Le Double Jardin

Part 6

Chapter 63,422 wordsPublic domain

Non; en s’appliquant bien, on retrouve dans la vie inlassablement jeune le travail de sa main, le parfum de son souffle plus jeune que la vie. Ainsi, il y a là des arbres étrangers, des hôtes taciturnes, des sortes de parents pauvres aux robes en haillons. Ils viennent de très loin, de la région des brumes, des frimas et du vent. Ils sont dépaysés, hargneux et méfiants. Ils n’ont pas encore compris la langue claire, adopté les coutumes délicieuses du Midi. Ils n’ont pas voulu croire aux promesses du ciel, et ils ont suspecté les caresses du soleil qui dès l’aube les couvre d’un manteau de rayons plus soyeux et plus chauds que celui dont juillet accablait leurs épaules dans les étés précaires de leur terre natale. N’importe; à l’heure dite, quand la neige tombait à trois cents lieues d’ici, leurs troncs ont frissonné, et malgré l’affirmation audacieuse de l’herbe et de cent mille fleurs, malgré l’aplomb des roses qui montent jusqu’à eux pour attester la vie, ils se sont dépouillés pour le sommeil d’hiver. Sombres et malveillants et nus comme des morts, ils attendent le printemps qui éclate autour d’eux; et, par une réaction étrange et excessive, ils l’attendent plus longtemps que sous le ciel sévère et âpre de Paris, car à Paris déjà les bourgeons commencent à poindre. On les reconnaît çà et là parmi la foule en fête dont la danse immobile enchante les collines. Ils ne sont pas nombreux et ils se dissimulent: ce sont des chênes tors, des hêtres, des platanes, et c’est la vigne même que l’on croirait mieux élevée, mieux renseignée et plus docile, qui demeure incrédule. Ils sont là, noirs et maigres, et tels que des malades un dimanche de Pâques, au parvis d’une église que l’éclat du soleil a rendue transparente. Ils sont là depuis des années, et quelques-uns peut-être depuis deux ou trois siècles; mais ils ont dans les moelles la terreur de l’hiver. Ils ne perdront jamais l’habitude de la mort. Ils ont trop d’expérience, ne peuvent plus oublier et ne peuvent plus apprendre. Leur raison endurcie n’admet plus la lumière lorsqu’elle n’arrive pas à l’heure accoutumée. Ce sont d’âpres vieillards trop sages pour jouir d’une joie imprévue. Ils ont tort; la sagesse ne doit pas interdire les belles imprudences. Voici, autour des vieux, des ancêtres hostiles, tout un monde de plantes qui ignorent l’avenir mais se donnent à lui. Elles ne vivent qu’une saison; elles n’ont point de passé et nulle tradition, et elles ne savent rien, sinon que l’heure est belle et qu’il en faut jouir. Pendant que leurs aînés, leurs maîtres et leurs dieux, boudent et perdent leur temps, elles fleurissent, elles s’aiment, elles se multiplient. Ce sont les humbles fleurs des chères solitudes: la pâquerette qui couvre le gazon de sa naïveté proprette et régulière, la bourrache plus bleue que le ciel le plus bleu, l’anémone écarlate ou teintée d’aniline, la primevère virginale, la mauve arborescente, la campanule qui agite des cloches que personne n’entend, le romarin qui a l’air d’une petite bonne de province, et le thym capiteux qui passe sa tête grise entre les pierres disjointes.

Mais avant tout c’est l’heure incomparable, l’heure diaphane et fluide de la violette des bois. Son humilité proverbiale devient usurpatrice et presque intolérante. Elle ne se blottit plus timidement entre les feuilles, elle bouscule l’herbe, la domine, la voile, lui impose ses couleurs, lui insuffle son souffle. Son sourire innombrable recouvre les terrasses d’oliviers et de vignes, les pentes des ravins, la courbe des vallons, d’un réseau d’allégresse innocente et suave; son parfum frais et clair comme l’âme des sources qui coulent sous les monts, rend l’air plus translucide, le silence plus limpide; et c’est bien, comme le dit je ne sais quelle légende, l’haleine de la terre inondée de rosée, alors que vierge encore elle s’éveille au soleil et se donne tout entière dans le premier baiser de la première aurore.

