Le duel

Part 12

Chapter 123,624 wordsPublic domain

--Et puis?

--Une sentinelle est un soldat qui est placé en faction avec une arme dans les mains.

--Bien. Je vois, Soltys, que tu commences à t’appliquer. Mais pourquoi es-tu placé en faction, Pakhoroukov?

--Pour ne pas dormir, ne pas sommeiller, ne pas fumer et n’accepter de personne des objets et des présents.

--Et les honneurs?

--Et pour rendre les honneurs réglementaires à messieurs les officiers qui passent.

--Bien. Assieds-toi.

Chapovalenko remarquait depuis un certain temps un sourire ironique sur les lèvres du volontaire Fokine; aussi lui crie-t-il avec une sévérité particulière:

--Volontaire! qu’est-ce que c’est que cette façon de se lever? Quand un chef vous interroge, on doit se lever vivement, comme mû par un ressort. Qu’est-ce que le drapeau?

Le volontaire Fokine, qui porte sur la poitrine les insignes universitaires, se tient devant le sous-officier dans une attitude respectueuse. Mais ses yeux gris étincellent d’une gaieté sarcastique.

--Le drapeau est l’étendard sacré[28] sous lequel...

[28] Fokine, homme instruit, emploie le mot _Khorougv_, mais le sous-officier estropie ce vocable savant et le prononce: _Kherougva_, convaincu dans sa jactance de primaire demi-lettré, que c’est là la forme exacte.--H. M.

--C’est faux! l’interrompit rageusement Chapovalenko en frappant son _Memento_ de la paume de la main.

--Non, c’est exact, réplique Fokine obstinément, mais tranquillement.

--Quoi? Quand le chef dit que c’est faux, c’est que c’est faux!

--Regardez vous-même dans le règlement.

--Puisque je suis sous-officier, je connais le règlement mieux que vous. Vous faites trop le malin, volontaire. Et qui vous dit que je ne veuille pas me présenter à l’école des _iounkers_? Un étendard! qu’est-ce que c’est que cela! C’est une bannière qu’il faut dire: une bannière comme celles qu’on porte aux processions.

--Chapovalenko, ne dispute pas, intervient Romachov, continue la théorie.

--A vos ordres, Votre Noblesse! répondit Chapovalenko en prenant la position réglementaire. Seulement, permettez-moi de rendre compte à Votre Noblesse que ce volontaire est un raisonneur.

--C’est bien, c’est bien... continue!

--A vos ordres, Votre Noblesse... Khliebnikov! Comment s’appelle votre commandant de corps d’armée?

Khliebnikov regarde le sous-officier avec des yeux ahuris. De sa bouche grande ouverte s’échappe un sifflement monotone, comme le croassement d’une corneille enrouée.

--Allons, grouille-toi, lui crie le sous-officier en colère.

--Son...

--Allons. Son... et ensuite?

Romachov, qui, à ce moment, regardait d’un autre côté, entend que Chapovalenko ajoute sur un ton plus bas:

--Attends un peu, après la théorie, je vais t’en fiche sur ton museau.

Et comme Romachov se retourne vers lui, le sous-officier dit à haute voix et sur un air de parfaite indifférence:

--Son Excellence... Allons, Khliebnikov, active!

--Son... d’infanterie... lieutenant, balbutie Khliebnikov sur un ton effrayé et saccadé.

--Ha! ha! ha! rugit Chapovalenko en serrant les dents. Qu’est-ce que je ferai de toi, Khliebnikov? Je perds ma peine avec toi. Tu es un vrai chameau, seulement tu n’as pas de cornes. Tu ne fais aucun effort. Reste là comme une souche jusqu’à la fin de la théorie. Après le dîner, tu viendras me trouver et je m’occuperai de toi tout spécialement. Gretchenko! Quel est notre commandant de corps d’armée?...

«Et voilà ce que je fais aujourd’hui, et ce que je ferai demain et après-demain. Ce sera toujours la même chose jusqu’à la fin de ma vie, pensait Romachov en allant d’une section à l’autre. Si j’abandonnais tout? Si je m’en allais?...»

