Le divorce de Cady

Part 4

Chapter 43,804 wordsPublic domain

Quelques secondes plus tard, il se retournait précipitamment au cri étouffé d’Eugénie figée à l’entrée de la chambre par la vue de Cady debout, entièrement nue, paisible, qui fredonnait une chansonnette langoureuse, en fouillant sans hâte dans son armoire.

--Ah! par exemple! proféra la bonne, suffoquée.

--Cady! gronda Renaudin, navré.

Cady se tourna, pleine de candeur.

--Eh bien, quoi?... Il faut bien que je trouve une chemise... puisque cette... personne... n’en est pas capable.

Cramoisie, Eugénie balbutia du ton le plus offensé:

--Madame... il n’y a pas d’eau chaude à la cuisine à cette heure-ci... et Véronique dit qu’il lui faut une bonne demi-heure pour en faire chauffer deux brocs...

Les bras levés, renouant sa coiffure, les reins cambrés, les seins saillants, Cady la regardait avec impertinence.

--Qui ça, Véronique?... Ah! l’autre oiseau!... Ah! ben, s’il est du même plumage que vous!...

Renaudin anéanti courba la tête, et voulut fuir; mais la femme de chambre, qui s’en allait aussi, lui jeta au passage, furieuse:

--Monsieur, je ne reste pas ici cinq minutes de plus!... J’ai l’habitude des dames convenables!... On ne m’a jamais manqué... et ce n’est pas à mon âge qu’on commencera!... Ah! bien! je n’avais encore pas vu de numéro pareil!...

Le juge fit un geste impérieux.

--En voilà assez, sortez!... et partez tout de suite, personne ne vous en empêche!...

La porte claqua sur eux deux. Cady eut un faible sourire.

--Allez, mangez-vous... mais, avec tout cela, je pourrai me taper, moi, pour de l’eau chaude!...

Et, toute grelottante, elle fit sa toilette à l’eau froide, ce qu’elle abhorrait autant qu’elle aimait la douche ou le bain de mer glacés.

Elle passait un pantalon quand son ancienne femme de chambre parut:

--Tiens, c’est vous?...

Joséphine sourit malicieusement.

--Mais oui, madame... Je me trouvais justement chez la concierge quand l’autre est passée, faisant les grands bras... Alors, je suis montée, et monsieur m’a rengagée... J’ai envoyé après Marie, et dès demain matin, madame aura sa maison comme d’habitude.

Cady soupira avec soulagement.

--Tant mieux... Joséphine, je vois que je vous adore, en comparaison de l’horreur que m’inspirait l’autre!...

Joséphine confia:

--Et la cuisinière!... Elle avait une manière de goitre!... Madame ne l’a pas vue?

--Non, heureusement!

--Faut tout de même que monsieur ait un drôle de goût pour avoir choisi de pareilles têtes à massacre!...

Puis, elle ajouta audacieusement:

--Et tout cela parce que monsieur croyait que madame me faisait des confidences... Monsieur avait bien tort... Madame n’a jamais eu confiance en moi... je l’ai regretté bien souvent.

Cady feignait de ne la point entendre, se rejetant sur son lit, les yeux clos.

--Écoutez, Joséphine. Je vais faire encore un petit somme... Il va falloir vous débrouiller pour nous faire du thé ou du chocolat. Moi, ça me suffira pour dîner, et il faudra bien que monsieur s’en contente... Autrement il ira manger dehors.

Joséphine agita la tête d’un air vainqueur.

--Ça lui apprendra à mettre la maison sens dessus dessous.

Après un repas succinct que Renaudin consomma sans la moindre observation, comme Cady regagnait sa chambre, il l’arrêta, l’entraînant doucement dans son cabinet de travail.

--J’ai à te parler, fit-il, la voix changée, tremblante.

Elle le suivit docilement, et s’assit sur un petit canapé bas, essayant vainement de s’installer confortablement à l’aide de coussins invraisemblablement durs.

Renaudin dit très vite, donnant visiblement cours à des idées qui le tourmentaient depuis longtemps.

--Cady, pourquoi m’as-tu menti?... Pourquoi m’as-tu caché une part de ta vie?... des rêves, des sentiments, des chagrins assez puissants pour t’avoir amenée à ce geste affreux...

La voix lui manqua. Il ne pouvait dominer l’afflux de désespoir, d’épouvante que lui apportait le souvenir de cette preuve qu’il ne comprenait rien à cette enfant chérie, qu’il ignorait tout d’elle, qu’il se trouvait devant elle en des ténèbres impossibles à dissiper!...

