Part 7
La beauté, bien que ce fût toujours une beauté empruntée, a résidé si longtemps entre ces murs qui vont du Janicule à l’Esquilin, elle s’y est amoncelée avec une telle persistance, que le lieu même, l’air qu’on y respire, le ciel qui le recouvre, les courbes qui le définissent, y ont acquis une prodigieuse puissance d’appropriation et d’ennoblissement. Rome, comme un bûcher, purifie tout ce que, depuis sa ruine, les erreurs, les caprices, l’extravagance et l’ignorance des hommes n’ont cessé d’y entasser. Il a été jusqu’ici impossible de la défigurer. On croirait même qu’il a été impossible d’y exécuter ou d’y maintenir une œuvre qui refusât d’y dépouiller sa laideur ou sa vulgarité originelle. Tout ce qui n’est pas conforme au style des sept collines, s’efface et s’élimine peu à peu sous l’action du génie attentif qui a posé aux horizons, dans le roc et le marbre des hauteurs, les principes esthétiques de la cité. Le moyen âge, par exemple, et l’art des primitifs y durent être plus actifs qu’en toute autre ville, puisqu’ils se trouvaient ici au cœur même de l’univers chrétien; pourtant ils n’y ont laissé que des traces peu sensibles, pour ainsi dire honteuses et souterraines: ce qu’il fallait et rien de plus, pour que l’histoire du monde, dont c’était le foyer, n’y fût pas incomplète. Par contre, les artistes dont l’esprit était naturellement en harmonie avec celui qui préside aux destinées de la ville éternelle: Jules Romain, les Carraches, quelques autres, mais surtout Raphaël et Michel-Ange, y manifestent une ampleur, une certitude, une espèce de satisfaction instinctive et d’allégresse filiale qu’ils ne retrouvent en aucun autre lieu. On sent qu’ils n’avaient pas à créer, mais seulement à choisir et à fixer les formes qui affluant de toutes parts, irrévélées mais impérieuses, ne demandaient qu’à naître. Ils ne pouvaient se tromper; ils ne peignaient pas, au sens propre du mot; ils découvraient simplement les images voilées qui hantaient les salles et les arcades des palais. Les rapports entre leur art et le milieu qui lui donne naissance sont si nécessaires, qu’exilées dans les musées ou les églises d’autres villes, leurs œuvres ne semblent traduire qu’une conception arbitraire, exagérément forte et décorative de la vie. C’est ainsi que les photographies ou les copies du plafond de la chapelle Sixtine déconcertent et demeurent presque inexplicables. Mais, entré au Vatican, après s’être imprégné de la volonté qui émane des mille débris des temples et des places publiques, le voyageur accepte comme un effort sublime et naturel, l’effort démesuré de Michel-Ange. La prodigieuse voûte où, dans une harmonieuse et grave orgie de muscles et d’enthousiasmes, s’enlace et s’accumule un peuple de géants, devient une arche du ciel même où se sont réflétées toutes les scènes d’énergie, toutes les vertus ardentes dont les souvenirs s’agitent encore sous les ruines de ce sol passionné. De même, en face de «L’incendie du Borgo», il ne se dit pas ce qu’il se dirait s’il voyait l’admirable fresque au Louvre ou au National-Gallery; il ne se dit pas ce que se dit par exemple Taine: à savoir que ces grands corps nus et superbes ne sont pas à leur affaire, que les flammes qui sortent de l’édifice ne les inquiètent nullement, qu’ils ne songent qu’à poser comme de bons modèles et à mettre en valeur la courbe d’une hanche ou la musculature d’une cuisse. Non, si le visiteur s’est laissé docilement pénétrer par les injonctions de tout ce qui l’entoure, il s’imagine volontiers