Part 21
« Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue fut plus fort que les ardeurs du désir qui recommençaient de s’allumer en moi. Le soir du jour où elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je pleurai beaucoup, puis je m’arrêtai à un parti définitif. Un peu de mon énergie ancienne m’était revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être. J’ajoute, pour dire la vérité entière, que la prochaine arrivée de M. de Plane et du comte André était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me décider si j’avais encore hésité. Leur présence à tous deux, dans ce double et sinistre désastre de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais pas, je ne pouvais pas la supporter. Voici donc ce que je décidai. Le marquis m’avait prié de prolonger mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous allions être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal 3 novembre, que je venais de recevoir de ma mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la journée je racontai qu’une mauvaise dépêche avait encore augmenté mes inquiétudes. Je demandai donc à M. de Jussat la permission de partir pour Clermont dès le lendemain et à la première heure, ajoutant que, si je ne revenais pas, l’on voulût bien faire une caisse des objets que je laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours devant Charlotte, assuré qu’elle le traduirait par sa vraie signification : « Il s’en va pour ne plus revenir. » Je comptais que la nouvelle de cette séparation définitive la remuerait, et, voulant profiter aussitôt de cette émotion, j’eus l’audace de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes seulement : « Sur le point de vous quitter à jamais, j’ai le droit de vous demander une dernière entrevue. Je viendrai chez vous à onze heures. » Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet sans le lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa table de nuit, au risque de me perdre et de la perdre si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah! comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures moins cinq minutes, je m’acheminai vers sa porte et que j’appuyai sur le loquet! Le verrou n’était pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard que la lutte serait dure. Sa physionomie disait trop clairement qu’elle ne m’avait pas laissé venir pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir en étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux n’avait été plus fixe, plus implacablement fixe et froid.
— « Monsieur, » fit-elle dès que j’eus refermé la porte et comme j’étais là immobile, « j’ignore ce que vous avez l’intention de me dire, je l’ignore et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour vous écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous le jure, — et je sais tenir ma parole, moi, — si vous faites un pas en avant et si vous essayez de me parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme un voleur...
« En prononçant ces mots, elle avait posé son doigt sur le bouton de la sonnette électrique placée au chevet de son lit. Son front, sa bouche, son geste, sa voix, traduisaient une telle résolution que je dus me taire. Elle continua :
— « Vous m’avez, monsieur, fait commettre trois actions indignes... La première a eu pour excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une infamie comme celle que vous avez employée... D’ailleurs, je saurai l’expier, » ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même. « La seconde? Je ne lui cherche pas d’excuse... » Et son visage s’empourpra d’un flot de honte. « Il m’a été trop insupportable de penser que vous aviez agi ainsi. J’ai voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu vous connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez votre journal... J’ai voulu le lire... Je l’ai lu... Je suis entrée chez vous quand vous n’y étiez pas. J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un cahier... Oui, moi, j’ai fait cela!... J’en ai été trop punie, puisque j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai lu... La troisième... En vous la disant j’acquitte la dette que j’ai contractée avec vous par la seconde. La troisième... » et elle hésita, « sous le coup de l’indignation qui m’a saisie, j’ai écrit à mon frère. Il sait tout. »
— « Ah! » m’écriai-je, « vous êtes perdue... »
— « Vous savez ce que j’ai juré, » interrompit-elle, et, mettant de nouveau la main sur la sonnette : « Taisez-vous... Je ne peux plus me perdre, » continua-t-elle, « et personne ne fera plus rien ni pour ni contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce que j’ai résolu. La lettre lui arrivera demain matin. Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à votre vie. Et maintenant, allez-vous-en... »
— « Charlotte... » implorai-je.
