Part 2
Il lui montra un visage ravagé, tragique.
--Ah! maintenant, vous ne pourrez plus m’arracher de la pensée vos affreuses confessions! Elles sont vraies! On n’invente pas de ces choses-là!
Cady eut un franc rire de gamine.
--Bon, bon, restez persuadé que c’est réel!... Après tout, je m’en fiche!...
Il appuyait ses deux paumes sur son front.
--J’ai mal! murmura-t-il. J’ai eu trop de chagrin... Vous me tuez...
Il semblait anéanti, presque évanoui, mais Cady ne se troubla pas, sceptique, attribuant à ce malaise une cause plutôt physique que morale.
Du reste, elle se garda de lui laisser entendre cette appréciation, et feignit de s’apitoyer.
--J’ai eu tort, répéta-t-elle plusieurs fois, contrite, ses cils baissés voilant l’expression railleuse de son regard.
Un silence régna. Deber se remettait peu à peu. Sa lassitude, son découragement étaient extrêmes. Pourtant, sa vanité se trouvait chatouillée par l’humble attitude de la jeune femme. Obscurément, il se sentait redevenir le vainqueur. Se jetant avidement sur cet appât qu’elle agitait sournoisement devant lui, il reprit de l’assurance; il essaya d’affecter la brutalité d’accent qu’il avait eue naturellement au début de leur entretien.
--Je vous ai isolée, j’ai éloigné de vous cet élément infâme que vous n’auriez jamais dû laisser se glisser dans votre existence, mais ce n’est pas assez, déclara-t-il. Je vous veux désormais obéissante!...
Intérieurement, Cady se tordit, ses lèvres murmurèrent un «tu parles!» qui mourut prudemment à leur bord humide et vermeil.
Elle esquissa un geste vague qui pouvait être approbatif. Deber l’interpréta en ce sens.
--Me promettez-vous de m’écouter, et de m’obéir? cria-t-il tout frémissant.
Elle releva sur lui des yeux purs et étonnés. Et, d’une voix d’«ange» prononça, tout à fait répertoire classique:
--Mais, mon ami, je pense que vous oubliez que je suis mariée?... Voulez-vous vous substituer à Victor?... Y songez-vous réellement, et supposez-vous qu’il le permettrait?
Il répliqua avec feu, livrant, lui, toute son âme, tout son être en ce dialogue, où elle jouait un rôle, mi-amusée, mi-distraite, prête à rompre cette comédie par un rire insouciant, un mot coupant.
--Oui, je veux me mettre à sa place... puisqu’il n’a su ni la prendre complètement ni garder le peu d’autorité qu’il avait sur vous!... Ah! si je vous avais eue pour femme, je vous eusse déjà transformée, je vous le jure!... Mais le malheureux n’a rien compris à votre être si simple, sous ses dehors compliqués... à votre âme, à qui il ne faut auprès d’elle qu’une volonté vigilante, qu’une main vigoureuse pour la discipliner!...
Cady lui jeta un impayable coup d’œil en coulisse.
--Et cette volonté, cette main... sans doute, vous les avez?
--Je les ai!... et je vous les ferai sentir!
Elle sauta sur le tapis, d’un geste souple et rapide, fredonnant imperceptiblement.
--C’est entendu... En attendant, sortez...
Et, comme il protestait du geste, elle reprit, plus vivement:
--Ah! je vous ai suffisamment écouté!... A mon tour... Il faut que je rentre, et je ne veux pas sortir d’ici en votre compagnie... Partez.
Il hésita, et se soumit de mauvaise grâce.
--Vous avez raison... Quand vous reverrai-je?
Elle fit un grand geste involontaire, qu’elle réprima aussitôt.
--Ah! Eh bien, je vous le dirai... Je vous écrirai.
Elle avait ouvert la porte du palier. Un souffle froid venait de l’escalier sombre, que l’on n’éclairait qu’à la dernière extrémité. Le bruit de la rue proche, des pas à l’étage supérieur s’entendaient, rompant leur intimité. Maurice Deber jeta un regard hostile autour de lui.
--Je ne voudrais pas vous laisser ici, avoua-t-il, jalousement.
Elle le poussa, nerveuse.
--Oh! Dieu! allez-vous-en donc!
Il retint le battant qu’elle allait lui jeter au visage.
--Promettez-moi de n’y jamais revenir?
Elle cria, violente:
--Eh! je vous promets tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me laissiez tranquille!
