevait à peine, sur la droite, des voix, des rires et des chants lointains. L’autre partie du bois demeurait plongée dans une moelleuse obscurité, dans un silence sacré. De cet endroit, on ne pouvait apercevoir le bûcher, mais parfois une vacillante lueur rouge courait, tel le reflet d’un éclair de chaleur, au sommet des chênes les plus rapprochés. Chourotchka caressait lentement la chevelure et le visage de Romachov, et abandonnait sa main aux lèvres du jeune homme.
--Je n’aime pas mon mari, dit-elle lentement--après un instant de réflexion.--Il est grossier, sans tact ni délicatesse. Ah! j’ai honte de l’avouer, mais nous autres femmes n’oublions jamais les premières violences endurées. Puis il est si férocement jaloux! Jusqu’à présent il me torture à cause de ce malheureux Nazanskiï. Il épie, s’accroche à des bagatelles, fait des suppositions si monstrueuses, me pose des questions abominables. Seigneur! C’était cependant un roman bien innocent, presque enfantin! Et pourtant le seul nom de Nazanskiï suffit à le mettre en rage.
Pendant qu’elle parlait, sa voix tremblait, et Romachov sentit frissonner la main qui lui caressait les cheveux.
--Tu as froid? fit-il.
--Non, cher, je suis bien, dit-elle doucement.
Mais soudain, dans un irrésistible élan de passion, elle s’écria:
--Je suis si bien avec toi, mon amour!...
Alors il prit la main dans la sienne et, effleurant timidement ses doigts frêles, il lui demanda d’un ton hésitant:
--Dis-moi, je t’en prie... Tu viens de dire que tu ne l’aimes pas... Pourquoi dès lors êtes-vous encore ensemble?...
Elle se redressa brusquement, s’assit et passa nerveusement les mains sur son front et ses joues, comme si elle sortait d’un long sommeil.
--Il est tard. Partons! Il ne manquerait plus qu’on nous recherchât! dit-elle d’une voix tout autre, parfaitement calme.
Ils se levèrent, et demeuraient tous deux en face l’un de l’autre, silencieux, haletants, se regardant sans se voir.
--Adieu!--cria-t-elle d’une voix sonore. Adieu, mon bonheur, mon court bonheur!
Elle lui passa ses bras autour du cou, colla aux siennes ses lèvres brûlantes et moites, et, les dents serrées, dans un gémissement passionné, elle s’appuya contre lui de tout son corps. Romachov crut voir les noirs troncs des chênes s’incliner d’un côté tandis que la terre fuyait de l’autre, et il sentit le temps s’arrêter.
Mais Chourotchka, faisant un effort sur elle-même, se dégagea et prononça d’un ton décidé:
--Adieu! C’est assez! Partons maintenant!
Romachov se laissa tomber sur l’herbe, et, presque couché, lui enlaça les jambes et couvrit ses genoux de longs baisers fiévreux:
--Sacha! Sachenka, balbutiait-il. Pourquoi ne veux-tu pas te donner à moi? Pourquoi?... Donne-toi à moi!
--Allons, partons!... pressa-t-elle. Mais levez-vous donc, Georges Alexéievitch. On va s’apercevoir de notre absence. Partons!
Ils marchèrent dans la direction d’où venaient les voix. Romachov sentait ses jambes fléchir; ses tempes battaient; il chancelait.
--Je ne veux tromper personne, disait Chourotchka d’une voix saccadée et encore haletante. Ou plutôt non. Je suis au-dessus du mensonge, mais je ne veux pas de lâcheté. La tromperie est toujours une lâcheté. Je te dirai la vérité: je n’ai jamais trompé mon mari et je ne le tromperai que le jour où je l’abandonnerai. Mais ses caresses, ses baisers me sont insupportables, ils ne m’inspirent que dégoût et horreur. Tu sais, ce n’est que tout à l’heure--non, plutôt auparavant, quand je songeais à toi, à tes lèvres--que j’ai compris l’incroyable jouissance, l’extase que l’on éprouve à se livrer à l’être aimé. Mais je ne veux pas de lâcheté, pas de larcin caché! Et puis, attends! penche-toi plus près de moi, je te le dirai à l’oreille, j’ai honte de l’avouer... Je ne veux pas avoir d’enfant. Oh! quelle vilenie! Une femme d’officier subalterne, quarante-huit roubles de solde, six enfants, des langes partout... la misère... quelle horreur!
