Le duel

Part 14

Chapter 143,696 wordsPublic domain

Dans l’une de ces clairières attendaient les ordonnances envoyées à l’avance avec les samovars et des paniers. On étendit des nappes sur l’herbe: les dames disposèrent les mets et les assiettes; ces messieurs les aidèrent avec un empressement comiquement exagéré. Olizar ceignit une serviette en guise de tablier et en enroula une autre autour de sa tête pour représenter ainsi le cuisinier du cercle des officiers, Loukitch. Il fallut assez de temps pour placer les convives, chaque dame devant se trouver entre deux cavaliers. On s’installa mi-couché, mi-assis, dans des poses incommodes, ce qui parut nouveau et amusant et, au joyeux étonnement de tous les convives, le taciturne Lechtchenko proféra soudain sur un ton niaisement emphatique:

--Nous allons nous étendre, tels les anciens Gréco-Romains!

Chourotchka se plaça entre Talmann et Romachov. Elle était extrêmement amusée, joyeuse, et tellement surexcitée que beaucoup s’en aperçurent. Jamais Romachov ne l’avait trouvée si ravissante. Il devinait qu’un nouveau sentiment, puissant et fébrile, tressaillait, bouillonnait en elle, prêt à s’échapper. Par moment, elle se retournait vers Romachov et le regardait en silence une demi-seconde peut-être de plus qu’elle n’aurait dû, et chaque fois il subissait l’attraction de cette force ardente et incompréhensible.

Ossadtchiï, qui présidait la table, se souleva sur les genoux. Après avoir frappé du couteau sur son verre pour obtenir le silence, il claironna d’une voix de poitrine qui se répercuta en ondes sonores dans l’air pur de la forêt:

--Messieurs, vidons notre première coupe à la santé de notre belle et chère hôtesse! Souhaitons-lui une bonne fête! Que Dieu lui donne tous les bonheurs et le grade de générale!

Et, levant très haut son verre, il hurla de toute la force de son formidable gosier:

--Hour-ra!

La chênaie entière frémit sous le rugissement léonin et de sourds grondements roulèrent entre les arbres. Androussévitch, qui se trouvait à côté d’Ossadtchiï, dans un accès de terreur comique, se jeta contre terre, simulant un homme abasourdi. Tous les autres reprirent en chœur: Hour-ra! Les hommes allèrent choquer leur verre à celui de Chourotchka. Romachov attendit exprès le dernier. Elle le remarqua. Se tournant vers lui, dans un sourire passionné, elle lui tendit son verre, silencieusement. A cet instant, ses prunelles subitement se dilatèrent et s’assombrirent et ses lèvres articulèrent sans bruit un mot imperceptible. Mais elle se détourna aussitôt et, rieuse, engagea une conversation avec Talmann. «Qu’a-t-elle dit?--songea Romachov--ah! qu’a-t-elle dit?»--Cela l’intriguait et l’inquiétait. Il se prit le visage dans ses mains et ses lèvres tâchaient d’imiter les mouvements de lèvres de Chourotchka; il espérait ainsi trouver en son imagination les mots qu’elle avait prononcés. Mais il n’y réussissait pas: «Mon bien cher»? «Je vous aime»? «Romotchka»? Il savait seulement à coup sûr que le mot ou la phrase ne formait que trois syllabes.

On but ensuite à la santé de Nicolaiev, à son succès dans la carrière d’officier d’état-major, comme si personne n’eût jamais douté qu’il se ferait enfin recevoir à l’École. Puis, sur la proposition de Chourotchka, on but, plutôt mollement, à la santé de Romachov; on but à la santé des dames présentes, à celle des dames absentes, puis à la santé des dames en général; on but à la gloire du régiment, au triomphe de l’invincible armée russe.

Talmann, déjà passablement ivre, se leva et cria d’une voix enrouée, mais attendrie:

--Messieurs, je vous propose de boire à la santé de notre monarque adoré, pour qui chacun d’entre nous est prêt à verser la dernière goutte de son sang!

Il sifflota les derniers mots d’un ton aigre de fausset, car il manquait de souffle pour finir. Ses yeux noirs de Bohémien à sclérotique jaunâtre clignotèrent pitoyablement et de grosses larmes coulèrent le long de ses joues basanées.

--L’hymne, l’hymne! réclama, enthousiasmée, la grosse petite Mme Androussévitch.

