Part 8
Elles sont intéressantes et incompréhensibles. On les appelle vaguement les «Mauvaises Herbes». Elles ne servent à rien. Çà et là, quelques-unes, dans de très vieux villages, gardent encore le prestige de vertus contestées. Çà et là, l’une d’elles, tout au fond des bocaux de l’apothicaire ou de l’herboriste, attend encore le passage du malade fidèle aux infusions traditionnelles. Mais la médecine incrédule les délaisse. On ne les cueille plus selon les rites d’autrefois; et la science des «Simples» s’efface dans la mémoire des bonnes femmes. On leur fait une guerre sans merci. Le paysan les craint, la charrue les poursuit; le jardinier les hait et s’est armé contre elles d’armes retentissantes: la bêche et le râteau, la houe et le racloir, le sarcloir, la binette. Le long des grands chemins, leur suprême refuge, le passant les écrase et le chariot les broie. Malgré tout, les voilà: permanentes, assurées, pullulantes, tranquilles, et pas une ne manque à l’appel du soleil. Elles suivent les saisons sans dévier d’une heure. Elles ignorent l’homme qui s’épuise à les vaincre, et dès qu’il se repose elles poussent dans ses pas. Elles subsistent, audacieuses, immortelles, intraitables. Elles ont peuplé nos corbeilles de filles magnifiques et dénaturées; mais elles, les mères pauvres, sont demeurées pareilles à ce qu’elles étaient il y a cent mille ans. Elles n’ont pas ajouté un pli à leurs pétales, déformé un pistil, altéré une nuance, innové un parfum. Elles gardent le secret d’une mission tenace. Elles sont les primitives et les indélébiles. Le sol leur appartient depuis son origine. Elles représentent, en somme, une pensée invariable, un désir obstiné, un sourire essentiel de la Terre. C’est pourquoi il est bon de les interroger. Elles ont évidemment quelque chose à nous dire. Et puis n’oublions pas que les premières, autant que les aubes et les automnes, autant que les printemps et les couchants, autant que le chant des oiseaux, autant que la chevelure, le regard et les gestes divins de la femme, elles apprirent à nos pères qu’il y a sur ce globe des choses inutiles et belles...
CHRYSANTHÈMES
Chaque année, à leur heure, qui suit celle des morts, heure suprême et magnifique de l’automne, je vais pieusement les visiter aux lieux où me les offre le hasard. Du reste, peu importe où nous les montre la bonne volonté du voyage ou du séjour. Ce sont les fleurs les plus universelles, les plus diverses, certes, mais dont les diversités et les surprises sont, pour ainsi dire, concertées, comme celles de la mode, en je ne sais quels paradis. Au même moment, comme pour les soies, les dentelles, les joyaux et les chevelures, le mot d’ordre est donné, dans le temps et l’espace, par une bouche faite de ciel et de lumière; et, aussi dociles que les plus belles femmes, simultanément, en tous pays, sous toutes les latitudes, elles obéissent à l’injonction sacrée.
Il suffit donc d’entrer à l’aventure dans un de ces musées de verre où s’étalent, sous le voile harmonieux des journées de novembre, leurs richesses un peu funéraires. On saisit tout de suite quelle est, dans ce monde spécial, étrange et privilégié, même parmi le monde si étrange et si privilégié des fleurs, l’idée dominante, la beauté imposée, l’effort consciencieux de l’année. Et l’on se demande si cette idée nouvelle est une idée profonde et vraiment nécessaire du soleil, de la terre, de la vie, de l’automne ou de l’homme.
*
* *
Hier, je fus donc admirer l’annuelle, la douce et fastueuse cérémonie végétale; la dernière que les neiges de décembre et janvier, telles qu’une large bande d’apaisement, de sommeil, de silence et d’oubli, séparent des délicieuses fêtes qui recommencent dès le renouveau, déjà puissant quoiqu’à peine visible, de février qui cherche la lumière.