Et, cette fois, elle réussit à fermer la porte.
Elle revint précipitamment dans la chambre.
«Oh! oh! oh!» gronda-t-elle en petite lionne furieuse.
Puis, d’une course agile, elle gagna la fenêtre donnant sur le passage, guettant pour voir Deber s’éloigner. Elle attendit assez longtemps. Sans doute, il ne pouvait se décider à partir. Enfin, il parut, le dos rond, la tête courbée. Il fit quelques pas vers la gauche, absorbé, puis se ravisa, revint sur ses pas.
«Quoi! Il remonte, le chameau!» s’exclama Cady, tout haut.
Mais non, Deber avait dépassé la porte, il filait, à présent, rapidement vers la rue Croix-des-Petits-Champs. Cady vint se jeter dans une bergère en soupirant.
«Quelle séance!...»
Elle demeurait inerte, incapable d’agir, même de reprendre nettement le fil de ses pensées. Elle chassait d’elle peureusement tout ce que Deber lui avait dit: elle n’en voulait rien retenir. Tout ça l’ennuyait!... oh! l’ennuyait!...
Ses deux mains aux doigts écartés appliquées sur ses joues et ses yeux, elle pleurait doucement, sans secousses, comme une petite fille, sans savoir au juste la cause de ses larmes, sans goût pour en chercher le motif.
Plusieurs heures s’écoulèrent sans qu’elle s’en doutât, sans qu’elle se souvînt de tout ce qui la réclamait impérieusement au dehors.
Un heurt à la porte la fit tressaillir et se dresser. Hein? quoi? Deber encore? Ah! non, alors!...
La silhouette discrète de Mme Mortier, la concierge, se glissait dans l’appartement sombre, tendant une lettre.
--Pardon si je dérange madame, mais le facteur vient de l’apporter et il y a dessus «urgent».
Cady prit l’enveloppe, dit merci machinalement, et se rassit.
--Est-ce que je dois allumer, madame?
La jeune femme fit «oui» de la tête et ferma les yeux, éblouie désagréablement par la clarté soudaine. La concierge ferma les persiennes, tira les rideaux, rajusta d’une main prompte le lit froissé et se retira sans un mot, se devinant importune.
Cady restait immobile, la lettre à la main, sans la regarder, envahie d’un froid mortel.
«C’est de Georges», pensait-elle.
Et subitement, tout ce que Maurice Deber lui avait crié naguère jaillissait de son esprit anesthésié tout à l’heure; la vérité cruelle, écrasante, lui apparaissait... Georges était parti... L’homme avait certifié qu’il l’avait chassé, qu’il ne reviendrait plus!...
Elle demeura pendant quelques instants atterrée. Puis, une révolte lui vint. Elle déchira l’enveloppe.
«Allons donc!... Il m’explique son absence... il m’avertit du jour où il vient!» dit-elle haut, d’une voix tremblante, brisée, dont elle-même sentait le mensonge.
Elle lut avidement:
«Ma petite,
»C’est fini, je m’éloigne de toi pour toujours, forcé par les circonstances, plus puissantes que moi. Le beau rêve est brisé. C’est trop tôt, mais ça devait arriver.
»Méfie-toi du type qui nous sépare, c’est un salaud, et pis que cela, un homme qui n’a que de l’égoïsme et des sens, pas de cœur à l’égard de toi.
»A mon avis, tu devrais tout dire de préférence à ton mari. Lui, il t’aime, et c’est un brave homme, et dans ta souffrance, peut-être que tu trouverais auprès de lui de la consolation. Car, je sais bien que tu vas souffrir. A ce que je souffre moi-même, je sens bien de ce qui sera, de ce qui est probablement déjà en toi, dès les premières lignes de cet adieu que je t’envoie. Et cela m’affole plus que tu ne peux penser, plus que je ne saurais t’exprimer, de savoir que tu as mal, ma Cady, à cause de moi, et sans que je puisse rien... Ah! si je serais l’individu qu’il suppose, celui qui brise notre amour et que je voudrais cent fois sous terre!... je lui aurais mis de suite un couteau dans le ventre!... Mais, hélas! tu me connais, je n’ai pas le pouvoir de l’action, et c’est la fatalité qui, depuis mon enfance, m’écrase et m’écrasera toujours, et qui me fait fuir comme un lâche, au lieu de me défendre, de défendre celle que j’aime, et d’avoir le dessus, n’importe comment.
