Part 9
Mais voici innombrables, désordonnées, multicolores, tumultueuses, ivres d’aurores et de midis, les rondes lumineuses des filles de l’été! Jeunes vierges aux voiles blancs et vieilles demoiselles en rubans violets, écolières en vacances, premières communiantes, religieuses pâlies, gamines dépeignées, commères et bigotes. Voici le Souci d’or qui crible de clartés le vert des plates-bandes. Voici la Camomille, comme un bouquet de neige, à côté de ses infatigables frères les Chrysanthèmes-des-jardins qu’il ne faut pas confondre avec les Chrysanthèmes japonais de l’automne. L’Hélianthe annuel, Tournesol, Grand-Soleil, dominant comme un prêtre qui lève l’ostensoir, le menu peuple en prière, s’efforce de ressembler à l’astre qu’il adore. Le Pavot s’évertue à remplir de lumière sa tasse déchirée par le vent du matin. Le rude Pied-d’Alouette, en blouse de paysan, qui se croit plus beau que le ciel, méprise les Belles-de-Jour qui lui reprochent avec aigreur d’avoir mis trop de bleu dans l’azur de ses fleurs. La Julienne-de-Mahon, en robe de jaconas, comme les petites bonnes de Dordrecht ou de Leyde, naïvement espiègle, a l’air de laver d’innocence les bordures des corbeilles. Le Réséda se cache dans son laboratoire et distille en silence des parfums qui nous donnent l’avant-goût de l’air que l’on respire au seuil des paradis. Les Pivoines, qui ont bu avec indiscrétion à même le soleil, éclatent d’enthousiasme et se penchent au-devant de l’apoplexie qui s’avance. Le Lin-à-fleurs-rouges trace un sillon sanglant qui garde les allées; et le Portulaca ou Chevalier-d’onze-heures, cousin enrichi du pourpier, rampant comme une mousse, s’applique à recouvrir de taffetas zinzolin, jaune soufre ou rose chair, la terre demeurée nue au pied des hautes tiges. Le Dahlia joufflu, un peu rond, un peu bête, taille dans le savon, le saindoux ou la cire, ses pompons réguliers qui seront l’ornement de la fête du village. Le vieux Phlox paternel, debout dans les massifs, prodigue les gros rires de ses bonnes couleurs sans façon. Les Mauves-fleuries ou Lavatères, en demoiselles sages, sentent au moindre souffle le plus tendre incarnat des pudeurs fugitives monter à leurs corolles. La Capucine fait de l’aquarelle ou crie comme un ara qui grimpe aux barreaux de sa cage; et la Rose-Trémière, Althéa Roséa, Passe-rose, Rose-à-bâton, Alcée ou Bâton-de-Jacob, montée sur ses six noms, défripe ses cocardes d’une chair plus soyeuse que les seins d’une vierge. La Balsamine presque transparente et la Gueule-de-loup, plus gauches, plus timides, serrent craintivement leurs fleurs contre leurs tiges.
Puis, dans le coin discret des anciennes familles, se pressent la Véronique-à-longues-feuilles, la Potentille rouge, les Roses-d’Inde, l’antique Croix-de-Malte, l’Herbe-à-la-veuve ou Scabieuse pourpre, la Digitale qui s’élance comme une fusée triste, l’Ancolie d’Europe, qu’on appelle encore Aiglantine, Clochette ou Colombine; la Coquelourde-rose-du-ciel qui sur un long col grêle tend une petite face ingénue et toute ronde pour admirer le firmament, la Lunaire cachottière qui fabrique en secret la Monnaie du pape, ces pâles écus plats avec lesquels, sans doute, les elfes et les fées font au clair de la lune commerce de prestiges; enfin l’Œil-de-Faisan, la Valériane rouge ou Barbe de Jupiter, l’Œillet-de-Poète et le vieil Œillet-des-fleuristes que cultivait déjà dans son exil le Grand-Condé.