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Puis, aux petits jardins qui entourent les bastides, les claires maisonnettes aux toits italiens, les bons légumes sans préjugés, sans prétention, n’ont jamais eu de doutes, n’ont jamais eu de craintes. Pendant que le vieux paysan, devenu pareil aux arbres qu’il cultive, remue la terre autour des oliviers, l’épinard se prélasse, s’empresse de verdir et ne prend aucune précaution; la fève des marais ouvre ses yeux de jais dans son feuillage pâle et voit tomber la nuit avec placidité; les petits pois volages s’élancent et s’allongent, couverts de papillons immobiles et tenaces, comme si juin venait de franchir la barrière de la ferme; la carotte rougit en se montrant au jour; les fraisiers ingénus aspirent les aromes que midi leur prodigue en penchant vers la terre ses urnes de saphir; la laitue s’évertue à se faire un cœur d’or où elle veut renfermer la fraîcheur des matins et des soirs qui l’arrosent. Seuls, les arbres fruitiers ont longtemps réfléchi; l’exemple des légumes parmi lesquels ils vivent les poussait à se joindre à la joie générale, mais la raide attitude de leurs aînés du Nord, des grands-parents sortis des grandes forêts sombres, leur prêchait la prudence. Néanmoins ils s’éveillent; eux aussi n’y tiennent plus et se décident enfin à entrer dans la ronde de parfums et d’amour. Les pêchers ne sont plus qu’un phénomène rose: on dirait une chair puérile et précieuse que l’haleine de l’aube vaporise dans l’azur. Les poiriers, les pruniers, l’amandier, le pommier, rivalisant d’ivresse, font des efforts éblouissants; et les coudriers blonds, tels que des lustres de Venise, et tout resplendissants d’une buée de chatons, se plantent çà et là pour éclairer la fête. Quant aux fleurs luxueuses, qui semblent n’avoir d’autre but qu’elles-mêmes, elles ont dès longtemps renoncé à sonder le mystère de cet été sans bornes. Elles ne marquent plus les saisons, elles ne comptent plus les jours, et ne sachant que faire dans l’ardent désarroi des heures qui n’ont plus d’ombre, de peur de se tromper et de perdre une seconde qui pourrait être belle, elles se sont résolues à fleurir sans relâche de janvier à décembre. La nature les approuve et, pour récompenser leur confiance au bonheur, leur beauté généreuse et leurs excès d’amour, elle leur donne une force, un éclat, des parfums qu’elle n’accorde jamais à celles qui se réservent et qui craignent la vie. Voilà ce que promulguait, entre autres vérités, la petite maison que j’ai vue aujourd’hui au versant d’une colline tout inondée de roses, d’œillets, de résédas, d’héliotropes et de giroflées: si bien que l’on eût dit la source débordante et engorgée de fleurs d’où le printemps allait se déverser sur nous; tandis qu’au seuil de pierre de la porte fermée, des courges, des cédrats, des oranges, des limons, des figues de Barbarie, dormaient tranquillement dans l’ombre bleuissante comme l’acier des faux et parmi le silence auguste, désert et régulier, d’un jour immaculé.

LA MORT ET LA COURONNE

Les mois de juin et de juillet de l’année 1902 offrirent aux méditations des hommes un de ces spectacles tragiques, qu’à la vérité nous rencontrons chaque jour dans la petite vie qui nous entoure, mais qui, comme tant de grandes choses, y passent inaperçus. Ils ne prennent leur signification et ne fixent enfin nos regards que lorsqu’ils s’accomplissent sur une de ces énormes scènes où s’entassent toutes les pensées d’un peuple, et où celui-ci aime à voir sa propre existence agrandie et solennisée par des acteurs royaux.

«Il faut ajouter quelque chose à la vie ordinaire avant de pouvoir la comprendre,» disait-on dans un drame moderne. Le sort y ajoutait ici la puissance et la pompe de l’un des plus beaux trônes de la terre. Grâce à l’éclat de cette puissance et de cette pompe, on vit exactement ce que l’homme est en soi, et ce qu’il en demeure lorsque les imposantes lois de la nature le mettent cruellement à nu devant leur tribunal. On apprit aussi,--les forces de l’amour, de la pitié, de la religion et de la science étant subitement portées à l’extrême,--on apprit aussi à mieux connaître la valeur des secours que tout ce que nous avons acquis depuis que nous occupons cette planète, peut fournir à notre détresse. On assista à la lutte toujours confuse, mais aussi ardente que si elle dût être suprême, entre les puissances diverses, physiques ou morales, visibles ou invisibles, qui mènent aujourd’hui l’humanité.