Cady avait voulu se tuer!... Cady, qu’il supposait un esprit gamin, frivole, léger, incapable d’impressions graves et profondes... Cady dissimulait une âme sensible, tragique, passionnée... Cady avait rêvé, espéré, et sans doute désespéré... Cady, la sceptique, l’ironique, la sensuelle à fleur d’épiderme avait tressailli, aimé!... car il n’y avait que la démence de l’amour qui pût la conduire à la volonté de mourir...

Il supplia:

--Dis-moi, parle-moi... avoue!... Qui aimais-tu? Quel roman s’est développé dans ton cœur? Quel drame s’est joué là, près de moi, contre moi, sans que je l’aie deviné ni pressenti?... Mais parle donc, avoue donc!...

Elle releva sur lui ses grands yeux volontairement, implacablement vides, et sortit de son mutisme avec un air d’ennui:

--Tu imagines un tas de folies... Je n’ai rien à te dire, rien à t’avouer... puisqu’il n’y a rien...

Il eut un sursaut d’indignation.

--Il n’y a rien et tu veux mourir!... La vie te paraît insupportable à ton âge, et il n’y aurait rien!...

Elle répliqua avec le même calme:

--Il n’y a rien de ce que tu inventes... mais, il y a autre chose, évidemment.

--Quoi? cria-t-il avec violence.

Elle fronça les sourcils.

--Ah! ne crie pas... Expliquons-nous, bavardons si tu veux bavarder... Quoique ça soit bien inutile, va!... Je te parie bien que nous pourrons discuter pendant deux heures sans que tu en saches plus long qu’actuellement... mais parlons tranquillement, parce que les scènes, le bruit, c’est odieux.

Il se modéra, les yeux attachés sur elle, la scrutant désespérément.

--Pourquoi dis-tu que nous ne finirons point par nous comprendre?... Tu veux donc mentir.

Cady fit un geste de détachement.

--Ah! Dieu, non!... Mais, il y a des choses que tu ne saisiras jamais.

--Quelles choses?

Elle se renversa et ébaucha un léger bâillement.

--C’est bien embêtant, tout cela... et combien fatigant de se creuser la cervelle pour en extraire ce qui s’y trouve!...

Le juge s’assit brusquement devant son bureau, tournant son fauteuil de côté, sa main martelant le meuble.

--C’est pourtant ce que tu feras! déclara-t-il impérativement. Je suis décidé à voir clair en toi!... Nous ne pouvons plus vivre l’un près de l’autre en étrangers, en inconnus!... comme je m’aperçois que nous avons fait jusqu’ici!...

L’esprit gouailleur de Cady saisit immédiatement le geste machinalement professionnel qu’il avait eu.

--Ah! si nous sommes à l’instruction!...

Il rougit, mais répliqua quand même vivement:

--Pourquoi pas?... j’ai doublement droit à tes aveux!... comme mari et comme juge!... Ton acte est doublement répréhensible, au point de vue de la société comme au point de vue conjugal!... Nul être n’a le droit de se soustraire à ses devoirs par la mort volontaire!...

Elle se leva nerveusement.

--Oh! alors, si on invoque la Société, les Lois, si je suis une Criminelle!... Fais appeler les gendarmes.

Il comprit qu’il avait commis une lourde bévue en engageant sur ce ton un entretien qu’il eût souhaité tout d’émotion, de tendresse et d’abandon.

--Cady!... reste... oublie ce que je t’ai dit... Ne vois en moi que ce qui est... ton ami... qui le restera toujours...

Elle se rassit, entourant son genou de ses mains croisées, souriant avec une froideur dédaigneuse.

--Un ami?... Qui, au premier prétexte se dresse devant vous, de toute sa hauteur grotesque et méchante d’époux et de juge!...

Il quitta son siège et se mit à arpenter la pièce avec agitation.

--Cady, écoute-moi avec ton cœur, avec ta sensibilité... Tu es bonne, au fond, aie pitié de moi, je souffre cruellement!...

Elle haussa les épaules.

--Tant pis... Tu crées du drame autour de nous. Vis tranquillement et ne te tourmente pas de choses inexistantes.

Il protesta avec vivacité.

