Part 20
— « Oui »?, lui répondais-je, « ensemble, nous mourrons ensemble. Je vous le jure. Mais pas tout de suite... Ah! laissez-moi le temps de sentir que vous m’aimez... » Nos lèvres s’étaient unies de nouveau, mais cette fois elle me rendait mes baisers. Je la serrai contre moi. Je la sentis qui défaillait sous cette étreinte. Je l’entraînai jusqu’à mon lit, ainsi enlacée à moi, et elle s’abandonna tout entière. Ah! ce furent de ces baisers où l’extase de l’âme en débordant sur tout le corps donne à la fièvre des sens l’ardeur d’un élan spirituel, où le passé, le présent, l’avenir, s’abolissent pour ne plus laisser de place à rien qu’à l’amour, à la douloureuse, à l’enivrante folie de l’amour. Cette frêle vierge, cette vivante statuette de Tanagra était à moi dans son innocence. Elle m’appartenait sans se défendre, avec une passivité d’hypnotisée, et il me semblait que cette heure en effet n’était pas vraie, tant elle dépassait les forces de mon espérance, presque celles de mon désir. Dans le jour adouci que jetaient la flamme de la lampe et celle du feu à demi éteint, la délicatesse de ses traits amaigris, sa pâleur consumée, ses cheveux maintenant épars, la faisait ressembler à une apparition, même dans ce don physique de sa personne qu’elle me livrait comme une sacrifiée. C’est avec une voix de fantôme qu’elle me parlait, me racontant la longue histoire de ses sentiments. Elle disait comme elle s’était éprise presque au premier regard et sans même s’en douter; puis comme elle avait souffert de mes tristesses et de ma confidence; puis comme elle avait rêvé d’être mon amie, une amie qui me consolerait doucement; puis la lumière affreuse que ma déclaration dans la forêt avait soudain jetée sur son cœur, et qu’elle s’était juré de mettre un abîme entre nous. Elle me racontait ses luttes quand elle recevait mes lettres, et ses vaines résolutions de ne pas les lire, et ses fiançailles désespérées, afin que tout fût irrémédiable, et son retour, et le reste. Elle trouvait, pour me révéler le secret roman de sa tendresse, de ces phrases pudiques et passionnées qui tombent du bord mystérieux de l’âme comme les larmes tombent du bord des yeux. Elle disait : « Je le pourrais que je ne voudrais rien effacer de ces douleurs, tellement j’ai besoin de sentir que j’ai vécu par vous... » Elle disait :
« Vous me laisserez mourir la première, pour que je ne vous voie pas souffrir... » Et elle m’enveloppai de ses cheveux, et c’était sur ce visage que j’avais connu si maître de lui, une extase de martyre, une joie comme surnaturelle avec un fonds de douleur, une exaltation mêlée de remords. Quand elle se taisait, serrée à moi, absorbée en moi, nos bouches unies, nos bras liés, nous pouvions entendre le vent qui tournait, tournait, mélancolique, autour des fenêtres closes, et ce château endormi avec son silence paisible, c’était déjà la tombe, cette tombe vers laquelle nous roulions, roulions, entraînés hors de la vie par l’ardeur d’amour qui nous avait ainsi jetés sur le cœur de l’un de l’autre.