— « Si dans une minute vous n’êtes pas sorti, » dit-elle en regardant la pendule, « j’appelle. »
§ VI. — _Conclusion._
« Et j’obéis! Le lendemain, dès six heures, je quittai le château, en proie aux plus sinistres pressentiments, essayant en vain de me persuader que cette scène ne serait pas suivie d’effet, que le comte André arriverait assez tôt pour la sauver d’une résolution désespérée, qu’elle-même, au dernier moment, elle hésiterait; qu’un incident inconnu surviendrait... que sais-je? Quant à fuir, à reculer devant la vengeance possible du frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois, j’avais retrouvé du caractère parce qu’une idée était en moi, vivante et qui me soutenait, celle de ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse de l’amour heureux, une heure de défaillance, je n’en aurais pas une autre devant la menace d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une anxiété qui ne fut pas de longue durée, puisque j’appris le suicide de Mlle de Jussat et que je fus arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du juge d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails de ce suicide : Charlotte a pris dans la fiole de poison achetée par moi ce qu’elle a cru devoir suffire à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du cahier forcée. Je ne m’en étais seulement pas aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces notes stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons, de remplacer par de l’eau la quantité de noix vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le flacon qui lui avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas voulu que son père apprissent ou sa mère son suicide autrement que par son frère. Et moi qui savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi qui pouvais du moins donner mon journal comme une présomption de mon innocence, je l’ai détruit, ce journal, au sortir de mon premier interrogatoire; j’ai refusé de parler, de me défendre, — à cause de ce frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé jusqu’au fond la coupe des humiliations et je n’en voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui me représente la morte maintenant et qui, sachant toute la vérité, lui aussi, doit me considérer comme le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas. Il ne l’a pas, parce que nous nous taisons tous deux. Mais nous taire, — pour moi, c’est risquer ma tête afin de sauver l’honneur de la morte, — et pour lui, c’est immoler un innocent à cet honneur. De nous deux en ce moment, de moi qui ne veux pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre de Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où elle lui annonce son suicide, la garde devers lui, pour se venger de l’amant de sa sœur en le laissant condamner comme assassin, lequel est le brave? Lequel est le gentilhomme? Toute la honte de ma faiblesse, dans cette nuit où Charlotte s’est donnée à moi, — s’il y a eu honte, — je l’efface en ne me défendant pas, et je trouve une volupté d’orgueil, comme une revanche de ces horribles derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne pas demander à la mort l’oubli de tant de tortures. Il faut que le comte André pousse son infamie jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me sachant innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé bien! Les Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher, nous serons quittes.
« Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré maître, je vous ai ouvert le fond et l’arrière-fond de mon être intime, et en confiant ce secret à votre honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour même insister sur la promesse que j’ai pris le droit d’exiger de vous à la première feuille de ce cahier. Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe; j’étouffe de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi. Pour tout vous dire d’un mot, et appliqué à ma sensation, il est légitime, comme cette sensation même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être compris, consolé, aimé; qu’une voix me plaigne et me dise des paroles qui dissipent les fantômes. J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé ces pages, une listé des questions que je voulais vous poser à la fin. Je m’étais flatté que j’arriverais à vous raconter mon histoire comme vous exposez vos problèmes de psychologie dans vos livres que j’ai tant lus, et je ne trouve rien à vous dire que le mot du désespoir : « _De profundis!_ » Ecrivez-moi, mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi dans la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans cette conviction de l’universelle nécessité qui veut que même nos actions les plus détestables, les plus funestes, même cette froide entreprise de séduction, même ma faiblesse devant le pacte de mort, se rattachent à l’ensemble des lois de cet immense univers. Dites-moi que je ne suis pas un monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous serez encore là, si je sors de cette crise suprême, à me vouloir comme disciple, comme ami. Si vous étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer sa plaie, vous le panseriez par humanité. Vous êtes un médecin aussi, un grand médecin des âmes. La mienne est bien profondément blessée, bien saignante. Je vous en supplie, une parole qui la soulage, une parole, une seule, et vous serez à jamais béni de votre fidèle,
