Part 13
--Vous avez entendu parler des bruits d’après lesquels le régiment serait envoyé dans une autre ville, reprit Rafalskiï, comme s’il continuait une conversation déjà commencée. Comprenez-vous. Je suis, _en quelque sorte_, au désespoir. Pensez donc, comment vais-je transporter mes poissons? La moitié périra. Et l’aquarium? Voyez vous-même, les glaces ont plus de deux mètres de longueur. Ah! mon bon,--s’écria-t-il en sautant subitement à un autre sujet,--c’est à Sébastopol que j’ai vu un bel aquarium. Des bassins _en quelque sorte_ aussi grands que cette chambre, ma parole, et tout en pierre, avec de l’eau courante et éclairés à l’électricité. D’en haut on voit vivre toute cette poissonnerie: requins, torpilles, bélougas, coqs de mer. Ah! les beaux mignons! Prenez, par exemple, le chat de mer[30]: il est _en quelque sorte_ plat comme une crêpe, a plus d’un mètre de diamètre, joue des extrémités et possède une queue en forme de flèche... Je suis resté planté là deux heures... Pourquoi riez-vous?
[30] _Bélouga_: grand esturgeon (_acipenser ichtyocolla_); _coq de mer_: trigle hirondelle ou rouget grondin (_trigla hirundo_); _chat de mer_: chimère (_chimaera monstrosa_).--H. M.
--Excusez-moi... Je viens seulement de remarquer que vous aviez une souris blanche sur l’épaule.
--Ah! friponne, où vas-tu te fourrer.--Rafalskiï tourna la tête et émit des lèvres un son semblable au bruit d’un baiser, mais aussi doux qu’un appel de souris. La petite bête blanche aux yeux rouges arriva à hauteur de son visage et, frétillant de tout son corps, lui farfouilla du museau la barbe et les moustaches.
--Comme ils vous connaissent, fit Romachov.
--Oh oui!--soupira Rafalskiï en branlant la tête.--Malheureusement, c’est _nous_ qui ne les connaissons pas. Les hommes sont arrivés à dresser les chiens, à dompter _en quelque sorte_ les chevaux, à apprivoiser les chats, mais ne s’inquiètent pas de les connaître. Il y a les savants--que le diable les emporte!--qui passent _en quelque sorte_ toute leur vie à chercher la signification de quelque absurde vocable antédiluvien, et cela leur vaut d’être vénérés comme des saints. Et à côté de cela, prenez, disons les chiens: voilà des êtres vivants, intelligents, raisonnables, nos fidèles compagnons. Et pas un seul professeur ne songe à étudier leur psychologie.
--Il y a peut-être des travaux que nous ignorons--hasarda modestement Romachov.
--Des travaux? Évidemment, et de tout premier ordre. Regardez, j’ai même un tas de bouquins sur le sujet--reprit le colonel en indiquant plusieurs corps de bibliothèques rangés le long des murs.--Tout cela est bien écrit et très pénétrant. Il y a là une science immense. Et quels instruments, quels procédés ingénieux! Mais ce n’est pas de cela dont je veux parler, oh! pas du tout! Aucun de ces auteurs n’a songé à se fixer pour but ne fût-ce que d’observer attentivement pendant une journée entière un chien ou un chat, leur vie, leurs pensées, leurs ruses, leurs joies et leurs souffrances. Et pourtant, j’ai vu ce que les clowns obtiennent des animaux. C’est stupéfiant: c’est _en quelque sorte_ de l’hypnotisme, du pur hypnotisme, vous dis-je. A Kiev, dans un hôtel, un clown m’a montré des tours absolument renversants, incroyables! Et ce n’était qu’un clown, vous entendez: un clown! A quels résultats arriveraient de sérieux naturalistes avec tout leur savoir, leurs procédés scientifiques et leur habileté à combiner les expériences! Que de merveilles nous apprendrions sur le caractère et l’intelligence des chiens, sur leur aptitude au calcul et bien d’autres choses encore! Un monde nouveau, immense, passionnant, s’ouvrirait à nos investigations. Tenez, par exemple, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, mais je suis persuadé que les chiens ont un langage et _en quelque sorte_ un langage très développé.
--Et pourquoi donc les savants négligent-ils cette question? c’est pourtant bien simple.
Rafalskiï éclata d’un rire sarcastique.
