Part 10
Ne craignons pas davantage que cette sincérité absolue, cette double vie transparente de deux êtres qui s’aiment, détruise l’arrière-plan d’ombre et de mystère qui se trouve au fond de toute affection durable, ni qu’elle tarisse le grand lac inconnu qui, au sommet de tout amour, alimente le désir de se connaître, désir qui n’est lui-même que la forme la plus passionnée du désir de s’aimer davantage. Non; cet arrière-plan n’est qu’une sorte de toile mobile et provisoire qui suffit à donner aux amours ordinaires l’illusion de l’espace infini. Enlevez-la, et derrière elle apparaît enfin l’horizon réel avec le ciel et la mer véritables. Quant au grand lac inconnu, on s’aperçoit bientôt qu’on n’en avait tiré jusqu’à ce jour que quelques gouttes d’eau trouble. Il n’ouvre sur l’amour ses sources salutaires qu’au moment de la sincérité; car la vérité de deux êtres est incomparablement plus féconde, plus profonde et plus inépuisable que leurs apparences, leurs réticences et leurs mensonges.
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Enfin, ne craignons pas d’épuiser notre sincérité et ne nous imaginons point qu’il nous soit possible d’atteindre ses dernières limites. Lorsque nous la croyons et la voulons absolue, elle n’est jamais que relative; car elle ne peut se manifester que dans les bornes de notre conscience, et ces bornes se déplacent chaque jour. En sorte que l’acte ou la pensée présentée sous les couleurs que nous lui voyons au moment de l’aveu, peut avoir une portée tout autre que celle que nous lui attribuons aujourd’hui. De même que l’acte, la pensée ou le sentiment que nous n’avouons pas parce que nous ne l’apercevons pas encore, peut devenir demain, l’objet d’un aveu plus urgent et plus grave que tous ceux que nous avions faits jusqu’à ce jour.
PORTRAIT DE FEMME
«... Il disait que l’esprit dans cette belle personne était un diamant, bien mis en œuvre.»
(LA BRUYÈRE, _Fragment_.)
... «Elle est belle, disait-il, de cette beauté que les années altèrent le plus lentement. Elles la transforment sans l’amoindrir et pour remplacer des grâces trop fragiles par des charmes qui ne paraissent un peu plus graves et un peu moins touchants que parce qu’on les sent plus durables. Le corps promet qu’il gardera longtemps, jusqu’aux premiers frissons de la vieillesse, les lignes pures et souples qui ennoblissent le désir; et l’on ne sait pourquoi l’on est sûr qu’il tiendra sa promesse. La chair, intelligente comme un regard, est sans cesse rajeunie par l’esprit qui l’anime, et n’ose prendre un pli, déplacer une fleur ni troubler une courbe admirée par l’amour.
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«Il ne suffisait pas qu’elle fût l’amie unique et virile, la camarade égale, la compagne la plus proche et la plus profonde de l’existence qu’elle avait liée à la sienne. L’étoile qui la souhaitait parfaite, et qu’elle avait appris à seconder, voulut encore qu’elle demeurât l’amante dont on ne se lasse point. L’amitié sans amour, comme l’amour sans amitié, sont deux demi-bonheurs qui attristent les hommes. Ils ne jouissent de l’un que pour regretter l’autre; et ne trouvant qu’une allégresse mutilée sur les deux cimes les plus belles de la vie, ils se persuadent que l’âme humaine ne saurait être entièrement heureuse.
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«Au sommet de sa vie veille la raison la plus pure qui puisse illuminer un être; mais elle ne montre que la grâce et non l’effort de la lumière. Rien ne me paraissait plus froid que la raison, avant que je l’eusse vue jouer ainsi autour du front d’une jeune femme, comme la lampe du sanctuaire aux mains d’une enfant rieuse et innocente. La lampe ne laisse rien dans l’ombre; mais la rigueur de ses rayons ne franchit pas le cercle intérieur, tandis que leurs sourires embellissent tout ce qu’ils atteignent au dehors.