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Édouard VII, roi d’Angleterre, victime illustre d’un caprice du destin, oscillait pitoyablement entre la couronne et la mort. D’une main ce destin présentait à son front l’un des plus magnifiques diadèmes que les révolutions aient épargnés; et de l’autre, il forçait ce même front trempé des sueurs de l’agonie, à se courber sur une tombe grande ouverte. Il prolongea sinistrement ce jeu durant plus de trois mois.

Lorsqu’on regarde l’événement d’un point un peu plus élevé que les hauteurs des modestes collines où évoluent les innombrables anecdotes de la vie, il ne s’agit pas seulement ici de la tragédie d’un opulent monarque que la nature prend aux entrailles, dans le moment où des milliers d’hommes aspirent à mettre en sa personne, à l’abri du destin, au-dessus de l’humanité, un peu de leurs espoirs et de leurs plus beaux rêves. Il ne s’agit pas davantage d’approfondir le sarcasme de cette minute où ils prétendaient à affirmer et à fonder quelque chose de surnaturel qui s’effondrait dans ce que la nature a de plus naturel; quelque chose qui fût contradictoire aux impitoyables lois égalitaires de l’indifférente planète que nous occupons tous par une sorte de distraite tolérance, quelque chose qui les rassurât et les consolât, comme une exception admirable à leur misère, à leur fragilité. Non, il est ici question de la tragédie essentielle de l’homme, du drame universel et perpétuel qui se joue entre sa frêle volonté et l’énorme force inconnue qui l’environne, entre la petite flamme de son esprit ou de son âme, ce phénomène inexplicable de la nature, et l’immense matière, cet autre phénomène pareillement inexplicable de la même nature. Ce drame aux mille dénouements indécis n’a cessé de se dérouler un seul jour depuis qu’une portion de la vie aveugle et colossale a eu l’idée assez étrange de prendre en nous une sorte de conscience d’elle-même. Cette fois, un hasard plus resplendissant que les autres vint le remettre en lumière sur un sommet plus élevé qu’éclairèrent un instant tous les désirs, tous les vœux, toutes les craintes, toutes les incertitudes, toutes les prières, tous les doutes, toutes les illusions, toutes les volontés, tous les regards enfin des habitants de notre globe accourus en pensée au pied de la montagne solennelle.

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Lentement, il se déroula donc là-haut; et nous pûmes compter nos ressources. Nous eûmes l’occasion de peser dans de lumineuses balances nos illusions et nos réalités. Toute la confiance et toute la misère de notre espèce se trouvaient symboliquement ramassées en une heure et dans un seul être. Allait-il être prouvé une fois de plus que les désirs, les vœux les plus ardents, la volonté et l’amour le plus impérieux d’une prodigieuse assemblée d’hommes sont impuissants à faire dévier d’une ligne la plus insignifiante des lois physiques? Allait-il être établi, une fois de plus, que lorsque nous nous trouvons en face de la nature, ce n’est pas dans le monde moral ou sentimental, mais dans un autre, que nous devons chercher nos armes défensives? Il est donc salutaire de regarder avec fermeté, et d’un œil qui ne se prête plus aux prestiges, ce qui se passa sur cette cime.

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Les uns y ont vu la magnifique manifestation d’un Dieu jaloux et tout-puissant qui nous tient dans sa main et se rit de notre pauvre gloire; le geste dédaigneux d’une Providence trop oubliée et irritée que l’homme ne reconnaisse pas avec plus de docilité son existence cachée et ne pénètre pas plus aisément son énigmatique volonté. Se sont-ils trompés? Et quels sont ceux qui ne se trompent point dans les ténèbres où nous sommes? Mais pourquoi ce Dieu, plus parfait que les hommes, demande-t-il de nous ce qu’un homme parfait ne demanderait point? Pourquoi fait-il d’une foi trop volontaire, presque aveuglément acceptée, la première, pour ainsi dire la seule et la plus nécessaire des vertus? S’il s’irrite qu’on ne le comprenne pas, qu’on lui désobéisse, ne serait-il pas juste qu’il se manifestât de manière que la raison humaine, que lui-même créa avec ses admirables exigences, ne dût pas renoncer les plus précieux, les plus indispensables de ses privilèges pour approcher son trône? Or, ce geste-ci, comme tant d’autres, était-il assez clair, assez significatif pour la forcer de s’agenouiller? Pourtant, s’il aime qu’on l’adore, comme le proclament ceux qui parlent en son nom, il lui serait facile de nous contraindre tous à n’adorer que lui. Nous n’attendons qu’un signe irrécusable. Au nom de ce reflet direct de sa lumière qu’il a mis au plus haut de notre être, où brûle, avec une ardeur, avec une pureté de jour en jour plus belles, la seule passion des certitudes et de la vérité, ne semble-t-il pas que nous y ayons droit?