Romachov la regardait tout abasourdi.
--Mais vous avez un mari... Vous êtes sûre d’avoir des enfants! dit-il avec hésitation.
Chourotchka éclata de rire. Il y avait quelque chose de désagréable dans ce rire, et Romachov instinctivement sentit son cœur se glacer.
--Ro-mo-tchka... Oh! oh! oh! que vous êtes bê-ête! traîna-t-elle de cette petite voix mutine, familière à Romachov. Est-il possible que vous soyez à ce point ignorant? Mais dites-moi la vérité! Vous ne savez rien de tout cela?
Décontenancé, il haussa les épaules. Il se sentait gêné de sa naïveté.
--Pardonnez-moi... Mais je suis obligé d’avouer... Parole d’honneur!...
--Eh bien! Que Dieu vous bénisse! Il est inutile que je vous fasse la leçon! Que vous êtes pur, mon cher Romotchka! Mais quand vous serez devenu grand, vous vous rappellerez ce que je vais vous dire: «Ce qu’on peut faire avec son mari est impossible avec celui qu’on aime.» Ah! mais je vous en supplie, ne pensez plus à cela! C’est bien vilain, mais que faire?
Ils approchaient de la clairière. Derrière les arbres se devinait la flamme du bûcher. Les troncs noueux semblaient des coulées de métal noir entre lesquelles scintillait une lueur rouge à reflets changeants.
--Et si je deviens maître de moi? demanda Romachov. Si j’arrive à la situation qu’ambitionne ton mari ou à une autre supérieure? Alors?
Elle appuya fortement sa joue contre son épaule et dit avec éclat:
--Alors! Oui! Oui! Oui! Oui!
Ils étaient déjà dans la clairière. On voyait distinctement le foyer et les silhouettes des personnes à l’entour.
--Romotchka, un dernier mot, dit Alexandra Pétrovna en se hâtant, mais avec, dans la voix, une note de tristesse et d’angoisse: Je ne voulais pas vous gâter toute la soirée et c’est pourquoi je me suis tue jusqu’à présent. Écoutez-moi bien: Vous ne devez plus venir nous voir!
Il s’arrêta interloqué.
--Pourquoi? O Sacha!
--Allons, dépêchons-nous. Mon mari est inondé de lettres anonymes. J’ignore qui les écrit; il ne me les a pas montrées, mais il y a fait allusion. On lui raconte des vilenies, des turpitudes sur vous et moi. En un mot je vous prie de ne plus venir nous voir.
--Sacha!... gémit Romachov en tendant les bras vers elle.
--Ah! à moi aussi, cela me fait beaucoup de peine, mon chéri, mon amour, ma tendresse! Mais c’est indispensable. Écoutez-moi donc, je ne crains qu’une chose, c’est qu’il vous en parle lui-même. Je vous en supplie, contenez-vous. Promettez-le-moi.
--Bien, fit tristement Romachov.
--Et c’est tout! Adieu, mon pauvre, mon pauvre ami. Donnez-moi votre main. Serrez la mienne fortement... vigoureusement... à me faire mal... c’est cela... Oh!... Adieu maintenant! Adieu, ma joie!...
Ils se quittèrent. Chourotchka marcha droit devant elle, Romachov fit un détour par le bas, le long de la rivière. La partie de cartes n’était pas terminée, mais leur absence avait été remarquée. Tout au moins, Ditz regarda si effrontément Romachov, et toussa d’une façon si peu naturelle, que le sous-lieutenant eut envie de lui lancer au visage un tison enflammé.
Romachov vit ensuite Nicolaiev, pâle de colère, quitter le jeu, prendre à l’écart Chourotchka et lui parler longuement avec des gestes courroucés. Tout à coup, celle-ci se redressa, et laissa tomber quelques mots, tandis que son visage reflétait, indigné, un inexprimable mépris. Et le mari, grand et fort, se soumit aussitôt, baissa la tête et la quitta, telle une bête domptée, couvant sa férocité.