A côté, au-dessus, tout autour, sur les murs, dans les haies, parmi les treilles, le long des branches, comme un peuple de singes et d’oiseaux en liesse, les plantes grimpantes se divertissent, font de la gymnastique, jouent à se balancer, à perdre l’équilibre et à le rattraper, à tomber, à voler, à regarder le vide, à dépasser les cimes, à embrasser le ciel. C’est le Haricot d’Espagne et le Pois-de-senteur, tout fiers de n’être plus mis au rang des légumes, c’est le Volubilis pudique, le Chèvrefeuille dont l’odeur représente l’âme de la rosée, la Clématite, la Glycine; tandis qu’aux fenêtres, entre les rideaux blancs, le long de fils tendus, la Campanule nommée Pyramidale, opère de tels miracles, lance des gerbes et tresse des guirlandes formées de mille fleurs unanimes si prodigieusement immaculées et translucides, que ceux qui l’aperçoivent pour la première fois, n’en croyant pas leurs yeux, veulent toucher du doigt la bleuâtre merveille, fraîche comme un jet d’eau, pure comme une source, irréelle comme un songe.
Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du potager, des fossés, des taillis, des mares et des landes, parmi les étrangères venues on ne sait d’où, calice invariable aux six pétales d’argent dont la noblesse remonte à celle des dieux mêmes, le Lys immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui, une zone de chasteté, de silence, de lumière.
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Je les ai vues, celles que j’ai nommées, tant d’autres oubliées, toutes réunies ainsi au jardin d’un vieux sage, le même qui m’apprit à aimer les abeilles. Elles s’offraient aux regards en plates-bandes, en corbeilles, en bordures symétriques, ellipses, parallélogrammes, quinconces et losanges, entourés de buis, de briques rouges, de carreaux de faïence, comme des matières précieuses contenues dans des réservoirs réguliers pareils à ceux qu’on trouve aux gravures jaunies qui illustrent les œuvres du vieux poète hollandais Jacob Cats; ou du bon abbé Sanderus qui décrivit et dessina, vers le milieu du XVIIe siècle, en sa _Flandria Illustrata_, tous les châteaux de Flandre, et eut soin, en témoignage de gratitude, de surmonter d’un magnifique panache de fumée, les cheminées des gros manoirs où l’hospitalité lui parut plantureuse et la chère excellente. Et donc, les fleurs s’alignaient, les unes selon les espèces, d’autres selon les formes et les nuances, d’autres enfin mêlaient d’après les hasards toujours heureux du vent et du soleil, les couleurs les plus hostiles et les plus meurtrières, afin d’attester que la nature ignore les dissonances et que tout ce qui vit crée sa propre harmonie.
De ses douze fenêtres arrondies, aux vitres éclatantes, aux rideaux de mousseline, aux larges volets verts, la longue maison peinte à l’huile, rose et luisante comme un coquillage, les regardait s’éveiller dès l’aube et secouer les diamants rapides de la rosée; puis se fermer le soir sous les ténèbres bleues qui tombent des étoiles. On sentait qu’elle jouissait avec intelligence de la douce féerie quotidienne, solidement assise entre deux fossés clairs qui se perdaient au loin dans l’immense pâturage peuplé de vaches immobiles, cependant qu’au bord de la route, un superbe moulin, penché comme un prédicateur, de ses ailes paternelles faisait aux passants du village des signes familiers.
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Est-il sur notre terre un ornement plus doux des heures de loisir, que la culture des fleurs? Il était beau de voir ainsi rassemblée, pour le plaisir des yeux, autour de la demeure de mon paisible ami, la magnifique foule qui élabore la lumière pour en tirer des couleurs merveilleuses, du miel et des parfums. Il y trouvait traduits en joies visibles et fixées aux portes de sa maison, les délices éparses, fugitives et presque insaisissables de l’été, la volupté de l’air, la clémence des nuits, l’émotion des rayons, l’allégresse des heures, les confidences de l’aurore, le murmure et les intentions de l’espace azuré. Il ne jouissait pas seulement de leur éclatante présence, il espérait encore, probablement à tort, tant ce mystère est confus et profond, il espérait encore, à force de les interroger, surprendre, grâce à elles, je ne sais quelle loi ou quelle idée secrète de la nature, je ne sais quelle pensée intime de l’univers qui se trahit peut-être en ces moments ardents où il s’efforce de plaire à d’autres êtres, de séduire d’autres vies et de créer de la beauté...