Après la théorie, les hommes se rendirent dans la cour pour faire des exercices préparatoires de tir. Dans une section, les hommes visaient dans un miroir; dans une autre, ils tiraient au petit plomb; dans une troisième, ils employaient le chevalet de pointage Livtchak. A la seconde section, le sous-enseigne Lbov commandait d’une voix de ténor qui s’entendait dans tous les coins de la place:

--Droit sur la colonne! feu de salve... un... deux! Compagni-ie--il traîna sur la dernière syllabe, fit une pause et jeta nerveusement:--Feu!

Les percuteurs claquèrent et Lbov, heureux de montrer sa belle voix, reprit de plus belle:

--Reposez... armes!

Flasque et voûté, Sliva allait d’un peloton à l’autre, corrigeait la position des hommes en leur faisant de courtes et grossières observations:

--Rentre ta bedaine! Tu as l’air d’une femme enceinte! Comment tiens-tu ton fusil? On dirait un diacre qui porte un cierge! Pourquoi ouvres-tu la bouche, Kartachov? Tu veux manger de la bouillie? Où est la bretelle de ton fusil? Sergent-major, une heure de piquet à Kartachov après l’exercice. Canaille!... Est-ce ainsi qu’on roule une capote, Védénéiev? Elle n’a plus, ni commencement ni fin, ni forme quelconque. Nigaud!

Après les exercices de tir, les hommes formèrent les faisceaux et se couchèrent à côté sur l’herbe nouvelle, que les bottes de soldats avaient déjà arrachée par place. Le temps était chaud et clair. Les jeunes pousses des peupliers embaumaient.

Vietkine s’approcha de Romachov:

--Vous broyez du noir, Iouriï Alexéitch, lui dit-il en le prenant sous le bras. A quoi bon? Aussitôt après l’exercice, nous irons au mess avaler un petit verre et tout ira mieux. N’est-ce pas?

--Tout cela m’ennuie, mon cher Pavel Pavlytch, s’affligea Romachov.

--Je sais bien que ce n’est pas gai, reprit Vietkine, mais que voulez-vous? Il faut pourtant instruire les soldats. Si soudain la guerre éclatait?

--Oui, c’est vrai, la guerre? acquiesça tristement Romachov. Mais pourquoi la guerre? Peut-être est-ce une erreur universelle, une aberration générale, une folie? Enfin, est-ce naturel de tuer?

--Eh, au diable la philosophie! Et si les Allemands nous attaquaient brusquement, qui défendrait la Russie?

--Évidemment, je ne suis pas assez au courant de la question pour exprimer une opinion, répliqua Romachov sur un ton de timidité plaintive. Je ne sais rien... rien... Cependant, voyez les Américains pendant la guerre de Sécession, les Italiens à l’époque du Risorgimento, et du temps de Napoléon, les guérillas, ou encore les Chouans sous la Révolution. Tous ces gens-là se battirent quand besoin fut! Et pourtant c’étaient de simples paysans, des bergers...

--Eh! quelle comparaison! A mon avis, quand on a de pareilles idées, il vaudrait mieux ne pas servir. Dans notre métier, il ne convient pas d’avoir des idées. Permettez-moi de vous demander ce que nous ferions, vous et moi, si nous quittions le service? A quoi sommes-nous bons, nous qui, en dehors de: _gauche! droite!_ ne savons ni a, ni b? Nous savons mourir, c’est vrai. Et nous mourrons, que le diable nous écrase! quand il le faudra. Voilà, monsieur le philosophe. Et après l’exercice, filons au mess.

--Soit, acquiesça Romachov, indifférent. Mais, à vrai dire, c’est dégoûtant de passer ainsi son temps tous les jours. Et vous avez raison de déclarer que lorsqu’on a de pareilles idées il vaudrait mieux ne pas servir.

Tout en causant, ils se promenaient en long et en large et s’arrêtèrent près de la quatrième section. Les hommes étaient assis ou couchés sur le sol auprès des faisceaux. Quelques-uns mangeaient du pain, comme les soldats ont coutume de le faire toute la journée, du matin au soir, et dans toutes les circonstances: aux revues, aux haltes, pendant les grandes manœuvres, à l’église avant la confession, et même avant un châtiment corporel.

Romachov entendit un soldat en interpeller un autre d’une voix perçante:

--Khliebnikov, Khliebnikov!

--De quoi? grommela maussadement Khliebnikov.

--Que faisais-tu chez toi?

--Je travaillais, répondit-il avec un air endormi.

--Mais à quoi travaillais-tu, imbécile?