que dans ces chambres du Vatican, aussi bien que sous la voûte de la Sixtine, et quelque différentes que soient les deux impressions, il assiste à l’épanouissement tardif, mais logique et normal d’un art qui aurait pu être celui de Rome. Il lui semble que l’on trouve ici la formule que le génie trop positif des Quirites n’avait pas eu l’occasion ou la chance de dégager. Car Rome, malgré tous ses efforts, n’avait pas réussi à donner d’elle-même l’image essentielle qu’elle avait promise à l’univers. Au fond, elle n’était belle que des dépouilles de la Grèce; et le meilleur de ses mérites, ç’avait été de recueillir et de comprendre avidement la beauté de l’art grec. Quand elle avait tenté d’y ajouter, elle l’avait déformé sans en approprier l’expression à sa vie personnelle. Ses peintures et ses sculptures ne répondaient que par des sortes d’à peu près et d’ouï dire aux réalités de son existence; et son architecture devait à ses proportions colossales la part la plus sûre d’une originalité incertaine. On se laisse aller à ce songe que l’harmonieux peintre d’Urbin et le vieux Buonarroti, à travers toutes les catastrophes, à travers toutes les morts apparentes et les longs silences de Rome, ont ressaisi une tradition latente et ininterrompue qui n’avait cessé d’évoluer souterrainement pour aboutir à leur œuvre, et dire enfin au monde ce que l’Empire n’avait pas su lui dire. Ils sont plus proprement Romains, ils représentent mieux semble-t-il, le désir inconscient et secret de cette terre latine que ne le fit la Rome des Césars. Cette Rome avait manqué son effigie. Elle était demeurée artificiellement hellénique; et la Grèce ne pouvait fournir à un peuple infiniment plus vaste et très différent, les formes nécessaires à sa conscience ornementale. Elle ne pouvait être qu’un point de départ sûr et magnifique; mais ses statues et ses peintures, délicates, précises, mesurées, presque menues, n’étaient pas à leur place dans ce Forum surchargé de monuments écrasants, parmi ces thermes monstrueux, ces cirques violents et sous les énormes et fastueuses arcades de ces basiliques superposées. On se demande alors si les fresques de Michel-Ange n’auraient pas répondu, après mille ans d’attente, à l’appel de ces arcades vides; et si l’on ne peut croire qu’elles soient la conséquence presque organique de ces colonnes et de ces marbres impériaux? Et de même, on se dit que le plafond, les pendentifs, les lunettes de la Farnésine et «l’_Incendie du Borgo_», illustreraient bien mieux que les sculptures de Phidias et de Praxitèle, bien mieux aussi que les meilleures peintures de Pompeï ou d’Herculanum, les _Métamorphoses_ d’Ovide, les _Décades_ de Tite-Live, les poèmes d’Horace et l’_Énéide_ de Virgile.
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Mais tout cela n’est peut-être qu’illusion et le prestige de cette puissance d’appropriation dont nous parlions plus haut. Cette puissance est telle que tout ce qui paraît, au premier abord, le plus contradictoire à l’idée qui règne dans ces murs, non seulement ne la contredit point, mais contribue à la fixer et à la révéler. Il n’est pas jusqu’au déclamatoire, innombrable et emphatique Bernin,--aussi inconciliable qu’il est possible de l’être avec la taciturnité et la gravité primitive de Rome,--il n’est pas jusqu’à ce Bernin, si odieux partout ailleurs, qui ici ne soit absorbé ou justifié par le génie de la cité et n’aide à éclaircir et à commenter, après coup, certains côtés un peu oratoires et redondants de la grandeur romaine.