Sa conscience est si naturelle et si saine qu’on ne l’entend pas respirer et qu’elle semble ignorer qu’elle existe. Elle est inflexible envers l’activité qu’elle dirige; mais avec tant d’aisance qu’elle paraît s’arrêter pour se reposer ou se pencher sur une fleur quand elle résiste de toutes ses forces à une pensée ou à un sentiment injuste. Un geste, un mot naïf et enjoué, une larme qui rit, dissimule le secret de la lutte profonde. Tout ce qu’elle acquiert a la grâce de l’instinct; et tout ce qui est instinctif a su devenir innocent. L’instinct, selon le mot de Balzac «s’est trempé dans la pensée»: et la pensée couvre d’une rosée plus claire, la sensibilité. De toutes les passions de la femme, aucune n’a péri, aucune n’est prisonnière, car toutes sont requises, les plus humbles et les plus futiles, comme les plus grandes et les plus dangereuses, pour former le parfum que l’amour aime à respirer. Mais sans être captives, elles vivent dans une sorte de jardin enchanté d’où elles ne songent plus à s’évader, où elles perdent le désir de nuire, et où les plus petites et les plus inutiles, ne pouvant rester inactives, amusent et font sourire les plus grandes.»
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«Elle a donc, à l’état d’ornement, toutes les passions et toutes les faiblesses de la femme; et grâce aux dieux, elle n’offre point cette perfection mort-née qui possède toutes les vertus sans qu’un seul défaut les anime. En quel monde imaginaire trouve-t-on une vertu qui ne soit pas entée sur un défaut? Une vertu n’est qu’un vice qui s’élève au lieu de s’abaisser; et une qualité n’est qu’un défaut qui sait se rendre utile.
«Comment aurait-elle l’énergie nécessaire si elle était dénuée d’ambition et d’orgueil? Comment saurait-elle écarter les obstacles injustes si elle ne possédait pas la réserve d’égoïsme proportionnée aux légitimes exigences de sa vie? Comment serait-elle ardente et tendre si elle n’était pas sensuelle? Comment serait-elle bonne si elle ne savait pas être faible, et confiante si elle ne savait pas être crédule? Comment serait-elle belle si elle ignorait les miroirs et ne cherchait à plaire? Comment sauverait-elle la grâce de la femme si elle n’en avait pas les innocentes vanités? Comment serait-elle généreuse si elle n’était un peu imprévoyante? Comment serait-elle juste si elle ne savait pas être dure? et comment courageuse si elle n’oubliait parfois la prudence? Comment serait-elle dévouée et capable de sacrifice si elle n’échappait jamais au contrôle de la raison glacée?
Ce que nous appelons vertus et vices, ce sont les mêmes forces qui passent le long d’une existence. Elles changent de nom selon le lieu où elles se rendent: à gauche, elles tombent dans les bas-fonds de la laideur, de l’égoïsme et de la sottise; à droite, elles montent vers les hauts plateaux de la noblesse, de la générosité et de l’intelligence. Elles sont bonnes ou mauvaises selon ce qu’elles font et non selon le titre qu’elles portent.»