Tous les convives se levèrent. Les officiers mirent la main à la visière de la casquette. Des sons discordants mais frénétiques se perdirent dans le bois; la voix fausse du sentimental capitaine Lechtchenko dominait toutes les autres, mais son visage était encore plus morose que de coutume.

On avait beaucoup bu, comme, du reste, il était d’usage au régiment, soit en visite, soit au mess, soit aux repas de corps. Tous parlaient à la fois et il devenait impossible de distinguer les voix. Chourotchka, qui avait bu pas mal de vin blanc, avait le teint cramoisi, les lèvres rouges et humides, et le dilatement des prunelles faisait paraître ses yeux tout noirs. Elle se pencha vers Romachov.

--Je n’aime pas, dit-elle, les pique-niques de province, ils ont je ne sais quoi de trivial et de mesquin. Nous avons été obligés d’organiser celui-ci pour mon mari avant son départ, mais, Dieu, que cela est bête! On aurait pu tout aussi bien se réunir chez nous, dans le jardin, vous savez, dans notre vieux jardin, si beau, si ombragé. Et pourtant, je ne sais pas pourquoi je suis aujourd’hui follement heureuse. Ah! que je suis heureuse! Non! Romotchka! Je sais pourquoi, je vous le dirai plus tard... plus tard... Je vous le dirai... Mais non, non, Romotchka, je ne le sais pas moi-même, je ne sais rien... rien...

Elle ferma à demi les paupières: une impatience douloureuse se lisait sur son visage superbement impudent. Romachov, sans qu’il s’en rendît compte, et par un instinct secret, ressentait en lui-même le trouble passionné qui venait d’envahir Chourotchka, et un tremblement voluptueux courait dans tout son être.

--Comme vous êtes étrange aujourd’hui! Qu’avez-vous? lui murmura-t-il.

Elle répondit avec un doux et naïf étonnement:

--Je vous ai déjà dit que je ne le savais pas... Je ne sais pas... Voyez, le ciel est bleu, la lumière est bleue... Mon esprit flotte aussi dans l’azur. Quel étrange état d’âme! j’éprouve une joie bleue!... Versez-moi encore du vin, Romotchka, mon cher garçon!...

A l’autre extrémité de la table, on commençait à parler de la guerre avec l’Allemagne, que bien des gens considéraient alors comme imminente. Une discussion bruyante et sans suite s’engagea: tous parlaient à la fois. La voix autoritaire et mécontente d’Ossadtchiï retentit subitement. Il était presque complètement ivre, ce que dénotaient seulement son extrême pâleur et le regard encore plus assombri de ses grands yeux noirs.

--Fadaises que tout cela! cria-t-il d’un ton tranchant. J’affirme que tout cela n’est que billevesées. La guerre a dégénéré. Tout est dégénéré maintenant sur terre. Les enfants viennent au monde imbéciles, les femmes sont déhanchées, les hommes ont des nerfs!... «Ah! du sang!... ah! je perds connaissance!...» nasilla-t-il en imitant un neurasthénique. Et tout cela parce que l’époque de la vraie guerre est passée, la guerre sauvage et sans merci. Qu’est-ce que les guerres d’à présent? On tire sur vous à quinze verstes, boum! et vous revenez chez vous héros. La belle vaillance, vraiment! Si vous êtes fait prisonnier: «Ah! mon cher! ah! mon pauvre petit!... veux-tu du tabac? ou peut-être du thé? As-tu chaud, pauvre malheureux? Es-tu bien dans ton lit?» Ouh! ouh!--Ossadtchiï poussa un rugissement terrible et baissa la tête comme un taureau prêt à s’élancer.--Au moyen âge, on savait se battre! Au moins cela je le comprends! Assaut nocturne... La ville entière en flammes. «Pendant trois jours je livre la ville au pillage.» On entre, on met tout à feu et à sang. Les tonneaux de vin sont défoncés. Le vin et le sang coulent dans les rues. Oh! les joyeux festins sur les ruines! De belles femmes toutes nues, en larmes, traînées par les cheveux! On ignorait la pitié!... Elles étaient l’alléchant butin des braves!

--N’entrez pas trop dans les détails! fit observer ironiquement Sophie Pavlovna Talmann.