--Et c’est justement pour cela. Hé, hé, hé! C’est trop simple! D’abord et avant tout qu’est-ce qu’un chien pour les savants? un animal vertébré, mammifère, carnassier, du genre _canis_, etc., etc. Tout cela est exact. Cependant, mes bons amis, il serait temps d’étudier le chien comme vous étudiez un homme, un enfant, un être raisonnable. Avec tout votre orgueil scientifique, vous ressemblez fort au moujik qui croit fermement que son chien a _en quelque sorte_ de la vapeur en place d’âme.
Il se tut et, bougonnant et reniflant, reprit son travail qui consistait à adapter un tuyau de caoutchouc au fond de l’aquarium. Romachov rassembla toutes ses forces.
--Ivan Antonytch, j’ai un grand service à vous demander...
--De l’argent?
--Je vous assure que je suis tout confus de vous importuner. Mais il ne m’en faut pas beaucoup... une dizaine de roubles. Je ne vous promets pas de vous les rendre bientôt... mais...
Ivan Antonytch retira ses mains de l’eau et, tout en les essuyant:
--Dix... je peux. Davantage, impossible, mais dix roubles avec grand plaisir. Vous voulez faire des bêtises, hein? Eh bien!... eh bien!... Je plaisante... Allons!
Il le conduisit à travers l’appartement composé de cinq ou six pièces, toutes sans meubles ni tentures. L’atmosphère était saturée de l’odeur forte particulière aux petits carnassiers. Le plancher était tellement couvert d’excréments qu’on glissait dessus à chaque pas.
Dans tous les coins se trouvaient des terriers et des repaires: petites guérites, troncs d’arbres évidés, tonneaux sans fond. Deux pièces étaient occupées par deux gros arbres branchus, avec des creux et des nids artificiels: l’un pour les oiseaux, l’autre pour les martres et les écureuils. L’ingéniosité avec laquelle avaient été organisés ces gîtes révélait une sollicitude réfléchie, un profond amour des bêtes et un grand esprit d’observation.
--Vous voyez cet animal?--Rafalskiï montra du doigt un chenil entouré d’un réseau de fils de fer barbelés et percé d’un orifice en demi-cercle où luisaient deux points brillants.--Voici l’animal le plus féroce du monde; c’est un putois. En comparaison, tous les tigres et panthères ne sont que de modestes moutons. Quand le lion a terminé son repas, il regarde débonnairement les chacals achever sa ration. Mais lorsque ce petit coquin s’introduit dans un poulailler, il ne laisse pas une poule en vie: il leur ronge à toutes le cervelet, tenez, ici, en arrière de la tête. Et avec cela c’est le plus sauvage, le moins apprivoisé des animaux. Eh! scélérat!
Il passa la main à travers le grillage. Aussitôt apparut hors de la chatière un petit museau irrité, où étincelaient des dents blanches et pointues. Le putois se montrait et disparaissait tour à tour en toussotant rageusement.
--Joli caractère, n’est-ce pas? Et pourtant c’est moi qui le nourris toute l’année!
Le colonel avait manifestement oublié la demande de Romachov. Il le menait de repaire en repaire et lui montrait ses bêtes préférées, parlant d’elles avec tant de conviction et de tendresse, avec une telle science de leurs mœurs et de leurs habitudes, qu’on eût dit qu’il parlait de vieux et bons amis. Il faut dire que, pour un amateur et qui plus est perdu dans un trou de province, sa collection était assez considérable: des souris blanches, des lapins, des cobayes, des hérissons, des marmottes, plusieurs reptiles venimeux enfermés dans des boîtes en verre, diverses espèces de lézards, deux singes, un lièvre noir d’Australie et un magnifique chat angora.
