Le divorce de Cady

Part 3

Chapter 33,819 wordsPublic domain

--Si, si, il ne faut pas se faire d’illusion!... Possible que vous ayez ce garçon dans la peau, mais, je le connais, c’est la dernière des fripouilles... Non, Cady, ne vous fâchez pas, et écoutez-moi!... Sûr, que je voudrais coucher avec vous, mais je suis aussi très sincèrement votre ami... et je vous dis... Je n’aurais certes pas agi comme Deber, mais je suis enchanté qu’il l’ait fait... du moins, à présent que cela a bien tourné... Maintenant, il faut tâcher d’arranger cela vis-à-vis de votre mari, et surtout passer l’éponge sur le passé... Le petit coco a filé, n’en parlons plus, hein?... et redevenons notre Cady jolie, pas sentimentale pour deux sous... Car, au fond, tout ça, c’est une crise de sentimentalité de pensionnaire...

Cady étendit les deux mains, en un geste instinctif de prière.

--Écoutez, Argatte, je voudrais, oui... je voudrais oublier... ne penser à rien... ne rien regretter... mais, je ne peux pas...

Elle s’affaissa, les yeux brillants, avec une expression d’intense angoisse, répétant:

--Je ne peux pas!... je ne peux pas!...

Et, tandis qu’Argatte parlait longuement, raisonnait, s’animait, plaidait, elle ne dit plus mot, les yeux fixes, le corps agité parfois d’un frisson.

Lorsque, las, un peu haletant, il s’approcha d’elle, à bout d’arguments.

--Voyons, vous ai-je convaincue?

Elle lui répondit en divaguant, les yeux égarés. Il fut saisi d’une affre indicible.

--Bon dieu! que faire?...

Cady malade, Cady ayant le délire, chez lui!...

Il était complètement seul. Il ne prenait point ses repas à la maison; il n’avait qu’une femme de ménage et un garçon de bureau qui, à cette heure, avaient déjà quitté l’appartement.

Cady continuait d’extravaguer doucement, ne reconnaissant ni Argatte, ni le lieu où elle se trouvait.

Il l’enleva dans ses bras, et la porta sur son lit, se contentant de défaire son corsage, la ceinture de sa robe, et d’étendre sur elle un chaud couvrepied américain. Puis, il courut téléphoner à un camarade, docteur en médecine de venir en toute hâte.

--Une veine que Debussy soit chez lui! fit-il, un peu soulagé, ayant reçu l’acquiescement désiré.

Et, raccrochant les récepteurs, il revint à Cady qui riait, et murmurait des choses inintelligibles. Il prit sa petite main glacée, et la serra affectueusement.

--Pauvre gosse!... Comme elle est jolie, malgré tout!... décoiffée, ses beaux yeux fous... et cette petite bouche pincée, tiraillée de tics...

L’examen de son ami ne le rassura guère. Le jeune docteur hocha la tête.

--Ça, mon vieux, je te dirai dans vingt-quatre heures si ça n’est rien du tout, ou si c’est une machine dont on claque!... Je pencherais plutôt pour ça, elle m’a l’air assez touchée, mais après tout, la nuit passée, il n’y paraîtra peut-être plus du tout... C’est une névrosée à fond, ta petite amie, et avec ces tempéraments-là, on ne peut se baser sur rien. En attendant, il faut une garde ici, puisque tu n’as pas de bonne, et qu’on la déshabille, et de la glace sur la tête... Demain, on verra si elle court comme un lapin, ou s’il faut la transporter à la maison Clavel... Je te recommande cette boîte-là, c’est propre, et on n’y écorche pas trop le client...

Mais il resta abasourdi lorsque Félix lui déclara que la jeune malade était une femme mariée, et que, sans doute, à l’heure présente, l’époux fouillait tout Paris pour la retrouver.

--En ce cas, coûte que coûte, préviens-le, et fais-la emporter, tu t’expliqueras après comme tu pourras... Parce que, tu sais, mon avis est que c’est la belle méningite qui se prépare... et te vois-tu avec un décès!...

Argatte fit un grand geste.

--Et elle n’est même pas ma maîtresse!

--Bah?

--Eh, non!...

--Alors, ça va tout seul.

--Parbleu non!... Le mari, tu crois qu’il avalera de trouver sa femme dans mon lit!

--Si tu veux, je certifierai... on inventera...

Argatte supplia, agacé.