Le pique-nique finit bientôt après. L’atmosphère se refroidissait et des effluves humides montaient de la rivière. La gaieté de tous les convives était depuis longtemps épuisée, et chacun se retira fatigué, mécontent, avec une forte envie de dormir. Romachov fit de nouveau route avec les demoiselles Mikhine et se tut tout le long du chemin. Dans sa mémoire surgissaient de sombres arbres immobiles, une colline noire couronnée de sanglantes lueurs crépusculaires, et la silhouette blanche d’une femme étendue sur l’herbe odorante. Et cependant sa sincère et profonde mélancolie ne l’empêchait pas de s’appliquer mentalement de temps à autre cette phrase pathétique: «Un nuage de tristesse voilait son beau visage.»
XV
Le 1er mai, comme tous les ans à la même époque, le régiment s’installa au camp, situé à deux verstes de la ville au delà de la voie ferrée. D’après le règlement, les officiers subalternes devaient loger avec leurs compagnies dans des baraquements en bois; mais Romachov resta en ville, car les logements d’officiers de la 6e compagnie étaient trop délabrés, et l’on manquait d’argent pour les remettre en état. Il était donc obligé de faire chaque jour quatre fois le trajet: le matin pour se rendre à l’exercice, puis pour revenir déjeuner au mess; l’après-midi pour retourner à l’exercice et rentrer ensuite chez lui. Ce va-et-vient l’énervait et le fatiguait. Dès la première quinzaine, il maigrit, brunit et ses yeux devinrent caves.
Il faut dire que la vie de camp était dure pour tout le monde, aussi bien pour l’officier que pour le soldat. On se préparait à la revue de printemps et on ne connaissait ni trêve ni répit. Les commandants de compagnie faisaient manœuvrer leurs hommes deux ou trois heures de plus que de coutume. Pendant l’exercice, on n’entendait dans toutes les compagnies et dans tous les pelotons que le bruit ininterrompu des soufflets. Souvent Romachov voyait à quelque deux cents pas un capitaine devenu subitement furieux, souffleter tous ses hommes les uns après les autres, depuis le flanc gauche jusqu’au flanc droit. Romachov distinguait d’abord le mouvement de la main... puis, quelques secondes après, il entendait le bruit sec du coup, puis un second... un troisième, et ainsi de suite. Cette sensation lui était fort pénible et répugnante. Les sous-officiers maltraitaient leurs hommes pour la moindre faute de théorie, pour avoir perdu la cadence en marchant; ils les battaient jusqu’au sang, leur défonçaient les dents, leur brisaient le tympan, les renversaient à terre à coups de poing. Personne ne songeait à se plaindre; chacun semblait vivre un monstrueux, un sinistre cauchemar; le régiment tout entier était en proie à une stupide hypnose. La chaleur rendait encore tout cela plus pénible, car on avait, cette année, un mois de mai exceptionnellement chaud.
L’énervement était général et extrême. Au mess, pendant les repas, de stupides discussions et de vaines querelles éclataient de plus en plus souvent. Les soldats étaient amaigris et complètement ahuris. Pendant les rares moments de repos, on n’entendait ni plaisanteries, ni rires dans les tentes. On obligeait cependant les hommes à s’amuser le soir, après l’appel. Formant le cercle, ils braillaient, le visage morne et d’une voix terne:
Pour le soldat russe, Balles et bombes ne sont rien; Il fait bon ménage avec elles, Tout pour lui n’est rien!
Puis l’accordéon jouait un air de danse et le sergent-major commandait:
--Grégorache, Skvortsov! Entrez dans le cercle! Dansez, fils de chien... Amusez-vous!
Ils dansaient, mais il y avait dans cette danse, comme dans les chansons, quelque chose de guindé et d’automatique qui donnait envie de pleurer.