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«Quand on nous peint les vertus d’un homme, on les représente dans l’effort de l’action; mais celles qu’on admire dans la femme supposent toujours un modèle immobile comme une belle statue dans une galerie de marbre. C’est une image inconsistante, tissue de vices au repos, de qualités inertes, d’épithètes endormies, de mouvements passifs, de forces négatives. Elle est chaste parce qu’elle n’a pas de sens, elle est bonne parce qu’elle ne fait de mal à personne, elle est juste parce qu’elle n’agit point, elle est patiente et résignée parce qu’elle est dépourvue d’énergie, elle est indulgente parce qu’on ne l’offense point, ou pardonne parce qu’elle n’a pas le courage de résister, elle est charitable parce qu’elle se laisse dépouiller ou que sa charité ne la prive de rien, elle est fidèle, elle est loyale, elle est soumise, elle est dévouée, parce que toutes ces vertus peuvent vivre dans le vide et fleurir sur une morte. Mais qu’arrivera-t-il si l’image s’anime et sort de sa retraite pour entrer dans une vie où tout ce qui ne prend point part au mouvement qui l’enveloppe, devient une épave pitoyable ou dangereuse? Est-ce encore une vertu que de rester fidèle à un amour mal choisi ou moralement éteint, ou de demeurer soumise à un maître inintelligent ou injuste? Suffit-il de ne pas nuire pour être bonne ou de ne pas mentir pour que l’on soit loyale? Il y a la morale de ceux qui se tiennent sur les rives du grand fleuve; et la morale de ceux qui remontent le flot. Il y a la morale du sommeil et celle de l’action, la morale de l’ombre et celle de la clarté; et les vertus de la première, qui sont comme des vertus en creux, doivent s’élever, se tendre et devenir des vertus en relief pour subsister dans la seconde. La matière et les lignes demeurent peut-être identiques, mais les valeurs sont exactement renversées. La patience, la mansuétude, la soumission, la confiance, la renonciation, la résignation, le dévouement, le sacrifice, fruits de la bonté passive, si on les porte tels quels dans l’âpre vie du dehors, ne sont plus que de la faiblesse, de la servilité, de l’insouciance, de l’inconscience, de l’indolence, de l’abandon, de la sottise ou de la lâcheté, et doivent, pour maintenir au niveau nécessaire la source de bonté d’où elles émanent, savoir se transformer en énergie, en fermeté, en obstination, en prudence, en résistance, en indignation ou en révolte. La loyauté qui n’a guère à craindre tant qu’elle ne bouge pas, doit se garder d’être dupe et de livrer des armes à l’ennemi. La chasteté qui attendait les yeux fermés et les mains jointes, a le droit de se changer en passion qui saura décider et fixer le destin. Et ainsi de suite de toutes les vertus qui ont un nom comme de celles qui n’en possèdent pas encore. Après quoi, c’est un problème de savoir laquelle est préférable, de la vie active ou de la passive, de celle qui se mêle aux hommes et aux événements ou de celle qui les fuit. Existe-t-il une loi morale qui impose l’une ou l’autre, ou bien chacun a-t-il le droit de faire son choix selon ses goûts, son caractère, ses aptitudes? Est-il meilleur ou pire que les vertus actives ou les passives se trouvent au premier plan? On peut, je crois, affirmer que les premières supposent toujours les secondes, mais que le contraire n’est pas vrai. Ainsi, la femme dont je parle est d’autant plus capable de dévouement et de sacrifice qu’elle a la force de détourner plus longtemps que toute autre l’accablante nécessité de ceux-ci. Elle ne cultivera pas dans le vide, comme moyens d’expiation ou de purification, la tristesse et la souffrance; mais elle sait les accueillir et les rechercher avec une naïve ardeur, pour épargner à ceux qu’elle aime, une petite affliction ou une grande douleur qu’elle se sent la force d’affronter seule et de vaincre en silence dans le secret de son cœur. Que de fois je l’ai vue refouler des larmes près de jaillir sous d’injustes reproches, tandis que ses lèvres où palpitait un sourire angoissé, retenaient, avec un courage presque invisible, le mot qui l’eût justifiée, mais aurait accablé celui qui la méconnaissait. Comme Jean-Paul dit de son héroïne, «elle est de celles qui, lorsqu’on est injuste envers elles, croient toujours que c’est elles qui ont tort». Car, de même que tous les êtres justes et bons, elle avait naturellement à subir les petites tyrannies et les petites méchancetés de ceux qui flottent indécis entre le bien et le mal et se hâtent d’abuser de l’indulgence et du pardon trop souvent obtenus. Voilà qui montre mieux que tous les consentements inertes et éplorés, une ardente et puissante réserve d’amour.»