--Les maisons brûlaient dans la nuit; le vent soufflait et balançait les corps accrochés aux potences et au-dessus desquels croassaient les corbeaux. Sous ces potences flambaient des bûchers et tout autour festoyaient les vainqueurs. Pas de prisonniers! A quoi bon des prisonniers? Pourquoi immobiliser pour eux des forces utiles? Ah! ah! gémit Ossadtchiï, les dents serrées,--quelle époque prodigieuse! Et les combats! On se rencontrait poitrine contre poitrine, on se battait durant des heures entières avec rage et sang-froid, avec un féroce acharnement et une adresse stupéfiante. Quels hommes! De quelle effroyable force physique ils étaient doués, messieurs!--Il se leva, redressa sa haute stature et sa voix vibra d’enthousiasme et d’arrogance.--Messieurs, je le sais! Vous tous, sortis des écoles militaires, vous avez sur la guerre moderne humanitaire de pauvres conceptions de scrofuleux. Mais moi, je bois, même si personne ne se joint à moi, je bois à l’allégresse des guerres passées, à la cruauté joyeuse et sanglante!

Tous se taisaient, comme écrasés par l’emballement extatique de cet homme d’ordinaire sombre et silencieux, et ils le considéraient avec une curiosité effrayée. Mais tout à coup Bek-Agamalov se leva d’une façon si imprévue et si rapide que beaucoup tressaillirent et qu’une dame ne put retenir un petit cri d’effroi. Ses yeux sortaient des orbites et étincelaient sauvagement, ses mâchoires serrées découvraient ses dents blanches d’oiseau de proie. Il étouffait et les mots ne lui venaient pas...

--Oh!... oh!... Moi, je comprends!... ah!...--Il serra la main d’Ossadtchiï et la secouant avec une force convulsive, presque méchamment.--Au diable la sensiblerie! Au diable la pitié! Ah!... S-sabrons!...

Il éprouvait un impérieux besoin de soulager son âme de barbare, où couvait d’ordinaire la vieille cruauté ancestrale. Les yeux injectés de sang, il jeta un regard autour de lui et, tirant soudain son sabre, en frappa rageusement un taillis de chênes. Une pluie de branches et de feuilles tomba sur la nappe et sur les convives.

--Bek! toqué! sauvage!--crièrent les dames.

Bek-Agamalov revint subitement à lui et regagna sa place. Il paraissait honteux de sa crise de fureur, mais ses fines narines, d’où s’échappait un souffle bruyant, se gonflaient et frémissaient, et ses yeux noirs, décomposés par la colère, provoquaient de regards sournois les personnes présentes.

Romachov n’avait qu’à moitié entendu Ossadtchiï. Il éprouvait une étrange sensation et se sentait comme endormi, comme enivré par quelque divin philtre inconnu à la terre. Il lui semblait qu’un voile léger enveloppait mollement, paresseusement tout son corps, le chatouillait doucement, et qu’un rire d’allégresse emplissait son âme. Souvent sa main frôlait, comme par mégarde, celle de Chourotchka; mais ni lui ni elle ne se regardaient plus. Romachov croyait sommeiller. Les voix d’Ossadtchiï et de Bek-Agamalov lui arrivaient, sons creux et vides de sens, à travers un brouillard lointain et fantastique: «Ossadtchiï!... c’est un homme dur... il ne m’aime pas!--songeait Romachov, qui ne voyait plus devant lui le véritable Ossadtchiï, mais un nouveau personnage lointain et comme se mouvant sur un écran de cinématographe.--Ossadtchiï a une petite femme maigre, pitoyable, toujours enceinte... Il ne la sort jamais... L’année précédente, un bleu s’est pendu chez lui... Ossadtchiï... Oui, qu’est cet Ossadtchiï? Voici maintenant Bek qui crie... Quel homme est-ce?... Est-ce que je le connais? Oui, je le connais. Pourquoi me paraît-il étrange, si lointain, si incompréhensible? Voici encore quelqu’un à côté de moi... Qui es-tu, toi dont émane une joie qui m’enivre? Joie bleue!... Et voici Nicolaiev assis en face. Il est mécontent et ne dit mot. Il nous regarde à la dérobée. Eh! qu’il se fâche si ça lui plaît! que m’importe!... O joie bleue!...»

Le soir tombait. Doucement sur la clairière les arbres étendaient leurs ombres lilas. La plus jeune des Mikhine cria soudain:

--Messieurs, nous oublions les violettes! On dit qu’il y en a ici une grande quantité. Allons en cueillir!