« ROBERT GRESLOU. »
V TOURMENTS D’IDÉES
Un mois s’était écoulé depuis que la mère de Robert Greslou avait apporté dans l’ermitage de la rue Guy-de-la-Brosse cet étrange manuscrit qu’Adrien Sixte avait tant hésité à lire. Et le philosophe restait à ce point l’esclave, après ces quatre semaines, du trouble infligé par cette lecture, que même les humbles comparses de son entourage avaient dû s’en apercevoir. C’étaient maintenant de continuelles consultations entre Mlle Trapenard et les Carbonnet, dans la loge, emplie d’une odeur de cuir, où la fidèle servante et les judicieux concierges discutaient à perte de vue la cause du bizarre changement survenu dans les manières du célèbre analyste. Cette admirable, cette automatique régularité des sorties et des rentrées qui pendant quinze ans avait fait de Sixte un chronomètre vivant pour ce paisible quartier du Jardin des Plantes, s’était transformée du coup en une anxiété fébrile et inexplicable. Le philosophe allait et venait, depuis cette visite de Mme Greslou, comme un homme agité, qui ne peut tenir en place, qui, sitôt, en promenade, pense à rentrer, et, sitôt rentré, ne peut pas supporter sa chambre. Dans la rue, au lieu de cheminer de ce pas méthodique et qui révèle une machine nerveuse parfaitement équilibrée, il se pressait, il s’arrêtait, il gesticulait, comme disputant avec lui-même. Cet énervement se traduisait par des signes plus étranges encore. Mlle Trapenard avait raconté aux époux Carbonnet que son maître ne se couchait plus à présent avant des deux ou trois heures du matin :
— « Et ce n’est pas pour travailler, » insistait la brave fille, « car il marche... Il marche... La première fois, j’ai cru qu’il était malade. Je me suis levée pour lui demander s’il voulait quelque infusion... Lui toujours si poli, si doux, qu’on ne se douterait pas que c’est un homme instruit comme il est, il m’a renvoyée en vrai butor... »
— « Et moi qui l’ai vu l’autre jour, » répondait la mère Carbonnet, « comme je revenais d’une course, installé au café!... Je n’en croyais pas mes yeux... Il était là, derrière les vitres, qui lisait un journal... Si je ne le connaissais pas, j’en aurais eu peur... Il aurait fallu la voir, cette figure, et ce front plissé, et cette bouche... »
— « Au café?... » s’était écriée Mlle Trapenard. « Depuis seize années tantôt que je suis chez lui, je ne lui ai seulement pas vu ouvrir un journal une fois... »
— « Cet homme-là, » conclut le père Carbonnet, « a un chagrin qui lui _malichaude_ les sangs... Et le chagrin, voyez-vous, mademoiselle Mariette, c’est comme qui dirait le tonneau d’_Adélaïde_, ça n’a pas de fond... Pour un fait, c’est un fait que ça a commencé par l’histoire du juge et la visite de la dame en noir... Et savez-vous ce que je pense? c’est peut-être _quéque_ fils qu’il a _quéque_ part qui tourne mal... »
— « Jésus Dieu! » exclamait Mariette, « lui un fils? »
— « Et pourquoi pas? » reprenait le concierge, clignant derrière ses lunettes un œil égrillard; « avec cela qu’il n’a pas pu _galipander_ tout comme un autre en son jeune temps... C’est toi, canaille, qui voudrais bien t’en aller faire tes farces... » continuait-il en s’adressant à son coq, qui se promenait en poussant de petits cris parmi les rognures, happant les boutons au passage et secouant sa crête. A regarder ce « courasson de Ferdinand », comme il l’appelait encore, Carbonnet oubliait jusqu’à ses curiosités de pipelet parisien. Ferdinand lui sautait sur l’épaule et se tenait là, immobile, tandis que son maître reprenait son marteau et clouait une semelle assurée sur une forme en murmurant sa même joyeuse exclamation :
— « C’est-y une bête? c’est-y une personne?... Non... Je vous le demande... »
Puis il communiquait à Mlle Trapenard épouvantée les bruits qui couraient sur le compte de ce pauvre M. Sixte dans les rez-de-chaussée de la rue Linné, depuis ce changement visible d’habitudes. Toutes les mauvaises langues s’accordaient pour attribuer à la citation chez le juge le trouble actuel du philosophe. La blanchisseuse prétendait tenir d’un « pays » de M. Sixte que sa fortune provenait d’un dépôt dont son père avait abusé et qu’il devait rendre. Le boucher racontait à qui voulait l’entendre que le savant était marié et que sa femme était venue lui faire une scène atroce et qu’elle lui intentait un procès. Le charbonnier avait insinué que le digne homme était le frère d’un assassin dont l’exécution sous le faux nom de Campi tourmentait à cette époque les cervelles populaires.