--Hein! est-il assez beau? interrogea Rafalskiï en montrant le chat. C’est _en quelque sorte_ une vraie merveille, n’est-ce pas? Mais je ne l’aime pas, il est trop bête: le plus bête de tous les chats. Tenez!--s’emporta-t-il soudain.--Voilà encore un exemple de notre indifférence en matière de psychologie animale: que savons-nous de nos animaux domestiques? Le chat? le cheval? la vache? le porc? Savez-vous que le porc est extrêmement intelligent? Oui, oui, ne riez pas.--Romachov ne songeait guère à rire.--Le porc est très intelligent. J’avais l’an dernier un sanglier qui m’a joué des tours pendables. Je fais venir de la raffinerie du marc _en quelque sorte_ pour mon potager et pour mes cochons. Eh bien! voyez-vous, le chenapan n’avait jamais la patience d’attendre. Pendant que le voiturier était à la recherche de mon ordonnance, l’animal arrachait avec ses défenses la bonde du tonneau et s’en donnait à tire-larigot. Bien plus, lorsqu’on l’eut pris sur le fait, il eut soin, la fois suivante, d’emporter la bonde et de l’enfouir dans le potager. Voilà, monsieur. Je dois vous avouer--ajouta Rafalskiï en clignant un œil et prenant un air malin--je dois vous avouer que j’écris un brin d’article sur mes porcs. Mais chut!... entre nous n’est-ce pas? c’est un secret. Vous comprenez, ce n’est pas très commode qu’un colonel de la glorieuse armée russe étudie les cochons! En ce moment, j’ai des Yorkshire, les avez-vous vus? Voulez-vous que nous leur fassions une petite visite? J’ai aussi dans une basse-cour un jeune blaireau, un délicieux petit blaireau. Venez.
--Pardon, Ivan Antonytch, hasarda timidement Romachov. Je serais très heureux de vous suivre, mais, parole d’honneur, je n’ai pas le temps.
Rafalskiï se frappa le front:
--Ah! mon cher! Excusez-moi, je vous prie. Vieille baderne que je suis!... Je suis là à bavarder... Eh bien! eh bien! Allons, venez, vite!
Ils entrèrent dans une chambre étroite dénudée, où il n’y avait absolument qu’un petit lit de camp très bas et dont la toile gondolait comme le fond d’une barque, une table de nuit et un tabouret. Rafalskiï ouvrit le tiroir de la table et prit l’argent.
--Je suis heureux de vous être utile, lieutenant, très heureux! Non, non, ne me remerciez pas... Cela n’en vaut pas la peine... Je suis content... Venez me voir lorsque vous aurez un moment... nous causerons.
A peine Romachov eut-il mis le pied dans la rue qu’il se trouva nez à nez avec Vietkine. Les pointes de moustaches de Pavel Pavlytch menaçaient le ciel, et sa casquette aux bords rabattus, pour plus d’élégance, était crânement posée sur l’oreille.
--Ah! ah! prince Hamlet! s’écria joyeusement Vietkine. D’où sortez-vous et où allez-vous? Diable! vous êtes rayonnant comme si c’était aujourd’hui votre fête!...
--Justement, c’est ma fête aujourd’hui, répondit Romachov en souriant.
--Oui! Ah! c’est vrai, c’est aujourd’hui la saint Georges et la sainte Alexandra. Parfait! Permettez-moi de vous serrer dans mes bras.
Ils s’embrassèrent tendrement en pleine rue.
--A cette occasion, on pourrait peut-être passer au mess, histoire de tuer le ver, comme dit notre ami l’aristocrate Artchakovskiï! proposa Vietkine.
--Impossible, Pavel Pavlytch. Je suis pressé. Et puis il me semble que vous êtes déjà gai.
--Oh! oh! oh!--claironna Vietkine en relevant fièrement le menton.--J’ai trouvé une combinaison à faire crever d’envie le meilleur ministre des Finances.
--En quoi consiste-t-elle?
La combinaison de Vietkine, quoique des plus simples, n’était pas dépourvue d’ingéniosité: le principal rôle incombait au tailleur du régiment, Khaïn, qui avait fait signer à Vietkine un papier par lequel celui-ci reconnaissait avoir reçu livraison d’une tenue, tandis que le malin Pavel Pavlytch avait touché à la place trente roubles en espèces sonnantes.
--En définitive, nous sommes satisfaits tous deux, disait Vietkine: le juif est heureux parce que, au lieu de trente roubles, il en touchera quarante-cinq sur la masse d’habillement, et moi je le suis également parce qu’il me sera possible d’échauder, aujourd’hui, au mess, tous ces joueurs de malheur! Eh bien! ce n’est pas trop mal compris?
--Très adroit, approuva Romachov. J’en prends note pour l’avenir. Cependant, au revoir, Pavel Pavlytch, et bonne chance au jeu...
Ils se quittèrent. Mais un instant après Vietkine rappela son camarade. Romachov se retourna.