--Il est tard, fit observer quelqu’un. Maintenant, on ne peut rien voir dans l’herbe.

--A cette heure, il est plus facile de perdre que de trouver sur l’herbe, ajouta Ditz avec un rire mauvais.

--Alors! allumons un feu, proposa Androussévitch.

On rassembla un grand tas de broutilles et de feuilles mortes et l’on y mit le feu. Bientôt une large colonne enflammée s’éleva gaiement vers le ciel. Comme effrayés, les derniers restes du jour disparurent et cédèrent la place à l’obscurité qui, des profondeurs du bois, se précipita sur le bûcher. Des taches de pourpre tremblotèrent, craintives, aux faîtes des chênes, et les arbres parurent s’agiter, se balancer.

Tout le monde se leva de table. Les ordonnances allumèrent des bougies dans des lanternes de verre. Les jeunes officiers s’amusaient comme des écoliers. Olizar luttait avec Mikhine et, à l’étonnement de tous, le petit Mikhine, si maladroit d’apparence, fit toucher terre deux fois à son adversaire, plus grand et mieux bâti. On se mit ensuite à sauter à travers le feu. Androussévitch reproduisit le bruit d’une mouche battant des ailes contre une vitre, le gloussement d’une vieille oiselière appelant une poule, et caché derrière un buisson, imita le crissement d’une scie et d’un couteau sur l’affiloir. Ditz lui-même jonglait adroitement avec les bouteilles vides.

--Messieurs! Permettez-moi de vous montrer un tour extraordinaire, cria tout à coup Talmann. Il ne s’agit ni de miracle, ni de magie, c’est affaire de simple dextérité. Je prie l’honorable société de remarquer que je n’ai rien en ce moment dans mes manches. Je commence: _Eins... zwei... drei... Allez! Hop!!!_

Au milieu du rire général il sortit rapidement de sa poche deux jeux de cartes neufs dont il fit sauter la bande avec un bruit sec.

--Un _vinte_, messieurs! proposa-t-il. En plein air! ah!...

Ossadtchiï, Nicolaiev et Androussévitch s’installèrent pour jouer aux cartes; Lechtchenko se plaça derrière eux en soupirant profondément. Nicolaiev, grommelant et bougonnant, fut long à se laisser persuader. Avant de commencer, il se retourna plusieurs fois avec inquiétude, cherchant des yeux Chourotchka; mais, comme la lumière du bûcher l’empêchait de discerner les objets, chaque fois son visage se renfrognait et prenait une lamentable et hideuse expression.

Les autres convives s’étaient dispersés dans la clairière, non loin du bûcher. On avait commencé à jouer à la course, mais ce jeu cessa après que l’aînée des Mikhine, qu’avait attrapée Ditz, eut refusé de jouer davantage: sa voix tremblait d’indignation, mais elle ne voulut pas expliquer le motif de son refus.

Romachov s’enfonça dans le bois, suivant un étroit sentier. Il ne s’expliquait pas ce qu’il attendait; mais un vague et délicieux pressentiment berçait langoureusement son cœur. Il s’arrêta. Il entendit derrière lui le craquement des branches sèches, puis des pas rapides et le froufrou soyeux d’une jupe de soie. Svelte et légère, Chourotchka venait à lui, claire sylphide dont la robe blanche brillait parmi les troncs noirs des grands arbres. Romachov alla à sa rencontre et, sans mot dire, la serra dans ses bras. La course rapide avait essoufflé Chourotchka: sa respiration chaude et précipitée caressait les joues et les lèvres de Romachov qui, sous sa main, sentait battre le cœur de la jeune femme.

--Asseyons-nous! dit Chourotchka.

Elle se laissa choir sur le gazon et des deux mains arrangea ses cheveux sur la nuque. Romachov s’étendit à ses pieds et, comme le sol allait en pente à cet endroit, il ne pouvait apercevoir que les lignes tendres et imprécises de son cou et de son menton.

Subitement elle lui demanda d’une voix basse et frémissante:

--Romotchka, vous sentez-vous bien?

--Oh oui! répondit-il. Il réfléchit un instant, se rappela tous les incidents de la journée et répéta avec chaleur: Oh! oui, je me sens si bien aujourd’hui, si bien! Dites-moi, pourquoi êtes-vous ainsi aujourd’hui?