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Vieilles fleurs, ai-je dit. Je me trompais. Quand on étudie leur histoire et qu’on recherche leur généalogie, on apprend avec surprise que la plupart, jusqu’aux plus simples et aux plus répandues, sont des êtres nouveaux, des affranchies, des exilées, des parvenues, des visiteuses, des étrangères. N’importe quel traité de botanique dévoilera leurs origines. La Tulipe, par exemple, (rappelez-vous la Solitaire, l’Orientale, l’Agathe et le Drap d’or de La Bruyère) nous est venue de Constantinople au XVIe siècle. La Renoncule, la Lunaire, la Croix-de-Malte, la Balsamine, le Fuschia, la Rose d’Inde ou Tagètes Erecta, la Coquelourde-des-jardins ou Œillet de Dieu, l’Aconit bicolore, l’Amarante-queue-de-Renard, la Rose Trémière, la Campanule Pyramidale arrivent vers la même époque des Indes, du Mexique, de la Perse, de la Syrie, de l’Italie. La Pensée paraît en 1613, la Corbeille d’or en 1710, le Lin rouge en 1819, la Scabieuse pourpre en 1629, le Saxifrage sarmenteux en 1771, la Véronique-à-longues feuilles en 1731, le Phlox vivace est un peu plus ancien. L’Œillet de Chine fait son entrée dans nos jardins vers l’an 1713. L’Œillet vivace est d’aujourd’hui. Le Pourpier fleuri ne se montre qu’en 1828 et la Sauge écarlate en 1822. L’Eupatoire bleue ou Célestine, si abondante, si populaire, ne compte pas deux siècles. L’Immortelle-à-bractées moins encore. Le Zinnia est tout juste centenaire. Le Haricot d’Espagne, originaire de l’Amérique du Sud et le Pois-de-Senteur émigrant de Sicile ont un peu plus de deux cents ans. L’Anthémis ou Marguerite en arbre, qu’on trouve dans les villages les plus ignorés, n’est cultivée que depuis l’année 1699. La jolie Lobélie bleue de nos bordures, c’est le Cap qui nous la donne vers l’époque de la Révolution. L’Aster de Chine ou Reine-Marguerite porte la date de 1731. Le Phlox annuel ou Phlox de Drummond, si vulgaire, nous est offert par le Texas en 1835. La Lavatère à grandes fleurs, qui a l’air si profondément indigène, si naïvement campagnard, ne s’ouvre en nos jardins du Nord que depuis deux cent cinquante ans, et le Pétunia depuis une vingtaine de lustres. Le Réséda, l’Héliotrope, qui le croirait? ne sont pas bi-centenaire, le Dahlia naît en 1802 et les Glaïeuls (_Gladiolus Gandavensis_), les Gloxinies sont d’hier.
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Quelles fleurs fleurissaient donc aux jardins de nos pères? Bien peu, sans doute, de très petites et de très humbles, qu’on distinguait à peine de celles des chemins, des prés et des clairières. Avez-vous remarqué la pauvreté et la monotonie, très habilement déguisées, de l’ornementation florale des plus belles miniatures dans nos vieux manuscrits? De même, les tableaux de nos musées, jusqu’à la fin de la Renaissance, n’ont pour égayer les plus riches palais, les plus merveilleux paradis, que cinq ou six types de fleurs, qu’ils répètent sans cesse. Avant le XVIe siècle, les jardins sont presque déserts; et plus tard, Versailles même, le splendide Versailles, n’aurait pu nous montrer ce que montre aujourd’hui le plus pauvre village. Seules, la Violette, la Pâquerette, le Muguet, le Souci, le Pavot, frère du Coquelicot, quelques Crocus, quelques Iris, quelques Colchiques, la Digitale, la Valériane, la Giroflée, la Mauve, le Pied-d’alouette, le Bluet, l’Œillet sauvage, le Myosotis, la Rose presque encore Églantine, et le grand Lys d’argent, ornements spontanés de nos bois et de nos champs à l’imagination intimidée par la neige et le vent du nord, venaient sourire à nos ancêtres. Ceux-ci, du reste, ignoraient leur dénuement. L’homme n’avait pas encore appris à regarder autour de soi, à jouir de la vie naturelle. Puis, vinrent la Renaissance, les grands voyages, la découverte et l’envahissement du soleil. Toutes les fleurs du monde, efforts heureux, beautés intimes et profondes, pensées et volontés joyeuses de la planète, montèrent jusqu’à nous, portées sur les rayons d’une lumière qu’on attendait du firmament et qui sortait de notre propre terre. L’homme se hasarde hors du cloître, de la crypte, de la ville de briques et de pierre, du morne château-fort où il avait dormi. Il descend au jardin qui se peuple d’abeilles, de pourpre et de parfums; il ouvre les yeux, s’étonne comme un enfant échappé aux rêves de la nuit; et la forêt, la plaine, la mer et les montagnes, et enfin les oiseaux et les fleurs qui parlent au nom de tous une langue plus humaine et qu’il comprend déjà, accueillent son réveil.