--Vous avez visité la ménagerie? demanda malicieusement Vietkine, en montrant la maison de Rafalskiï.
Romachov baissa affirmativement la tête et dit d’un ton convaincu:
--Notre _Brehm_ est un brave homme: il est vraiment gentil!
--Oh oui! acquiesça Vietkine. Seulement il est toqué.
XIII
En approchant vers cinq heures de la maison habitée par les Nicolaiev, Romachov sentit avec étonnement sa joyeuse assurance du matin dans le succès de cette journée faire place à une inquiétude étrange et injustifiée. Il se rendait compte que ce changement ne s’était pas produit subitement: l’anxiété avait sans doute pris naissance dans son âme à un moment précis dont il n’avait plus le souvenir et augmenté imperceptiblement. Qu’était-ce donc? Il avait connu, dès l’enfance, semblables phénomènes et n’ignorait pas que, pour calmer cette vague angoisse, il lui fallait d’abord en trouver la cause primitive. Une fois même il avait passé dans les transes une journée entière et n’avait retrouvé son calme et sa gaieté que vers le soir en se souvenant d’avoir été assourdi le matin, en traversant la gare, par un sifflet inattendu de locomotive; la frayeur inopinée l’avait mis, sans qu’il s’en aperçût, de mauvaise humeur.
Il se remit, cette fois encore, à évoquer dans son souvenir toutes les impressions de la journée en partant des plus récentes. «Le magasin Sviderskiï; les parfums... j’ai loué un fiacre, le cocher Leïba conduit admirablement... j’ai demandé l’heure à la poste... la belle matinée... Stépane, serait-ce vraiment à cause de lui?... Mais non, j’ai dans la poche un rouble préparé à son intention... Alors qu’est-ce donc?»
Près de la palissade, se trouvaient déjà trois équipages à deux chevaux; deux ordonnances tenaient par la bride des chevaux sellés, un vieux hongre brun acheté depuis peu par Olizar à une vente de chevaux de cavalerie réformés et la jument alezan de Bek-Agamalov, svelte et fringante, à l’œil étincelant et méchant.
«Ah! la lettre, se rappela soudain Romachov. Il y a cette phrase bizarre: «_malgré tout..._» et bien soulignée encore! Il y a sûrement quelque chose! Peut-être Nicolaiev est-il fâché contre moi? Est-il jaloux? Peut-être y a-t-il des cancans là-dessous. Ces jours derniers Nicolaiev s’est montré si raide à mon égard! Non! non! je ne m’arrêterai pas.»
--Plus loin! cria-t-il au cocher.
Il devina plutôt qu’il ne vit, que la porte de la maison s’ouvrait; il le devina au battement doux et précipité de son cœur.
--Où allez-vous donc, Romotchka? lui cria de sa voix gaie et sonore Alexandra Pétrovna.
Il tira Leïba par la ceinture et sauta à terre. Chourotchka se tenait dans le sombre encadrement de la porte. Elle portait une robe blanche unie, avec un bouquet de fleurs rouges piqué à la ceinture sur le côté droit de son corsage; des fleurs de même couleur mettaient dans ses cheveux une note vive et chaude. Chose étrange: Romachov était sûr que c’était elle et pourtant il ne la reconnaissait pas. Il pressentait en elle quelque chose de neuf, d’allègre, de radieux.
Tandis que Romachov lui bredouillait ses compliments, elle retenait sa main et, par un mouvement de tendre familiarité, le forçait à entrer à sa suite dans l’obscure antichambre. En même temps elle lui disait rapidement, et à mi-voix:
--Merci, Romotchka, d’être venu. Je craignais un refus! Écoutez! Soyez aujourd’hui aimable et gai; ne faites attention à rien! Vous êtes si drôle: à peine vous touche-t-on que vous voilà fané! Quel pudique mimosa!
--Alexandra Pétrovna! Votre lettre d’aujourd’hui m’a troublé. Elle contient une phrase...
--Cher! cher! laissons cela.
Elle lui prit les deux mains et les serra vigoureusement en le regardant dans les yeux. Et dans ce regard aussi Romachov lut des choses qu’il n’y avait jamais observées jusque-là: une certaine tendresse caressante, de la tension, de l’inquiétude, et tout au fond des prunelles bleues d’étranges, mystérieux, indéfinissables effluves.