--Non, je t’en prie, pas de mensonges!... Ça complique encore... Que veux-tu? je vais lui téléphoner brutalement le fait... il l’adore... il accourra... et quand il sera là, je lui dirai la vérité, tout stupidement... S’il ne me croit pas, zut!...

Cependant, une demi-heure plus tard, le cœur du jeune homme battit désagréablement dans sa poitrine lorsque le coup de timbre annonça l’arrivée du juge.

Il alla ouvrir, referma la porte, et d’un geste spontané, tendit la main à Renaudin.

--Monsieur, fit-il d’une voix émue, je serais l’amant de la pauvre petite qui se meurt peut-être dans la chambre à côté que, je vous le jure, je n’esquiverais aucune responsabilité; mais je vous jure sur l’honneur que cela n’est pas, et que c’est justement parce que je ne suis que l’ami qu’en son désarroi elle est venue chercher près de moi un refuge...

Livide, raidi, Renaudin toucha distraitement la main du jeune homme.

--Vous avez dit qu’elle était en danger... Actuellement, il n’y a que cela... Je ne veux envisager que cela... Où est-elle?

Argatte ouvrit une porte et s’effaça.

--Elle est ici.

Il pensait, reconnaissant et soulagé: «C’est un rudement brave homme!»

Déjà penché anxieusement au-dessus de Cady, touchant son front, ses mains, douloureusement frappé par le délire de la jeune femme, Renaudin interrogea l’avocat.

--Qu’avez-vous fait?... Il faut un médecin.

Argatte expliqua le diagnostic du docteur.

--Dans dix minutes, nous aurons une voiture d’ambulance et une garde; mon ami s’est chargé de prévenir.

--Et en attendant? s’écria le mari angoissé, n’y a-t-il rien à tenter?

--La garde apportera de la glace et une potion calmante, mais le docteur ne croit pas qu’il y ait urgence absolue... Voyez, elle ne paraît pas souffrir... Peut-être n’y a-t-il qu’une extrême surexcitation qui disparaîtra après du repos physique et moral...

Renaudin contempla encore longuement le petit visage fiévreux et contracté de Cady, puis, gardant sa main entre les siennes, il dit, tournant son regard vers le jeune homme:

--Racontez-moi tout... ne me cachez rien... il faut que je sache, pour la soigner...

Argatte se défendit.

--Pardon! je vous dirai bien volontiers ce que je sais, mais c’est peu de chose!... Il y a deux heures, Mme Renaudin, obéissant à un mobile que j’ignore, s’abandonnant à un désespoir dont je ne sais point la cause, a voulu se jeter dans la Seine...

Le juge tressaillit, poussant une sourde exclamation.

--Elle?... Oh!...

--Un agent, que ses allures avaient intrigué, l’a retenue à temps... Pour ne rien livrer de sa réelle personnalité, certaine de ma discrétion, elle m’a nommé... On l’a amenée chez moi. Elle m’a avoué le fait sans autres confidences... Du reste, très vite, elle est tombée dans l’état où vous la voyez... Vous concevez mon embarras, ma véritable épouvante... J’ai téléphoné au docteur, puis à vous... et voilà...

A ce moment, Cady se souleva dans son lit; et, se tournant vers son mari, elle prononça:

--Écoute, Victor, je voudrais bien du lait... mais dans un petit seau de bois... tu sais... comme en avait la mère Jeanne chez ma grand’mère...

Bouleversé, Renaudin se courba.

--Cady, tu me reconnais?

Mais elle le repoussa avec impatience.

--Laissez-moi donc, Joséphine, je ne prendrai pas mon tub maintenant, j’ai trop froid...

Puis, ses lèvres ne balbutièrent plus que des mots sans suite, mal articulés...

Peu après, la voiture d’ambulance arrivait. On descendit la malade. Sur le seuil, Argatte demanda à Renaudin:

--Vous me permettrez de venir prendre de ses nouvelles?

Le juge saisit sa main, la serra énergiquement et prononça d’une voix ferme et grave:

--Non!... Comprenez-moi bien... Je crois à vos affirmations... Je ne vous garde aucune rancune... Je n’ai aucune suspicion contre vous... Mais, après ce qui s’est passé... pour approfondir le monde inconnu que je redoute, il faut que je sois seul avec elle... Ma porte sera rigoureusement fermée pour tout le monde...

Argatte s’inclina.

--Alors, adieu, monsieur.

Le juge sauta dans la voiture; la portière se referma. Tout disparut dans la nuit.

Argatte soupira, pensif.

--Pauvre petite!... Après tout, elle avait peut-être raison... et le geste banal de l’agent a-t-il été cruellement intempestif!...