--Comment le pourrais-je aujourd’hui? Ah! certes, j’ai été trop longtemps aveugle et sourd... Mais, maintenant que le fait est là, patent, énorme, criant... Tu es malheureuse, tu veux mourir, tu as donc une existence morale cachée de moi!... Comment puis-je demeurer paisible, fermer mes yeux et mes oreilles?... Non, non, Cady, il n’y a plus de faux-fuyants, plus de mensonges, plus de dissimulation possible entre nous!... En ce moment, il faut faire une bonne fois la clarté, quand même il en devrait sortir pour moi l’effondrement, le malheur définitif... Quand même il nous faudrait envisager la séparation, la rupture de notre vie à deux... Je ne peux plus dormir auprès d’une énigme, lorsque je suis persuadé que cette énigme a un mot qu’elle me tient obstinément caché... Parle, dis-moi tout franchement... Je te l’ai déjà déclaré une fois... s’il m’était démontré que tu es malheureuse près de moi... que ton bonheur serait attaché à ce que je m’efface, que je m’éloigne, afin de laisser la place à un autre... digne de toi... plus apte que moi à être aimé... oui, je te l’affirme de nouveau, j’aurais le courage de disparaître...

Elle le regardait profondément, un sourire désabusé aux lèvres.

--Tu dis cela... Je me demande à quel point tu es sincère vis-à-vis de toi-même... Oh! ne proteste pas, va!... Si tu crois que je ne lis pas au travers de tes réticences, de tes conditions!... Oui, oui, tu laisserais la place à quelqu’un de «plus digne», de «plus apte que toi à faire mon bonheur»... mais on te nommerait n’importe qui que ça serait toujours celui contre lequel tu te lèverais, furieux, pour défendre ton bien!...

Livide, frappé, il balbutia:

--Cady!... Avec ces mots, tu avoues qu’il y a quelqu’un... qu’il y a réellement quelqu’un que tu aimes... pour qui tu voudrais te libérer de moi!...

Elle se leva et soupira longuement, semblant porter sur ses épaules un manteau écrasant.

--Eh! non, il n’y a personne... Personne, entends-tu...

Et, avec un petit rire aigu, énervant, elle ajouta, railleuse:

--Comment, peux-tu supposer qu’il y ait de par le monde quelqu’un qu’on puisse te préférer?... qui soit digne d’être accepté par toi pour te remplacer?...

Pas un instant elle n’avait eu la pensée d’avouer, le leurre d’espérer que Renaudin tiendrait sa parole et s’écarterait de sa vie si elle lui criait la lourde peine qui emplissait son cœur, l’amour sauvage, intime, profond, indéracinable qui la liait au misérable petit compagnon de son enfance dévoyée... Elle avait au fond d’elle une amère hilarité. «Ah! la tête de Victor, si elle avait nommé Georges!... Quelle rage! Quel déchaînement!»

Pendant ce temps, le pauvre juge pleurait.

Les coudes sur son bureau, le front enfoui dans ses mains, il sanglotait, vaincu, se laissant aller...

Elle s’approcha de lui. Elle le plaignait et n’éprouvait aucune animosité à son égard; mais la souffrance la plus poignante de cet homme ne pouvait rien faire vibrer en elle, sinon cette pitié cérébrale et fugitive que l’on éprouve pour des malheurs étrangers.

--Tu as bien tort de te chagriner autant... Ni moi ni mon affection n’en valent la peine, dit-elle, convaincue. Je sais bien que ce que tu aimes en moi c’est surtout l’image que tu te fais de moi, le rêve que je représente... Mais, du moment que cela te rend malheureux, tu ferais mieux de le chasser...

Il releva la tête; et, sans la regarder, il prononça tout bas, presque honteux:

--Cady, réellement, crois-tu que lorsqu’on t’aime, on puisse ainsi à volonté se soustraire à ton emprise?... Je ne sais pas si je te vois faussement... C’est possible... En effet, plus je vais, plus je suis convaincu que je n’ai jamais rien compris à ton être véritable... Mais quelle que tu sois, je t’aime... je t’adore!... Tu es la seule femme qui existe pour moi au monde!...

Et, se levant, ses larmes soudain séchées, il poursuivit avec une animation croissante, presque avec violence:

--Tu avais raison, tout à l’heure, de dire que je mentais, que je me trompais moi-même, quand je prétendais pouvoir te céder à un autre!... Moi, t’abandonner!... moi, te voir prendre à moi!... Non, cela me serait impossible!... Le vieux levain de bête fauve que nous avons tous au fond de nous se soulèverait, me porterait malgré moi aux actes extrêmes... Ah! que m’importe qui essaye de te voler à moi, et ainsi que la dernière des brutes, je l’étranglerai de mes deux mains!...