Seule, la 5e compagnie paraissait heureuse et libre. On l’amenait à l’exercice une heure après les autres et elle rentrait une heure avant. Les hommes semblaient éveillés, bien nourris, alertes et regardaient toujours leurs chefs d’un air intelligent et hardi; leur tenue même était plus élégante et mieux ajustée que celle des autres compagnies. Le capitaine Stelkovskiï, un original, la commandait. Vieux garçon, assez riche pour son régiment--il recevait, on ne sait d’où, quelque deux cents roubles par mois--d’un caractère très indépendant, il se tenait à l’écart de ses camarades, se montrait raide avec eux et, de plus, s’adonnait à la débauche. Il prenait à son service de très jeunes filles du peuple, souvent même des mineures, et les renvoyait chez elles au bout d’un mois après les avoir payées assez largement. Ce manège durait depuis des années avec une inconcevable irrégularité. Bien que ses soldats ne fussent pas précisément dorlotés, ils n’étaient pourtant ni battus, ni même injuriés, et cependant la compagnie ne le cédait ni en tenue ni en instruction à n’importe quelle unité de la garde. Doué d’une ténacité patiente, sûre et froide, le capitaine savait la communiquer à ses sous-officiers. Ce qu’on obtenait dans les autres compagnies en une semaine, à grand renfort de punitions, de cris et de coups, il l’obtenait paisiblement en un jour. Il était avare de paroles, n’élevait jamais la voix; mais lorsqu’il parlait, ses soldats étaient comme pétrifiés. Ses camarades n’avaient pas de sympathie pour lui, mais les hommes l’adoraient; exemple peut-être unique dans toute l’armée russe.
Enfin arriva le 15 mai, jour choisi par le général commandant le corps d’armée pour passer la revue. Ce jour-là, dans toutes les compagnies, sauf dans la 5e, les sous-officiers réveillèrent les hommes avant quatre heures. Bien que la matinée fût chaude, les soldats, encore à demi endormis et bâillant, grelottaient dans leurs vareuses de coutil. Dans la lumière joyeuse et rose du matin, leurs visages paraissaient gris, lustrés, pitoyables.
A six heures, les officiers arrivèrent. Le rassemblement n’était indiqué que pour dix heures, mais à l’exception de Stelkovskiï, aucun des commandants de compagnies n’avait eu la bonne inspiration de laisser les hommes dormir leur soûl et se reposer avant la revue. Bien au contraire, plus que jamais on leur serinait la théorie et les instructions de tir; plus que jamais, on les injuriait, houspillait, maltraitait.
A neuf heures, les compagnies prirent position à une cinquantaine de pas en avant du camp suivant une ligne droite longue d’une demi-verste indiquée par seize jalonneurs, avec des fanions de couleurs différentes au bout de leurs fusils. L’officier jalonneur, le lieutenant Kovako, un des héros de la journée, tout en nage, le visage cramoisi et la casquette sur la nuque, faisait du zèle; il avait lâché la bride à son cheval et galopait le long de la ligne, la nivelant sans cesse et poussant des cris furieux. Son sabre battait les flancs de son maigre cheval blanc, qui, tout couvert de taches de vieillesse et une taie sur l’œil droit, frétillait convulsivement de sa courte queue et scandait son galop désordonné de sons secs et saccadés comme des coups de feu. La responsabilité du lieutenant Kovako était grande; c’est à lui qu’incombait le soin d’aligner irréprochablement les seize compagnies.
A dix heures moins dix exactement, la cinquième compagnie sortit du camp. D’un pas ferme et cadencé qui faisait trembler la terre, défilèrent devant tout le régiment ces cent hommes, plus frais, plus alertes, plus robustes les uns que les autres, la casquette sans visière fièrement campée sur l’oreille droite. Le capitaine Stelkovskiï, un petit homme maigre, en culotte démesurément bouffante, marchait nonchalamment et sans emboîter le pas, à cinq pas du flanc droit de sa compagnie: il clignait joyeusement les yeux et, penchant la tête d’un côté et de l’autre, surveillait l’alignement. Le commandant du bataillon, lieutenant-colonel Lekh, qui, comme tous les officiers, se trouvait depuis le matin dans un état d’extrême surexcitation, se précipita à sa rencontre et lui reprocha violemment son arrivée tardive; mais Stelkovskiï, tirant froidement sa montre, y jeta un coup d’œil et répliqua sur un ton sec et presque dédaigneux:
--Le rassemblement est commandé pour dix heures. Il est dix heures moins trois. Je n’ai pas le droit d’imposer à mes hommes une fatigue inutile.
--Pas de discussions! beugla Lekh en retenant son cheval et décrivant un grand geste du bras. Je vous prie de vous taire quand un supérieur vous fait une observation dans le service.