--Comment suis-je donc?

Elle se pencha plus près de lui, plongeant ses yeux dans les siens, et lui découvrant tout son visage.

--Vous êtes merveilleuse, surprenante! Jamais encore vous n’avez été aussi belle. Je ne sais quoi chante et brille en vous. Il y a en vous quelque chose de nouveau, de mystérieux. Mais... Vous me pardonnerez, Alexandra Pétrovna... Ne craignez-vous pas qu’on vous cherche?

Elle rit doucement, d’un rire caressant dont l’écho éveilla un joyeux frisson dans la poitrine de Romachov.

--Cher Romotchka! Cher et bon poltron de Romotchka! Ne vous ai-je pas déjà dit que cette journée nous appartenait. Ne pensez à rien, Romotchka! Savez-vous pourquoi je suis aujourd’hui si hardie? Non, vous ne savez pas? Je suis amoureuse de vous aujourd’hui. Non, non, ne vous faites pas d’illusions, demain ce sera passé...

Romachov tendit les bras vers elle, cherchant à l’enlacer:

--Alexandra Pétrovna... Chourotchka... Sacha[31]... l’implora-t-il.

[31] Autre diminutif plus intime d’Alexandra.--H. M.

--Ne m’appelle pas Chourotchka, je ne le veux pas! N’importe quoi, mais pas ce nom... A propos, vous avez un bien beau nom, «George». C’est bien plus beau que Iouriï... George! prononça-t-elle lentement en prêtant l’oreille à chaque son de mot. Cela sonne fièrement.

--O chérie! s’écria Romachov avec passion.

--Attendez!... Eh bien, écoutez donc! c’est tout ce qu’il y a de plus important. Je vous ai vu aujourd’hui en songe. Ah! quel beau, quel merveilleux rêve! Nous dansions tous deux une valse dans une salle extraordinaire. Oh! je la reconnaîtrais sur-le-champ dans ses moindres détails. Il y avait beaucoup de tapis, un piano neuf, deux fenêtres avec des rideaux rouges, mais seule une lanterne rouge l’éclairait--tout était rouge. On entendait les sons d’un orchestre dissimulé et nous dansions tous deux... Non! non! Il est impossible autrement que dans un songe d’être aussi tendrement et sensiblement unis. Nous tournions vite, vite, sans que nos pieds touchassent le plancher, nous voguions à travers l’espace et nous tournions, tournions, tournions. Ah! cela dura si longtemps et c’était si ineffablement délicieux!... Dites-moi, Romotchka, est-ce que vous volez en rêve?

Romachov ne répondit pas tout de suite. Il semblait vivre un conte étrange et charmant, à la fois réel et fantastique. Oui, c’était bien un conte, cette obscure nuit chaude de printemps, ces arbres silencieusement attentifs à l’entour, et cette délicieuse femme en robe blanche, assise à ses côtés, tout près. Et pour échapper à cet enchantement il lui fallut faire un effort sur soi-même.

--Oui, je vole, répliqua-t-il enfin. Mais plus bas d’année en année. Jadis, dans mon enfance, je volais à la hauteur du plafond. C’était bien amusant de regarder de là-haut les gens: ils semblaient marcher les pieds en l’air! Ils tâchaient de m’attraper avec un balai, mais en vain: je volais toujours et me moquais d’eux. Maintenant, je ne connais plus de tels rêves: je ne fais plus que sautiller--soupira Romachov. Je bondis en frappant la terre du pied et volette à un mètre à peine au-dessus du sol.

Chourotchka s’étendit complètement sur le sol et, s’accoudant, appuya sa tête sur sa main. Après un court silence, elle reprit, pensive:

--Ce matin, encore sous l’impression de ce songe, j’ai eu le désir de vous voir, un irrésistible désir. Si vous n’étiez pas venu, je ne sais ce que j’aurais fait. Il me semble que je serais allée vous voir moi-même. C’est pour cela que je vous ai prié de ne pas venir avant quatre heures. Je me méfiais de moi. Oh! cher, me comprenez-vous?

Tout près du visage de Romachov, reposaient, croisés l’un sur l’autre, les pieds de Chourotchka, deux petits pieds chaussés de souliers et de bas noirs à rayures blanches. La tête embrouillardée, les oreilles bourdonnantes, Romachov mordit soudain, à travers le bas, cette chair vive, froide, élastique.