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D’autres considérèrent ce roi pantelant sur les marches du plus splendide trône qui soit encore debout, cette puissance presque infinie, brisée, rompue, en proie aux affreux ennemis qui assaillent la chair en détresse, la chair anéantie sous la plus éblouissante couronne que la main invisible et moqueuse du hasard ait jamais suspendue sur un amas confus de souffrance et d’angoisse...

Ils y virent une nouvelle et formidable preuve de la misère, de l’inutilité humaine. Ils allèrent répétant en eux-mêmes ce que disait déjà si bien la sagesse antique: à savoir que nous sommes, que nous serons probablement toujours, malgré tous nos efforts, «par rapport à la matière moins qu’un grain de mil, et à la durée, moins qu’un tour de vrille». Ils y découvrirent peut-être, incrédules à Dieu mais crédules à son ombre, un mystérieux arrêt de cette mystérieuse Justice qui vient parfois mettre un peu d’ordre dans l’histoire informe des hommes et venger sur les rois l’iniquité des peuples...

Ils y virent bien d’autres choses encore. Ils ne se trompaient pas; tout cela s’y trouvait, puisque cela se trouve en nous, et que la signification que nous accordons aux incompréhensibles actes de la force inconnue, devient bientôt la seule réalité humaine et peuple de fantômes plus ou moins fraternels l’indifférence et le néant qui nous entourent.

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Pour nous, sans repousser ces fantômes séduisants ou terribles qui représentent peut-être des interventions que notre instinct pressent, bien que nos sens ne les perçoivent pas, fixons avant tout nos regards sur les parties vraiment humaines et certaines de ce grand drame révolu. Au centre de l’obscure nuée où s’amplifiaient, jusqu’à dépasser les confins de ce monde terrestre, les gestes de la puissance qui rapprochait et écartait, tour à tour, une mort solennelle et une prestigieuse couronne, nous distinguons un homme qui va atteindre enfin le but unique, la minute essentielle de sa vie. Soudain, un ennemi invisible l’attaque et le terrasse. Aussitôt d’autres hommes accourent. Ce sont les émissaires de la Science. Ils ne se demandent pas si c’est Dieu, le Destin, le Hasard, la Justice qui vient barrer la route à la victime qu’ils relèvent. Croyants ou incrédules dans d’autres sphères ou dans d’autres moments, ils n’interrogent point la nuée ténébreuse. Ils sont ici les envoyés qualifiés de la raison de notre espèce; de la raison nue, abandonnée à elle-même et telle qu’elle erre seule dans un univers monstrueux. Volontairement, ils éloignent d’elle imagination, sentiments, tout ce qui ne lui appartient pas en propre. Ils n’usent que de la partie purement, presque animalement humaine de sa flamme; comme s’ils avaient la certitude que chaque être ne peut vaincre une force de la nature que par la force pour ainsi dire spécifique que la nature a mise en lui. Ainsi maniée, elle est peut-être étroite et frêle, cette flamme, mais précise, exclusive, invincible comme celle de la lampe à chalumeau de l’émailleur ou du chimiste. Elle est nourrie de faits, d’observations minimes mais sûres et innombrables. Elle n’éclaire que des points insignifiants et successifs dans l’immense inconnu; mais elle ne s’égare pas, elle va où la dirige l’œil aigu qui la guide, et le point qu’elle atteint est soustrait aux influences qu’on appelait surnaturelles. Humblement, elle interrompt ou dévie l’ordre préétabli par la nature. Il y a deux ou trois ans à peine, elle se fût dispersée et affolée devant la même énigme. Son rayon lumineux ne s’était pas encore fixé avec une rigidité et une obstination suffisantes sur ce point obscur; et nous aurions dit une fois de plus que la Fatalité est invincible. A ce coup, elle tint en suspens, durant plusieurs semaines, l’Histoire et le Destin, et finit par les jeter hors de l’ornière d’airain qu’ils comptaient suivre jusqu’au bout. Dorénavant, si Dieu, le Hasard, la Justice ou quelque nom qu’on donne à l’idée cachée de l’univers, veulent arriver à leur but, passer outre et triompher comme autrefois, ils pourront suivre d’autres routes; mais celle-ci leur demeure interdite. A l’avenir, ils devront éviter la fente imperceptible mais infranchissable où veillera toujours le petit jet de flamme qui les a détournés.