»Ma Cady, je suis parti droit devant moi, et je ne sais pas ni ce que je ferai ni ce que je deviendrai. J’ai pensé à mourir, mais je n’ai pas pu, parce que nous sommes trop jeunes pour qu’un jour ne revienne pas où nous nous retrouverons. Déjà, nous avons été séparés, et, tu vois, il y a eu du soleil pour nous. Garde ton diamant comme je garde le mien, et ne me chasse jamais de ta pensée.
»Te dire mes projets, je ne peux pas, je ne sais rien et rien ne me sourit, je suis comme un mort. Et pourtant, ne te désespère pas pour moi, parce que tant que je penserai que tu m’aimes, je vivrai avec encore du bonheur au fond de moi.
»Ma Cady, après tout, peut-être que j’aurais mieux fait de revenir, et puis que tous deux nous mourions ensemble. Peut-être que nous avons eu assez de bonheur et que ça sera fini pour nous. Alors, à quoi bon rester?
»Mais, c’est trop tard à présent, je m’en vais. Ma petite, où que je tombe, tu garderas souvenir et amour de moi, n’est-ce pas?...
»C’est avec ferveur et confiance en toi que je me dis ton homme pour la vie et la mort, et que je te crois ma femme de même.
»Je pleure, vois-tu, et je me voudrais tant dans tes bras si chers et si doux...
»Adieu, je te parlerais ainsi à l’indéfini que ça ne changerait rien.
»Je n’ose pas te dire que je prends tes lèvres, car cela fait trop de mal de penser que ça n’est que des mots, et que désormais ça ne sera jamais plus.
»Ton GEORGES.»
Cady releva la tête et jeta autour d’elle un regard égaré, qui n’apercevait rien.
Comme la neige tombe, silencieuse, impitoyable, et s’amoncelle, couvre et enlize le passant solitaire dans le sentier perdu de la montagne, elle sentait le malheur et le désespoir accourus de lointains inconnus s’emparer d’elle, l’enserrer de leur étreinte sournoise et implacable.
Gâtée par l’indulgence, la complaisance soumise des êtres et des choses à son égard, la brutalité de l’inéluctable qui lui était soudain révélé l’accablait de stupeur. Elle ne pouvait comprendre pourquoi l’existence, ses lois, la volonté d’autres êtres se levaient en face d’elle avec menace, au lieu de s’incliner, ainsi que jusqu’alors, devant ses fantaisies, ses caprices et son amour.
Et le sacrifice qu’on lui demandait était précisément celui auquel elle ne pouvait se résoudre. Rien ne comptait pour elle, hors Georges, et ce bien unique on le lui arrachait!... Oh! sans doute, Deber n’avait aucun pouvoir sur elle, mais derrière lui se dressait tout ce qu’elle avait méconnu, bafoué, ce dont elle avait ri insoucieusement jusqu’à présent, le mariage, le monde, la famille...
Et brusquement, elle qui se croyait souveraine, libre de tout faire, puisqu’elle ne respectait rien, elle se sentit devenir faible, impuissante, saisie dans l’étau de forces formidables.
Fuir avec Georges?... On les reprendrait, on les séparerait... Le rappeler, braver l’opinion?... Non, non, «ils» avaient le pouvoir, on le ferait disparaître, lui; on la riverait à sa place, elle!...
Elle se leva, avec une exclamation sourde, et répéta tout haut la phrase de la lettre de Georges, avec, inconsciemment, l’accent qu’il aurait eu en la prononçant:
«Peut-être que nous avons eu assez de bonheur, et que ça sera fini pour nous. Alors, à quoi bon rester?»
C’était cela la solution, il avait raison... Tout s’écroulait autour d’eux... Eh bien, on ne s’attarde pas parmi les décombres... On se défile, pardi!...
Et fiévreuse, mais les mains sûres, l’esprit absorbé, bien que les idées nettes, elle saisissait son chapeau, l’épinglait sur sa tête très solidement, avec une arrière-pensée:
«Il ne faut pas qu’il tombe et que je sois décoiffée.»
Et elle repoussa une subite vision d’horreur.
«Baste! comme cela ou autrement, on est toujours laid quand on est mort!»
Elle ne chercha ni ses gants ni son sac. Elle sortit, ferma la porte, et glissa la clef dans son corsage.