Mais, sachant fort bien qu’il était dans son tort, il n’insista pas, tourna bride, et fondit sur la huitième compagnie où les officiers vérifiaient le chargement des sacs.
--Qu’est-ce que c’est encore que cela? Un bazar? Une boutique? A-t-on jamais vu nourrir les chiens quand on part en chasse? Pourquoi n’y avoir pas songé plus tôt? Sacs au dos!!
A dix heures un quart, on commença l’alignement des compagnies. Ce fut une besogne difficile, longue et minutieuse. On tendit d’un jalonneur à l’autre de longues cordes fixées en terre par des piquets. Chaque soldat du premier rang devait toucher cette corde de la pointe du pied avec une précision mathématique; c’est en cela que consistait le chic particulier de la manœuvre. Mais ce n’était pas tout: on exigeait que l’écartement entre les deux pieds fût suffisant pour pouvoir placer une crosse de fusil et que tous les soldats eussent la même inclinaison de corps. Les commandants de compagnies se mettaient en colère et criaient: «Ivanov, le corps en avant! Bourtchenko, avance l’épaule droite! La pointe du pied gauche en arrière! Encore!...»
Le colonel arriva à dix heures et demie. Il montait un énorme et superbe hongre balzan pommelé. Le colonel Choulgovitch avait à cheval une prestance imposante, presque majestueuse; il se tenait bien solide en selle, quoique un peu à la manière des officiers d’infanterie, les étriers trop courts. Il salua crânement le régiment avec une ardeur gaie et enjouée:
--Bonjour, mes b-e-a-u-x!
Romachov, songeant à sa quatrième section et en particulier au malingre Khliebnikov, ne put retenir un sourire. «Beaux hommes, en effet!»
Au son de la musique du régiment, on présenta les drapeaux. Et l’attente fatigante commença. Très loin, jusqu’à la gare même où devait débarquer le général commandant le corps d’armée, s’échelonnait une chaîne de signaleurs chargés d’annoncer l’arrivée des autorités. Il y eut plusieurs fausses alertes. Piquets et cordeaux étaient rapidement enlevés; les hommes s’alignaient encore une fois, se redressaient et ne bougeaient plus, quelques pénibles instants s’écoulaient, puis on permettait le repos en recommandant de ne pas bouger les pieds. Devant le front des troupes à quelque trois cents pas, les robes, les chapeaux et les ombrelles des femmes d’officiers venues pour voir la revue, faisaient des taches vives et bigarrées. Romachov savait fort bien que Chourotchka ne se trouvait pas parmi cette foule claire et endimanchée, mais, chaque fois qu’il regardait de ce côté, un doux émoi lui poignait le cœur; un trouble bizarre, incompréhensible le contraignait à respirer plus fréquemment. Subitement, un cri bref et craintif: «Le voilà! Le voilà!» courut d’un bout à l’autre de la ligne. Tout le monde comprit que le moment critique était arrivé. Les soldats, ahuris dès le matin et gagnés par la nervosité générale, s’alignaient d’eux-mêmes avec empressement, s’ajustaient une dernière fois et toussaient d’un air inquiet.
--Garde à vous! Jalonneurs, à vos places! commanda Choulgovitch.
En clignant de l’œil vers la droite, Romachov vit à l’extrémité du champ de manœuvre un petit groupe compact de cavaliers s’avancer rapidement vers le front, au milieu de légers nuages de poussière jaunâtre. L’air grave et inspiré, Choulgovitch recula à une distance au moins quatre fois plus grande que celle prescrite par le règlement. Puis, majestueux, relevant sa barbe argentée et fixant un regard imposant et satisfait sur la masse noire immobile de son régiment, il cria d’une voix qui résonna dans toute la plaine:
--Présentez vos...
Il fit une longue pause. Il semblait jouir de son énorme pouvoir sur ces centaines d’hommes et vouloir prolonger le plus longtemps possible cette passagère jouissance. Enfin, prenant son élan, rougissant sous l’effort et les veines du cou gonflées, il brailla de toutes les forces de ses poumons:
--Armes!
