Le duel

Part 16

Chapter 163,684 wordsPublic domain

--Portez armes! guide au centre!... En avant... marche!...

A la suite d’efforts prolongés, Ossadtchiï était parvenu à exercer ses soldats à marcher à pas fermes et peu fréquents, en levant les pieds très haut pour frapper le sol avec force. Cette marche paraissait très imposante et excitait l’envie des autres commandants de compagnie.

Mais la 1re compagnie n’avait pas fait cinquante pas qu’on entendit le commandant de corps d’armée s’écrier nerveusement:

--Qu’est-ce que c’est que cela? Arrêtez la compagnie, arrêtez! Capitaine, approchez! Qu’est-ce que vous me montrez là? Est-ce un enterrement? Une retraite aux flambeaux? Des soldats de bois? Une marche à trois temps! Mais nous ne sommes plus à l’époque de Nicolas Ier où les soldats faisaient vingt-cinq ans de service. Combien avez-vous perdu de jours pour enseigner ce _ballet_ à vos hommes? Que de temps précieux gaspillé!

Ossadtchiï se tenait devant lui, droit, immobile, sombre, le sabre abaissé. Après une courte pause, le général continua plus doucement, avec une expression de tristesse et d’ironie:

--Vous avez sans doute ahuri vos hommes pour leur inculquer les principes de cette marche? Oh! soldats du passé! soldats arriérés que vous êtes! Si l’on vous demandait... A propos, permettez! Dites-moi le nom de ce soldat?

Le général désignait le deuxième homme à la droite de la compagnie.

--Ignatiï Mikhaïlov, Votre Excellence! répondit Ossadtchiï de sa grosse voix automatique de soldat.

--Bien. Et que savez-vous de lui? Est-il célibataire, ou marié? A-t-il des enfants? Peut-être a-t-il là-bas, au village, de gros soucis? du malheur? Hein?

--Je ne sais pas, Votre Excellence. J’ai cent hommes. Il est difficile de se souvenir de tout.

--Difficile de se souvenir de tout! répéta amèrement le général. Ah! messieurs! Il est dit dans l’Écriture: «N’étouffez pas l’esprit!» Et vous, que faites-vous? Cependant, c’est bien cette sainte canaille grise qui, au combat, vous protègera de sa poitrine, vous enlèvera du feu sur ses épaules, vous garantira de la gelée avec sa capote trouée, et vous dites: «Je ne sais pas!»

Et s’énervant, le général cria au colonel par-dessus la tête d’Ossadtchiï:

--Colonel, faites disparaître cette compagnie! Je ne veux plus la voir. Faites-la partir tout de suite, tout de suite! Ce sont des paillasses! des polichinelles en carton! des têtes de plomb!

Cet incident commença à couler le régiment dans l’esprit du général. Le surmenage, l’abrutissement des soldats, la cruauté insensée des sous-officiers, les habitudes routinières et nonchalantes des officiers, tout cela ressortit à cette revue d’une façon évidente et honteuse.

A la 2e compagnie, les hommes ne surent pas réciter le «Notre Père»; à la 3e, les officiers s’embrouillèrent dans les exercices en ordre dispersé; à la 4e compagnie, un soldat s’évanouit pendant le maniement d’armes. Et surtout, dans aucune, sauf dans la 5e, on ne sut prendre les dispositions pour se défendre contre une attaque inopinée de la cavalerie, bien qu’on en connût l’importance et que les hommes y eussent été longuement exercés. Cette formation avait justement été imaginée et mise en pratique par le général commandant le corps d’armée; elle consistait en de rapides changements de front qui exigeaient de la part des chefs une grande présence d’esprit, un coup d’œil rapide et une grande initiative.

Après avoir inspecté chaque compagnie, le général faisait éloigner les officiers et les sous-officiers et demandait aux hommes s’ils étaient contents, s’ils recevaient tout ce qui leur était dû, s’ils n’avaient pas de réclamations à lui adresser. «Absolument aucune...», braillaient les soldats en chœur. Pendant que le général questionnait les hommes de la 1re compagnie, Romachov entendit le sergent-major Rynda menacer ses hommes d’une voix sifflante: «Si l’un de vous s’avise de se plaindre, il aura affaire à moi!...»