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Maintenant, il n’est peut-être plus de fleurs inconnues. Nous avons à peu près retrouvé toutes les formes que la nature prête au grand songe d’amour, au désir de beauté qui s’agite en son sein. Nous vivons, pour ainsi dire, au milieu de ses plus tendres confidences, de ses plus touchantes inventions. Nous prenons une part inespérée aux fêtes les plus mystérieuses de l’invisible force qui nous anime aussi. Sans doute, c’est en apparence peu de chose que quelques fleurs de plus dans nos corbeilles. Elles ne sèment que quelques sourires impuissants le long des routes qui conduisent à la mort. Il n’en est pas moins vrai que ce sont des sourires nouveaux que ne connurent point ceux qui nous précédèrent; et généreusement, ce bonheur récemment découvert se répand en tous lieux, jusqu’aux portes des plus misérables demeures. Les bonnes, les simples fleurs sont aussi heureuses et aussi éclatantes dans l’étroit jardinet du pauvre qu’aux pelouses opulentes du château et entourent la cabane de la beauté suprême de la terre; car la terre jusqu’ici n’a rien produit de plus beau que la fleur. Elles achèvent de conquérir le globe. Elles promettent déjà, en prévision des jours où les hommes auront enfin des loisirs égaux et prolongés, l’égalité des saines jouissances. Oui certes, c’est peu de chose; et tout est peu de chose, si l’on considère isolément chacune de nos petites victoires. C’est peu de chose aussi, en apparence, que quelques pensées de plus dans notre tête, qu’un sentiment nouveau dans notre cœur; et pourtant, c’est cela qui nous mène lentement où nous espérons d’arriver.
Après tout, nous tenons là un fait bien réel: à savoir que nous vivons dans un monde où les fleurs sont plus belles et plus nombreuses qu’autrefois; et peut-être avons-nous le droit d’ajouter que les pensées des hommes y sont plus justes et plus avides de vérité. La moindre joie conquise et la moindre douleur abolie doivent être marquées au livre de l’humanité. Il convient de ne négliger aucune des preuves qui confirment que nous nous emparons des puissances anonymes, que nous commençons à manier quelques-unes des lois qui gouvernent les êtres, que nous nous acclimatons sur notre planète, que nous ornons notre séjour et que nous augmentons peu à peu la surface du bonheur et de la beauté de la vie.
DE LA SINCÉRITÉ
Il n’y a, en amour, de bonheur durable et complet que dans l’atmosphère translucide de la sincérité parfaite. Jusqu’à cette sincérité, l’amour n’est qu’une épreuve. On vit dans l’attente, et les baisers et les paroles ne sont que provisoires. Mais cette sincérité n’est praticable qu’entre consciences hautes et exercées. Encore ne suffit-il pas que les consciences soient telles; il faut, en outre, pour que la sincérité devienne naturelle et nécessaire, que ces consciences soient presque égales, de même étendue, de même qualité, et que l’amour qui les unit soit profond. Aussi la vie de la plupart des hommes s’écoule-t-elle sans qu’ils rencontrent l’âme avec qui ils auraient pu être sincères.