Elles sont là, sous les vastes dômes transparents, les nobles fleurs du mois des brumes, elles sont là, au rendez-vous royal, toutes les fées graves de l’automne, dont il semble que, d’un mot magique, on ait immobilisé les attitudes et les danses. Dès le premier regard, l’œil qui les reconnaît et sut apprendre à les aimer, constate avec satisfaction qu’elles ont activement et consciencieusement continué d’évoluer vers leur idéal incertain. Remontez un instant à leurs modestes origines, revoyez le pauvre bouton-d’or de naguère, l’humble rosette marron ou lie de vin qui tristement sourit encore, au bord des routes pleines de feuilles mortes, dans les parcimonieux jardinets de nos villages; comparez-leur ces énormes amoncellements et ces toisons de neige, ces disques et ces globes de cuivre rouge, ces sphères de vieil argent, ces trophées d’albâtre et d’améthyste, ce prodigieux délire de pétales, qui paraît vouloir épuiser jusqu’aux dernières énigmes le monde des formes autumnales et des nuances que l’hiver confie au sein des forêts qui s’endorment, laissez passer devant vos yeux les genres imprévus et les espèces insolites; admirez et jugez. Voici, par exemple, la merveilleuse famille des étoiles: étoiles plates, étoiles jaillissantes, étoiles diaphanes, étoiles compactes et charnues, voies lactées et constellations de la terre qui répondent à celles de l’azur. Voici les orgueilleuses aigrettes qui attendent les diamants de la rosée; voici, pour faire honte à nos rêves, le prestigieux poème des chevelures irréelles: chevelures folles et miraculeuses, rayons de lune emmêlés, buissons d’or et tourbillons de flammes, boucles de belles filles rieuses, de nymphes poursuivies, de bacchantes passionnées, de sirènes pâmées, de vierges froides, d’enfants joueurs, que des anges, des mères, des faunes, des amants ont caressées de leurs mains calmes ou frémissantes. Et puis, voici pêle-mêle les monstres inclassables: hérissons, araignées, fritures, escaroles, ananas, pompons, rosaces, écailles, vapeurs, souffles, jets de glace et de neige qui retombent, beurre et lait qui ruisselle, grêle d’étincelles qui palpitent, ailes, éclats, duvets, pulpes, chairs, caroncules, poils, bûchers et fusées, piqûres de lumière, pluie de soufre et de feu...
*
* *
A présent que les formes ont capitulé, il s’agit de conquérir la région des couleurs interdites, des nuances réservées, que l’automne, semble-t-il, se refuse à concéder à la fleur qui le représente. En effet, il lui accorde prodigalement toutes les opulences du crépuscule et de la nuit, toutes les richesses des vendanges; il met à sa disposition tout l’œuvre mordoré de la pluie dans les bois, tout l’argentin travail du brouillard sur les plaines, de la gelée et de la neige dans les jardins. Il lui permet surtout de puiser à même le trésor sans fond des feuilles mortes et de la forêt qui s’éteint. Il l’autorise à se parer des sequins d’or, des médailles de bronze, des boucles d’argent, des paillettes de cuivre, des plumes féeriques, de l’ambre broyé, des topazes brûlées, des perles oubliées, des améthystes enfumées, des grenats calcinés, de toute la joaillerie amortie mais encore éclatante que le vent du Nord amoncelle au creux des ravins et des sentes; mais il exige qu’elle demeure fidèle à ses vieux maîtres et porte la livrée des mois ternes et las qui lui donnent naissance. Il n’admet pas qu’elle les trahisse pour revêtir les costumes princiers et chatoyants du printemps et de l’aurore; et s’il tolère parfois le rose, ce n’est qu’à condition qu’il soit emprunté aux lèvres froides, au front pâle de la vierge affligée et voilée qui prie sur une tombe. Il prohibe très strictement les teintes de l’été, de la jeunesse trop ardente, de la vie trop récente et trop sereine, de la santé trop expansive et de la joie trop épanouie. A aucun prix il ne consent aux vermillons hilares, aux cinabres impétueux, aux pourpres impérieux et éblouissants. Quant aux bleus, de l’azur de l’aube à l’indigo des océans et des grands lacs, de la pervenche à la bourrache et au pied-d’alouette, ils sont bannis sous peine de mort.