La mauvaise impression laissée par les premières compagnies contribua à faire ressortir avantageusement la cinquième, dont les hommes frais et dispos exécutèrent les exercices d’un pas si léger et si assuré, avec tant d’entrain et de facilité qu’ils ne paraissaient pas soutenir un périlleux examen, mais se livrer à quelque joyeux et facile amusement.

Bien qu’encore renfrogné, le général leur jeta un: «c’est bien, mes braves!» le premier de la revue.

Le capitaine Stelkovskiï acheva de gagner le général par ses dispositions contre les charges de cavalerie. Le général indiquait lui-même l’ennemi par des phrases brèves: «La cavalerie est à droite à 800 pas!» et Stelkovskiï, sans perdre une seconde, tranquillement, avec précision, arrêtait chaque fois la compagnie, la plaçait face à l’ennemi imaginaire chargeant au galop, la formait rapidement en pelotons, faisait prendre aux hommes du premier rang la position du tireur à genoux, tandis que ceux du second rang restaient debout, désignait la hausse, indiquait le but, commandait deux ou trois salves imaginaires, puis faisait croiser les baïonnettes.

--Parfait, mes braves! Merci, mes braves! disait le général.

Enfin, la compagnie se remit en ligne déployée; mais le général tardait encore à la quitter. Parcourant lentement le front, il fixait sur les soldats des regards scrutateurs et intéressés. Sous les paupières lourdes et gonflées, ses yeux intelligents souriaient de satisfaction à travers les lunettes d’or. Tout à coup, il arrêta son cheval, se retourna vers son chef d’état-major et dit:

--Mais, colonel, regardez-donc ces faces-là? Avec quoi les nourrissez-vous, capitaine? Écoute, toi là, le gros--le général, d’un signe de tête, indiquait un soldat--tu t’appelles Koval (forgeron)?

--Parfaitement, Votre Excellence! Je me nomme Mikhaïlo Boriïtchouk, cria gaiement le soldat avec un sourire enfantin et satisfait.

--Ah bah! Et moi qui croyais que tu t’appelais Koval. Eh bien, je me suis trompé, plaisanta le général. Il n’y a rien à faire... j’ai raté mon effet... ajouta-t-il plein de bonhomie.

Le visage du soldat s’épanouit de joie.

--Pas du tout, Votre Excellence, cria-t-il encore plus fort. Chez moi, au village, j’avais une forge avant de venir au régiment: j’étais _forgeron_.

--Tu vois bien! lui dit amicalement le général qui se flattait de connaître les soldats. Capitaine, cet homme compte-t-il parmi vos bons soldats?

--C’est un très bon soldat. Tous les soldats sont bons dans ma compagnie, répondit Stelkovskiï avec son assurance coutumière.

Le général fronça le sourcil, mais ses lèvres esquissèrent un sourire qui donna à toute sa physionomie une charmante expression de bonté.

--Hum! hum! capitaine, je crois que vous vous avancez beaucoup... Vous avez bien des hommes punis?

--Pas un seul, Votre Excellence. Depuis cinq ans, pas un seul!

Le général se pencha lourdement sur sa selle et tendit à Stelkovskiï sa grosse main gantée de blanc.

--Merci, mon cher ami, merci! dit-il avec un tremblement dans la voix, tandis que des larmes brillaient à ses yeux. Comme beaucoup de vieux militaires un peu originaux, le général avait la larme facile. Merci, vous avez fait plaisir à votre vieux général! Merci, mes braves! cria-t-il énergiquement à la compagnie.

Grâce à la bonne impression produite par la 5e compagnie, l’inspection de la 6e se passa bien. Le général ne la félicita point, mais ne lui fit pas non plus de reproches. Cependant, la 6e compagnie fut loin de briller pendant l’escrime à la baïonnette contre des mannequins.

--Pas comme cela! pas comme cela! disait le général en tressautant sur sa selle. Non, pas ainsi! Frères, écoutez-moi! Piquez de tout cœur, au centre même... Enfoncez la baïonnette jusqu’à la garde! Emportez-vous, que diable! Vous ne mettez pas du pain au four... C’est un ennemi que vous embrochez!...