— « Je n’irai plus chez eux, » gémissait Mlle Trapenard; « c’est-il Dieu possible d’imaginer de pareilles horreurs? »
Et la pauvre fille quittait la loge navrée. Cette grande créature, haute en couleur, forte comme un bœuf malgré ses cinquante-cinq ans, demeurée paysanne avec ses gros souliers, ses bas de laine bleue tricotés par elle-même et son bonnet collé sur son chignon serré, ressentait pour son maître une affection d’autant plus forte que les divers éléments de sa franche et simple nature y étaient à la fois engagés. Elle respectait en lui le Monsieur, le personnage éduqué, dont elle savait que les journaux parlaient souvent. Elle chérissait dans le vieux garçon qui ne vérifiait jamais ses comptes et qui la laissait maîtresse au logis, une source assurée pour son bien-être et les rentes de ses vieux jours. Enfin, elle protégeait, elle, la solide, la robuste, cet être, faible de corps, presque chétif et si simplet, comme elle disait, qu’un enfant de dix ans l’aurait dupé... Aussi de pareils propos la froissaient-ils dans son orgueil, en même temps que l’altération d’humeur si soudaine du savant lui rendait leur commun intérieur presque inconfortable. Par véritable affection, elle s’inquiétait de ce que son maître ne mangeait presque plus et ne dormait guère. Elle le voyait triste, quinteux, malade, et elle n’arrivait pas à l’égayer, ni même à deviner le motif de cette mélancolie grandissante et de cette agitation. Que devint-elle lorsqu’un après-midi du mois de mars Sixte revint vers cinq heures, après avoir déjeuné au dehors, et qu’il lui dit :
— « La valise est-elle en bon état, Mariette? »
— « Je ne sais pas, monsieur », répondit la servante. « Monsieur ne s’en est pas servi depuis mon entrée dans la maison... »
— « Allez la chercher, » dit le philosophe.
La fille obéit. Elle apporta d’une soupente qui servait de grenier et de bûcher tout ensemble une mallette en cuir poussiéreuse, aux serrures rouillées, et dont les clefs manquaient.
— « Très bien, » reprit M. Sixte; « vous allez en acheter une à peu près pareille, tout de suite, et vous y mettrez ce qu’il faut pour voyager... »
— « Monsieur part? » interrogea Mlle Trapenard.
— « Oui, » dit le philosophe, « pour quelques jours... »
— « Mais monsieur n’a rien de ce qu’il faut », insista la vieille servante. « Monsieur ne peut pas s’en aller comme cela, sans couverture de voyage, sans... »
— « Procurez-vous ce qui est nécessaire », interrompit le philosophe, « et dépêchez-vous : je prends le train à neuf heures. »
— « Et il faudra que j’accompagne monsieur?... »
— « Non, c’est inutile, » dit Sixte. « Allons, vous n’avez que le temps... »
— « Pourvu qu’il n’ait pas l’idée de se périr... » fit Carbonnet quand Mariette, descendue à la loge, lui eut raconté ce nouvel événement, presque aussi extraordinaire dans ce petit coin du monde que si le philosophe eût annoncé son mariage.