«Pas une pièce d’identité. Ils seront longtemps à me retrouver... La surprise n’en sera que meilleure», pensa-t-elle avec une sorte de satisfaction rancunière.
Dehors, elle fila comme une flèche jusqu’au bord de la Seine, et suivit le quai le long du jardin des Tuileries. Elle n’eut pas un regard vers le lieu où elle et Georges s’étaient retrouvés... elle soupira seulement, oppressée; et, la tête basse, descendit rapidement l’escalier conduisant à la berge.
La nuit était venue; tout paraissait désert; les réverbères éclairaient mal. Tandis qu’elle dégringolait les marches, elle eut une vision confuse de rangées de lueurs se reflétant et ondulant sur l’eau noire. Un souffle frais, une odeur fade et grasse l’enveloppèrent.
«Dieu, que cela sent le crapaud!» murmura-t-elle, avec un frisson de dégoût, imaginant déjà sur son épiderme le froid gluant de cette eau trouble charriant mille impuretés.
Néanmoins, elle courut droit devant elle, trébuchant sur les gros pavés inégaux.
* * * * *
Une main lourde l’agrippa à l’épaule, la fit tourner sur elle-même; une voix bonne et vulgaire éclata désagréablement à ses oreilles:
--Et alors, on va se foutre à l’eau?...
Elle resta stupide devant un grand agent solidement charpenté, qui lui riait au nez, de tout près, lui soufflant, entre de belles dents blanches, une haleine chargée d’odeur de tabac et de vinasse.
D’où surgissait-il, et comment ne l’avait-elle pas vu?... En vérité, à cette heure, pour elle, tout se succédait incohérent, violent, imprécis, comme dans un cauchemar... Et, toujours ainsi qu’en un mauvais rêve, sa volonté était entravée, annihilée par des interventions saugrenues... Deber, cet homme inconnu...
Il l’attirait en arrière, lui faisant mal sans s’en douter, avec ses doigts très forts qui, de peur qu’elle s’enfuît, s’enfonçaient dans la chair tendre du bras.
--Comment vous appelez-vous?... Pourquoi faisiez-vous cela? questionnait-il avec l’autorité familière de l’homme accoutumé à dresser les procès-verbaux des contraventions de la rue.
Il se penchait, et la dévisageait.
--Mais c’est qu’elle est mignonne comme tout!... Et jeune!... un petit poulet!... Ma petite fille, si c’est par désespoir d’amour que tu voulais prendre un bain, tu as bien tort... il y en a qui remplaceront bien volontiers ton homme!...
Cady secoua si inopinément son étreinte qu’elle lui échappa.
--Bigre! Quelle anguille! cria-t-il, vexé.
Et cette fois, ses deux mains s’emparèrent des poignets de la jeune femme.
--Lâchez-moi, dit-elle, la voix brève.
Il rit bruyamment.
--Tiens, tu parles?... Je te croyais muette.
Elle reprit plus bas, plus doucement.
--Laissez-moi... je vais remonter... je m’en irai...
--Oui!... pour aller jeter une tête un peu plus loin.
Elle secoua la tête tristement.
--Oh! non!... Cela, non, je vous le promets.
C’était vrai. Elle avait peur maintenant, horreur de cette eau, de tout ce qu’elle pressentait de vulgaire, de vilain dans la mort qu’elle souhaitait naguère...
Il comprit qu’elle était sincère. Cela ne l’étonna pas; il n’en était pas à son premier sauvetage, avant ou après le plongeon. Il la laissa libre.
--Minute! fit-il. Faut me suivre au commissariat.
Elle tressaillit, effrayée.
--Chez le commissaire?... Ah! non, pourquoi?... Je n’ai fait aucun mal!...
--Possible, mais c’est comme cela... D’abord, il le faut pour ma prime.
Elle oublia qu’elle était sans argent.
--Si ce n’est que cela, je vous dédommagerai bien volontiers!...
Il l’arrêta, d’un geste offusqué.
--Pas de ça, ma petite!... J’accepte rien des femmes! La prime, c’est autre chose, c’est une affaire de service.
Elle supplia avec angoisse.
--Je vous en prie!... Laissez-moi m’en aller!... Je ne veux pas qu’on sache chez moi!...
Sa voix sombra. L’agent eut pitié.
--Voyons, ma gosse, faut pas vous émotionner... Racontez-moi un peu la chose... Vous êtes peut-être bien chez vos parents?
Elle fit «oui» de la tête, précipitamment.
--Eh bien, quante même, vous pouvez bien venir faire un tour au commissariat... Quoi, on ne vous mangera pas... Après, je vous reconduirai chez vous, et je ne dirai rien... Je resterai à la porte si vous me promettez encore que c’est bien passé, vos idées de loufoque.
Elle avait pris son parti brusquement.
--C’est bien, allons.
Il parut un peu déçu de cette soumission.
--Tiens, ça vous chante, à présent?... Bon... alors, en route!...
Et, sa main familièrement posée sur la hanche de Cady, il la poussa vers l’escalier.
--Vous pourriez toujours bien me dire votre nom et où vous restez?... Je vais avoir l’air Jacques tout à l’heure...
Elle s’obstina doucement.
--Je répondrai au commissaire.
Ils traversèrent la Seine. A la dérobée, sous la lueur des réverbères, l’agent examinait sa «rescapée» et devenait plus respectueux. C’est qu’elle avait l’air d’une dame, ma foi, cette supposée midinette!... Les feux de diamants à la main nue de Cady achevèrent de le méduser.
«Allons donc que ça serait une ambassadrice?»
Dans le cabinet minable, puant le cigare et la sueur d’indigents, ils furent immédiatement reçus. Le commissaire, d’âge moyen, la barbe brune, le front chauve, considérait Cady avec étonnement pendant le récit emphatique de l’agent qui amplifiait, déclarant avoir «cueilli la personne» au moment où elle sautait. Depuis cinq minutes, il la filait, ayant deviné à son air ce qu’elle méditait.
Le commissaire interrogea avec un doute:
--Vous aviez réellement l’intention de vous suicider, mademoiselle?
Elle répondit avec tranquillité et précision.
--Oui, monsieur, mais j’estime que cela ne regardait personne... Et c’est une sale blague de promettre des primes pour que l’on vienne embêter les gens.
Le commissaire sourit.
--Permettez-moi de ne pas partager votre idée... Car, si ce système n’existait pas, je n’aurais sans doute point l’agrément de m’entretenir ce soir avec une demoiselle qui me paraît avoir infiniment d’esprit.
Elle répliqua avec aménité:
--C’est possible, monsieur, mais tout le plaisir n’est que pour vous.
L’agent éclata de rire.
--Ah! monsieur le commissaire, elle en a une tête, vous savez!... Ce qu’elle m’a fait endurer!... Et, pas moyen de lui arracher son nom!
Le commissaire jubilait, enchanté de sa soirée.
--A moi, mademoiselle, livrerez-vous votre état civil?
Elle répondit sans aucune hésitation.
--Parfaitement... Jeanne Lecourge... ça s’écrit comme le cucurbitacé... Orpheline, vingt-deux ans.
--Profession?
--Maîtresse d’un avocat.
Le commissaire eut un haut-le-corps.
--Vous dites?
--Eh bien, après, il n’y a pas de quoi vous épater!... Je vous dis que j’ai pour amant M. Félix Argatte, avocat à la Cour d’appel, 37, rue de Tournon... et je vous prie de faire avancer une voiture, afin qu’on me reconduise chez lui, puisqu’il paraît que c’est une formalité indispensable.
Le magistrat avait repris son sérieux.
--Vous refusez de me dire le motif de votre tentative de suicide?
Elle agita la tête délibérément.
--Je refuse... ça n’a d’intérêt que pour moi.
Le commissaire regarda l’agent, hésita.
--Après tout, ce n’est pas absolument nécessaire... Et vous voulez vous retirer?
--Probable!...
--Attendez une minute... Vous allez signer un papier, puis vous serez libre.
Il griffonna des lignes, et voulut lire. Elle l’arrêta avec impatience.
--Eh! je m’en fiche un peu!... Passez que je signe.
Elle écrivit et parapha soigneusement «Jeanne Lecourge». Ensuite, après un salut au commissaire, elle s’adressa, bourrue, à l’agent.
--Vous... accompagnez-moi.
Dans le fiacre qui les conduisait rue de Tournon, il tenta des excuses.
--Je vous ai peut-être paru familier, mademoiselle...
Elle fit un geste.
--C’est bon, allez, peu importe.
Au bas de l’escalier, elle se sentit tout à coup un tel vertige qu’elle s’appuya au bras de l’homme.
--Écoutez, flic, dit-elle en souriant faiblement, aidez-moi à monter... Je ne suis pas bien.