Au surplus, une ville qui possède les Vénus du Capitole et du Vatican, l’Ariane endormie, le Méléagre et le torse d’Hercule, les merveilles sans nombre de musées aussi nombreux que ses palais, (pensez, par exemple, à ce que renferme un seul de ces musées, l’un des derniers venus, celui des Thermes); une ville dont chaque rue, presque chaque maison recèle un fragment de marbre ou de bronze qui suffirait à faire d’une cité nouvelle le but d’un long pèlerinage; une ville qui nous montre le Panthéon d’Agrippa, certaines colonnes du Forum, tant de trésors enfin que la mémoire découragée se refuse à suivre plus longtemps l’admiration qui ne se lasse point; une ville qui nous offre parmi ses féeries ordonnées et vivantes telle pelouse entourée de cyprès de la villa Borghèse, telles fontaines, tels jardins éternels; une ville, en un mot, où s’est réfugié tout le meilleur passé du seul peuple qui cultiva la beauté comme d’autres cultivent le blé, l’olivier ou la vigne: une pareille ville oppose à la vulgarité une résistance, passive si l’on veut, mais invincible; et peut presque tout tolérer sans déchoir. L’immortelle présence d’une assemblée de dieux si parfaits qu’aucune mutilation n’a pu altérer l’eurythmie de leur corps et de leur attitude, la protège contre ses propres erreurs et empêche que les derniers venus parmi les hommes n’aient plus d’empire sur elle que les barbares et le temps n’en eurent sur ces dieux mêmes[1].
[1] Néanmoins, la tolérance de Rome a des limites. S’il n’y a pas sur terre d’endroit où s’acclimatent et s’adaptent plus promptement les œuvres les plus diverses, il n’en est pas en revanche, qui rejette plus violemment et plus irrévocablement tout ce qu’il est absolument impossible de purifier. A ce point de vue le jugement du génie de la cité part de certitudes uniques et définitives. Une statue, un monument qu’il ne condamne pas avec colère, contre lequel ses pierres, ses places, ses carrefours ne se soulèvent pas avec indignation, est assuré du pardon de la postérité. Jusqu’ici ce génie quoique plus d’une fois maltraité, a cependant fini par avoir raison de tous les attentats. Mais aujourd’hui, on se demande avec quelque inquiétude comment il s’accommodera du hideux palais de justice qu’on élève à côté du château Saint-Ange; ce qu’il imaginera pour faire oublier ou rendre inoffensives certaines statues du Pincio et divers monuments patriotiques qui l’assaillent sur plus d’un point de son territoire.
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Et par eux, nous voici ramenés à ces petites villes de l’Hellade qui découvrirent un jour et fixèrent à jamais les lois de la beauté humaine. La beauté de la terre, à part quelques endroits ravagés par nos mesquines industries, est demeurée sensiblement la même depuis les siècles de Périclès et d’Auguste. La mer est toujours inviolable et infinie. La forêt, la plaine, les moissons, les villages, la plupart des rivières et des ruisseaux, les montagnes, les soirs et les matins, les nuages et les astres, variables selon les climats et les latitudes, nous apportent encore les spectacles de force ou de grâce, les harmonies profondes et simples, les féeries compliquées et diverses qu’ils offraient aux citoyens d’Athènes et au peuple de Rome. En ce qui concerne la Nature, nous n’avons donc à regretter qu’assez peu de chose; et nous avons même étendu considérablement de ce côté, la sensibilité et la surface de nos admirations. En revanche, pour tout ce qui a trait à la beauté particulière à l’homme, à la beauté qui est son œuvre immédiate, nous avons, soit par excès de richesse et d’application, soit par éparpillement de nos efforts et dispersion de nos facultés, soit enfin par manque d’un point d’appui incontesté, perdu presque tout ce que les anciens avaient su conquérir et fixer. Dès qu’il s’agit de notre esthétique purement humaine, de notre propre corps et de tout ce qui s’y rapporte, de nos gestes, de notre attitude, des objets de notre vie, de nos maisons, de nos villes, de nos monuments, de nos jardins, on croirait, à voir notre désarroi, nos tâtonnements et notre inexpérience, que c’est d’hier que nous occupons cette planète, et que nous sommes encore tout au début de la période d’adaptation. Nous n’avons plus, pour l’œuvre de nos mains, aucune mesure commune, aucune règle acceptée, aucune certitude. Cette beauté sûre et incontestable, que connurent les anciens, nos peintres, nos sculpteurs, nos architectes, notre littérature, nos vêtements, nos meubles, nos villes, nos paysages même, la recherchent dans mille directions diverses et opposées. Si l’un de nous crée, réunit ou rencontre quelques lignes, une harmonie de forme ou de couleur qui révèle irrécusablement que le point décisif et mystérieux fut touché: c’est un phénomène isolé et précaire, presque un coup de hasard, que son auteur ni personne autre n’est capable de réitérer.