--Je vous en prie, ne parlons pas de cela... Ne pensons pas à cela aujourd’hui... Ne vous suffit-il pas que j’aie tout le temps guetté votre arrivée, car je sais que vous êtes un pauvre poltron? Je vous défends de me regarder ainsi.
Elle rit d’un rire embarrassé et hocha la tête:
--Allons, assez!... Romotchka! Vous êtes un maladroit; vous oubliez encore de me baiser les mains! Voilà, c’est bien; maintenant, l’autre. C’est ça, vous êtes raisonnable. Allons! n’oubliez pas--ajouta-t-elle à voix basse et émue--que c’est aujourd’hui notre fête à tous deux. La reine Alexandra et son chevalier Georges. Cette journée nous appartient. Entendez-vous? Allons!
--Permettez-moi de vous offrir un modeste souvenir...
--Qu’est-ce? Des parfums! Vous faites des bêtises! Non, non, je plaisante: merci, mon cher Romotchka.--Volodia, dit-elle à haute voix et d’un air dégagé en entrant au salon. Voici encore pour notre pique-nique un nouveau compagnon et, qui plus est, c’est aujourd’hui sa fête.
Le salon était bruyant et en désordre, ainsi qu’il arrive toujours au moment d’un départ général. Une épaisse fumée de tabac se teintait d’azur aux endroits où la traversaient les rais obliques du soleil printanier. Au milieu de la pièce, sept ou huit officiers causaient avec animation. Le grand Talmann, toussant à chaque instant, dominait de sa voix enrouée le bruit des conversations. Il y avait là le capitaine Ossadtchiï et les inséparables adjudants-majors Olizar et Bek-Agamalov, le lieutenant Androussévitch, un vif petit bonhomme au visage pointu de rat, et enfin un autre personnage que Romachov ne reconnut pas tout d’abord. Sophie Pavlovna Talmann, souriante, poudrée et fardée, telle une élégante poupée, était assise sur un divan avec les deux sœurs du sous-lieutenant Mikhine. Ces deux demoiselles portaient d’identiques robes blanches, simples mais charmantes, garnies de rubans verts; toutes deux avaient des cheveux noirs, des yeux sombres et des joues roses marquées de taches de rousseur, toutes deux montraient des dents d’une blancheur éclatante, mais irrégulièrement plantées, ce qui donnait à leurs bouches fraîches un charme particulier: toutes deux, également gentilles et gaies, étaient tout le portrait l’une de l’autre et ressemblaient à leur frère qui cependant était fort laid.
Parmi les autres femmes et filles d’officiers avaient encore été invitées Mme Androussévitch,--une petite boulotte au visage pâle, bêtasse et joviale, aimant les mots à double sens et les anecdotes salées,--ainsi que les jolies demoiselles Lykatchev, bavardes et grasseyantes.
Ainsi qu’il arrive d’ordinaire chez les officiers, les dames se tenaient à l’écart des hommes et formaient un groupe à part. Seul, le prétentieux capitaine Ditz s’était assis près d’elles, négligemment étendu dans un fauteuil. Avec son attitude raide et son visage flétri et suffisant, Ditz ressemblait fort à un officier prussien, tel que le représentent les caricatures allemandes. A la suite d’une histoire scandaleuse, il avait été renvoyé de la garde dans un régiment de ligne. Il se faisait remarquer par son aplomb imperturbable avec les hommes et par son impertinence audacieuse avec les dames. Il jouait beaucoup aux cartes et avec succès, pas au mess des officiers, mais au cercle de la noblesse, chez les fonctionnaires municipaux et chez les propriétaires polonais des environs. Au régiment, on ne l’aimait pas, mais on le craignait et on s’attendait confusément à le voir se livrer un jour à quelque vilaine et bruyante sortie. On disait qu’il était au mieux avec la toute jeune femme du général de brigade, vieillard débile, qui habitait la ville. On savait aussi qu’il entretenait des relations très intimes avec Mme Talmann; c’était à cause d’elle qu’on l’invitait d’ordinaire, ainsi que l’exigeaient les lois particulières de la politesse régimentaire.
--Enchanté, enchanté--dit Nicolaiev en allant au-devant de Romachov. Tout est pour le mieux. Mais pourquoi n’êtes-vous pas venu ce matin manger avec nous le gâteau de fête?