--A tout. Je labourais la terre, je soignais les bestiaux.

--Ce qu’il faisait? Il nourrissait les gosses au biberon, parbleu, fiche-lui donc la paix!--intervint Chpynev, un ancien.

Romachov jeta en passant un coup d’œil sur le visage gris et chétif de Khliebnikov, et, de nouveau, un sentiment de gêne lui serra le cœur.

--Aux faisceaux! cria Sliva du milieu du terrain d’exercices. Messieurs les officiers, à vos pelotons!

Les baïonnettes s’accrochant les unes aux autres grincèrent. Les soldats, réparant en hâte le désordre de leur tenue, reprirent position.

--A droite... alignement! commanda Sliva. Fixe!

Puis, se rapprochant de la compagnie, il cria:

--Maniement d’armes en décomposant, on comptera à haute voix... Présentez... armes!

--Un! braillèrent les soldats--et ils portèrent vivement leurs fusils en avant.

Sliva passa lentement devant le front, en faisant de brusques observations: «La crosse plus en avant!» «la baïonnette droite!» «la crosse plus près du corps!»

Ensuite il se reporta en avant de la compagnie et commanda:

--Deux!

--Deux! répétèrent les soldats.

Sliva passa de nouveau devant le front pour vérifier les positions, la netteté et l’exactitude du mouvement.

Au maniement d’armes en décomposant succéda le maniement d’armes sans décomposer, puis les conversions en marchant, les doublements par le flanc, etc. Romachov exécutait tout ce qu’exigeait le règlement, comme un automate, mais les paroles qu’avait négligemment prononcées Vietkine ne lui sortaient pas de la tête: «Quand on a de pareilles idées, il vaut mieux quitter le service.» Et toutes ces chinoiseries de règlement militaire: souplesse dans les conversions, agilité dans le maniement d’armes, fermeté du pied dans la marche et avec elles toute la tactique et toute la fortification,--sur lesquelles il avait peiné pendant les dix plus belles années de sa vie, qui devaient remplir le reste de son existence, et qui, peu de temps encore auparavant, lui paraissaient des sciences si sérieuses et si importantes--tout cela devint soudain à ses yeux une fastidieuse, artificielle et vaine occupation engendrée par l’universelle duperie, un absurde et ridicule délire.

Lorsque l’exercice fut terminé, Romachov et Vietkine se rendirent ensemble au mess et burent beaucoup d’eau-de-vie. Romachov, qui était ivre, embrassait Vietkine, sanglotait hystériquement sur son épaule, en se plaignant du vide et de la tristesse de la vie, de n’être compris de personne, et de ne pas être aimé d’une femme dont personne ne saurait jamais le nom. Quant à Vietkine, il avalait petit verre sur petit verre et disait seulement de temps à autre avec une pitié méprisante:

--Ce qui me dégoûte, Romachov, c’est que vous ne sachiez pas boire. Il vous suffit d’un verre pour n’en pouvoir mais...

Puis, frappant du poing la table, il criait d’une voix terrible:

--Mais si on nous ordonne de mourir... nous mourrons!

--Nous mourrons, répétait plaintivement Romachov, pourquoi mourir? C’est idiot de mourir... J’ai mal à l’âme...

Romachov ne se rappela pas comment il était rentré chez lui, ni par qui il avait été mis au lit. Il croyait nager dans un épais brouillard bleu que parsemaient des milliards de milliards d’étincelles microscopiques, et qui montait et descendait lentement, entraînant dans ses mouvements le corps de Romachov. Ce balancement rythmique affaiblissait le cœur du sous-lieutenant et le noyait dans une affreuse nausée. Sa tête lui semblait monstrueusement enflée et une voix importune lui bourdonnait impitoyablement, en lui causant un mal atroce:

--Un! deux! Un! deux!

XII

Le 23 avril, fut pour Romachov une journée bizarre et pleine de soucis. Vers dix heures du matin, alors que le sous-lieutenant était encore au lit, Stépane, l’ordonnance des Nicolaiev, arriva avec un petit mot d’Alexandra Pétrovna.

«Cher Romotchka, écrivait cette dernière, je ne serais pas du tout étonnée d’apprendre que vous avez oublié que c’est aujourd’hui notre fête à tous deux. Aussi je vous le rappelle. _Malgré tout_ je veux vous voir aujourd’hui! Seulement ne venez pas apporter vos félicitations dans la journée, mais à cinq heures. Nous irons en pique-nique à La Chênaie.»