II

Deux jours plus tard, la fièvre de Cady avait disparu. Toute crainte de complication était écartée. Il ne lui restait qu’une extrême faiblesse, contre laquelle elle n’essayait point de lutter.

La garde--une autre que celle qui l’avait amenée--déclarait à Renaudin ne rien comprendre à sa malade, qui ne parlait pas, ne se plaignait point, ne demandait rien, acceptait ou refusait par signes ce qu’on lui offrait, ne dormait guère, et demeurait des heures entières sans bouger, les yeux fixes si absorbée qu’elle semblait ne rien entendre de ce qui se passait autour d’elle.

--Cependant, la température est normale, le pouls un peu faible, mais sans rien d’inquiétant. En vérité, elle n’offre aucun symptôme de maladie. Et, comme je ne lui rends aucun soin, je ne crois pas nécessaire que je reste auprès d’elle.

Très perplexe, Victor Renaudin s’approcha du lit de Cady.

--Comment te sens-tu? fit-il affectueusement.

Elle tourna les yeux vers lui avec lassitude.

--Très bien.

--La garde dit qu’elle est inutile. Veux-tu qu’elle s’en aille?

--Comme tu voudras.

--Est-ce que tu ne vas pas te lever?

Cady se tourna de côté, fermant les yeux.

--Non, j’ai sommeil.

Découragé, Renaudin revint à la garde.

--Je vais vous régler. A la moindre alerte je vous ferai prévenir.

Dans le cabinet du juge, elle eut un sourire ambigu.

--Monsieur me pardonnera... Mais, j’ai dans l’idée qu’il y a peut-être bien de la malice...

Renaudin fit un geste impatient.

--Bon, bon!...

Et, cette femme partie, comme il lui fallait se rendre au Palais, il fit venir la femme de chambre. Ainsi que la cuisinière, elle était nouvelle, le juge ayant fait maison nette depuis l’avant-veille, aussi bien pour éviter les commérages que pour supprimer toute complicité avec Cady, s’il y en avait.

--Vous vous installerez dans la chambre de madame. Si elle me demandait, ou paraissait plus souffrante, prévenez-moi immédiatement. Vous savez téléphoner?

--Oh, oui, monsieur.

--Vous appellerez le 824-25. Vous voyez où est l’appareil?

--Oui, monsieur... Seulement, si madame ne me permet pas de rester dans sa chambre, que dois-je faire?...

Renaudin fronça les sourcils, hésita.

--Eh bien, vous vous tiendrez dans la salle à manger, la porte ouverte, de façon à l’entendre si elle appelait.

--Bien monsieur.

--Venez avec moi, je vais vous présenter à madame. Au fait, rappelez-moi votre nom?

--Eugénie, monsieur.

Dans la chambre de Cady, Renaudin alla au lit et prononça d’un air qu’il s’efforçait de rendre dégagé:

--Cady, voici ta nouvelle femme de chambre, Eugénie. Elle va travailler auprès de toi pendant que je serai au Palais. Je rentrerai de bonne heure.

La jeune femme, peut-être endormie, ne donna pas signe de vie. Mais, lorsque son mari eut disparu, et que la femme de chambre se fut installée dans l’embrasure d’une fenêtre avec son ouvrage et ses menus ustensiles posés devant elle sur une chaise apportée de l’office, elle se tourna, se souleva, et examina l’étrangère.

--Alors, Joséphine n’est plus ici? dit-elle.

L’autre, une grande bique maigre, l’air faussement humble des domestiques de maisons «bien pensantes», se leva vivement.

--Non, madame... Monsieur a changé également la cuisinière pendant la maladie de madame... J’espère que je ne déplairai pas à madame... Je ferai de mon mieux.

Cady se laissa retomber sur son oreiller avec un geste d’indifférence.

Eugénie demanda:

--Cela n’ennuie pas madame que je reste ici?

Cady ne répondit pas, et la femme de chambre passablement décontenancée n’osa pas insister.

Une grande heure s’écoula. La jeune femme ne bougeait pas; la bonne sentait peu à peu un malaise indicible la gagner. Son attention extrême de ne faire aucun bruit la rendait maladroite. Trois fois, elle laissa tomber ses ciseaux, tressaillant, le cœur battant à cette résonance métallique dans le silence de la pièce. Enfin son dé lui échappa, elle se baissa trop vivement pour le rattraper, et fit choir bruyamment sa chaise.

Elle se redressa, toute rouge: et, devant le regard de Cady posé sur elle, balbutia des excuses.