Mais il est impossible d’être sincère avec autrui avant qu’on ait appris à l’être envers soi-même. Cette sincérité n’est que la conscience et l’analyse devenue presque instinctive, des mobiles de tous les mouvements de la vie. C’est l’expression de cette conscience que l’on peut mettre ensuite sous les yeux de l’être auprès duquel on cherche le bonheur de la sincérité.
Ainsi entendue, la sincérité n’a pas pour but la perfection morale. Elle mène ailleurs, plus haut si l’on veut; en tout cas, dans des régions plus humaines et plus fécondes. La perfection d’un caractère, telle qu’on la comprend d’habitude, n’est trop souvent qu’une abstention stérile, une sorte d’ataraxie, une diminution de la vie instinctive, qui est en somme la source unique de toutes les autres vies que nous parvenons à organiser en nous. Cette perfection tend à supprimer les désirs trop ardents, l’ambition, l’orgueil, la vanité, l’égoïsme, l’appétit des jouissances, en un mot, toutes les passions humaines, c’est-à-dire tout ce qui constitue notre force vitale primitive, le fond même de notre énergie d’existence que rien ne peut remplacer. Si nous étouffons en nous toutes les manifestations de la vie, pour n’y substituer que la contemplation de leurs défaites, bientôt nous n’aurons plus rien à contempler.
Il n’importe donc pas de n’avoir plus de passions, de vices ou de défauts; cela est impossible tant qu’on est homme au milieu des hommes, puisqu’on a le tort d’appeler passion, vice ou défaut ce qui fait le fond même de la nature humaine. Il importe de connaître dans leurs détails et leurs secrets ceux qu’on possède; et de les voir agir d’assez haut pour qu’on puisse les regarder sans crainte qu’ils ne nous renversent ou échappent à notre contrôle pour aller nuire inconsidérément à nous-mêmes ou à ceux qui nous entourent.
Dès que, de cette hauteur, on voit agir ses instincts, même les plus bas et les plus égoïstes, pour peu qu’on ne soit pas volontairement méchant,--et il est difficile de l’être quand l’intelligence a acquis la lucidité et la force que suppose cette faculté d’observation,--dès qu’on les voit agir ainsi, ils deviennent inoffensifs comme des enfants sous l’œil de leurs parents. On peut les perdre de vue, oublier quelque temps de les surveiller, ils ne commettront que des méfaits insignifiants; car l’obligation où ils seront de réparer le mal qu’ils auront fait, les rend naturellement circonspects et leur fait perdre tôt l’habitude de nuire.
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Quand on aura atteint une sincérité suffisante envers soi, il ne s’ensuit pas que l’on doive la livrer au premier venu. L’homme le plus franc et le plus loyal a le droit de cacher aux autres la plus grande partie de ce qu’il pense et de ce qu’il éprouve. S’il est incertain que la vérité que vous allez dire soit comprise, taisez-la. Elle apparaîtrait dans les autres toute différente de ce qu’elle est en vous; et prenant en eux l’aspect d’un mensonge, elle y ferait le même mal qu’un mensonge véritable. Quoiqu’en puissent dire les moralistes absolus, dès qu’on n’est plus entre consciences égales, toute vérité, pour produire l’effet de la vérité, demande une mise au point. Jésus Christ lui-même était obligé de mettre au point la plupart de celles qu’il révélait à ses disciples; et s’il s’était adressé à Platon ou à Sénèque au lieu de parler à des pêcheurs de Galilée, il leur aurait probablement dit des choses assez différentes de celles qu’il a dites.
Le règne de la sincérité ne commence que lorsque cette mise au point n’est plus nécessaire. On entre alors dans la région privilégiée de la confiance et de l’amour. C’est une plage délicieuse où l’on se retrouve nus, où l’on se baigne ensemble aux rayons d’un soleil bienfaisant. Jusqu’à cette heure, on avait vécu sur ses gardes comme un coupable. On ne savait pas encore que tout homme a le droit d’être tel qu’il est; qu’il n’y a dans son esprit et dans son cœur, pas plus que dans son corps, nulle partie honteuse. On apprend bientôt, avec le soulagement d’un criminel déclaré innocent, que ces parties que l’on croyait devoir cacher sont justement les plus profondes de la force vitale. On n’est plus seul dans le mystère de sa conscience; et les plus misérables secrets qu’on y découvre, loin d’attrister comme naguère, font aimer davantage la douce et ferme lumière que deux mains unies y promènent.