Il disait cela avec une grande affabilité et un sourire aimable, mais dans sa voix, dans ses yeux, Romachov perçut ce quelque chose de forcé, d’hostile, d’artificiel que, depuis quelque temps, il sentait presque inconsciemment chaque fois qu’il rencontrait Nicolaiev.
«Il ne m’aime pas--décida mentalement Romachov.--Qu’a-t-il? Est-il fâché contre moi? Est-il jaloux? Lui suis-je importun?»
--Vous savez...--s’excusa-t-il en mentant hardiment--nous avons revue d’armes dans notre compagnie. Nous nous préparons pour l’inspection générale et n’avons même pas repos les jours de fête!... Cependant, je suis confus. Je ne croyais pas que vous alliez en pique-nique. On dirait que je me suis invité. Vraiment, pardonnez-moi!...
Nicolaiev sourit largement et, le frappant sur l’épaule avec une blessante familiarité:
--Oh! non, mon cher, que dites-vous?... Plus on est nombreux, plus on s’amuse! Pas de chinoiseries entre nous! Seulement voilà: je ne sais comment nous nous arrangerons pour les places dans les voitures; mais nous nous en tirerons quand même.
--J’ai une voiture--le tranquillisa Romachov en dégageant imperceptiblement son épaule de la main de Nicolaiev. C’est moi, au contraire, qui serai très heureux de la mettre à votre disposition.
En se retournant, il rencontra les yeux de Chourotchka dont le regard chaud et toujours étrangement fixe disait clairement: «Merci, cher!»
«Qu’elle est extraordinaire aujourd’hui!» pensa Romachov.
--C’est parfait! répondit Nicolaiev en regardant sa montre.--Eh bien, messieurs, je crois que nous pouvons partir.
--Puisqu’il faut partir, partons, comme disait le perroquet qu’un chat tirait par la queue hors de sa cage!--plaisanta Olizar.
Tout le monde se leva avec des exclamations et des rires; les dames cherchaient leurs chapeaux, leurs ombrelles et mettaient leurs gants; Talmann, que sa bronchite rendait prudent, recommandait, en criant à tue-tête, de ne pas oublier les châles. Il se fit un vrai remue-ménage.
Le petit Mikhine prit à part Romachov:
--Iouriï Alexéitch, j’ai un service à vous demander. Prenez place, je vous prie, auprès de mes sœurs, autrement Ditz monterait en voiture avec elles et cela me serait très désagréable. Il dit toujours de telles horreurs aux jeunes filles qu’elles sont prêtes à en pleurer. Je vous le dis franchement: je suis ennemi de toute violence, mais, parole d’honneur, un de ces jours, je le giflerai!
Romachov aurait bien voulu accompagner Chourotchka, mais comme Mikhine lui avait toujours été sympathique, que le regard clair et loyal de ce grave garçon semblait l’implorer, et aussi parce qu’un immense sentiment d’allégresse emplissait son âme, il n’eut pas la force de refuser.
L’embarquement fut long et bruyant. Romachov s’installa dans sa voiture avec les deux demoiselles Mikhine. Ténébreux à son ordinaire, le capitaine Lechtchenko, que Romachov n’avait pas tout d’abord remarqué, errait comme une âme en peine autour des équipages. Personne ne voulait le laisser monter. Romachov l’appela et lui offrit une place à son côté sur la banquette de devant. Lechtchenko fixa sur le sous-lieutenant ses bons yeux de chien fidèle et grimpa dans la voiture en soupirant.
Enfin tout le monde était casé. En tête du cortège Olizar faisait le pitre et, gesticulant sur son vieux cheval, il chantait un refrain d’opérette:
Allons, amis, vite en coche! Montons en coche au plus tôt!
--Au trot! ma-a-arche! commanda Ossadtchiï d’une voix de tonnerre.
Les équipages s’ébranlèrent.
XIV
Le pique-nique fut plutôt bruyant et désordonné que gai. Après avoir parcouru trois verstes on arriva à «La Chênaie». On appelait ainsi un petit bois d’une quinzaine d’hectares couvrant la pente d’une colline, que contournait une étroite rivière aux eaux limpides. De rares mais superbes chênes centenaires s’élevaient au milieu d’épais taillis où les premières pousses tendres et vertes mettaient une note de fraîcheur et de gaieté.