*
* *
Pourtant, grâce à quelque inadvertance de la nature, voici que la couleur la plus extraordinaire et le plus sévèrement défendue dans le monde des fleurs, la couleur que la corolle de l’euphorbe vénéneuse est à peu près seule à porter dans la cité des ombelles, des pétales et des calices, le vert, exclusivement réservé aux feuilles esclaves et nourricières, vient de pénétrer dans l’enceinte jalousement gardée. Il est vrai qu’il ne s’y est glissé qu’à la faveur d’une équivoque, en traître, en espion, en transfuge livide. Il parjure le jaune et le trempe avec crainte dans l’azur vacillant d’un rayon de lune. Il est encore nocturne et fallacieux comme une irisation sous-marine; il ne se révèle que par reflets, pour ainsi dire intermittents, à l’extrémité des pétales; il est fugace et anxieux, fragile et décevant, mais indéniable. Il a fait son entrée, il existe, il s’affirme; il va se fixer, s’accentuer de jour en jour; et par la brèche qu’il vient de pratiquer aux citadelles de la lumière, toutes les joies et toutes les magnificences du prisme excommunié vont se précipiter dans le domaine vierge, et y préparer pour nos yeux des fêtes inaccoutumées. C’est au pays des fleurs une grande nouvelle et une mémorable conquête.
*
* *
Ne croyons point qu’il soit puéril de s’intéresser ainsi aux formes capricieuses, aux nuances inédites d’une fleur qui ne produit pas de fruits; et ne traitons pas ceux qui cherchent à la rendre plus belle ou plus étrange comme La Bruyère traitait jadis l’amateur de tulipes ou de prunes. Vous rappelez-vous la jolie page? «Le fleuriste a un jardin dans un faubourg; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la _Solitaire_; il ouvre de grand yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie; il la quitte pour l’_Orientale_; de là, il va à la _Veuve_; il passe au _Drap d’or_; de celle-ci à l’_Agathe_, d’où il revient enfin à la _Solitaire_, où il se fixe, où il se lasse, où il s’assied, où il oublie de dîner; aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau calice; il la contemple, il l’admire; Dieu et la nature sont en tout cela ce qu’il n’admire point; il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée: il a vu des tulipes.
«Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d’une ample récolte, d’une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n’articulez pas, vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont donné avec abondance: c’est pour lui un idiome inconnu; il s’attache aux seuls pruniers; il ne vous répond pas. Ne l’entretenez pas même de vos pruniers, il n’a de l’amour que pour une certaine espèce; toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l’arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l’ouvre, vous en donne une moitié et prend l’autre: Quelle chair! dit-il; goûtez-vous cela? cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs; et là-dessus ses narines s’enflent; il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. O l’homme divin en effet! homme qu’on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles! que je voie sa taille et son visage pendant qu’il vit; que j’observe les traits et la contenance d’un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune!»