Pourtant, durant quelques années heureuses, l’homme sut à quoi s’en tenir sur la beauté essentiellement et spécifiquement humaine; et ses certitudes étaient telles qu’elles emportent encore aujourd’hui notre conviction. Le seul étalon fixe que les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, et toutes les civilisations antérieures, avaient vainement cherché parmi les animaux, les fleurs, les colosses de la nature et les rêves de l’imagination: montagnes et rochers, cavernes et forêts, monstres et chimères, le Grec l’avait trouvé d’instinct dans la beauté de son propre corps; et c’est de la beauté de ce corps nu et parfait que dérive l’architecture de ses palais et de ses temples, le style de ses demeures, la forme, les proportions et l’ornement de tous les objets usuels de sa vie. Ce peuple chez qui la nudité et sa conséquence naturelle: l’irréprochable harmonie des muscles et des membres, était pour ainsi dire un devoir religieux et civique, nous a appris que la beauté du corps humain est aussi diverse, dans sa perfection, aussi profonde, aussi abondante, aussi spirituelle, aussi mystérieuse que la beauté des astres ou de la mer. Tout autre idéal, tout autre étalon égara et égarera nécessairement les efforts et les tentatives de l’homme. Toutes autres beautés sont possibles, réelles, profondes, diverses, complètes, mais ne partent pas de notre point central: ce sont des roues sans moyeu. Dans tous les arts, les peuples de race intelligente se sont éloignés ou rapprochés de la beauté indubitable, selon qu’ils se rapprochaient ou s’éloignaient de l’habitude d’être nus. La beauté propre de Rome, c’est-à-dire la petite portion de beauté originale qu’elle ajouta aux dépouilles de la Grèce, est due aux derniers restes de cette habitude. A Rome, comme nous le fait remarquer Taine, «on s’assemblait aussi pour nager, se frotter, transpirer, même lutter et courir, en tout cas pour regarder des lutteurs et des coureurs. Car Rome à cet égard n’est qu’une Athènes agrandie: le même genre de vie, les mêmes habitudes, les mêmes instincts, les mêmes plaisirs s’y perpétuent; la seule différence est dans la proportion et dans le moment. La cité s’est enflée jusqu’à renfermer des maîtres par centaines de mille et des esclaves par millions; mais, de Xénophon à Marc-Aurèle, l’éducation gymnastique et oratoire n’a point changé: ils ont toujours des goûts d’athlètes et de parleurs, c’est dans ce sens qu’il faut travailler pour leur plaire; c’est à des corps nus, à des dilettantes de style, à des amateurs de décoration et de conversation, qu’on s’adresse. Nous n’avons plus l’idée de cette vie corporelle et païenne, oisive et spéculative: le climat est demeuré le même, mais l’homme s’est transformé en s’habillant et en devenant chrétien.»
Il faudrait plutôt dire que Rome à l’époque dont parle Taine, était une Athènes intermittente et incomplète. Ce qui, là-bas, était habituel et en quelque sorte organique, ici, n’était qu’exceptionnel et artificiel. Le corps humain est encore cultivé et admiré; mais il est presque toujours revêtu de la toge, et le port de la toge brouille les lignes nettes et pures qui partaient d’une foule de statues nues et vivantes pour s’imposer aux colonnes et aux frontons des temples. Les monuments s’agrandissent outre mesure, se déforment et perdent peu à peu leur harmonie humaine. L’étalon d’or est voilé pour longtemps, et ne sera plus découvert que par quelques artistes de la Renaissance, qui est le moment où la beauté certaine jette ses derniers feux.