«Iphigénie, Antigone ou sœur de charité, comme toute femme, s’il le faut, elle ne demandera pas au destin de la blesser à mort, comme pour être à même de peser enfin dans la dernière lutte les forces peut-être merveilleuses d’un cœur inexploré. Elle a appris à connaître leur nombre et leur poids dans la paix et dans la certitude de sa conscience. A moins d’une de ces épreuves où la vie nous accule aux impitoyables parois d’une fatalité ou d’une loi naturelle sans issue, elle prendra d’instinct une autre route pour arriver au but marqué par le devoir. En tout cas, son dévouement et son sacrifice ne seront jamais résignés; ils ne s’abandonneront jamais à la douceur perfide du malheur. Toujours aux aguets, sur la défensive et pleine d’une confiance énergique, elle cherchera jusqu’au dernier moment le point faible de l’événement qui l’écrase. Ses larmes seront aussi pures, aussi douces que les larmes de celles qui ne résistent pas aux injures du hasard; mais au lieu de voiler le regard elles y appelleront et y multiplieront la lumière qui console ou qui sauve.»
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«Du reste, ajoutait-il en finissant, l’_Arténice_ que j’ai essayé de vous peindre, paraîtra, sous les traits que je lui prête, parfaitement odieuse ou parfaitement belle selon l’idéal que chacun de vous porte en soi ou qu’il croit avoir rencontré. On ne s’accorde que sur les vertus passives. Celles-ci ont, au point de vue de la peinture, un avantage dont ne jouissent pas les autres. Il est facile d’évoquer la résignation, l’abnégation, la pudeur virginale, l’humilité, la piété, le renoncement, le dévouement, l’esprit de sacrifice, la simplicité, la naïveté, la candeur, tout le groupe silencieux et souvent désolé des forces de la femme effarouchées dans les coins sombres de la vie. L’œil y retrouve avec attendrissement des couleurs familières et pâlies par les siècles; et le tableau en est toujours plein d’une grâce plaintive. Il semble que ces vertus ne puissent se tromper, et que leurs excès même les rendent plus touchantes. Mais combien celles qui saillent, qui s’affirment et qui luttent hors des portes ont le visage insolite et ingrat! Un rien, une boucle qui s’égare, un pli de vêtement qui n’est pas à sa place coutumière, un muscle qui se tend, les rend déplaisantes ou suspectes, prétentieuses ou dures. La femme a si longtemps vécu agenouillée dans l’ombre que nos yeux prévenus ont peine à saisir l’harmonie des premiers gestes qu’elle ébauche en se dressant dans la clarté du jour.»
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«Mais tout ce qu’on peut dire en s’efforçant de faire le portrait intime d’un être, ne ressemble que bien imparfaitement à l’image plus précise que nos pensées tracent en notre esprit dans l’instant que nous en parlons; et, à son tour, cette dernière image n’est que l’esquisse de la grande effigie, vivante, profonde mais incommunicable, que sa présence, comme la lumière sur la plaque sensible, a dessiné dans notre cœur. Confrontez la dernière épreuve aux deux premières: si exactes, si fouillées qu’on suppose celles-ci, elles n’offrent plus que les guirlandes et les arabesques d’encadrements plus ou moins appropriés au sujet qu’ils attendent; mais la face véritable, le personnage authentique et total, avec le bien et le mal seuls réels qu’il renferme sous ses vertus et ses vices apparemment réels, ne surgit de l’ombre qu’au contact immédiat de deux vies. Les plus belles énergies et les pires défaillances n’ajoutent ou n’enlèvent presque rien à la mystérieuse entité qui s’affirme; et c’est la qualité même de son destin qui se révèle. On reconnaît alors que l’existence qu’on a devant soi, et dont toutes les possibilités cachées ne font que passer par nos yeux pour atteindre notre âme, est vraiment ce qu’elle voudrait être; ou ne sera jamais que ce que loyalement elle s’efforce de ne pas demeurer.»