Il se peut que cette royale tragédie nous ait définitivement prouvé que les vœux, l’amour, la pitié, les prières, toute une portion des plus belles forces morales de l’homme, sont impuissants en face d’une volonté de la nature. Immédiatement, comme pour compenser la perte et maintenir au niveau nécessaire les droits de l’esprit sur la matière, une autre force morale, ou plutôt la même flamme qui prend une autre forme, s’élève, resplendit et triomphe. L’homme perd une illusion pour acquérir une certitude. Loin d’avoir descendu, il monte d’un degré parmi les forces inconscientes. Il y a là, malgré toute la misère qui l’entoure, un noble et grand spectacle; et de quoi rendre attentifs ceux qui perdraient confiance aux destinées de notre espèce.

VUE DE ROME

Rome est probablement le lieu du monde où s’est accumulé durant vingt siècles et où subsiste encore le plus de beauté.

Elle n’a rien créé, si ce n’est un certain esprit de grandeur et l’ordonnance des belles choses; mais les plus magnifiques moments de la terre s’y sont prolongés et fixés avec une telle énergie qu’elle est le point du globe où ils ont laissé les plus nombreuses, les plus impérissables traces. Quand on foule son sol, on foule l’empreinte mutilée de la déesse qui ne se montre plus aux hommes.

La nature l’avait admirablement située à l’endroit le plus propre à recueillir, comme dans la plus noble coupe qui se soit ouverte sous le ciel, les joyaux des peuples qui passaient autour d’elle sur les cimes de l’histoire. Le lieu où tombaient ces merveilles était déjà l’égal de ces merveilles mêmes. L’azur y est limpide et somptueux. Les obscures et profondes verdures du nord s’y marient encore aux feuillages légers et plus clairs du midi. Les arbres les plus purs, le cyprès qui s’élance tel qu’une prière ardente et sombre, le large pin parasol, qui semble la pensée la plus grave et la plus harmonieuse de la forêt, le massif chêne-vert qui prend si aisément la grâce des portiques, y ont acquis, par une tradition séculaire, une fierté, une conscience et une solennité qu’ils ne retrouvent nulle autre part. Qui les a vus et compris, ne les oubliera plus et les reconnaîtrait sans peine entre les arbres analogues d’une terre moins sacrée. Ils furent les ornements et les témoins d’incomparables choses. Ils demeurent inséparables des aqueducs épars, des mausolées découronnés, des arches brisées, des colonnes héroïquement rompues qui décorent une campagne majestueuse et désolée. Ils ont pris le style des marbres éternels qu’ils environnent de silence et de respect. Comme ceux-ci ils savent nous dire, à l’aide de deux ou trois lignes nettes et pourtant mystérieuses, tout ce que peut nous confesser la tristesse d’une plaine qui porte sans fléchir les débris de sa gloire. Ils sont et se sentent romains.

Un cercle de montagnes aux noms sonores et augustement familiers, aux têtes souvent chargées de neiges aussi éclatantes que les souvenirs qu’elles évoquent, fait à la ville qui ne peut point mourir, un horizon précis et grandiose qui la sépare du monde sans l’isoler des cieux. Et dans l’enceinte presque déserte, au centre des places inanimées où les dalles, les marches, les portiques multiplient l’espace et l’absence, à tous les carrefours où veille dans le vide quelque statue blessée, parmi les vasques, les chapiteaux, les tritons et les nymphes, une eau docile et lumineuse, obéissant encore à des ordres reçus il y a deux mille ans, fait à la solitude immaculée, un ornement mobile et toujours rafraîchi, de panaches d’azur, de guirlandes de rosée, de trophées de cristal, de couronnes de perles. On dirait que le Temps, entre ces monuments qui croyaient le braver, n’a voulu respecter que les heures fragiles de ce qui s’évapore et de ce qui s’écoule...

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