«Votre A. N.»

La lettre tremblait dans les mains de Romachov pendant qu’il la lisait. Depuis déjà plus d’une semaine il n’avait pas vu le cher visage--tantôt doux, tantôt moqueur, tantôt amicalement prévenant--de Chourotchka, mais il en subissait la délicieuse et irrésistible attirance. «Aujourd’hui!» chantait en lui une voix triomphante.

--Aujourd’hui! s’exclama Romachov en sautant hors du lit, pieds nus sur le plancher. Gaïnane! donne-moi de quoi faire ma toilette.

Gaïnane entra.

--Votre Noblesse, l’ordonnance attend. Il demande si tu écriras une réponse.

--Ah! voilà. Romachov écarquilla les yeux et s’accroupit légèrement.--Hum! hum! Il faudrait lui donner un pourboire à ce garçon et je n’ai pas le sou!--Il regardait d’un air embarrassé son ordonnance.

Gaïnane eut un large et joyeux sourire.

--Moi non plus je n’ai rien!... Tu n’as rien et je n’ai rien. Après tout, il s’en ira bien comme cela.

Dans la mémoire de Romachov surgit, vision rapide, la récente nuit de printemps: il revit l’obscurité, la boue, la palissade humide et glissante contre laquelle il s’était appuyé, il entendit la voix indifférente de Stépane bougonnant dans les ténèbres: «Il vient tous les jours, tous les jours!...» Il se rappela aussi sa propre honte insupportable. Que de futures délices le sous-lieutenant ne donnerait-il pas maintenant pour une pièce de vingt kopeks, pour une seule pièce de vingt kopeks!

Romachov, énervé, se frotta convulsivement le visage, l’angoisse lui arracha un gémissement:

--Gaïnane, chuchota-t-il, en jetant sur la porte un regard inquiet. Gaïnane, va lui dire que le sous-lieutenant lui donnera certainement un pourboire ce soir. Tu entends: dis _certainement_.

Romachov traversait une crise aiguë et se trouvait dans un grand dénuement d’argent. On ne lui faisait plus crédit nulle part: ni au buffet de la gare, ni à la coopérative, ni à la cassette des officiers... Il ne pouvait prendre au mess que ses repas et encore sans eau-de-vie et sans hors-d’œuvre. Il ne possédait même plus ni thé, ni sucre. Par un caprice du hasard, il ne lui restait qu’une énorme boîte de café. Romachov en buvait bravement tous les matins sans sucre, et, après lui, Gaïnane, avec la même résignation au destin, finissait la ration.

Ce matin-là, pendant qu’il avalait avec une grimace de dégoût le breuvage noir et amer, le sous-lieutenant réfléchissait anxieusement à sa situation. «Hum!... premièrement, impossible de me présenter sans cadeau! Des bonbons ou des gants? Au reste, je ne connais pas sa pointure. Des bonbons? Il vaudrait mieux des parfums: les bonbons ne valent rien ici. Un éventail? Hum!... Oui, évidemment, il vaut mieux des parfums. Elle aime _l’ess-bouquet_. Et puis il y aura les dépenses du pique-nique: pour le fiacre aller et retour, mettons cinq roubles; le pourboire de Stépane: un rouble! Oui, monsieur le sous-lieutenant Romachov, vous ne vous en tirerez pas à moins de dix roubles.»

Il passa alors en revue toutes ses ressources. Sa solde? Mais, pas plus tard que la veille, il avait signé l’acquit au cahier d’émargement. Toute sa solde avait été répartie entre les diverses colonnes des retenues, y compris celle des remboursements de traites souscrites à des particuliers. Le sous-lieutenant n’avait pas touché un kopek. Peut-être pourrait-il demander une avance?... Il avait tenté plus de trente fois cet expédient, mais toujours sans succès. C’était le capitaine en second Dorochenko, homme taciturne et rigide, surtout pour les _fendrik_, qui remplissait les fonctions de trésorier. Cet officier avait été blessé pendant la guerre russe-turque, à l’endroit le plus gênant et le moins honorable... au talon. Les éternelles plaisanteries suscitées par cette blessure,--qu’il n’avait pourtant pas reçue en fuyant, mais bien au moment où, tourné face à son peloton, il commandait la charge,--transformèrent le jeune et sémillant enseigne d’avant la guerre, en un hypocondriaque bileux et irritable. Non, Dorochenko ne donnerait pas d’argent, surtout à un sous-lieutenant qui, depuis trois mois, émargeait sans toucher un kopek.