— « Ah! » dit la servante suivant sa pensée, « si seulement il voulait me prendre avec lui!... Je devrais payer de ma poche que j’irai... »
Ce cri, sublime dans la bouche d’une créature arrivée de Péaugres en Ardèche pour être domestique et qui poussait l’économie jusqu’à se tailler ses casaques d’appartement dans les vieilles redingotes du savant, prouvera mieux que toutes les analyses quelles inquiétudes inspirait à ces petites gens la métamorphose opérée dans cet homme qui traversait en effet une crise morale, pour lui terrible. Ne se sachant pas regardé, il en laissait voir l’extrême intensité dans ses moindres gestes aussi bien que dans les traits de son visage. Depuis la mort de sa mère, il n’avait pas connu d’heures aussi dures, et du moins la souffrance infligée alors par l’irréparable séparation était demeurée toute sentimentale; au lieu que la lecture du mémoire de Robert Greslou avait du coup atteint le philosophe dans le centre même de son être, au plus profond de cette vie intellectuelle, sa seule raison d’exister. Au moment où il donnait à Mariette l’ordre de préparer sa valise pour son départ, il était aussi pénétré d’épouvante que dans la nuit où il feuilletait ce cahier de confidences. Elle avait commencé, cette épouvante consternée, dès les premières pages de ce récit où une criminelle aberration d’âme était étudiée, comme étalée, avec un tel mélange d’orgueil et de honte, de cynisme et de candeur, d’infamie et de supériorité. A rencontrer la phrase où Robert Greslou se déclarait lié à lui par un lien aussi étroit qu’imbrisable, le grand psychologue avait tressailli et il avait tressailli de même à chaque rappel nouveau de son nom dans cette singulière analyse, à chaque citation d’un de ses ouvrages qui lui prouvait le droit de cet abominable jeune homme à se dire son élève. Une fascination faite d’horreur et de curiosité l’avait contraint d’aller d’un trait jusqu’au bout de ce fragment de biographie dans lequel ses idées, ses chères idées, sa Science, sa chère Science, apparaissaient unies à des actes honteux.
Ah! si elles y avaient été seulement unies! Mais non, ces idées, cette Science, l’accusé de Riom les revendiquait comme l’excuse, comme la cause de la plus monstrueuse, de la plus complaisante dépravation! A mesure que Sixte avançait dans le manuscrit, il lui semblait qu’un peu de sa personne intime se souillait, se corrompait, se gangrenait, tant il y retrouvait des choses de lui-même, mais un « lui-même » cousu, par quel mystère? aux sentiments qu’il détestait le plus au monde. Car dans ce philosophe illustre les saintes virginités de la conscience demeuraient intactes, et, derrière le hardi nihiliste d’esprit, un noble cœur d’homme naïf se dissimulait toujours. C’était là, dans cette conscience intacte, dans cette honnêteté irréprochable, que le maître du précepteur félon se sentait soudain déchiré. Cette sinistre histoire d’une séduction si bassement poussée, d’une trahison si noire, d’un suicide si mélancolique, le mettait face à face avec la plus affreuse vision : celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui qui avait vécu dans le plus entier renoncement et avec un idéal quotidien de pureté. L’aventure de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les complices d’un hideux orgueil et d’une abjecte sensualité, lui qui n’avait jamais travaillé que pour servir la psychologie, en modeste ouvrier d’un travail qu’il croyait bienfaisant, et dans l’ascétisme le plus sévère, afin que jamais les ennemis de ses doctrines ne pussent arguer de son exemple contre ses principes. Cette impression fut d’autant plus violente qu’elle fut subite. Un médecin de grand cœur éprouverait une angoisse d’un ordre analogue si, ayant établi la théorie d’un remède, il apprenait qu’un de ses internes en a essayé l’application et que toute une salle d’hôpital est à l’agonie. Avoir fait le mal le sachant et le voulant, c’est bien amer pour un homme dont la conscience vaut mieux que ses actes. Mais avoir dévoué trente années à une œuvre, avoir cru cette œuvre utile, l’avoir poursuivie sincèrement, simplement, avoir repoussé comme injurieuses les accusations d’immoralité lancées par des adversaires passionnés, s’être tendu à ne jamais douter de son esprit, et, tout d’un coup, à la lumière d’une révélation foudroyante, tenir une preuve indiscutable, une preuve réelle comme la vie même, que cette œuvre a empoisonné une âme, qu’elle portait en elle un principe de mort, qu’elle répand à l’heure présente ce principe dans tous les coins du monde, — la cruelle secousse à recevoir, et la cruelle blessure, quand la secousse ne devrait durer qu’une heure et la blessure se fermer aussitôt!