Eh bien! La Bruyère a tort. Ce tort, on le lui pardonne volontiers en faveur de l’agréable fenêtre, que seul, entre tous les auteurs de son temps, il ouvre ainsi sur les jardins inattendus du XVIIe siècle. Il n’en reste pas moins, que c’est à son fleuriste un peu borné, à son horticulteur un peu maniaque que nous devons nos parterres adorables, nos légumes plus variés, plus abondants, plus savoureux, et nos fruits de plus en plus délicieux. Regardez, par exemple, autour des chrysanthèmes, les merveilles qui mûrissent aujourd’hui dans les moindres jardins, parmi les longs rameaux sagement asservis des espaliers patients et généreux. Il y a moins d’un siècle, elles étaient inconnues et nous les devons aux efforts minimes et innombrables d’une légion de petits chercheurs plus ou moins étriqués, plus ou moins ridicules. C’est de cette façon que l’humanité acquiert presque toutes ses richesses. Il n’est rien qui soit puéril dans la nature, et si l’on se passionne pour une feuille, un brin d’herbe, une aile de papillon, un nid, un coquillage, on enroule sa passion autour d’une petite chose qui renferme toujours une grande vérité. Arriver à modifier l’aspect d’une fleur, en soi c’est insignifiant, si l’on veut; mais pour peu qu’on y réfléchisse, cela devient énorme. N’est-ce pas enfreindre ou dévier des lois profondes, essentielles peut-être, en tout cas séculaires? N’est-ce pas dépasser des bornes trop facilement acceptées, n’est-ce pas mêler directement notre éphémère volonté à celles des forces éternelles? N’est-ce pas donner l’idée d’une puissance singulière, presque surnaturelle? Et, quoiqu’il soit prudent de se garder de rêves trop ambitieux, cela ne permet-il point d’espérer qu’on apprendra peut-être à éluder où à transgresser d’autres lois non moins séculaires, plus proches de notre propre vie et bien autrement importantes? Car enfin, tout se tient, tout se donne la main, tout obéit à d’identiques principes invisibles, tout a les mêmes exigences, tout participe à la même âme, à la même substance dans l’effrayante et admirable énigme; et la plus modeste victoire remportée au sujet d’une fleur peut nous ouvrir un jour des secrets infinis...
*
* *
C’est pourquoi j’aime le chrysanthème, et c’est pourquoi je suis son évolution avec une curiosité fraternelle. Il est, parmi les plantes domestiques, la plante la plus soumise, la plus docile, la plus malléable et la plus attentive que nous ayons, de longtemps, rencontrée. Il porte des fleurs tout imprégnées de de la pensée et de la volonté de l’homme,--déjà pour ainsi dire humaines: et si le monde des végétaux doit nous révéler quelque jour l’un des mots que nous attendons, c’est peut-être par cette fleur des tombes que nous apprendrons le premier secret de l’existence, tout comme, dans un autre règne, c’est probablement par le chien, gardien presque pensif de nos demeures, que nous découvrirons le mystère de la vie animale...
FLEURS DÉMODÉES
Ce matin, en visitant mes fleurs entourées de la barrière blanche qui les défend contre les bonnes vaches qui paissent dans l’herbage, je revois en pensée tout ce qui s’épanouit dans les bois, dans les plaines, les jardins, les orangeries et les serres; et je songe à ce que nous devons au monde merveilleux que visitent les abeilles.