--Je ne sais pas comment, je m’y prends!... C’est comme un fait exprès...

Mais Cady se borna à répondre:

--Allez ouvrir, on a sonné.

Eugénie s’élança hors de la chambre avec un vif sentiment de délivrance. Puis, devant la porte, elle se trouva perplexe. Madame n’avait point indiqué qu’elle ne recevrait pas. Or, monsieur avait dit en prescription générale:

--Madame est souffrante, vous n’admettrez absolument personne, et pour qu’on n’insiste pas, vous direz simplement que madame est sortie.

Fallait-il s’en tenir aux ordres de monsieur?... ou se mettre du côté de madame?... Car la bonne avait assez d’expérience pour avoir déjà deviné que quelque chose de mystérieux se passait...

Une seconde sonnerie brusque et prolongée la fit sursauter. Elle ouvrit, et ne put que reculer précipitamment pour n’être pas bousculée par Mme de Montaux entrant en tempête.

--Non, mais, vous en mettez un temps à venir ouvrir, vous! s’exclama la jeune femme, en se dirigeant vers la chambre de Cady sans autre formule.

Eugénie fit un geste d’impuissance et de dépit.

--Ma foi, qu’ils se débrouillent!...

Et elle regagna la cuisine, où elle confia au cordon bleu qu’elle n’avait pas idée de rester longtemps dans cette boîte, où les dames avaient positivement l’air de cocottes. Sûr que si le patron n’avait pas paru si convenable, et ne se serait pas recommandé d’être juge, elle ne serait pas rentrée!...

Marie-Annette de Montaux se laissait tomber sur un siège, au pied du lit de sa cousine, s’écriant avec une ardente curiosité:

--Enfin, je puis parvenir jusqu’à toi!... Qu’arrive-t-il?... Tu es séquestrée?... Que s’est-il passé?... Je n’ai rien compris à ce que m’a dit ton mari hier, il ne m’a pas laissée l’interroger... et tu sais qu’il me fiche un trac!... Enfin, quoi?... Il t’a pincée en flagrant délit?... Il m’a parlé vaguement d’accident... Je ne sais quoi d’absurde!...

Assise sur son séant, Cady la considérait avec tranquillité. Elle désigna du doigt l’écharpe de tulle lourdement brodée d’argent que portait sa cousine.

--C’est neuf cette belle Fatma?... Je ne te la connaissais pas... Tu sais que c’est d’un goût affreux sur un costume européen.

Marie-Annette s’indigna.

--Comment, c’est ainsi que tu me réponds?... Tiens, tu es encore pire que ton mari!...

Cady reprit une mine lasse et ennuyée.

--Mon Dieu, que tu es bruyante... D’abord, pourquoi entres-tu ici?... Est-ce que je t’ai demandé de venir?...

Mme de Montaux se leva, piquée:

--Oh! parfait, je file!... Et, quand tu me reverras, ma chère!...

Pourtant elle ne s’éloigna point, et Cady reprit d’une voix unie:

--L’autre jour, j’ai essayé de me suicider, et puis, Victor est venu me chercher chez Argatte... Seulement, auparavant, il avait, comme un imbécile, fait un raffut de tous les diables, téléphoné chez maman pour me réclamer, chez toi, chez Alice... Oui, chez ta sœur, la pire gaffe!... Alors m’ayant retrouvée, il a été très embêté, et c’est à ce moment qu’il t’a demandé de venir lui parler pour que tu certifies que j’étais chez toi...

Marie-Annette suffoquait d’étonnement.

--Tu dis... Tu as voulu te suicider?... Toi?... Quelle blague!...

Du bout du doigt, Cady dessinait des cercles soigneusement sur son couvrepied de satin bleu pâle.

--Ce n’est pas une blague, fit-elle posément.

--Mais comment? avec quoi?

--Avec de l’eau... c’est-à-dire, dans l’eau.

--Dans quelle eau?

Cady s’impatienta.

--Ah! tu m’embêtes!... Pas dans le Gange ou le Niagara, naturellement... Dans la Seine, pardi!...

--Oh! quelle horreur!...

La jeune femme reconnut:

--Cela, c’est vrai... Tu n’as pas idée combien cela sent mauvais, de tout près, sur la berge.

Marie-Annette questionna, fébrile:

--Tu t’es jetée?... On t’a sauvée?

--On m’a sauvée, oui... mais, je n’étais pas encore dedans.

--Au vol, alors?

Cady hocha la tête.