Elle le considérait, souriant froidement.

--Je n’en ai jamais douté.

Il s’agenouilla brusquement devant elle, et l’entoura de ses bras avec une passion angoissée, les yeux dans ses yeux à elle, qu’elle savait si indéchiffrables qu’elle n’essayait point de les lui dérober.

--Regarde-moi, Cady!... Donne-moi tes yeux... tes beaux yeux qui me troublent, qui chavirent tout en moi... qui font de moi un pauvre homme ridicule, vraiment bon à bafouer... Donne-moi tes yeux, que j’essaye encore une fois de ne pas m’y perdre, de ne pas y boire le vertige, mais d’y lire ta pensée... d’y deviner quelque chose du mystère insondable que tu es... Cady!... Toi que j’appelle ma Cady, et qui es si peu mienne... Laisse-toi toucher par mon désespoir... Dis-moi qui tu es, ce que tu veux... Dis-moi si tu me hais... si tu as pitié, ou si parfois tu m’as aimé... Dis-moi n’importe quoi, mais que je sente que tes paroles ne sortent pas seulement de tes lèvres, qu’elles sont véritablement l’écho de ton âme...

Elle posa ses deux petites mains froides sur le visage de l’homme, comme on prend la tête d’un brave chien.

--Mon pauvre Victor, es-tu bien sûr que j’en aie une âme? fit-elle doucement, de sa voix décevante. Où veux-tu que je l’aie pêchée?... Oui, peut-être en avais-je une en naissant, comme tout le monde... Mais, je te réponds qu’on s’est si bien évertué à l’user, à la diminuer, à la supprimer que, tout enfant encore, il ne me restait plus que quelques instincts... Oui, oui, évidemment, j’ai certains instincts, et assez vifs, comme les petites bêtes... Seulement, ce qui les éveille, ce ne sont ni les beaux ni les nobles sentiments... Je t’aime?... Certainement, je t’aime autant que je puis aimer, je te l’ai déjà dit cent fois, à quoi bon te le faire encore répéter?... Mais, évidemment, ce mot aimer ne représente pas du tout en moi ce qu’il évoque en toi... Tu es bien meilleur que moi, ça ne fait pas de doute; tu es surtout susceptible d’un tas d’émotions qui passent sur moi comme l’eau sur le plumage d’un canard... Tu auras beau me supplier pathétiquement, tu ne tireras rien de moi... parce qu’il n’y a rien en moi... Mon mystère, va... c’est du néant... Cady, c’est un joli petit grelot nickelé--ou même, ma foi, tout en nickel!--c’est assez précieux, mais dame! dedans, c’est pas plein!...

Il avait saisi la main et la dévorait de baisers goulus.

--Ah! Si j’étais sûr que ton cœur est vraiment vide, je ne souhaiterais rien de plus!

Elle détourna ses yeux, pour qu’il n’y vît pas la lueur de détresse qui s’y était fugitivement allumée, et elle poursuivit avec une légèreté affectée:

--Veux-tu que je t’en fasse le serment solennel?... Si ça peut te faire plaisir je ne demande pas mieux.

Il reprit ardemment, désespérément:

--Si tu disais vrai, Cady, pourquoi aurais-tu voulu mourir?... Est-ce que les cerveaux vides, est-ce que les poupées se tuent?

Elle haussa les épaules.

--Ah! mon Dieu, la vie vaut-elle si cher que ça, pour qu’on y attache tant d’importance!... L’autre jour... mettons que j’étais un peu plus loufoque que de coutume... ça t’expliquera «mon geste», puisqu’il paraît que ça se nomme ainsi.

Il la regardait avidement.

--Cady, quand tu as voulu mourir, tu n’as pas pensé à moi, à ma souffrance?

Elle baissa les yeux, et avoua, sincère:

--Non, pas du tout... J’étais loin, loin... de tout, de tous...

Il se releva, une sensation de déception cruelle l’étreignant.

--Ah! je ne suis vraiment rien... rien pour toi!

Elle plaisanta, en apparence insoucieusement.

--Console-toi, puisque c’est pareil pour tout le monde.

* * * * *

Cependant, une heure plus tard, ne pouvant s’endormir, Renaudin poussait doucement la porte de la chambre de Cady. Il s’arrêta au seuil, douloureusement frappé.