Les autres compagnies furent au-dessous de tout. Le général ne se fâchait même plus. Il ne faisait plus que de rares remarques cinglantes et justes, et demeurait taciturne, penché sur le col de son cheval. Il ne regarda même pas les 15e et 16e compagnies et se contenta de dire avec un geste de fatigue et de dégoût:

--Oh! ceux-là... ce sont des avortons!

Il ne restait plus qu’à défiler. Tout le régiment se forma en colonne serrée, par pelotons. Les jalonneurs sortirent des rangs et s’alignèrent en face du flanc droit, indiquant la direction à suivre. Les hommes succombaient sous le poids de la chaleur de plus en plus accablante et se sentaient prêts à défaillir en respirant les émanations de leurs corps serrés les uns contre les autres, l’odeur des bottes, du tabac, de la peau humaine mal lavée et des relents du pain noir en décomposition dans leurs estomacs.

Cependant, tous s’animèrent avant le défilé. Les officiers imploraient presque leurs hommes: «Frères, faites tout votre possible! Efforcez-vous de défiler crânement devant le commandant de corps d’armée! Ne nous déshonorez pas!» Cette flagornerie inaccoutumée montrait que les chefs manquaient de confiance et avaient conscience de leurs fautes. On eût dit que la colère d’un personnage aussi considérable que le commandant de corps d’armée avait subitement écrasé de tout son poids officiers et soldats, leur avait fait perdre leur personnalité, les mettant sur le même pied, aussi apeurés, éperdus et piteux les uns que les autres.

--Ga-arde à vous!... La musique en avant! commanda de loin le colonel Choulgovitch.

Un sourd murmure courut dans les rangs et aussitôt les quinze cents hommes se figèrent dans une attitude immobile.

On ne voyait pas Choulgovitch, mais sa voix sonore retentit de nouveau:

--Portez armes!

Les quatre chefs de bataillon se retournant vers leurs unités, commandèrent séparément:

--Portez... et ne quittèrent pas des yeux le colonel.

En avant du régiment une épée flamboya et aussitôt s’abaissa. A ce signe attendu, les quatre chefs de bataillon crièrent d’une seule voix:

--... armes!

Dans un sourd fracas, le régiment exécuta l’ordre. Par endroits, les baïonnettes cliquetèrent.

Alors, Choulgovitch, traînant avec exagération les syllabes, commanda solennellement, sévèrement, joyeusement, de toute la force de ses immenses poumons:

--Pour dé-fi-ler!

Cette fois-ci les seize commandants de compagnie reprirent sur tous les tons et sans aucun ensemble:

--Pour défiler!

L’un d’eux même, tout en queue de la colonne, partit trop tard, commença d’une voix hésitante:

--Pour dé... et s’arrêta aussitôt.

--Par de-mi com-pa-gnies! gronda Choulgovitch.

--Par demi compagnies! reprirent les capitaines.

--In-ter-valle, deux sections! hurla Choulgovitch.

--Intervalle, deux sections.

--Gui-de à droi-te!

--Guide à droite! répéta l’écho aux seize voix.

Choulgovitch attendit deux ou trois secondes et jeta nerveusement:

--La première demi-compagnie, au pas!

--La pr-remière demi-compagnie. Guide à droite. Au pas. En avant, marche!--commanda Ossadtchiï d’une voix pleine qui, traversant les rangs pressés et rampant sur le sol, porta jusqu’à l’extrémité de la colonne.

Les tambours roulèrent.

De loin, on aperçut une longue ligne régulière se détacher de la forêt inclinée des baïonnettes et onduler rythmiquement en l’air.

--La seconde demi-compagnie, en avant! chantonna le contralto d’Artchakovskiï.

Et une seconde ligne de baïonnettes se sépara de la masse en ondulant. Le roulement des tambours allait s’affaiblissant, comme s’il rentrait en terre, et tout à coup disparut, noyé dans les sons joyeux de la musique. Immédiatement, le régiment entier s’anima, les têtes se relevèrent, les corps se redressèrent, les visages fatigués se rassérénèrent...