--Heu!... L’agent a raconté cela... Ça faisait bien... mais c’est pas vrai... J’étais bien encore à... Voyons, oui, large comme la chambre du bord quand il m’a mis la main dessus.

--Un agent?... Un vrai agent? Un plongeur?

--Oh! ma foi non, un ordinaire, comme ceux qui font circuler les voitures.

Marie-Annette enleva son écharpe et son chapeau.

--Oh! écoute, tant pis, je m’installe, ton mari dira ce qu’il voudra!... Il faut que tu me racontes tout... D’abord, pourquoi as-tu voulu te tuer?... Tu as donc des peines de cœur?... Ça, ce serait épatant!...

Cady hésita.

--Il y a surtout que je m’assomme.

--Cela, ce n’est pas suffisant... Tout le monde s’assomme, et on ne se tue pas.

Cady baissa la tête.

--Après tout, je ne me suis pas tuée... Si l’agent ne s’était pas trouvé là... à y bien réfléchir, je ne sais pas trop si au bord de cette vilaine eau puante je ne me serais pas arrêtée toute seule.

--Tu avais le trac?

--Non, pas encore, mais cela serait peut-être venu.

--Enfin, quand as-tu eu cette idée?... Je t’avais vue mercredi... tu étais comme à l’ordinaire...

Les yeux de Cady s’emplirent soudain de larmes. Elle se rejeta sur ses oreillers, et baissa ses paupières dans un dernier effort pour dissimuler son émotion croissante.

--Ah! à ce moment-là, oui... Je ne savais pas...

Marie-Annette la pressa:

--Quoi? Qu’est-ce que tu ne savais pas?

Cady ne répondit pas. Alors, Marie-Annette se coula sur le lit tout contre elle, et l’enlaça tendrement.

--Parle, petite.

Cady appuya sa tête sur l’épaule de sa cousine.

--Je ne peux pas te dire... C’est trop profond... C’est trop loin de toi... tu ne comprendrais pas.

Marie-Annette affirma:

--Si, si, je comprendrai très bien... C’est Laumière, n’est-ce pas?

Cady sourit tristement.

--Ah! pauvre Jacques, ce que je me fiche de lui, à présent!...

--Alors, qui?... Pourquoi ne veux-tu pas m’avouer?... Je le connais, pourtant?

--Non... c’est-à-dire, tu ne dois pas t’en souvenir, mais tu l’as vu, il n’y a pas longtemps.

--Où? Quand?

--A l’inauguration du Printemps-Palace. Un blond, mince, de taille moyenne... Tu as même remarqué qu’il était joli garçon... Il a fait le voyage avec nous dans le train spécial.

Marie-Annette fit un grand geste.

--Félini?... Mais, c’est de Félini que tu parles?... Le chéri de Fernande Voisin!... Ah! non, par exemple, cela, c’est fantastique!...

Cady se releva, appuyée sur un coude, regardant Marie-Annette avec curiosité.

--Ah! tu sais?...

--Ma chère, précisément au Printemps-Palace, après le banquet, j’ai revu ce petit... Ma foi, je ne te cache pas que je le trouvais extraordinaire... et je dis à Hubert Voisin qui venait de causer avec lui de me le présenter... Tu sais comment est Hubert... Il se met à rire, et me répond en grimaçant comiquement:

--Vous aussi? Comment, ce n’est pas assez qu’il soit le gigolo de Rosine Derval et l’amant de ma femme?...

»Tu comprends que je l’ai pressé de questions, non à propos de Derval, cela m’indiffère, mais au sujet de Fernande... Cette pauvre femme est inouïe, elle est convaincue que son mari ne se doute de rien, et lui, qui dispose d’une police supérieure à celle de la Sûreté, tu penses s’il ignore quoi que ce soit... Pas une fois Fernande ne s’est offert un joli jeune homme sans qu’un dossier fût immédiatement établi, et vînt grossir la collection.

Cady réfléchissait.

--En somme, quel but a Voisin en la mouchardant?

--D’abord, il aime savoir... Ensuite, il y a entre sa femme et lui pas mal de cadavres...

«A ses débuts, Fernande était de moitié dans toutes ses opérations, et dame! elle en sait trop long pour qu’il ne soit pas bien aise de la tenir si elle s’avisait de se rebiffer et d’essayer de lui jouer de sales tours... Comme elle n’a absolument rien à elle, un divorce serait l’écroulement... Elle retomberait dans la sombre dèche où se trouve sa mère, dans laquelle elle a vécu pendant toute sa jeunesse. Et Dieu sait qu’Hubert possède vingt fois ce qu’il faut pour faire prononcer un divorce _de plano_...