«Mais ne nous décourageons pas, se dit Romachov. Énumérons tous les officiers. Passons en revue toutes les compagnies dans l’ordre! Première compagnie: Ossadtchiï.» Romachov évoqua la belle physionomie d’Ossadtchiï avec son lourd regard de bête fauve. «Non! un autre, mais pas lui. Non, pas lui... Deuxième compagnie: Talmann. Ce cher Talmann qui, constamment et partout, chasse le rouble même auprès des sous-enseignes. Khoutynskiï?» Romachov s’arrêta. Une extravagante idée de gamin lui venait en tête: «Si j’allais demander au colonel de me prêter quelque argent? Je vois d’ici la scène: il tomberait d’abord de saisissement, puis suffoquerait de rage et finalement cracherait, telle une décharge de mortier, sa colère: «Quoi...oi? Silence! Quatre jours d’arrêts au corps de garde!»

Le sous-lieutenant éclata de rire.

«Non... mais je trouverai bien un joint quand même! Une journée qui commence si joyeusement ne peut mal se terminer. C’est incompréhensible, inexplicable, mais je sens vaguement que cela est fatal.--Le capitaine Duvernois? _Doverni-noga_ (tourne-pied), comme l’appellent plaisamment ses hommes. Non, Duvernois est avare et puis je sais qu’il ne m’aime pas.»

Il nomma ainsi tous les commandants de compagnie de la 1re à la 16e, sans oublier celui de la compagnie hors-rang; ensuite il passa, avec un profond soupir, aux officiers subalternes. Il n’était pas encore complètement découragé, mais une vague inquiétude commençait à poindre lorsque, tout à coup, un nom lui vint à l’esprit: le lieutenant-colonel Rafalskiï!

«Rafalskiï! Et moi qui me cassais la tête! Gaïnane! Ma tunique, mes gants, ma capote, vivement!»

Le lieutenant-colonel Rafalskiï, commandant le 4e bataillon, était un vieux garçon original qu’on appelait en plaisantant le colonel _Brehm_, à cause de son amour pour les bêtes[29]. Il ne fréquentait pas ses camarades, se contentait de visites officielles à Pâques et au Jour de l’an, et s’occupait si négligemment de son service qu’il encourait constamment des reproches au rapport et les plus sévères admonestations à l’exercice. Il réservait tout son temps, tous ses soucis, tout son cœur, toutes ses réserves intactes d’affection et d’attachement à ses chers animaux: oiseaux, poissons et quadrupèdes. Il possédait toute une ménagerie, considérable et originale. Les dames du régiment, blessées dans leur amour-propre du peu d’attention qu’il leur témoignait, disaient ne pas comprendre qu’on pût aller chez M. Rafalskiï: «C’est si affreux... ces bêtes! et avec cela (pardonnez l’expression) une odeur! Pouah!»

[29] Du nom du fameux naturaliste allemand Brehm dont les ouvrages, traduits en russe, sont très populaires en Russie.--H. M.

Le colonel _Brehm_ dépensait toutes ses économies pour l’entretien de sa ménagerie. Cet original avait limité ses besoins au strict nécessaire. Il portait une capote et une tunique de date antédiluvienne, dormait n’importe comment et mangeait à l’ordinaire de la 15e compagnie; il est vrai qu’il versait à cet ordinaire, au profit des soldats, une somme plus que suffisante pour payer ce qu’il prenait. Mais quand il avait de l’argent, il refusait rarement de rendre service à ses camarades, surtout aux officiers subalternes. La vérité oblige à dire qu’on avait pris l’habitude au régiment de ne pas lui rendre ce qu’il prêtait et qu’on aurait considéré comme ridicule de le faire: n’était-il pas un original, un excentrique, le colonel _Brehm_!

Les enseignes dévergondés, dans le genre de Lbov, lorsqu’ils allaient lui emprunter deux roubles, avaient coutume de dire simplement: «Je vais voir la ménagerie.» L’assaut donné au cœur et à la poche du vieux garçon débutait ainsi: «Ivan Antonytch, n’avez-vous pas de nouveaux animaux? Montrez-les-moi, je vous prie! vos explications sont si intéressantes!...»