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«S’il importe beaucoup à l’amitié et à l’amour, il importe assez peu à notre sympathie instinctive que quelqu’un soit bon ou mauvais, fasse le bien ou le mal, pourvu que nous agrée la force secrète qui l’anime. Cette force secrète se dévoile fréquemment dès la première rencontre; parfois aussi nous n’apprenons à la connaître qu’après une longue habitude. Elle n’a presque rien de commun avec les actes extérieurs ni même avec les pensées de la personne réelle qui ne semble pas son représentant exact, mais son interprète de hasard, au moyen duquel elle se manifeste comme elle peut. Ainsi, nous avons tous, parmi ceux que le va-et-vient des jours mêle à notre existence, des amis ou des compagnons que nous n’estimons guère, qui nous ont plus d’une fois desservis et en qui nous savons que nous ne pouvons avoir aucune confiance. Néanmoins, nous ne parvenons pas à les mépriser comme ils le méritent ni à les écarter de notre route. A travers et malgré tout ce qui nous sépare et tout ce qui les défigure, une affirmation à laquelle nous avons une foi plus solide et plus organique qu’à toutes les expériences et à tous les raisonnements de la raison, une affirmation obscure mais invincible, nous atteste que cet homme, dût-il nous précipiter dans les malheurs les plus graves, n’est pas notre ennemi dans le plan général et éternel de la vie. Il se peut qu’il n’y ait aucune sanction à ces sympathies ou à ces antipathies; et que rien n’y réponde, soit parmi les phénomènes visibles ou invisibles qui composent notre existence, soit parmi les fluides connus ou inconnus qui forment et entretiennent notre santé physique ou morale, nos sentiments de joie ou de tristesse et le milieu mobile et très impressionnable où flotte notre destin. Il n’en reste pas moins qu’il y a là une force indéniable et qui prend une part décisive à l’accomplissement de notre bonheur en amitié comme en amour. Cette troisième puissance affective n’a égard ni à l’âge ni au sexe, ni à la beauté ni à la laideur; elle est indépendante de l’attrait physique et des affinités de l’esprit et du caractère. Elle est comme l’atmosphère bienfaisante et féconde où baignent cet attrait et cette affinité. Quand cette troisième puissance, cette atmosphère vivifiante fait défaut dans l’amour, de là viennent tous les malentendus, tous les chagrins, toutes les déceptions qui désunissent deux êtres qui s’estiment, se comprennent et s’aiment passionnément. Comme on ignore la nature de cette puissance, on lui donne des noms divers et obscurs. On l’appelle l’âme, l’instinct, l’inconscient, le subconscient, le divin même. Elle émane probablement de l’organe indéfini qui nous relie à tout ce qui ne concerne pas directement notre individualité; à tout ce qui la déborde dans le temps et l’espace, dans le passé et l’avenir.»
LES RAMEAUX D’OLIVIER
N’oublions pas que nous vivons des jours féconds et décisifs. Il est probable que nos descendants nous envieront l’aube que nous traversons sans la connaître; comme nous envions ceux qui prirent part au siècle de Périclès, aux plus beaux temps de la gloire romaine et à certaines heures de la Renaissance italienne. Lumineuse dans le souvenir, la magnifique poussière qui enveloppe les grands mouvements des hommes, aveugle ceux qui la soulèvent et la respirent; leur cache la direction de la route, et surtout la pensée, la nécessité ou l’instinct qui les mène.
Il importe de s’en rendre compte. Le tissu de la vie quotidienne fut à peu près pareil dans tous les siècles où les hommes atteignirent une certaine facilité d’existence. Ce tissu où la surface occupée par les biens et les maux reste sensiblement la même, s’éclaire ou s’assombrit par transparence, selon l’idée dominante de la génération qui le déroule. Et quels que soient sa forme ou son déguisement cette idée se réduit toujours, en dernière analyse, à une certaine conception de l’univers. Les calamités et les prospérités individuelles ou publiques n’ont qu’une influence passagère sur le bonheur et le malheur des hommes, tant qu’elles ne modifient point au sujet de leurs dieux, de l’infini, de l’inconnu et de l’économie du monde, les idées générales qui les éclairent et les nourrissent. C’est donc là, plutôt que dans les guerres ou les troubles civils, qu’il nous faut regarder pour savoir si une génération a passé dans l’ombre ou la lumière, dans la détresse ou dans la joie. C’est là que nous voyons pourquoi tel peuple qui essuya bien des revers nous a laissé d’innombrables témoignages de beauté et d’allégresse, tandis que tel autre, naturellement riche ou souvent victorieux, ne nous a légué que les monuments d’une vie morne et terrifiée.