FLEURS DES CHAMPS
Aux portes de la ville elles accueillent nos pas sur un tapis de joie multicolore et empressée qu’elles agitent follement aux clartés du soleil. Il est évident qu’elles nous attendaient. Dès les premiers rayons de mars, le Perce-neige ou Cloche-d’hiver, fille héroïque des frimas, a sonné le réveil. Alors sortent de terre, efforts encore informes d’une mémoire endormie, de vagues fantômes, de pâles fleurs, à peine fleurs: le Saxifrage-à-trois-doigts ou Perce-pierre, la Bourse-à-pasteur, presque invisible; la Scille à deux feuilles, l’Hellébore fétide ou Rose de serpent, le Tussilage-pas-d’âne, la Lauréole empoisonnée et sombre, le Pétasite, qu’on nomme encore lugubrement herbe à teigneux, herbe à la peste, tous et toutes de santé chétive et suspecte, tentatives bleuâtres, rosâtres, indécises, première fièvre de vie où la nature expulse ses malignes humeurs, captives anémiées que relâche l’hiver, convalescentes des prisons souterraines, essais timides et inhabiles de la lumière encore ensevelie.
Mais bientôt celle-ci s’aventure dans l’espace; les pensées nuptiales de la terre s’éclairent et se purifient; les ébauches disparaissent, les demi-rêves de la nuit s’évanouissent comme un brouillard emporté par l’aurore; et tout autour des villes où l’homme les ignore, les bonnes fleurs rustiques commencent dans l’espace leur fête sans témoins. Qu’importe! elles sont là, qui font déjà le miel quand leurs sœurs orgueilleuses et stériles, qui seules ont tous nos soins, tremblent encore au fond des serres. Elles seront là, de même, dans les prés inondés, les sentiers défoncés et pour orner les routes avec simplicité, quand les premières neiges couvriront la campagne. Personne ne les sème, et personne ne les cueille. Elles survivent à leur gloire, et l’homme les foule aux pieds. Cependant, il n’y a pas longtemps, elles représentaient seules la joie de la nature. Il y a quelque cent ans, avant que leurs parentes éclatantes et frileuses fussent venues des Iles, des Indes, du Japon, ou avant que leurs propres filles, ingrates et méconnaissables, eussent usurpé leur place, elles seules égayaient les regards affligés, elles seules éclairaient la porte des chaumières, le parvis du château et suivaient dans les bois les pas des amoureux. Mais ces temps ne sont plus; elles sont détrônées. Elles n’ont conservé de leur bonheur passé que les noms qu’elles reçurent quand elles étaient aimées. Et ces noms montrent bien ce qu’elles furent pour l’homme: toute sa reconnaissance, sa tendresse attentive, tout ce qu’il leur devait, tout ce qu’elles lui donnaient, s’y trouve renfermé, comme en des perles creuses un arome séculaire. Elles ont donc des noms de reine, de bergère, de vierge, de princesse, de sylphide et de fée qui passent comme une caresse, un éclair, un baiser, un murmure d’amour sur les lèvres. Il n’est, je crois, dans notre langue, rien qui soit mieux, plus délicatement ni plus affectueusement nommé que ces fleurs populaires. Ici le mot habille presque toujours l’idée avec un soin, une précision légère, un bonheur admirable. Il est comme une étoffe ornée et transparente qui moule exactement la forme qu’elle embrasse et qui a la nuance, le parfum et le son qui conviennent. Appelez devant vous la Pâquerette, la Violette, le Bluet et le Coquelicot: le nom c’est la fleur même. Quelle merveille, par exemple, que cette sorte de cri et de crête de lumière et de joie «Coquelicot!» pour désigner la fleur écarlate que les savants accablent de ce titre barbare: _Papaver rhoeas_! Voyez la Primevère ou Primerole, la Pervenche, l’Anémone, la Jacinthe des bois, la Véronique bleue, le Ne m’oubliez pas, le Liseron des champs, l’Iris, la Campanule: leur nom les peint par des équivalents et des analogies que les plus grands poètes ne trouvent que rarement. Il est toute