« C’est ici, mon cher maître, que se place l’épisode le plus singulier de cette aventure, celui que les hommes appelleraient le plus honteux; mais de vous à moi ces mots-là n’ont pas de sens et j’aurai le courage de tout vous raconter de cette heure. J’avais été sincère, je vous l’ai dit, et sincère sans l’ombre de calcul, dans cette résolution de suicide qui m’avait fait acheter la fiole de noix vomique, puis écrire à Charlotte. Lorsqu’elle était venue, qu’elle était tombée dans mes bras, qu’elle s’était écriée : « Mourons ensemble! » j’avais répondu : « Mourons ensemble », avec la plus entière bonne foi. Il m’avait paru si simple, si naturel, si facile de nous en aller ainsi tous les deux! Vous qui avez décrit en des pages si fortes la vapeur d’illusions soulevée en nous par le désir physique, ce vertige du sexe dont nous sommes pris comme d’un vin, vous ne me jugerez pas monstrueux d’avoir senti cette vapeur se dissiper avec le désir, cette ivresse s’en aller avec la possession. Au milieu de cette nuit de folie, une heure arriva, où, lassés de caresses : moi, alangui de volupté; elle, épuisée d’émotions, nous nous laissâmes aller à nous reposer l’un près de l’autre. Nous nous taisions. Charlotte avait posé sa tête sur ma poitrine. Elle fermait ses yeux, brisée par l’excès des sensations subies. Je me souviens. Je la regardais et je me sentais, sans savoir comment retomber de mon âme exaltée et frénétique d’avant le bonheur, à cette âme réfléchie, philosophique et lucide qui avait été la mienne autrefois et que le sortilège du désir avait métamorphosé. Je regardais Charlotte, et cette idée s’emparait de moi, que dans quelques heures ce corps adorable, animé en ce moment de toutes les ardeurs de la vie, serait immobilisé, glacé, mort, — morte cette bouche fine qui frémissait encore de mon baiser, morts ces beaux yeux abrités sous leurs tremblantes paupières pour mieux retenir leur rêve, morte cette chair à qui je venais de révéler l’amour, morte cette âme à moi, pleine de moi, ivre de moi! Je répétai mentalement à plusieurs reprises cette syllabe : « Morte, morte, morte... » et ce qu’elle représente de subit écroulement dans la nuit, d’irréparable chute dans le noir, le froid, le vide, me serra soudain le cœur. Cette entrée dans le gouffre sans fond du néant, qui me semblait, non pas seulement aisée, mais passionnément désirable quand la fureur de l’amour malheureux me dominait, — tout d’un coup, et cette fureur une fois apaisée, m’apparut comme la plus redoutable des actions, la plus folle, la plus impossible à exécuter ainsi... Charlotte continuait de fermer ses yeux, ses cheveux toujours défaits. Qu’elle était jeune, fragile, enfantine presque, dans son attitude, combien à ma merci! L’amincissement de sa pauvre figure, rendu plus visible par la clarté adoucie de la lampe, me disait trop ce qu’elle avait senti depuis des jours. Et j’allais la tuer, ou du moins l’aider à se tuer. Nous allions nous tuer... Un frisson me secoua tout entier à cette pensée, et j’eus peur... Pour elle? Pour moi? Pour tous les deux? Je ne sais pas. J’eus peur, une peur paralysante et qui glaça mon être le plus secret, cette âme de mon âme, cet indéfinissable centre de notre énergie. Subitement, par une volte-face d’idées pareilles à celle des mourants qui jettent un dernier regard sur leur existence, et aperçoivent, dans le mirage d’un infini regret, les joies connues ou convoitées, la vision s’évoqua de cette vie toute en pensée que j’avais tour à tour tant désirée et tant reniée. Je vous vis dans votre cellule, mon cher maître, en train de méditer, et l’univers de l’intelligence développa de nouveau devant moi la splendeur de ses horizons. Mes travaux personnels, si négligés depuis quelque temps, ce cerveau dont j’avais été si fier, ce Moi cultivé si complaisamment, j’allais sacrifier tous ces trésors... « A la parole donnée... » eussé-je dû répondre. « A un caprice d’exaltation... » répondis-je. A la rigueur, ce suicide avait une signification tout à l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte me bouleversait de désespoir. Mais comment? Nous nous aimions, nous étions l’un à l’autre. Qui nous empêchait, libres et jeunes tous deux, de fuir ensemble, si, au lendemain de cette nuit d’ivresse, nous ne pouvions supporter l’absence? Cette hypothèse d’un enlèvement fit surgir dans ma mémoire l’image du comte André. Pourquoi ne pas noter cela aussi? Un chatouillement enivrant d’amour-propre me courut sur tout le cœur à ce souvenir. Je regardai Charlotte de nouveau, et je me sentis, cette fois, rempli du plus farouche orgueil. La rivalité instituée autrefois par ma secrète envie entre son frère et moi se réveilla dans un sursaut de triomphe. Il y a un proverbe célèbre qui dit que tout animal est triste après la volupté : « _Omne animal_.... » Ce n’est pas cette tristesse que j’éprouvai alors, mais un desséchement absolu de ma tendresse, un retour rapide — rapide comme l’action d’un précipité chimique — à un état d’âme antérieur. Je ne crois pas que ce déplacement de sensibilité ait demandé plus d’une demi-heure. Je continuais de regarder Charlotte en m’abandonnant à ces passages d’idées, avec le délice d’une liberté reconquise. La plénitude de la vie volontaire et réfléchie affluait en moi maintenant, comme l’eau d’une rivière dont on a levé l’écluse. La maladive nostalgie de sa présence avait, durant notre séparation, dressé une barrière contre laquelle s’était endigué le flot de mes sentiments anciens. Cette barrière supprimée, je redevenais moi et tout entier. Elle, cependant, s’était assoupie peu à peu. J’entendais son souffle égal et léger, puis brusquement un grand soupir, et elle s’éveilla :