--Romotchka... Laissez!--l’entendit-il murmurer faiblement, lentement, indolemment.

Il releva la tête et de nouveau crut vivre un conte merveilleux, une fabuleuse légende sylvestre. Sur la pente de la colline le bois étageait régulièrement ses sombres taillis et ses arbres noirs qui somnolaient, silencieux, immobiles et prêtant l’oreille à des bruits inconnus. Et tout au sommet, par delà l’épaisse futaie, sur la ligne droite et haute de l’horizon, flamboyait la barre étroite du crépuscule, couleur pourpre foncé, couleur du charbon qui s’éteint ou de la flamme réfractée à travers un vin rouge épais. Et sur cette colline, entre les arbres noirs, sur l’herbe odorante, gisait, telle une hamadryade au repos, une belle et mystérieuse dame en blanc.

Romachov s’approcha d’elle encore plus près. Son visage lui semblait entouré d’une pâle auréole. Il ne distinguait pas ses yeux qui formaient deux grandes taches sombres, mais il sentait qu’elle le regardait.

--C’est un conte, soupira-t-il d’un unique mouvement de lèvres.

--Oui, cher, c’est un conte!

Il se mit à embrasser sa robe, et, lui saisissant la main, il cacha son visage dans cette petite paume chaude et parfumée, disant d’une voix étouffée, entrecoupée:

--Sacha... je vous aime... je t’aime...

S’étant encore rapproché, il discernait distinctement ses yeux qui, noirs et énormes maintenant, tantôt se contractaient, tantôt s’agrandissaient démesurément, ce qui, dans l’obscurité, donnait à la physionomie une expression fantastique et changeante. De ses lèvres avides et desséchées, il cherchait la bouche de l’aimée, mais elle se dérobait en secouant doucement la tête et répétait dans un long murmure:

--Non... non... non... mon bien cher!... Non!...

--Ma chérie... Quel bonheur! Je t’aime! répétait Romachov dans un joyeux délire. Je t’aime! Regarde: la nuit, le silence... et personne à l’entour... Oh! mon bonheur, comme je t’aime!

Mais elle reprenait son murmure: «Non... non...» et, la respiration oppressée, gisait inerte sur le sol. Enfin d’une voix très douce, à peine perceptible, elle reprit:

--Romotchka, pourquoi êtes-vous si faible? Je ne veux pas le cacher: tout en vous m’attire et m’est cher: votre gaucherie, votre pureté, votre tendresse. Je ne dirai pas que je vous aime, mais je pense constamment à vous, je vous vois en rêve, je... je vous sens... Votre approche me trouble, et votre contact... Mais pourquoi inspirez-vous la pitié? La pitié est la sœur du mépris. Que voulez-vous? je ne puis vous respecter. Oh! si vous étiez fort!--Elle lui enleva sa casquette et lentement lui caressa les cheveux. Si vous étiez capable de conquérir un grand nom, une haute situation!...

--J’en suis capable, je le serai! s’écria Romachov. Donnez-vous à moi seulement! Venez à moi. Et toute ma vie...

Elle l’interrompit avec un sourire triste et caressant qui se refléta dans le ton de sa voix:

--Je crois que vous êtes plein de bonnes intentions, mon cher, j’en suis convaincue, mais vous n’êtes pas capable de les réaliser. Je le sais. Oh! si j’avais la moindre confiance en vous, je quitterais tout et je vous suivrais. Ah! Romotchka, mon chéri! J’ai entendu raconter cette légende: Dieu créa d’abord les hommes en entier, puis, on ne sait pourquoi, il les partagea chacun en deux moitiés, qu’il dispersa par toute la terre. Et, depuis des siècles, ces moitiés séparées se recherchent l’une l’autre sans pouvoir se rencontrer. Eh bien, mon cher, vous et moi, ne sommes-nous pas ces moitiés? Tout nous est commun: affections, haines, pensées, songes et désirs. Nous nous comprenons à demi-mot--même sans mot dire--au moyen de nos âmes seules. Et me voilà forcée de renoncer à toi! Ah! cela m’arrive pour la deuxième fois dans la vie!

--Oui, je sais.

--Il te l’a dit? interrompit vivement Chourotchka.

--Non, mais je l’ai appris par hasard. Je sais.