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Nous sortons, (pour ne parler que des trois ou quatre derniers siècles de la civilisation actuelle) nous sortons de la grande période religieuse. Durant cette période, malgré les espérances d’outre-tombe, la vie humaine se détacha sur un fond assez sombre et assez menaçant. Il est vrai que reculant chaque jour davantage, ce fond laissait les mille rideaux mobiles et diversement nuancés de l’art et de la métaphysique s’interposer assez librement entre les derniers hommes et ses plis effacés. On oubliait un peu son existence. Il n’apparaissait plus qu’aux heures des grandes déchirures. Cependant il existait toujours à l’état immanent, donnant à l’atmosphère et au paysage une couleur uniforme; et à la vie humaine une signification diffuse qui imposait une sorte de patience provisoire aux questions trop pressantes.
Aujourd’hui, ce fond s’en va par lambeaux. Qu’y a-t-il à sa place qui prête à l’horizon une forme visible, une signification nouvelle?
L’axe illusoire sur lequel l’humanité croyait évoluer s’est brusquement rompu; et l’immense plateau qui porte les hommes, après avoir oscillé quelque temps dans nos imaginations alarmées, s’est tranquillement remis à tourner sur le pivot réel qui l’avait toujours soutenu. Rien n’est changé qu’un de ces mots inexpliqués dont nous recouvrons les choses que nous ne comprenons point. Jusqu’ici le pivot du monde nous semblait formé de puissances spirituelles; aujourd’hui, nous sommes convaincus qu’il est composé d’énergies purement matérielles. Nous nous flattons qu’une grande révolution s’est accomplie au royaume de la vérité. En fait, il n’y a eu, dans la république de notre ignorance, qu’une permutation d’épithètes, une sorte de coup d’état verbal, les termes «esprit» et «matière» n’étant que les attributs interchangeables du même inconnu.
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Mais s’il est vrai, qu’en elles-mêmes, ces épithètes ne devraient avoir qu’une importance littéraire, puisque l’une et l’autre sont probablement inexactes et ne représentent pas plus la réalité que l’épithète «Atlantique» ou «Pacifique» appliquée à l’océan ne représente celui-ci, elles n’en ont pas moins, selon que l’on s’attache exclusivement à la première ou à la seconde, sur notre avenir, sur notre morale, et partant sur notre bonheur, une influence prodigieuse. Nous errons autour de la vérité, sans autre guide que des hypothèses qui allument en guise de torches quelques mots fumeux mais magiques, et ces mots deviennent bientôt pour nous des entités vivantes qui se mettent à la tête de notre activité physique, intellectuelle et morale. Si nous croyons que l’esprit dirige l’univers, toutes nos recherches et toutes nos espérances se concentrent sur notre propre esprit, ou plutôt sur les facultés verbales et imaginatives de celui-ci; et nous nous adonnons à la théologie et à la métaphysique. Sommes-nous persuadés que le dernier mot de l’énigme se trouve dans la matière, nous nous attachons exclusivement à l’interroger et nous n’accordons plus notre confiance qu’aux sciences expérimentales. Nous commençons cependant à reconnaître que «matérialisme» et «spiritualisme» ne sont que les deux noms opposés mais identiques de notre angoisse impuissante à comprendre[2]. Néanmoins, chacune des deux méthodes nous entraîne en un monde moral qui semble appartenir à une planète différente.
[2] «L’axiome fondamental de ma philosophie spéculative, dit Huxley, est que matérialisme et spiritualisme sont les pôles opposés de la même absurdité, absurdité qui consiste à nous imaginer que nous pouvons connaître quelque chose touchant l’esprit et la matière.»
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Négligeons les conséquences accessoires. Le grand avantage de l’interprétation spiritualiste c’est qu’elle donne à notre vie une morale, un but et une signification imaginaires mais très supérieurs à ceux que lui proposent nos instincts incultes. Le spiritualisme plus ou moins incroyant d’aujourd’hui s’éclaire encore du reflet de cet avantage, et garde une foi profonde, bien qu’assez informe, à la suprématie finale et au triomphe indéterminé de l’esprit.