— « Ah! » me dit-elle en me serrant contre elle d’une façon presque convulsive, « vous êtes là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance... J’ai rêvé... Ah! quel rêve!... J’ai vu mon frère qui marchait sur vous... Dieu! l’horrible rêve!... »
« Elle me donna de nouveau un baiser, et, comme sa bouche était près de ma bouche, l’heure sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et compta jusqu’à quatre.
— « Quatre heures », dit-elle, « il est temps.... Adieu, mon amour, encore adieu... »
« Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie était redevenue calme dans son exaltation, presque souriante.
— « Donne-moi le poison », dit-elle d’une voix ferme en me tutoyant pour la première fois.
« Je restai immobile sans lui répondre.
— « Tu as peur pour moi », reprit-elle; « va, je saurai mourir... Donne... »
« Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle s’était mise sur son séant et joignait ses mains sans me regarder. Priait-elle? Etait-ce le dernier effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour de la vie qui pousse de si profondes racines dans un être de vingt ans? Je vous donnerai la mesure de mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce détail puéril, mais bien significatif : je réparai en hâte le désordre de ma toilette en prévision d’éviter le ridicule dans la scène que je savais imminente. Car ma résolution d’empêcher ce double suicide était maintenant absolue... J’eus le sang-froid encore de saisir la fiole brune sur la table et de la porter dans une armoire à la clef de laquelle je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle ne prenait pas garde, semblèrent sans doute longs à Charlotte, car elle insista en se tournant vers moi :
— « Je suis prête », dit-elle.
« Elle vit mes mains vides. L’expression extatique de son visage se changea en une angoisse extrême, et sa voix devint âpre pour répéter :
— « Le poison. Donnez-moi le poison... » Puis, comme répondant à une pensée qui se présentait tout d’un coup à son esprit, elle ajouta fébrilement : « Non, ce n’est pas possible... »
— « Non », m’écriai-je en me jetant à genoux devant le lit et saisissant ses mains. « Non, tu dis vrai, ce n’est pas possible... Je ne veux pas te laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner... Je t’en supplie, Charlotte, ne me demande pas de réaliser ce funeste projet... Quand je l’ai acheté, ce poison, j’étais fou, je croyais que tu ne m’aimais pas... Je voulais me tuer. Ah! sincèrement!... Mais aujourd’hui que tu m’aimes, que je le sais, que tu t’es donnée à moi, non, je ne peux pas, je ne veux pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux. Nous avons le droit de nous épouser. Nous sommes libres... Et si tu ne veux pas, si tu te repens de ces heures d’abandon, hé bien! je souffrirai le martyre; mais, je te le jure, ce sera comme si ce n’avait jamais été, rien de moi ne gênera ta vie... Mais t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non, ne me le demande plus... »
« Combien de temps lui parlai-je ainsi et que lui dis-je encore? Je ne sais plus. J’épiais sur son visage une émotion douce, une faiblesse de femme, un de ces « oui » du regard qui démentent le « non » que prononce la bouche. Elle se taisait, les yeux fixés sur moi, et brillant cette fois d’un feu tragique. Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses cheveux, comme éloignée de moi par une horreur invincible, elle dit, lorsque je m’arrêtai de la supplier :
— « Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre parole?... »
— « Non, » balbutiai-je, « je ne peux pas... Je ne peux pas... Je ne savais pas ce que je disais... »
— « Ah! » dit-elle avec un cruel dédain sur ses belles lèvres qui tremblaient, « mais dites-moi donc que vous avez peur!... Donnez-moi le poison. Je vous la rends pour vous, cette parole... Je mourrai seule... Mais m’avoir attirée dans ce piège ainsi... Lâche! lâche! lâche!... »
« Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage, pourquoi je n’ai pas pris de moi-même la fiole de poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes lèvres devant elle, en lui disant : « Regardez si je suis un lâche... » je ne le comprends pas quand j’y songe, quand je me souviens de l’implacable mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire qu’en effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui maintenant marcherais à l’échafaud sans trembler, moi qui ai le courage de me taire depuis trois mois en risquant ma tête. Mais c’est que maintenant une idée me soutient, une volonté froidement, intellectuellement conçue, au lieu que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi de toutes les forces de mon âme, entre mes sensations suraiguës de ces mois derniers et celles de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis où je venais de m’agenouiller, comme si je n’avais plus eu même l’énergie de me tenir debout, je remuai la tête, et je dis : « Non, non ». Cette fois, ce fut elle qui ne répondit pas. Je la vis ramasser d’un geste ses beaux cheveux, qu’elle tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche. Elle chercha des yeux le flacon noir à étiquette rouge, et, ne le voyant pas sur la table, elle marcha vers la porte, puis, sans même retourner sa tête, elle disparut après m’avoir lancé de nouveau le mot terrible :
— « Lâche! lâche... »
« Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le désordre me témoignait seul que je n’avais pas rêvé, — longtemps, longtemps. Soudain une inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si Charlotte, une fois rentrée chez elle, exaspérée comme elle était, oui, si Charlotte avait attenté à ses jours? En proie aux affres de cette nouvelle angoisse, j’osai aller à travers les corridors et l’escalier jusqu’à sa chambre, et là, collant mon oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un gémissement, un signe qui me révélât quel drame se jouait derrière ce mince rempart de bois que j’aurais fait sauter de l’épaule si vite pour lui porter secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières rumeurs du château commençaient de monter des sous-sols. Les gens de service se réveillaient. Je dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six heures j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la jeune fille, mon imagination en panique me l’avait montrée s’élançant par cette fenêtre et gisant à terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés, et, au bas, la plate-bande intacte avec sa ligne de rosiers où s’épanouissaient les dernières roses, frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme qu’elle goûtait, dans ses heures de détresse et quand elle m’aimait sans me le dire, à s’accouder le soir au-dessus de ce parterre de roses et à respirer l’arome de ces douces fleurs, épars dans la brise. J’en cueillis une au hasard, et sa senteur me fit défaillir. Pour tromper une anxiété que chaque minute rendait plus intense, je marchai droit devant moi, dans la campagne noyée de vapeurs, par ce gris matin de novembre. J’allai très loin, puisque je dépassai dans cette course désordonnée le village de Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit heures, j’étais en bas, à déjeuner, ou faire semblant, dans la salle à manger du château. C’était le moment, je le savais, où la femme de chambre entrait chez Mlle de Jussat. S’il était arrivé un malheur, cette fille appellerait tout de suite. Avec quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant de là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait, tenant à la main le plateau préparé pour le thé! Charlotte ne s’était pas tuée. Une espérance me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle comme une preuve d’amour mon refus de mourir et de la laisser mourir? J’allais savoir cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre de son frère. Le petit malade touchait alors à la fin de sa convalescence, et, quoique privé de promenades, il déployait la gaieté d’un enfant en train de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par toutes sortes de gentillesses, et sa gracieuse humeur redoubla mon espoir. Elle allait servir à briser la glace entre la sœur et moi. Les mains d’un jeune homme et d’une jeune fille se joignent si vite quand elles s’effleurent autour d’une tête innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut, toute blanche dans sa robe claire qui plombait davantage sa pâleur, prétextant une migraine pour se dérober aux gamineries de Lucien, les yeux brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées et presque fanées, je compris que j’avais cru trop vite à une réconciliation possible. Je la saluai. Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes déjà : la créature tendre, délicate, compatissante, la jeune fille effarouchée, l’amante passionnée jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce noble visage le plus froid, le plus impénétrable masque de mépris. Ah! la vieille et banale formule : l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre compte à cette minute et que certains silences vous exécutent comme le fer du bourreau. Cette impression fut si amère que je ne pus m’y résigner. Ce jour même, je la guettai pour avoir un mot de sa bouche, fût-ce un nouvel outrage, et, au moment où elle entrait dans sa chambre, vers la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner, j’allai à elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un geste si altier avec un si cruel : « Je ne vous connais plus... » sur sa bouche frémissante, un regard si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver une phrase à lui dire. Elle m’avait jugé et condamné.
« Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être d’autant plus cruel à subir qu’il était plus mérité. Elle me méprisait pour ma peur de la mort; et c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant le trou noir, pendant que je la regardais reposer sur ma poitrine. J’avais certes le droit de me dire que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne s’y était point jointe et mon ambition de penseur. N’importe. Elle s’était donnée à moi sous une condition, et à cette condition tragique j’avais répondu « oui » avant, et « non » après. Hé bien! Ce que vous appelez, mon cher maître, l’orgueil du mâle est si fort, et le fait d’avoir vraiment possédé une femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme, et ses sentiments, et ses sensations, satisfait cet orgueil si complètement, que l’atroce humiliation du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas comme autrefois son silence après la première déclaration, sa fuite loin du château, ses fiançailles. Elle me méprisait, mais elle avait été à moi. Je l’avais tenue entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui, j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire et mon départ définitif de la maison. Pourtant ce ne fut pas le désespoir aride et vaincu de cet été, l’abdication totale dans la détresse. Je gardais au fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur, mais un je ne sais quoi d’assouvi qui me soutenait dans cette crise. Quand Charlotte passait devant moi, sans plus me regarder qu’un objet oublié là par quelque domestique, je la contemplais qui montait l’escalier, qui suivait le corridor, et je me la représentais en souvenir, ses cheveux défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche, dans cet abandon virginal de toute sa personne qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais, avoir pour aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que cette nuit d’amour eût été si courte, si unique, et ne dût pas recommencer. Pour une heure de cette félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution de le tenir. Mais cette félicité n’en avait pas moins été vraie, et cette certitude de ma mémoire suffisait à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis cet amour était-il réellement, irrémédiablement fini? En agissant avec moi comme elle avait agi, Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien dans ce cœur romanesque? Aujourd’hui et à la lumière de la tragédie qui a terminé cette lamentable aventure, je comprends que précisément ce caractère romanesque empêchait tout retour de ce cœur exalté. Elle n’avait pas une minute admis l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi une famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait fait que par un accès de délire qui l’avait enlevée à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un mirage, un être absolument différent de moi-même et la vision subite de ma vraie nature ayant du coup déplacé ce plan d’illusion, elle me haïssait de toute la puissance de son ancien amour. Hélas! avec toutes mes prétentions à la psychologie savante, je n’ai pas vu cette évolution de cette âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle chercherait à tout prix le moyen de me connaître davantage et qu’elle irait, dans l’égarement de ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les juges traitent les accusés; enfin qu’elle voudrait lire mes papiers et ne reculerait pour cela devant aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que lui représentait ce don d’elle-même accompli dans des circonstances pareilles, et je n’ai pas pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui avais refusée. Je me croyais un grand observateur parce que je réfléchissais beaucoup. Les arguties de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne fallait pas réfléchir à cette époque. Il fallait regarder. Au lieu de cela, trompé par ce raisonnement que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé que Charlotte m’aimait toujours malgré son mépris, j’essayai de rappeler cet amour par les moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur mon bureau, le jour même, non décachetée. J’allai jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai. Cette porte était fermée à double tour et l’on ne me répondit pas. Je voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta de la main avec plus d’autorité encore que la première fois, sans me regarder.