Savons-nous ce que serait une humanité qui ne connaîtrait pas la fleur? Si celle-ci n’existait pas, si elle avait toujours été cachée à nos regards, comme le sont probablement mille spectacles non moins féeriques qui nous environnent mais que nos yeux n’atteignent point, notre caractère, notre morale, notre aptitude à la beauté, au bonheur, seraient-ils bien les mêmes? Nous aurions, il est vrai, dans la nature, d’autres magnifiques témoignages de luxe, de surabondance et de grâce; d’autres jeux éblouissants des forces infinies: le soleil, les étoiles, les clairs de lune, l’azur et l’océan, les aurores et les crépuscules, la montagne et la plaine, la forêt et les fleuves, la lumière et les arbres; et enfin, plus près de nous, les oiseaux, les pierres précieuses et la femme. Ce sont là les ornements de notre planète. Mais, excepté les trois derniers qui appartiennent pour ainsi dire au même sourire de la nature, que l’éducation de notre œil serait grave, austère, presque triste, sans l’adoucissement qu’y apportent les fleurs! Supposez un instant que notre globe les ignore: une grande région, la plus enchantée de notre psychologie heureuse, serait détruite, ou plutôt ne serait pas découverte. Toute une sensibilité délicieuse dormirait à jamais au fond de notre cœur, plus dur et plus désert, et dans notre imagination privée d’images adorables. L’univers infini des couleurs et des nuances ne nous eût été incomplètement révélé que par quelques déchirures du ciel. Les harmonies miraculeuses de la lumière qui se délasse, qui invente sans cesse de nouvelles allégresses et semble jouir d’elle-même, nous seraient inconnues, car les fleurs ont d’abord décomposé le prisme et formé la partie la plus subtile de nos regards. Et le jardin magique des parfums, qui nous l’eût entr’ouvert? Quelques herbes, quelques résines, quelques fruits, le souffle de l’aube, l’odeur de la nuit et de la mer, nous auraient annoncé que par delà les yeux et les oreilles existait un paradis fermé où l’air que l’on respire se change en voluptés qu’on n’aurait pu nommer. Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de la félicité humaine! Une des cimes bénies de notre âme serait presque muette si les fleurs, depuis des siècles, n’avaient alimenté de leur beauté la langue que nous parlons et les pensées qui tentent de fixer les heures les plus précieuses de la vie. Tout le vocabulaire, toutes les impressions de l’amour sont imprégnés de leur haleine, nourris de leur sourire. Quand nous aimons, les souvenirs de toutes les fleurs que nous avons vues et respirées, accourent peupler de leurs délices reconnues la conscience d’un sentiment dont le bonheur, sans elles, n’aurait pas plus de forme que l’horizon de la mer ou du ciel. Elles ont accumulé en nous, depuis notre enfance, et dès avant celle-ci, dans l’âme de nos pères, un immense trésor, le plus proche de nos joies, où nous allons puiser, chaque fois que nous voulons nous rendre plus sensibles les minutes clémentes de la vie. Elles ont créé et répandu dans notre monde sentimental l’atmosphère odorante où se complaît l’amour.
*
* *
C’est pourquoi j’aime surtout les plus simples, les plus vulgaires, les plus anciennes et les plus démodées; celles qui ont derrière elles un long passé humain, une longue suite de bonnes actions consolantes, celles qui nous accompagnent depuis des centaines d’années et qui font partie de nous-mêmes, puisqu’elles mirent quelque chose de leur grâce et de leur joie de vivre dans l’âme de nos aïeux.
Mais où se cachent-elles? Elles deviennent plus rares que celles qu’on appelle aujourd’hui les fleurs rares. Leur existence est secrète et précaire. Il semble que l’on soit sur le point de les perdre, et peut-être en est-il qui viennent de disparaître, enfin découragées, dont les graines sont mortes sous les ruines, qui ne connaîtront plus la rosée des jardins et qu’on ne retrouvera que dans de très vieux livres, parmi les gazons clairs des miniatures bleues ou le long des parterres jaunis des primitifs.