La jeune femme n’était pas couchée. Assise sur une chaise basse, les bras abandonnés, les mains pendantes, elle regardait le vide, de ses yeux grands ouverts, fixes. Et, lentement--on eût dit en dehors d’elle-même et de sa volonté--de grosses larmes se formaient au bord de ses cils, se gonflaient et coulaient sur son visage...

Il fit quelques pas. Elle tourna la tête, semblant revenir avec difficulté d’un monde inconnu.

Il l’interrogea, la voix brisée.

--Pourquoi pleures-tu, Cady?

Elle répondit, douce et têtue:

--Pour rien.

Alors, vaincu, courbant le front, il se retira silencieusement.

III

Avec les premiers jours de juillet, des chaleurs brusques et très fortes s’étaient abattues sur Paris, devenu subitement estival et torride après les journées grises et glaciales de juin.

La vie de Cady avait repris son cours morne et banal d’autrefois, avant la venue de Georges dans son existence.

Au déjeuner chez Renaudin, ce matin-là, Jacques Laumière annonça son départ pour la Brolière, le château nouvellement acquis par Mme Darquet, en Seine-Inférieure. Et, faisant remarquer la pâleur et la mine dolente de Cady, il ajouta:

--Tu devrais m’accompagner chez ta mère. Ce n’est vraiment plus tenable, ici.

Elle ne répondit que par un geste vague. Mais, son mari qui, lui aussi, l’examinait soucieusement, prit soudain une décision.

--Laumière a raison. Dans quelques jours, tu partiras.

Le peintre objecta:

--Alors, il lui faudra voyager seule... Pourquoi ne viendrait-elle pas aujourd’hui avec moi?...

Victor interrogea Cady.

--Laumière part à trois heures... D’ici là, tu aurais le temps de te préparer?

Elle fit la moue.

--Dame! c’est court.

Jacques suggéra:

--Nous pourrions prendre seulement le train de six heures, nous coucherions à Rouen, et demain matin, je ferais visiter la ville à Cady, qui ne la connaît pas. Nous arriverions à la Brolière pour déjeuner.

--Cela te va, Cady? demanda Renaudin, séduit par ce projet.

Elle inclina la tête:

--Oui, si cela vous convient à tous deux.

--Alors, je vais téléphoner à ta mère.

Laumière recommanda:

--N’oubliez pas de l’avertir que j’arriverai seulement demain avec Cady, afin que l’on ne compte pas sur moi ce soir.

Le mari sorti, Cady releva lentement les yeux sur Jacques. Il roulait une cigarette, les doigts nerveux.

--J’emmène Joséphine avec moi? fit-elle, moqueuse, avec un mystérieux sous-entendu que Jacques ne pouvait manquer de saisir.

Il répondit sur le même ton léger et gouailleur:

--Non... elle te suit demain avec tes malles. Nous ferons le voyage tous deux, seuls...

Tous deux se sourirent, Laumière leva l’un après l’autre trois doigts.

--Quoi? dit Cady qui le comprenait fort bien.

Il précisa:

--Trois mois que tu n’es venue chez moi.

Elle hocha la tête et s’abîma dans une songerie qu’il eut l’adresse de respecter.

Le voyage jusqu’à Rouen fut un enchantement pour Cady.

Laumière n’était certes pas homme à se mettre en frais sciemment pour qui que ce fût, mais lorsqu’une cause quelconque excitait son esprit, d’ordinaire nonchalant, nul n’était plus charmant causeur, plus fin, plus amusant, plus inopinément original. Et, ce jour-là, son contentement d’avoir--croyait-il--reconquis Cady, lui communiquait une verve incomparable.

Pourtant, à mesure que le temps s’avançait, quelque chose le préoccupait; il devenait silencieux. Cady s’en étonna.

--Qu’as-tu?

Il la considérait profondément.

--Comme tu es changée, Cady!

--Moi?... En quoi?

--En tout... Il y a peu de temps encore, on ne voyait en toi qu’une gosse... maintenant, on a l’impression que tu es une femme... Tu es même devenue spirituelle.

--J’étais donc bête? fit-elle avec un petit sourire.

Il suivait une idée sans l’écouter, continuant:

--Je comprends à présent que ta tentative de suicide était au moins autant le résultat d’une pensée et d’une souffrance que l’acte spontané et idiot d’une gamine habituée à ce que rien ne la contrarie... Cady, tu l’aimais donc bien?...