Les demi-compagnies sont parties les unes après les autres, et les accents de la marche du régiment retentissent de plus en plus allègres. La dernière demi-compagnie du premier bataillon s’est ébranlée. Le lieutenant-colonel Lekh s’avance sur son cheval noir décharné. Olizar l’accompagne. Tous deux présentent le sabre, la main à la hauteur du visage. Calme et nonchalant, Stelkovskiï lance un bref commandement. La hampe du drapeau domine les baïonnettes. Le capitaine Sliva, voûté, ratatiné, pareil, avec ses longs bras, à un vieux singe chagrin, écarquille ses yeux aqueux et commande:

--La 1re demi-compagnie, en avant!

D’un pas souple et assuré, Romachov se porte devant le centre de son peloton. Un noble sentiment de fierté l’envahit. Il glisse un rapide regard sur le premier rang. «Le vieux soudard inspecta ses vétérans d’un coup d’œil de faucon.» Cette belle phrase lui vient à l’esprit tandis qu’il lance, crânement rythmé, ce commandement:

--La sec-onde demi-compagnie!

Un, deux, compte-t-il mentalement en marquant le pas de la pointe des bottes. «Il faut partir du pied gauche.» Et le visage rayonnant, la tête penchée en arrière, il crie d’une voix de ténor qui retentit par tout le champ de manœuvres:

--En avant!

C’est seulement après s’être retourné sur un pied comme mû par un ressort, qu’il ajoute deux tons plus bas:

--Guide à droite!

La beauté du moment le grise. Un instant il s’imagine que c’est la musique qui l’inonde d’éblouissantes ondes lumineuses et que les allègres sons cuivrés tombent du ciel, du soleil. Et de nouveau, comme à l’arrivée du général, son corps est tout entier secoué d’un délicieux frisson, sa peau se fait rêche et ses cheveux se dressent sur sa tête.

La cinquième compagnie a répondu d’une seule voix et dans le rythme de la musique aux félicitations du général. Plus bruyants et plus joyeux depuis qu’ils ne sont plus gênés par l’obstacle vivant des corps humains, les accents sonores de la marche guerrière courent à la rencontre de Romachov. Le sous-lieutenant aperçoit maintenant distinctement devant lui, sur la droite, la lourde silhouette du général sur son cheval gris, sa suite immobile en arrière et plus loin encore le groupe des dames dont les robes multicolores paraissent dans l’éblouissante lumière de midi d’ardentes fleurs de rêve.

Sur la gauche étincellent les cuivres de la musique, et Romachov a la sensation qu’un fil enchanté est tendu entre cette dernière et le général, et que l’on goûte, en le franchissant, une joie mêlée d’anxiété.

Mais la première demi-compagnie a déjà passé la ligne magique.

--_Khorocho, rebiata!_ (Bien! les enfants), approuve le général. A-a-a-a! reprennent tout heureux les soldats. Et la musique joue avec une ardeur toujours plus croissante. «Oh! cher général, s’attendrit Romachov, quel brave homme tu fais!»

Romachov est maintenant seul. D’une démarche souple et élégante, touchant à peine le sol, il approche de la ligne fatale. Il penche fièrement la tête en arrière et dirige vers la gauche un regard de défi. Il éprouve dans tout le corps une sensation de légèreté, de liberté, comme s’il avait soudain acquis la faculté de voler. Il se voit devenu l’objet de l’admiration générale, le centre du monde, et dans son exaltation murmure à soi-même: «Voyez-vous, c’est Romachov qui s’avance. Les yeux des dames brillent d’enthousiasme.»--Un, deux, du pied gauche! «Le jeune et beau sous-lieutenant marche gracieusement en tête de sa compagnie.»--Gauche, droit!--«Colonel Choulgovitch, déclare le général, votre Romachov est charmant, je voudrais bien l’avoir comme officier d’ordonnance.»--Gauche!...

Encore une seconde, encore un instant et Romachov va franchir le fil enchanté. Les accents de la musique se font solennels, héroïques, enflammés. «Le général va nous féliciter», songe Romachov et son âme exulte. Il entend la voix du commandant de corps, celle de Choulgovitch, d’autres voix encore. «Évidemment, il nous a fait des éloges, mais pourquoi les soldats n’ont-ils pas répondu? Quelqu’un crie derrière moi dans les rangs. Que s’est-il donc passé?»...