Puis, revenant à l’aventure de sa cousine.

--Alors, c’est pour Félini que tu as voulu te tuer? Pourquoi? Tu l’aimais?... Vous étiez amants?... et il t’a plaquée?

Cady ayant raconté l’intervention de Maurice Deber, Marie-Annette hocha la tête.

--Voilà un individu dont je te conseille de te garer... Il est hypocrite et violent... Je le crois capable de tout... Et puis, si peu Parisien!...

Mais, depuis un moment, Cady prêtait l’oreille. Elle repoussa soudain sa cousine hors du lit.

--En bas! en bas! Voilà Victor!... cria-t-elle d’une intonation gamine et brusquement égayée. Vingt bons dieux, ce qu’il dirait s’il te voyait là!...

Marie-Annette avait sauté agilement sur le tapis, et, rattrapant son écharpe, son chapeau, se plantait--un peu essoufflée--sur un fauteuil au pied du lit, dans la pose classique et guindée d’une amie en correcte visite. De son côté, Cady avait remonté ses oreillers, relevé le couvrepied, et se tenait bien droite, bien sage.

La porte s’ouvrit, le juge entra, la mine froide et contrariée.

--Ah! c’est vous, Marie-Annette, qui avez forcé la porte? fit-il d’un ton ambigu, toisant la jeune femme sans aucune bienveillance.

Mme de Montaux lui tendit la main avec une aisance affectée.

--Mais oui, je tenais beaucoup à avoir des nouvelles de Cady.

--Et vous avez causé? dit-il sur le même ton.

Marie-Annette se leva, éludant la question.

--Elle me paraît bien faible.

--Vous partez? fit Victor avec une visible satisfaction.

--Oui, je n’avais qu’une minute à lui donner... Il faut que je me sauve...

Et, se penchant sur Cady, elle l’embrassa, lançant un courageux:

--A demain, chérie!...

Renaudin la reconduisit poliment et revint, considérant Cady avec une vague méfiance.

--Alors, tu te sens mieux?

Elle répondit tranquillement:

--Veux-tu sonner la pintade... Oui, ta femme de chambre... Tu sais, je te félicite de ton choix, elle est tout à fait réussie.

Le juge fit un geste de contrariété, s’efforçant de garder un ton ferme.

--Elle a d’excellents certificats... Elle sort d’une maison fort bien.

--Oh! je n’en doute pas!... Seulement, je me demande si elle saura préparer mon tub et m’habiller.

--Tu veux te lever?

--Oui.

--Tu as peut-être tort de te baigner, fatiguée comme tu es.

Cady prononça d’une voix de martyre:

--Je ne puis pas me baigner, puisque je n’ai pas de baignoire... mais enfin, il faut bien que je me lave...

Et, subitement, parce qu’elle évoquait involontairement la jolie salle de bain du passage Porsin, des larmes abondantes parurent emplir ses yeux.

Son mari se détourna, très ému, se raidissant contre sa faiblesse; il était résolu à avoir une sérieuse explication avec la jeune femme, et ne voulait pas se laisser attendrir d’avance.

Du reste, comme Eugénie entrait, Cady essuya vivement ses yeux.

--Mon tub, fit-elle brièvement. Avec de l’eau chaude, beaucoup d’eau très chaude, au moins trois brocs...

La bonne ouvrit de grands yeux et demanda:

--Tout de suite, madame?...

--Évidemment... pas dans huit jours... Apportez-moi une chemise... Là, dans l’armoire, le panneau à droite.

Eugénie resta perplexe devant les piles de lingerie.

--Où cela, madame? En bas ou en haut?

--Est-ce que je sais, moi! s’écria Cady impatientée. Demandez à Joséphine!... C’est elle qui rangeait.

Et l’autre restant immobile, vexée, elle jeta:

--Ah! c’est bon! allez prendre l’eau chaude, je chercherai moi-même.

Et, la domestique encore sur le seuil de la chambre, elle prononça avec dégoût, très haut:

--Quelle gourde!...

Fort ennuyé, Victor Renaudin ne disait mot, les mains dans les poches, planté devant une fenêtre, feignant de regarder au dehors.

--Victor, fit Cady avec une douceur exquise, tu serais infiniment gentil de me laisser m’habiller.

--Je te gêne? dit-il sans bouger.

Elle répondit suavement.

--Oh, pas du tout!