Elle répondit simplement, les regards au lointain du paysage, dont l’horizon semblait suivre fidèlement le train, tandis que les premiers plans filaient, aussi vite disparus qu’apparus.

--Je ne sais pas si je l’aime, mais il est en moi, répondit-elle avec lenteur.

Laumière fit un geste chagrin.

--Ah! j’avais eu le sentiment qu’il te serait fatal dès le premier jour où tu m’as parlé de lui!

Un silence tomba; puis Cady demanda subitement:

--Est-ce que tu crois que Victor serait homme à divorcer si je l’en priais?

Jacques la regarda avec une surprise alarmée.

--Non, mais tu n’es pas toquée au point de songer à épouser un... Félini?

--Non, répondit-elle, sans s’émouvoir. Mais, divorcée, je serais libre.

Il gronda:

--Quelle folie!... Ne crois donc pas cela! Telle que tu étais, il y a peu de temps, je t’aurais dit simplement: «Tu es incapable de supporter une existence précaire, bohème, qui ne serait pas ouatée comme celle dont tu as l’habitude». Et, aujourd’hui, j’ajoute que, telle que tu viens de m’apparaître, tu souffrirais profondément d’être déclassée, disqualifiée, de tomber dans le monde de basse galanterie, de vice vulgaire et crapuleux tel que celui où te conduirait ton amant... Les bas-fonds, vois-tu, sont parfois amusants à frôler, mais il est intolérable d’y séjourner.

--C’est possible, reconnut-elle, songeuse.

Il insista:

--C’est certain! Ne fais jamais une gaffe pareille. Renaudin est pour toi le mari rêvé. Garde-le précieusement.

--Oui, tant qu’il ne sait pas, mais il ne serait plus supportable s’il apprenait quoi que ce soit...

--Il est de ces êtres heureusement doués qui n’aperçoivent jamais rien, même de ce qui s’impose, constata Laumière légèrement.

Cady insinua:

--Si je divorçais, Jacques, tu pourrais devenir mon mari, et toi, tu me permettrais Georges.

Laumière secoua la tête.

--Non, fit-il avec décision.

--Pourquoi non?... Ce ne serait pas par jalousie? Tu n’es pas jaloux?

Il la regarda fixement.

--Jaloux comme on entend ce mot généralement, non... J’ai trop l’amour de mes propres fantaisies pour ne pas admettre la réciprocité en toi... D’ailleurs, cela ne veut pas dire que ce que j’accepte, ce soit avec plaisir... Car l’on est toujours un peu en contradiction non seulement avec ses principes, mais encore avec soi-même...

Elle l’interrompit:

--Enfin, tu l’acceptes, c’est l’essentiel... si tu étais mon mari, ce serait la même chose.

--Pas du tout.

--Oh! que c’est bête! ragea-t-elle.

--Mais non. Je prends mes aises avec l’opinion publique, cependant on ne peut pas absolument s’asseoir dessus si l’on veut vivre dans le monde. Un amant tolérant comme moi, on l’appelle un vicieux, et cette épithète n’a jamais déshonoré personne... Au contraire, un mari complaisant est traité de sale individu... C’est idiot, mais c’est comme cela... C’est donc une des raisons pour lesquelles je me garderais bien de t’épouser. Uni légalement avec toi, je ne pourrais plus rien te permettre, je t’en préviens loyalement... et, averti comme je suis, tu penses si tu serais bouclée!

--Eh bien, ça serait gai! constata Cady, pensive et morose.

--Évidemment!... En échangeant Renaudin contre moi, tu y perdrais considérablement,--étant donné que j’y consentisse, ce qui n’est pas prouvé.

Elle l’interrompit, bourrue:

--C’est bon, tu l’as assez dit!... Mon Dieu, je ne t’épouserai pas de force, sois tranquille!

Il hocha la tête et dit sérieusement:

--Ce qui est fâcheux, c’est qu’en dehors de la conjugalité que tu souhaites, tu n’as plus envie de moi.

Elle pouffa tout à coup.

--Tiens, à quoi vois-tu cela?...

Il fit un geste vague, exagérant la mélancolie réelle de son accent:

--A une infinité de choses, hélas!

* * * * *

Aussitôt après le dîner dans la luxueuse salle à manger de l’hôtel de Grande-Bretagne, ils montèrent dans leurs chambres, dont la porte de communication était ouverte.

Cady s’accouda au balcon dominant le port et le fleuve, respirant la tiédeur de l’air, admirant le spectacle que lui offrait la nuit.

--Comme c’est beau!