Romachov se retourna et pâlit. Au lieu d’être aligné sur deux lignes droites, son peloton n’était plus qu’une masse difforme de gens qui s’avançaient dans toutes les directions et se pressaient comme un troupeau de moutons. Grisé par son extase et ses beaux rêves, le sous-lieutenant ne s’était pas aperçu qu’il inclinait toujours sur la droite, et s’était finalement trouvé sur le flanc droit de son peloton, y jetant ainsi le désarroi.

Romachov aperçut tout cela en un instant aussi rapide que la pensée: il remarqua aussi le soldat Khliebnikov qui boitait à vingt pas en arrière juste à hauteur du général. Le malheureux était tombé en défilant et, couvert de poussière, cherchait à rattraper le peloton; tout courbé sous le poids de son sac, il semblait courir à quatre pattes, tenant d’une main son fusil par le milieu, et se mouchant désespérément de l’autre. Il sembla tout à coup à Romachov que le beau ciel de mai s’était subitement obscurci, qu’un poids lourd comme une montagne de sable lui tombait sur les épaules et que la musique jouait un air funèbre; ses mouvements lui parurent gauches et mous, sa démarche lourde et embarrassée. Et il se sentit tout petit, faible, laid.

L’adjudant-major du régiment arriva sur lui au grand galop. Le visage de Fédorovski était rouge et enlaidi par la colère, sa mâchoire inférieure tremblait. Étouffant de fureur et essoufflé par sa course rapide, il interpella Romachov d’une voix sourde et entrecoupée:

--Sous-lieutenant... Romachov... Le colonel vous envoie une réprimande... des... plus sévères... Sept jours d’arrêts... à la division... Quel scandale!... Tout le régiment... dés...ho...no...ré... Quel gamin!

Romachov ne lui répondit pas et ne se tourna même pas de son côté. Il méritait la réprimande. Mais les soldats avaient entendu l’injure. «Eh bien quoi! Qu’est-ce que cela fait qu’ils aient entendu. Je l’ai bien mérité, songeait Romachov dans un accès de colère contre soi-même. Tout maintenant est perdu pour moi. Je vais me tuer. Je suis à jamais déshonoré. Tout, tout est fini. Me voilà ridicule, un rien du tout. J’ai le visage pâle et laid, un visage stupide, le plus dégoûtant de tous les visages du monde. Tout est perdu! Les soldats qui me suivent se moquent de moi en se poussant du coude. Peut-être ont-ils aussi pitié de moi? Non, non, c’est décidé, je vais me brûler la cervelle.»

Après avoir défilé devant le général, les compagnies faisaient, à une certaine distance, une conversion à gauche et revenaient occuper leur position de départ où elles se regroupaient en ordre déployé.

En attendant que les dernières compagnies eussent achevé le mouvement, les hommes étaient au repos et les officiers se réunissaient en petits groupes pour se détendre et fumer à la dérobée. Seul, Romachov resta dans le rang à la droite de son peloton. L’air absorbé, il creusait le sol avec la pointe de son sabre, et bien qu’il ne levât pas la tête, il sentait des regards curieux et moqueurs se fixer, de tous côtés, sur lui.

Le capitaine Sliva passa devant Romachov, et, sans s’arrêter, sans le regarder, il grommela entre les dents avec une colère contenue et comme se parlant à lui-même:

--Veuillez, dès aujourd’hui, faire une demande de changement de compagnie.

Puis ce fut Vietkine qui s’approcha. Dans ses bons yeux clairs, dans le repli de ses lèvres tombantes, Romachov devina le sentiment de compassion dédaigneuse que manifestent les gens à la vue d’un chien écrasé. En même temps, Romachov s’aperçut avec dégoût que lui-même souriait d’un sourire bête et terne.

--Allons fumer, Iouriï Alexéievitch, dit Vietkine. Et, faisant claquer la langue et hochant la tête, il ajouta d’un ton de dépit:

--Eh! mon cher!

Romachov tremblait. Sa gorge se desséchait, il étouffait. Retenant avec peine ses sanglots, il répondit en suffoquant sur un ton saccadé d’enfant offensé:

--Non... mais non... et puis quoi... je ne veux pas.

Vietkine s’éloigna. Romachov fut tenté de se livrer à quelque coup de désespoir. «Si je souffletais Sliva, songeait-il. Ou bien si j’allais trouver le général et lui dire: Eh, vieux! tu n’as pas honte de jouer aux petits soldats et de tourmenter ces hommes. Envoie-les se reposer. C’est à cause de toi qu’on les a battus durant deux semaines.»