Elles sont chassées des plates-bandes et des corbeilles orgueilleuses par d’arrogantes inconnues arrivées du Pérou, du Cap, de la Chine, du Japon. Elles ont notamment deux impitoyables ennemis. C’est d’abord, l’encombrant et prolifique _Bégonia tubéreux_ qui pullule dans les parterres comme un peuple de coqs intransigeants, aux crêtes innombrables. Il est joli, mais abusif et un peu artificiel; et quels que soient le silence et le recueillement de l’heure, sous le soleil et sous la lune, dans l’ivresse du jour et la paix solennelle de la nuit, il sonne du clairon et célèbre une victoire monotone, criarde et sans parfums. Ensuite, c’est le _Géranium double_, un peu moins indiscret, infatigable aussi, extraordinairement courageux, et qui paraîtrait désirable s’il était moins prodigué. A eux deux, aidés de quelques étrangères plus sournoises et des plantes aux feuillages colorés qui forment ces mosaïques boursouflées qui avilissent à présent les belles lignes de la plupart de nos pelouses, ils ont peu à peu dépossédé leurs sœurs autochtones des lieux qu’elles avaient si longtemps égayés de leurs sourires familiers. Elles n’ont plus le droit d’accueillir l’hôte avec de naïfs petits cris de bienvenue, dès la grille dorée du château. Il leur est interdit de bavarder près du perron, de gazouiller dans les vases de marbre, de chantonner au bord des pièces d’eau, de patoiser le long des plates-bandes. On en a relégué quelques-unes au fond du potager, dans le coin négligé, et d’ailleurs délicieux, des plantes médicinales ou simplement aromatiques: la Sauge, l’Estragon, le Fenouil et le Thym, vieilles servantes elles aussi congédiées et qu’on ne nourrit plus que par une sorte de pitié ou de tradition machinale. D’autres se sont réfugiées du côté des remises et des écuries, près de la porte basse de la cuisine ou de la cave, s’y tassant humblement comme des mendiantes importunes, cachant leurs robes claires parmi les mauvaises herbes, retenant de leur mieux leurs parfums intimidés, afin de ne pas éveiller l’attention.
Mais là même, le _Pélargonium_ rouge d’indignation et le _Bégonia_ cramoisi de colère sont venus surprendre et bousculer la petite troupe inoffensive. Elles ont fui vers les fermes, les cimetières, dans les jardinets des curés, des vieilles filles, des couvents de province; et maintenant, ce n’est plus guère que dans l’oubli des plus anciens villages, autour de branlantes demeures, loin des chemins de fer et des serres impérieuses de l’horticulteur, qu’on les retrouve encore avec leur sourire naturel; non plus l’air pourchassé, haletant et traqué, mais tranquilles, arrivées, reposées, abondantes, insouciantes, chez elles. Et de même qu’autrefois, au temps des diligences, du haut du mur de pierre qui entoure la maison, à travers les barreaux de la barrière blanche ou du seuil des fenêtres qu’anime un oiseau prisonnier, sur la route immobile où personne ne passe, si ce n’est les puissances éternelles de la vie, elles regardent venir le printemps et l’automne, la pluie et le soleil, les papillons et les abeilles, le silence et la nuit suivie du clair de lune.
*
* *
Vieilles fleurs courageuses! Giroflées, Ravenelles, Violiers, Boutons d’or! Car, de même que les fleurs des champs, dont un rien les sépare, un rayon de beauté, une goutte de parfum, elles ont des noms charmants, les plus doux de la langue; et chacune d’elles, comme des ex-voto minutieux et naïfs, ou comme des médailles décernées par la gratitude des hommes, en porte familièrement trois ou quatre. Giroflées qui chantez parmi les murs en ruine et couvrez de lumière les pierres qui s’attristent, Primevères des jardins, Primeroles ou Coucous, Jacinthes d’Orient, Crocus et Cinéraires, Couronnes impériales, Violettes odorantes, Muguets, Myosotis, Petites-Marguerites et Petites-Pervenches, Narcisses-des-Poètes, Jeannettes, Claudinettes, Oreilles d’ours, Alysse, Gazon turc, Anémones; c’est par vous que les mois qui précèdent les feuilles: Février, Mars, Avril, traduisent en sourires compréhensibles aux hommes les premières nouvelles et les premiers baisers mystérieux du soleil. Vous êtes frêles, frileuses et pourtant effrontées comme une idée heureuse. Vous rajeunissez l’herbe, fraîches comme l’eau qui coule dans les coupes d’azur que l’aube vient répandre sur les bourgeons avides, éphémères comme les songes d’un enfant qui s’éveille; presque sauvages encore et presque spontanées, déjà marquées pourtant de l’éclat trop précoce, du nimbe trop ardent, de la grâce trop pensive qui accable les fleurs qui se donnent à l’homme.
*
* *