Un... deux! Les mains frappèrent les bretelles des fusils et les culasses mobiles claquèrent contre les plaques des ceinturons, tandis que, sur la droite, retentissaient les accents joyeux d’une marche de bienvenue. Les flûtes et les clarinettes partirent d’un rire enfantin; les trompettes éclatèrent majestueusement; les tambours précipitèrent leurs roulements; impuissants à les suivre, les lourds trombones bougonnaient amicalement de leur belle voix pleine. A la gare une locomotive lança un long sifflement net et aigu qui, se mêlant aux accents solennels des cuivres, détermina un ensemble d’une merveilleuse harmonie. Romachov se crut soudain délicieusement soulevé par une vague de hardiesse et de fierté. L’azur du ciel pâli par l’extrême chaleur, la vacillante lumière dorée du soleil, le vert tendre des champs lointains lui apparurent aussitôt avec une joyeuse lucidité, tout comme s’il ne les avait pas remarqués jusqu’alors, et il se sentit soudain jeune, fort, adroit, fier d’appartenir à cette puissante masse d’hommes immobiles, mystérieusement soudés les uns aux autres par une unique volonté invisible...
Choulgovitch, sabre au clair, s’élança d’un lourd galop à la rencontre du général.
Puis, parmi les accords martiaux de la musique, on entendit la voix paisible et joviale du général:
--Bonjour, la première compagnie!
Les soldats s’appliquaient à répondre avec ensemble et à voix haute. A la gare, la locomotive se remit à siffler, rapidement cette fois, par saccades et comme en colère. Le général saluait chaque compagnie et parcourait au pas le front des troupes. Romachov voyait déjà distinctement son épaisse silhouette, les plis transversaux de son uniforme sur son gros ventre, son visage carré tourné vers les soldats, son petit cheval gris caparaçonné d’une housse élégante à monogrammes rouges, les anneaux en os de sa martingale, et ses petits pieds chaussés de courtes bottes vernies.
--Bonjour, la 6e!
Autour de Romachov les hommes répondirent au salut avec une vigueur exagérée. On eût dit qu’ils se faisaient mal. Le général se tenait à cheval dans une pose nonchalamment assurée, et la bête, les yeux pleins de sang, le cou gracieusement cambré, rongeait son mors, écumait et marchait d’une allure souple et sautillante. «Ses tempes sont grises, ses moustaches noires... il doit se teindre», pensa Romachov.
A travers ses lunettes d’or, le général fixait avec attention ses yeux sombres, jeunes, intelligents et moqueurs sur les soldats hypnotisés. Il arriva à la hauteur du sous-lieutenant et porta la main à la visière de sa casquette. Romachov, rigide, les jambes tendues, serrait à se faire mal la poignée de son sabre abaissé. Un frisson de joie et de dévouement courut le long de ses bras et de ses jambes, et lui donnait la chair de poule. Ne pouvant détacher ses yeux de ceux du général, il songea à part soi suivant sa naïve et enfantine habitude: «Les yeux du vieux général se sont arrêtés avec plaisir sur l’harmonieuse et maigre silhouette du jeune sous-lieutenant.»
Le général passa de même devant les autres compagnies. Une suite élégante et bigarrée, composée d’une quinzaine d’officiers d’état-major, montés sur de beaux chevaux soignés, marchait derrière lui. Romachov les contempla avec le même regard dévoué, mais aucun d’eux ne daigna se retourner sur lui. Ils étaient depuis longtemps blasés de toutes ces revues, de toutes ces réceptions en musique, qui émeuvent tant les modestes officiers de ligne. Et Romachov sentit avec une vague malveillance envieuse que ces gens-là, si hautains, vivaient d’une vie supérieure qui lui était inaccessible.
Quelqu’un fit signe de loin à la musique de cesser de jouer. Le commandant de corps d’armée revint, au trot de son cheval, de la gauche à la droite de la ligne déployée. Le colonel Choulgovitch galopa vers la 1re compagnie. Tirant sur les rênes de son cheval, son gros buste penché en arrière, il cria d’une voix sauvage et enrouée, comme les capitaines de pompiers au cours des incendies:
--Capitaine Ossadtchiï! Faites porter votre compagnie en avant... Vivement!
Le colonel et Ossadtchiï rivalisaient entre eux pour l’éclat de leur voix à l’exercice. Aussi entendit-on jusqu’à la 16e compagnie la voix métallique d’Ossadtchiï: