Le divorce de Cady

Part 1

Chapter 13,792 wordsPublic domain

CAMILLE PERT

LE Divorce de Cady

ROMAN

PARIS LA RENAISSANCE DU LIVRE 78, Boulevard Saint-Michel, 78

DU MÊME AUTEUR

La Petite Cady 1 vol. Cady Mariée 1 vol.

Il a été tiré de cet ouvrage 10 Exemplaires sur Hollande.

AVANT-PROPOS

Les lecteurs n’imagineront jamais combien les lettres que certains d’entre eux écrivent aux auteurs, au sujet d’un roman qui les passionne ou les révolte, sont précieuses pour ceux-ci.

Il en est de toutes sortes, de ces lettres. Nulles ne sont négligeables pour l’écrivain profondément épris de son art. On chérit jusqu’aux plus imbéciles propos de dénigrement ou d’approbation; on sourit avec un amusement sympathique à la petite vanité de ceux qui écrivent à l’auteur qui a la vogue fugitive, comme s’il rejaillissait sur eux quelque gloire d’être en correspondance avec cette vedette passagère dans le cinéma bousculé de la vie actuelle.

Et, à côté de pages saugrenues, ou parfois même incompréhensibles, au français obscur, embrouillé comme un bredouillement de paralytique, que de lignes adorables!... Quel élan, quelle ingénuité l’on trouve encore dans le cœur de cette foule moderne que volontiers l’on croirait sceptique, blasée, indifférente à l’art, rebelle un peu au travail mental de la lecture, habituée qu’elle est à présent à l’imagerie du film...

Quoi de plus charmant que cette phrase naïve d’une petite inconnue qui m’écrit: «Je prends la plume pour vous dire que je regrette de n’être pas assez riche pour vous offrir un cadeau par rapport au charme que j’ai ressenti à lire _Cady mariée_.»

Petite inconnue modeste, votre pensée sincère, spontanément exprimée, vaut mille fois les perles et les diamants les plus somptueux...

Et, devant les lettres émanant d’esprits plus déliés en l’art d’écrire et d’exercer leur pensée, l’on reste ravi et--avouons-le--un peu étonné, de voir discuter, admirer, aimer avec tant d’ardeur les personnages de rêve que l’on a créés, qui ne vivent qu’à la faveur de ce mystère des petits signes noirs de l’imprimerie, disposés au gré de cet autre mystère qu’est l’âme d’un écrivain se matérialisant à peine pour aller pénétrer celle, multiple, du public!...

Cady, Georges, Maurice Deber, Renaudin... ils vivent réellement désormais, moins en vérité par ma volonté qui les a conçus que par l’élan de la foule--si diverse!--pour les adopter, les adorer, les haïr, les désirer, les maudire, les plaindre, ou leur souhaiter la pire destinée!...

Ces appréciations sont des documents inestimables pour celui qui observe, pense, étudie, cherche à rendre l’énigme humaine; elles le remettent en contact avec les vérités générales, fortes, qu’il doit rigoureusement respecter pour créer des types qui iront fatalement émouvoir le plus grand nombre; elles le garderont de l’écueil de l’artiste qui est de trop raffiner, de trop spécialiser ses personnages, et par là de les rendre moins sobrement, simplement, des «êtres».

Et ce qui ressort de l’ensemble de ces témoignages, c’est le besoin de tendresse, de sensibilité que chacun porte en soi, la répulsion universelle contre l’égoïsme, la sécheresse, l’hypocrisie et la brutalité.

Renaudin, le pauvre mari trompé, est estimé parce qu’il est digne et aimant; Maurice Deber est violemment haï pour son «Bérangisme» et son âme privés de réelle sensibilité.

Cady est adorée, et même ceux qui croient n’être séduits que par son charme pervers l’aiment surtout à cause de son cœur vibrant sous tout ce que l’ambiance et l’éducation ont amoncelé sur elle...

Georges--et cela a surpris et enchanté l’auteur--est peut-être encore plus aimé que Cady!... et cela, d’une façon curieuse, on ne peut plus aguichante pour l’écrivain avide de pénétrer jusqu’au fond réel des impressions d’inconnus qui semblent avoir quelque pudeur et quelque difficulté à s’exprimer franchement...

En réalité, hommes et femmes aiment Georges un peu comme l’aime Cady elle-même. Ils ne savent pas définir si c’est son attrait équivoque qui les attire, ou son âme tendre et blessée... Ils ne sauraient dire ce qui se mêle de trouble inavouable à leur intérêt et à leur pitié, ni déterminer ce qu’il y a de pur et d’équivoque en leur sentiment...

Que d’aperçus singuliers, attachants, cela donne sur l’âme contemporaine féminine... et masculine... Combien elle fait réfléchir cette inclination, la plupart du temps timidement avoués, mais si forte, si irrésistible, pour un Georges!...

Et cette sympathie troublée pour le jeune amant de Cady qui l’a tout à coup fait surgir au premier plan, tout à côté, vraiment l’égal de Cady elle-même, a inspiré à l’auteur l’idée d’approfondir à part pour le public ce caractère qu’il connaît si bien, mais dont le plan tracé depuis longtemps de l’histoire de Cady ne lui permet pas de donner le développement complet auprès de l’héroïne principale.

Avant que la _Petite Cady_ parût, j’avais construit en cinq volumes le scénario complet et fidèlement suivi depuis lors de cette existence féminine que je souhaitais tracer devant le public.

Après l’enfance de Cady, son existence de jeune fille proprement dite ne me paraissant pas comporter de développement intéressant, j’abordai immédiatement sa vie de femme mariée, que d’avance, mathématiquement, son adolescence avait déterminée. Ce furent _Cady mariée_ et le _Divorce de Cady_ qui sont aujourd’hui sous les yeux des lecteurs.

Prochainement, ils auront la suite et la fin de l’existence conjugale de Cady dans un ouvrage intitulé _Cady remariée_. Et, plus tard, _Cady mère_ complétera, et, je puis dire, donnera la clef du but que je me suis proposé en écrivant cette série: prouver qu’une éducation funeste impose à l’âme la plus exquise les désordres et les fautes, les chutes et les actes les plus blâmables, qu’elle gâche irrémédiablement une existence, mais que, néanmoins, le fond d’un cœur et d’une intelligence heureusement doués demeurent prodigieusement intacts sous les souillures multiples, et sont capables vers la fin de l’étape de pousser soudain d’admirables et vigoureux rejetons.

Je n’ai d’ailleurs point la vanité de croire avoir découvert cette vérité pour la première fois. C’est, en somme, la traduction «laïque» et scientifique de cet antique précepte religieux que le pécheur entraîné par le diable dans les pires sentiers peut néanmoins rentrer dans la vertu grâce à la rédemption. Si les religions et les philosophies ne reposaient pas sur de solides réalités, leur fatras n’eût jamais obtenu leur souveraineté sur la pensée humaine.

Donc, à côté de cette idée initiale du tableau des phases de l’âme de Cady que je poursuis et que je terminerai comme j’en ai toujours eu le projet, j’essaierai en surplus un ouvrage offrant des difficultés presque insurmontables... Le _Journal de Georges_... où lui-même, en des heures particulièrement angoissantes, tracera de sa plume malhabile tout ce que son être secret renferme de divers et parfois de contradictoire.

Si les circonstances me le permettent, le _Journal de Georges_ paraîtra juste après _Cady remariée_, précédant peut-être de quelques années _Cady mère_, le point final de cette étude.

Maintenant, après ces quelques mots destinés à satisfaire aux demandes qui m’ont été faites concernant la suite de _Cady mariée_, et auxquelles je ne saurais répondre individuellement, il me faut encore ajouter ceci.

Non, je n’ai point fait de portraits. Aucuns de mes personnages ne m’ont été inspirés par des modèles précis.

A la vérité, personne ne m’a questionnée au sujet de Georges et de Cady. L’on comprend, l’on admet qu’ils sont «eux» et non pas un reflet. De même, l’on dit de Deber et de Renaudin: «Je connais quelqu’un qui est exactement Deber»; «j’ai rencontré un Renaudin presque semblable au vôtre». Mais l’on me presse. «Avouez-le, Voisin, c’est un tel, n’est-ce pas?» «Argatte, vous l’avez copié sur la silhouette de Maître celui-ci?» «Montaux, c’est X...»

Et, chose singulière, l’on m’a dit que Jacques Laumière existait, portraituré sans le savoir, comme si j’avais recueilli, au hasard, un cliché flottant dans le vide... Un Jacques Laumière physique et moral, qui a la même profession, les mêmes instincts, des habitudes, des goûts pareils...

Cependant, pour celui-ci comme pour tous, je réponds: «Non, je n’ai dessiné ni caricaturé aucune personne déterminée.»

Seulement, il est logique que, de mes personnages, se dresse la concrétisation des ombres humaines que la vie m’a permis de frôler, de deviner pour ainsi dire dans la foule... Cette foule anonyme, inconnue, indéfinie, parmi laquelle l’écrivain saisit pourtant fugitivement tant de révélations, d’aveux, de secrets, en on ne sait quoi qui n’est ni écrit ni parlé, qui flotte, vient des autres, et qui le pénètre à l’insu de tous, et parfois même de lui-même au moment où le phénomène se produit.

Le romancier, il me semble, pourrait en quelque sorte être comparé à l’appareil de télégraphe sans fil qui rassemble les ondes accourant de toutes parts, invisibles, inentendues de tous, et que pourtant il perçoit, coordonne et reconstruit... pensée, image fidèles de l’inconnu qui dans le lointain formidable existe, qu’il reflète sans l’avoir jamais réellement vu ni entendu.

On ne saurait donc avec justice me féliciter ni me reprocher d’avoir happé les âmes étrangères qui m’ont environnée dans la vie, impalpables, inaperçues presque de moi-même qui les ai recueillies, quelles qu’elles soient, avec une curiosité pareille et une égale sympathie.

Camille Pert.

LE DIVORCE DE CADY

I

Juin était si morose, cette année-là, malgré les promesses du printemps, que sous ses pluies, ses souffles aigres, on se serait cru plutôt au début d’un hiver maussade.

C’était la troisième fois que Cady se rendait à l’appartement du passage Porsin sans rencontrer Georges, sans trouver un mot d’explication, un souvenir, la moindre trace de sa venue.

Elle n’avait pas d’inquiétude précise, mais elle éprouvait un sourd malaise, un pénible et irritant sentiment d’attente d’on ne sait quoi de funeste...

Elle sortit sur le palier, renonçant à l’espoir de voir son ami aujourd’hui encore. Les yeux baissés, sans regarder autour d’elle, elle ferma soigneusement la porte à double tour, ainsi qu’elle ne manquait jamais de le faire, comme si elle enfermait dans ces pièces solitaires tout ce qu’il y avait d’inestimable dans sa vie.

Elle se tourna, et aperçut brusquement Maurice Deber en face d’elle, immobile, en une faction que l’on devinait avoir été longue, rien qu’à son attitude exaspérée, hostile et obstinée.

Il prononça tout de suite, la voix altérée:

--Rentrons, j’ai à vous parler...

Et, comme elle avait un haut-le-corps indigné à cette proposition, il ajouta rapidement, avec brutalité:

--Si, si, il faut!... nous ne pouvons pas nous donner en spectacle dans la rue... Ni causer de Georges Félini, de votre amant chez votre mari!... Rouvrez cette porte et entrons.

Cady avait eu un léger tressaillement à ce nom de Félini, qu’elle entendait pour la première fois. Ses yeux se fixèrent, noirs, troublants, sur l’ami importun; puis, elle se retourna silencieusement, remit la clef dans la serrure, et entra. Il la suivit, et referma aussitôt la porte derrière eux, les yeux rivés sur la jeune femme, sans se soucier des entours.

Pour elle, ce lieu, l’instant d’avant si cher, si précieux, perdait subitement une partie de sa valeur, par le seul fait de la souillure de cette présence étrangère.

Bien que l’on atteignît au moment de l’année où les jours sont le plus longs, et que l’après-midi fût encore peu avancé, le ciel était si sombre que le passage se trouvait déjà plongé dans l’obscurité.

Le magasin du rez-de-chaussée envoyait au travers des carreaux du sol une lumière glauque, contrariée plutôt que complétée par la clarté grise tombant de la verrière qui servait de plafond à la première pièce.

Sous cet éclairage misérable, Deber et Cady, déjà pâles, prenaient une apparence de figures de cire, sans autre vie que celle de leurs yeux qui s’interrogeaient, fiévreux, hostiles, haineux, reflétant tous les troubles complexes et divers de leur âme.

Et, comme Cady attendait, muette, raidie, Deber jeta avec précipitation et menace:

--Vous avez pour amant un chevalier d’industrie, un pilier de tripot!... un être infâme, ignoble!...

Elle le brava, frémissante.

--Et après? En quoi cela vous regarde-t-il?

Il fit un grand geste.

--Je l’ai démasqué!... Je l’ai mis en fuite!... Je lui ai défendu de reparaître ici!... Et, s’il me désobéissait, je l’écraserais comme une chenille immonde!...

Cady avait reculé jusque dans la chambre, et s’appuyait au bord du lit. D’un regard, d’un signe, d’un sourire de défi, elle montra que la couverture était défaite, car durant son attente ardente, elle s’était étendue.

A cette muette et insolente déclaration, Deber eut une protestation violente.

--Vous mentez!... Il n’est pas venu!... Il ne reviendra plus jamais!...

Elle le nargua, mentant effrontément.

--Il est venu et il reviendra... Je n’ai à recevoir ni conseils, ni ordres de vous, mon cher!

Le fonctionnaire colonial, vert à force d’être pâle, agité de mouvements convulsifs, le visage décomposé, lui apparaissait soudain tellement grotesque qu’elle ne lui accordait plus que du dédain.

--C’est la grenouille épileptique elle-même, fit-elle demi-haut, sans le moindre souci d’être entendue.

Mais il n’était guère en état de l’écouter. Les yeux saillant hors de l’orbite, les deux mains étendues, se crispant spasmodiquement comme s’il eût étreint l’objet de sa haine, il disait:

--Je vous avais vue entrer ici furtivement... Un soupçon m’était venu... Je vous ai guettée... Je vous ai revue, cette fois avec lui!... D’abord, à son aspect, je doutais, je ne pouvais admettre que ce fût cet individu que vous vinssiez retrouver... Il m’a fallu vous voir encore... Vous étiez arrivés en même temps, par deux côtés différents, vous vous êtes rencontrés devant la porte... Oh! il m’a semblé que tout s’écroulait autour de moi!... Ce jour-là, tandis que vous entriez ensemble, je me suis enfui... J’ai couru je ne sais où... J’étais malade, j’étais fou... Il me fallait marcher... et pourtant, une fatigue atroce torturait mes membres... Je me suis trouvé très loin... si las que le courage m’a manqué pour revenir chez moi... J’ai couché dans un hôtel... Pour la première fois de ma vie, j’ai complètement oublié les chères femmes dévouées et tendres qui m’attendaient au logis, inquiètes, bouleversées par mon absence inexplicable... Ma mère, mes sœurs, qui ont passé la nuit debout à guetter mon retour et à pleurer, imaginant mille accidents... pendant que je dormais, assommé, d’un sommeil de brute, sans autre pensée que le cauchemar de votre fantôme dans les bras de cet homme odieux!...

Il se tut et marcha à pas saccadés, les mains nouées derrière le dos, la tête courbée, ses yeux hagards fixés dans le vide, sans doute poursuivant la vision qu’il venait d’évoquer.

Cady fit un geste délibéré et s’assit sur le lit.

--Monsieur Deber!... Oui, monsieur Maurice Deber, je vous parle! fit-elle d’une voix aiguë et acerbe.

Il s’arrêta devant elle et l’examina avec une expression indéfinissable de répulsion et de passion sur ses traits contractés.

--Monsieur Maurice Deber, reprit-elle, avec une intonation plus marquée de raillerie et de mépris, voulez-vous me dire si vous comptez vous promener longtemps sans achever de m’expliquer vos intentions, le mobile qui vous a poussé à vous mêler à une aventure qui ne vous touche en aucune façon?...

Il recommença son premier thème, d’une voix forte et colère.

--Je vous avais vue, je vous dis!... et je suis revenu... Je me suis attaché aux pas de votre amant, je l’ai suivi jusqu’au lieu infect où il exerce son métier de grec... pis encore!... Ah! il ne m’a fallu que peu d’artifice et d’astuce pour m’introduire dans la place... Mon apparence exotique, ainsi qu’un peu d’or semé ont inspiré confiance, et j’ai pu juger de ce qui se passait en ce bouge!... La nuit achevée, je suis sorti avec «lui»... J’ai saisi cette crapule à la gorge et je lui ai dit: «Suis-moi, nous avons à nous expliquer!» Il a essayé de m’échapper, mais je le tenais bien... Il m’a accompagné bon gré mal gré... Je l’ai confessé, ou plutôt je lui ai dit ce que je savais, et je lui ai donné mes ordres... Il a senti que j’étais le plus fort, et il a cédé... Le lendemain matin, il a quitté la France pour toujours!...

Et Cady ayant un geste d’incrédulité, il appuya violemment:

--J’y veillerai!... Moi vivant, il ne reparaîtra plus dans le lieu où vous serez!...

Une subite rougeur de colère monta au visage de la jeune femme. Elle jeta, la voix coupante:

--Vous vivant?... Eh bien, mais, vous ne vivrez peut-être pas toujours!...

Il releva la sourde intention:

--Vous supposez qu’«on» m’assassinera?... Qu’il y vienne!... J’en ai maté d’autre pâte que ce...

Cady tressauta au mot vulgaire, grossier, qu’il prononça sans ménagement, et avec un geste de dégoût, elle se dirigea vers la porte.

--En voilà assez, plus qu’assez!... Comme je n’ai pas les poings assez solides pour vous mettre dehors, je m’en vais... Si vous désirez continuer cette conversation, vous me trouverez chez mon mari, chez votre ami Renaudin, auquel je vous conseille de raconter tout cela... Votre tête, à tous deux, l’un en face de l’autre, ne serait pas banale!...

Il s’élança pour lui barrer le passage.

--Vous ne partirez pas!

Mais, au lieu d’avancer, elle avait reculé prestement et posé le doigt sur une sonnette électrique.

--Que faites-vous? s’écria-t-il avec rage.

--Vous-même, ne faites pas l’imbécile, répondit-elle, sardonique. Vous voyez bien que j’ai sonné... A mon appel, la concierge montera tout de suite, car elle ne me fait jamais attendre... Et, si je lui dis d’amener deux agents pour expulser un grossier personnage qui a pénétré malgré moi dans mon appartement, je ne sais pas trop quelle attitude vous prendrez!...

Il fit un geste suppliant.

--Cady!

Au même moment, on frappa à la porte d’entrée.

--N’ouvrez pas! cria-t-il.

La jeune femme sourit.

--Inutile, elle a la clef.

En effet, la porte s’ouvrit: une femme entre deux âges se profila dans l’embrasure.

--Madame a besoin de moi? demanda-t-elle avec un coup d’œil curieux sur Deber.

--Oui, madame Mortier... Écoutez bien... J’ai une discussion avec monsieur... J’espère qu’elle se terminera bien, mais si vous m’entendiez sonner une seconde fois, n’hésitez pas, envoyez votre gamin chercher un agent et dites à votre mari de monter... C’est tout ce que j’avais à vous dire.

La concierge étudia avidement ce monsieur menacé de la police et qui se détournait, confus.

--Alors, madame, je dois me retirer, à présent?

--Oui...

--Madame n’a pas peur?

Cady eut un sourire furtif.

--Oh! non, l’avertissement suffira, je l’espère... Redescendez et si, par hasard, je sonnais, faites vite... Merci.

--De rien, madame, à votre service.

Et elle disparut discrètement.

Deber fit un geste de dépit, constatant:

--C’est bien machiné!...

Elle rit insoucieusement.

--Oui, comme tour de Nesle, ce n’est pas mal.

Il fit quelques pas, indécis. Ces incidents semblaient l’avoir dégrisé et il se sentait rompu. Il se laissa tomber sur un fauteuil et cacha son visage dans ses mains, avec une sorte de sanglot.

--Oh! Cady!... Vous, vous!... En arriver là!...

Elle le devinait vaincu, amolli, bon pour les blessures lancinantes, harcelantes, qui mettent la chair du cœur à vif. Elle en abusa avec un franc sentiment de jouissance.

--Moi, Cady, mais oui... Et pourquoi pas?... Vous imaginiez-vous donc que j’étais une sainte?... Et, vous ne savez pas tout, allez!...

Il supplia douloureusement:

--Ne dites rien!... Je vous en conjure!... Je ne veux rien savoir, je ne peux plus!...

--Tiens?... Eh bien, ça se trouve mal, parce que moi, précisément, me voilà en veine de confidences!... Mon pauvre sauvage!... Vous vous épatez pour bien peu... Un amant, moi?... Mais j’en ai déjà eu plus de dix!...

--Taisez-vous! fit-il sourdement. Vous mentez, je ne vous crois pas!...

Elle énuméra, impitoyable:

--Laumière, d’abord... Oh! ça, si vous n’admettez pas Jacques, c’est que vous êtes rudement aveugle!... Jacques, mais j’ai été à lui au lendemain de mon mariage, pour ainsi dire... C’était attendu, inévitable... C’était mon amant désigné, fatal... Pour mieux dire, il l’a toujours été... depuis le premier baiser de ses yeux sur mon corps de gamine, lorsque je posais nue pour lui, en cachette...

Deber répétait avec obstination:

--Vous mentez!... Vous mentez!...

--Après, il y a eu Montaux, parce qu’il est beau... Félix Argatte, à cause de son esprit; Hubert Voisin, pour sa galette... et puis d’autres que vous ne connaissez pas... et des inconnus de moi-même... Un banquier que j’ai rencontré par hasard dans la rue, à qui j’ai raconté des histoires fantaisistes et qui, en échange, s’est montré si confiant, si ému, si tendre, que je lui ai volontiers donné pendant quelque temps l’illusion d’un bonheur qu’il se persuadait devoir être durable... Un autre encore, tout jeune celui-là... Il s’appelait Léon, il était bête et fat comme un paon... Je me trouvais seule par hasard, un soir, j’ai fait l’escapade d’aller à un music-hall... Comme je me sauvais vite avant la cohue de la fin, ce type m’a arrêtée... Il était clerc de notaire et faisait de l’art dramatique... Il était bien mis, et il avouait ne pas dîner tous les jours... Il me croyait la sœur d’une chanteuse du music-hall d’où nous sortions... Il portait un gilet de soie vert-pomme... Après l’avoir perdu de vue, je l’ai aperçu une fois... Il était devenu l’un des trois messieurs en habit noir du contrôle de je ne sais plus quel théâtre... J’étais avec Victor... Il a été très chic... ses yeux se sont fixés sur moi... il a eu un éclair involontaire... puis, immédiatement, il s’est détourné... Ensuite, il y a eu un vieux sportsman épatant, du Jockey, soigné, élégant, agile comme un clown; il m’apportait des gâteaux et m’appelait «fifille»... Je le rencontre parfois au Bois, mais il est discret et bien élevé... C’est le seul de mes inconnus qui ait appris mon nom... mais je n’ai aucune crainte qu’il en abuse...

Elle s’arrêta brusquement. Deber, avec un cri sourd de douleur et de passion, s’était élancé sur elle; et, brutal, affolé, la renversait sur le lit.

--Alors, si tu n’es qu’une fille appartenant au premier venu, moi aussi je t’aurai! bégaya-t-il.

Cady n’opposa pas la moindre résistance à cet assaut de barbare. Une lueur de gaieté et de triomphe brillait dans ses yeux; elle eut un gémissement plaintif de petite vierge violée.

--Vous!... Oh! vous, Maurice!... Est-ce possible!...

A ce cri, qui semblait tout vibrant d’amère, de douloureuse désillusion et peut-être de tendresse cachée, toute la fureur animale de l’homme s’évanouit instantanément...

Il se vit ridicule, il se jugea grotesque, ignoble, odieux. Il se releva, éperdument honteux de sa jaquette froissée, de son plastron de chemise remontant hors du gilet, de son col cassé...

Cady, toute menue et mignonne, adroitement roulée en sa jupe intacte, n’avait pas un cheveu dérangé. Elle demeura étendue, tranquille, bien rassurée. Elle connaissait assez la mentalité masculine pour être persuadée que l’attaque de Deber ne se renouvellerait plus.

En silence, hâtivement, il répara son désordre, et, revenant à pas lents, il se laissa tomber à genoux, les coudes sur cette couche qu’il n’avait pas su faire sienne, sanglotant convulsivement.

--Oh! je voudrais être mort! proféra-t-il d’un ton de si âpre désespoir que l’œil de Cady se fixa, curieux, sur sa silhouette prostrée et vaincue.

Vraiment, l’homme était intéressant. Aucun Parisien ne lui avait encore donné un tel spectacle de violence et de sincérité.

Elle se souleva, ramena ses jambes sous elle, à la turque, et posa le doigt sur l’épaule de Deber, disant amicalement:

--Calmez-vous. Vous avez été brute, stupide. Mais, je vous avais taquiné, poussé à bout, et je ne vous en veux pas... Vous comprenez bien que je vous ai raconté de pures blagues...