Il hocha la tête, attendri et empressé.
--C’est la réaction... Oui, dame! vous faites la brave, la tête forte, mais faut tout de même que vous ayez eu rudement du chagrin pour vous risquer à ce jeu-là!...
Et, d’un geste décidé, il saisit la jeune femme à bras-le-corps.
--Tenez, je vas vous monter... Ah! parbleu, vous n’êtes qu’une plume.
Elle s’abandonna, subitement anéantie, mille feux courant devant ses yeux. Elle n’eût su dire comment, quelques minutes plus tard, elle se trouvait dans l’antichambre de l’avocat, étendue sur un canapé canné; tandis que l’agent, debout, saluant militairement, expliquait à Argatte stupéfait, arraché à son cabinet de toilette au moment où il se rasait:
--S’il vous plaît, monsieur, c’est cette demoiselle... Jeanne Lecourge, qu’elle dit se nommer, et qui se recommande de vivre d’avec vous...
Argatte se tourna et poussa un cri.
--Cady!... Quoi, un accident?...
Elle leva le doigt, et dit en souriant:
--Ne criez pas... J’ai la tête un peu faible... Je vous expliquerai... En attendant, affirmez à ce brave agent de la force publique que je suis bien Jeanne Lecourge, que je vis chez vous... que vous êtes mon amant... et donnez-lui cent francs pour le remercier de m’avoir sauvé la vie.
L’agent fit les yeux blancs.
--Ah! j’accepte rien des dames, je vous l’ai déjà dit...
Argatte, rendu muet par l’étrange discours de Cady, alla à sa chambre, ouvrit un meuble, revint avec un billet qu’il fourra dans la main de l’agent, malgré la résistance honnête de celui-ci.
--Je vous jure, monsieur, que je suis assez payé par le plaisir d’avoir empêché de mourir une aussi charmante dame!...
Enfin, on parvint à s’en débarrasser.
Argatte courut achever sa barbe, se lava, se poudra au galop, passa un pyjama, et revint auprès de Cady, qui n’avait pas bougé de l’antichambre.
--Et alors? fit-il planté devant elle. Me donnerez-vous le mot de cette charade?... Mince!... Vous vous mettez bien!... Vous vous faites ramener par la police, maintenant!...
Elle se leva péniblement, et demanda d’un ton plaintif:
--Est-ce qu’on ne peut pas s’asseoir plus confortablement qu’ici?
Félix sourit, l’enlaça, et l’entraîna dans son cabinet de travail.
--Si vous voulez, il y a ma chambre et mon lit?
Mais il cessa vite de plaisanter, car il voyait bien que quelque chose de grave se passait.
Il l’installa dans un grand fauteuil, et s’assit à son bureau.
--J’écoute, dit-il, attentif, en avocat qui se prépare à entendre la confession d’une cliente.
Cady enleva son chapeau, tapa sur sa coiffure, tira d’une cachette une houppe pleine de poudre de riz, s’en frotta le visage et se nicha au fond de son siège.
--Eh bien, voilà, dit-elle du ton le plus naturel. J’ai voulu me tuer. L’imbécile de tout à l’heure m’a attrapée sur la berge, en bas des Tuileries... Il m’a conduite au commissariat de police, et comme je ne voulais pas avouer comment je m’appelais, j’ai dit le premier nom qui m’est venu à l’esprit, et j’ai donné votre adresse. On m’a reconduite ici... et l’embêtant, c’est qu’il est très tard, et je ne sais pas du tout ce que je vais raconter à Victor...
Argatte la regardait intensément.
--Vous avez voulu vous tuer, Cady?
--Oui.
Il réfléchit, hocha la tête.
--A cause du type... Celui du Printemps-Palace?
Elle se sentait défaillir et essaya un piteux petit sourire.
--Oui... ils nous ont séparés.
--Qui?... Votre mari?...
--Non, Victor ne sait rien. Maurice Deber, qui a espionné, et qui a menacé Georges... et moi-même.
Elle se fouilla, et tendit la lettre du jeune homme.
--Tenez, lisez...
Argatte lut et relut, les sourcils froncés, plongé dans une rêverie profonde. Enfin, il replia le papier, et le posa sur son bureau.
--Eh bien, il est évident qu’il est sincère, accorda-t-il d’un ton contrarié. Mais quoi, on ne se tue pas parce qu’un joli marlou vous est enlevé...
Il insista vivement, au geste de Cady.