Tout le mal, toutes les petitesses, toutes les défaillances qu’on se dévoile ainsi, changent de nature dès qu’ils sont dévoilés: «et la plus grande faute, comme le disait l’héroïne d’un drame, quand elle est avouée dans un baiser loyal, devient une vérité plus belle que l’innocence.»--Plus belle?--Je ne sais; mais plus jeune, plus vivante, plus visible, plus active et plus affectueuse.
Dans cet état, l’idée ne nous vient plus de cacher une arrière-pensée, un arrière-sentiment vulgaire ou méprisable. Ils ne peuvent plus nous faire rougir, puisqu’en les avouant nous les désavouons, nous les séparons de nous-mêmes, nous prouvons qu’ils ne nous appartiennent plus, qu’ils ne participent plus de notre vie, qu’ils ne naissent plus de la partie active, volontaire et personnelle de notre force; mais de l’être primitif, informe et asservi qui nous donne un spectacle amusant comme tous les spectacles où l’on surprend le jeu des puissances instinctives de la nature. Un mouvement de haine, d’égoïsme, de vanité niaise, d’envie ou de déloyauté, examiné à la lumière de la sincérité parfaite, n’est plus qu’une fleur intéressante et singulière. Cette sincérité, comme le feu, purifie tout ce qu’elle embrasse. Elle stérilise les ferments dangereux; et de la pire injustice, elle fait un objet de curiosité, inoffensif comme un poison mortel dans la vitrine d’un musée. Supposez Shylock capable de connaître et de confesser son avarice; il ne serait plus avare, ou son avarice changerait de forme et cesserait d’être odieuse et nuisible.
Du reste, il n’est pas indispensable qu’on se corrige des fautes avouées; car il y a des fautes nécessaires à notre existence et à notre caractère. Beaucoup de nos défauts sont les racines mêmes de nos qualités. Mais la connaissance et l’aveu de ces fautes et de ces défauts précipite chimiquement le venin qui n’est plus au fond du cœur qu’un sel inerte dont on peut étudier à loisir les cristaux innocents.
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La vertu purificatrice de l’aveu dépend de la qualité de l’âme qui le fait et de celle de l’âme qui l’accueille. L’équilibre établi, tous les aveux élèvent le niveau du bonheur et de l’amour. Dès qu’ils sont confessés, les mensonges anciens ou récents, les défaillances les plus graves se changent en ornements inattendus, et, comme de belles statues dans un parc, deviennent les témoins souriants et les preuves paisibles de la clarté du jour.
Nous désirons tous d’arriver à cette sincérité bienheureuse; mais nous craignons longtemps que ceux qui nous aiment ne nous aiment moins si nous leur révélons ce que nous osons à peine nous révéler à nous-même. Il nous semble que certains aveux défigureront à jamais l’image qu’ils se faisaient de nous. S’il était vrai qu’ils la défigurassent, ce serait la preuve que nous ne sommes pas aimés sur le plan où nous aimons. Si celui qui reçoit l’aveu ne peut s’élever jusqu’à nous aimer davantage pour cet aveu, il y a malentendu dans notre amour. Ce n’est pas celui qui fait l’aveu qui doit rougir; mais celui qui ne comprend pas encore que par le fait même que nous avons confessé un tort nous l’avons surmonté. Ce n’est plus nous, c’est un étranger qui se trouve à la place où nous avons commis la faute. Celle-ci, nous l’avons éliminée de notre substance. Elle n’entache plus que celui qui hésite à admettre qu’elle ne nous entache plus. Elle n’a plus rien de commun avec notre vie réelle. Nous n’en sommes plus que le témoin accidentel et non plus responsable qu’une bonne terre n’est responsable d’une mauvaise herbe ou un miroir du vilain reflet qui l’effleure.
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