leur âme ingénue et visible. Il se cache, il se penche, il s’élève dans l’oreille, comme celles qui le portent se dissimulent, s’inclinent ou se dressent dans les blés et dans l’herbe. Voilà les quelques noms que nous connaissons tous; nous ignorons les autres, bien que leur musique décrive avec la même douceur, le même génie heureux, des fleurs que nous voyons au bord de chaque route et dans tous les sentiers. Ainsi, en ce moment, c’est-à-dire vers la fin du mois où le blé mûr tombe sous la faucille, les talus des chemins sont d’un violet pâle: c’est la douce et tendre Scabieuse qui finit de s’épanouir,--discrète, aristocratiquement pauvre et modestement belle, comme l’annonce son titre de pierre précieuse voilée de brume. Autour d’elle un trésor s’éparpille: c’est la Renoncule ou Bouton d’or, qui a deux noms comme elle a deux vies; car elle est à la fois l’innocente vierge qui couvre le gazon de gouttes de soleil et la redoutable et vénéneuse magicienne qui distribue la mort aux animaux distraits. C’est encore la Mille-Feuilles et le Mille-Pertuis, petites fleurs jadis utiles, qui s’en vont par les routes comme de silencieuses pensionnaires en uniforme terne; le vulgaire et innombrable Séneçon des oiseaux, son grand frère le Laiteron des champs, puis la dangereuse Morelle noire, la Douce-Amère qui se cache, la rampante Renouée-à-feuilles-de-patience,--toutes les espèces sans éclat, au sourire résigné, qui portent la pratique et grisâtre livrée de l’automne déjà pressenti.
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Mais parmi celles de mars, d’avril, de mai, de juin, de juillet, rappelez-vous les noms de fête, les syllabes printanières, les vocables d’azur et d’aube, de clair de lune et de soleil! Voilà le Perce-Neige ou la Cloche d’hiver, qui annonce le dégel; la Stellaire ou Collerette de la Vierge, qui salue les premières communiantes le long des haies dont les feuilles sont encore indécises et précaires comme une diaphane buée verte. Voilà l’Ancolie triste et la Sauge des prés, l’Inule, la Jasione, l’Angélique, la Nielle ou Alène; la Jotte ou Ravenelle, habillée comme la servante d’un curé de campagne; l’Osmonde, qui est une fougère royale; la Luzule, la Parmélie des murs, le Miroir de Vénus; l’Euphorbe ou Esule des bois, mystérieuse et pleine d’un feu sombre; la Physalide, dont le fruit mûrit dans une lanterne rouge; la Jusquiame, la Belladone, la Digitale, reines empoisonneuses, Cléopâtres gazées des lieux incultes et des bois frais. Et puis encore la Camomille, la bonne Sœur aux mille sourires en cornette, apportant dans un bol de faïence la tisane salutaire; la Pimprenelle et la Coronille, la Menthe froide et le Serpolet rose, le Sainfoin et l’Euphraise, la Grande Marguerite, la Gentiane mauve et la Verveine bleue, l’Ensérine, l’Anthémis, le Silave des prés, le Cirse lancéolé, la Potentille, la Saladelle, la Genistelle... On récite un poème de grâce et de lumière en les énumérant. On leur a réservé les sons les plus aimables, les plus purs, les plus clairs et toute l’allégresse musicale de la langue. On dirait les _Dramatis Personæ_, les coryphées et les figurantes d’une immense féerie, plus belle, plus imprévue et plus surnaturelle que celles qui se déroulent dans l’île de Prospéro, à la cour de Thésée ou dans la forêt des Ardennes. Et les jolies actrices de la comédie muette et infinie: déesses, anges, démones, princesses et sorcières, vierges et courtisanes, reines et pastourelles, portent aux plis de leurs noms le magique reflet d’innombrables aurores, d’innombrables printemps contemplés par des hommes oubliés, comme elles y portent aussi le souvenir de milliers d’émotions profondes ou légères qu’éprouvèrent devant elles des générations disparues sans laisser d’autre trace.
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