Romachov lui avait également rendu plusieurs fois visite, mais jusqu’alors dans un but désintéressé: il aimait lui aussi les animaux d’un amour particulier, tendre et sensuel. A Moscou, durant ses années d’études, il préférait au théâtre le cirque et surtout les ménageries et le Jardin Zoologique. Dans son enfance il rêvait de posséder un saint-bernard, et maintenant il enviait secrètement le poste d’adjudant-major de bataillon pour pouvoir acheter un cheval. Mais, si le premier rêve n’avait pu se réaliser faute d’argent, le second risquait lui aussi de ne jamais prendre corps, car Romachov ne représentait pas assez bien pour espérer être nommé officier d’ordonnance.

Il sortit de chez lui. Une chaude brise printanière lui caressa doucement les joues. Le sol, à peine desséché après une pluie récente, cédait sous ses pas avec une agréable élasticité. Les grappes blanches des merisiers et les grappes mauves des lilas s’entrelaçaient et retombaient très bas le long des clôtures. Tout à coup, la poitrine de Romachov s’élargit avec une force extraordinaire et l’on eût dit un oiseau prêt à prendre son vol. Il jeta autour de lui un regard inquisiteur et, voyant qu’il n’y avait personne dans la rue, il tira de sa poche la lettre de Chourotchka, la relut et colla passionnément ses lèvres sur la signature.

--Cher soleil! chers arbres! murmura-t-il, les yeux humides.

Le colonel Brehm habitait au fond d’une cour entourée d’une haute grille peinte en vert. Sur la porte pendait ce bref écriteau: «N’entrez pas sans sonner. Il y a des chiens!» Romachov sonna. Une ordonnance aux cheveux ébouriffés, à l’air indolent et endormi, ouvrit la porte.

--Le colonel est-il visible?

--Entrez, Votre Noblesse.

--Mais va donc d’abord m’annoncer.

--Cela ne fait rien. Entrez, je vous prie.--Paresseusement l’ordonnance se grattait la cuisse.--Le colonel n’aime pas qu’on lui annonce les visiteurs.

Romachov se dirigea vers la maison en suivant une allée carrelée. Deux énormes dogues essorillés et couleur souris surgirent d’une encoignure. L’un d’eux aboya d’un air débonnaire. Romachov fit claquer ses doigts sous le nez de l’animal qui se mit à gambader en agitant de droite et de gauche ses pattes de devant et en redoublant ses aboiements. L’autre chien suivait tranquillement le sous-lieutenant et, allongeant le museau, reniflait avec curiosité les pans de sa capote. Au fond de la cour, sur une pelouse verdoyante, un petit âne sommeillait paisiblement au soleil et, de plaisir, clignait les yeux et remuait les oreilles. Autour de lui erraient des poules et des coqs multicolores, des canards, des oies de Chine au bec garni d’énormes excroissances; des pintades poussaient des cris déchirants et un superbe dindon, la queue en éventail, traînant ses ailes à terre, tournait majestueusement et voluptueusement autour de dindes au col grêle. Auprès d’une auge, était couché sur le flanc un énorme porc rose du Yorkshire.

Le colonel _Brehm_, sanglé dans un veston suédois en cuir, se tenait près de la fenêtre, le dos tourné à la porte et ne s’aperçut pas de l’entrée de Romachov. Il s’évertuait à réparer un aquarium en verre, dans lequel il tenait un bras plongé jusqu’au coude. Romachov fut obligé de tousser deux fois avant que le colonel tournât vers lui son visage maigre et allongé, à la barbe en broussaille et au nez surmonté d’antiques lunettes en écaille.

--Ah, ah! le sous-lieutenant Romachov. Soyez le bienvenu, le très bienvenu... dit avec affabilité Rafalskiï. Excusez-moi de ne pas vous donner la main; elle est toute mouillée. Voyez-vous, je suis, _en quelque sorte_, en train d’installer dans cet aquarium un nouveau siphon. J’ai simplifié l’ancien et cela va maintenant très bien. Voulez-vous du thé?

--Merci beaucoup. J’en ai déjà pris. Je suis venu, monsieur le colonel...