«Tu es un triste sire, un ridicule et méprisable individu», se cria-t-il mentalement à lui-même. «Que tout le monde le sache: je vais me tuer aujourd’hui.»

Les compagnies défilèrent encore plusieurs fois devant le commandant de corps; au pas, puis au pas gymnastique, puis en colonne serrée, les baïonnettes croisées. Le général s’adoucit quelque peu et adressa même plus d’une fois des compliments aux soldats. Il était près de quatre heures. Enfin le régiment s’arrêta et les hommes furent mis au repos. Le clairon sonna le rassemblement des officiers.

--Messieurs les officiers, le commandant de corps d’armée vous demande! entendit-on dans les rangs.

Les officiers sortirent du rang et formèrent un cercle compact autour du général. Ce dernier, toujours à cheval, voûté, affaissé, semblait très fatigué, mais ses yeux gonflés à demi fermés lançaient à travers les lunettes d’or des regards perçants et moqueurs.

--Je serai bref, dit-il, en scandant les mots. Le régiment est au-dessous de tout. Je n’en veux pas aux soldats, ce sont les officiers que j’accuse. Quand le cocher est mauvais, les chevaux vont mal. Vous n’avez pas de cœur, vous ne vous occupez pas des besoins de vos hommes. Rappelez-vous bien ces paroles des Saints-Livres: «Heureux celui qui se sacrifie pour les autres!» Mais vous, vous ne songez qu’à plaire aux chefs pendant les inspections. Vos hommes sont éreintés comme des chevaux de fiacre. Les officiers ont une tenue débraillée; on dirait des sacristes en uniforme. Au reste, je vous reparlerai de tout cela dans mon ordre du jour. Un sous-lieutenant de la 6e ou 7e compagnie a perdu l’alignement. C’est honteux. Je n’exige pas de marches à trois temps, mais avant tout du coup d’œil et du sang-froid!

«Il parle de moi», se dit Romachov, atterré, et il lui sembla que tous les assistants se tournaient vers lui, mais personne n’avait bougé. Tous restaient silencieux, immobiles, abattus, les yeux fixés sur le général.

--Mes remerciements au capitaine de la 5e compagnie, continua le général. Où êtes-vous, capitaine? Ah! vous voilà! D’un geste un peu théâtral, il enleva sa casquette, découvrit son robuste crâne dénudé et salua très bas Stelkovskiï.--Encore une fois, merci! Je vous serre la main avec plaisir! Si jamais la Providence vous envoie au feu et que j’aie encore le commandement du corps d’armée--les yeux du général clignotèrent et se mouillèrent de larmes--rappelez-vous, capitaine, que je vous confierai la première mission dangereuse. Maintenant, messieurs, adieu! Vous êtes libres, je serai heureux de vous revoir, mais dans un autre état. Laissez passer mon cheval, s’il vous plaît.

--Votre Excellence! dit Choulgovitch en s’avançant. J’ose vous demander de la part de tous les officiers de vouloir bien accepter à dîner au mess. Nous serions...

--Non, merci! interrompit sèchement le général. Merci beaucoup, je suis déjà invité ce soir, chez le comte Ledochowski.

Traversant le large couloir, qu’avaient ouvert les officiers en s’écartant, le général se porta au galop vers le régiment. Les hommes d’eux-mêmes rectifièrent la position et gardèrent le silence.

--Merci, mes braves! leur cria le général d’une voix ferme et affable. Je vous accorde deux jours de repos. Et maintenant...--il haussa joyeusement le ton--Rompez vos rangs, à vos tentes! Au galop! Hourra!

On aurait dit qu’il avait électrisé le régiment. Dans un abasourdissant rugissement de joie, quinze cents hommes se dispersèrent en tous sens; le sol tremblait et résonnait sourdement sous leurs pas.

Romachov quitta le groupe des officiers qui retournaient en ville et prit le chemin le plus long, à travers le camp. Il se sentait rejeté hors de la famille des officiers; il croyait que tous le considéraient, non pas comme un homme, mais comme un gamin vicieux, monstrueux, répugnant.